‹ La France au DahomeyChapitre 37 sur 122 · INCINERATION DES DAHOMEENS MORTS, APRES LE COMBAT · texte numérisé non relu

INCINERATION DES DAHOMEENS MORTS, APRES LE COMBAT

premier choc, sous la direction du capitaine Roulland, fumeur énergique qui, malgré la pluie de balles tombant autour de lui, avait son cigare à la bouche, la légion (compagnie Jouvelet) prenait position et exécutait des feux de salve Lebel avec la précision du terrain de manœuvre ordinaire. Un cordon de plomb et de

mitraille est dessiné en avant du front. Les gerbes déterminent les premières hésitations de l'ennemi qui commençait à reculer. Le Bigo hurle en agitant sa queue de cheval, gri-gri protecteur et insigne de commandement : « Est-ce donc cela que vous avez promis au roi. En avant! en avant! Koial Koia! Dahomél » Mais les guerriers sont découragés; ils tentent vainement quelques retours offensifs pour enlever les morts ; le colonel fait pousser les troupes en avant par échelons. Les Dahoméens quittent la crête et se sauvent sous les palmiers. La compagnie Roulland poursuit de ses feux les fuyards, qui abandonnent leurs morts, indice précis de la défaite complète chez les peuples indigènes. 105 cadavres sont réunis en deux charniers sur des bûchers de pétrole, feuilles de palmier et bois mort. Le lieutenant Mouneyres est chargé de la crémation. Un brigadier d'artillerie a le mot de la fin : « Quel dommage de perdre une si bonne graisse quand nous en manquons pour nos roues de canon ! »

Les pertes étaient : 2 officiers tués (le commandant Faurax mourut le lendemain à Porto- Novo), 3 hommes et 12 blessés. Mais l'ennemi était repoussé. Le champ de bataille, jonché d'armes à tir rapide et à silex, de bonnets, de besaces et de cartouchières d'amazones, est visité par les amateurs de curiosités.

Le groupe Riou, à quelques kilomètres de là, n'entendait rien et n'était pas inquiété. L'ennemi croyait réussir un mouvement tournant et ne trouver à Dogba que le convoi et l'ambulance.

22 septembre 1892. — Fête nationale. Revue des troupes, Champagne chez le colonel après dîner. Les clairons, tambours et fifres de la légion, conduits par le caporal tambour-major

(qui avait sa canne), jouent des airs variés : la Retraite de Crimée, le Père la Victoire, la Charge et la Marche : Tiens! voilà du boudin! voilà du boudin! V Opale tire des salves d'artillerie et lance des projections électriques, sous un beau ciel étoile. Les fusées lumineuses effrayent les lucioles et les chauves-souris. Peu à peu le silence se fait, on se couche sur des feuilles sèches qui laissent passer des puces, des chiques, des rats et des fourmis-cadavres, pendant que l'obscurité est traversée par le cri macabre des hyènes qui achèvent les Dahoméens tombés au delà des lignes, par le coassement des grenouilles de l'Ouémé et parles chants des grillons dans la forêt.

Le 23, la cavalerie arrive à Zounou. Toujours fiers, toujours beaux les spahis rouges. Les intempéries, la poussière et la boue, les fatigues ne les démontent pas. Le climat n'agit que sur les chevaux, qui commencent à disparaître.

Le 27, marche sur Aouangitohoué. Arrivée au bivouac à 11 heures. Aucun incident. Les Toffanis sont employés au débroussaillement de la route vers Gbédé.

2<? septembre. — Combat des canonnières. Le lieutenant de vaisseau de Fésigny, avec le Corail et Y Opale (commandée par M. La Tourette) , ayant à bord le capitaine Lombard de l'étatmajor et une section de légion, remonte l'Ouémé pour reconnaître les gués et le point où la colonne pourra effectuer le passage. Les bateaux s'avancent en ligne de file à petite vitesse entre les berges escarpées, à 300 mètres de distance environ l'un de l'autre. Devant Gbédé une première salve part de la rive droite, suivie d'un feu nourri. Les équipages étaient au poste de combat. La riposte fut immédiate. L'ennemi, rangé sur un espace de 1 kilomètre, tirait bien et avait de l'artillerie. Le long de son bord le Corail signale quatre renfoncements provenant d'obus d'un calibre sensiblement pareil à celui de 4. Au coude de Tohoué, M. de Fésigny fait virer de bord et, pour rentrer au mouillage, doit repasser devant la ligne des feux ennemis. A Gbédé, un légionnaire est frappé d'une balle dans le crâne. Il veut absolument continuer de tirer. Il meurt le fusil à la main. Il y a en tout quatre blessés. Le but de la reconnaissance était atteint : les Dahoméens attendaient les Français au passage des gués. Le chef de Zounou, qui s'est rallié à notre cause, donne des renseignements précis. Behanzin a fait monter sur le plateau d'Abomey et à Cotopa les troupes d'Alada et de Mahon, et a échelonné des détachements entre Tohoué et Agony. Derrière les arbres, des tranchées-abris ont été creusées. Toutes les routes sont gardées. Le Dahoméen, qui avait toujours attaqué le premier son adversaire, va se tenir dans une défensive opiniâtre, pour résister à outrance et disputer sa terre pied à pied à l'invasion européenne.

30 septembre. — La colonne se porte sur Gbédé par deux routes parallèles. Dans la nuit, vers I heure, réveil subit. Un coup de canon, qui semble avoir été tiré de très loin, puis un second. Les obus éclatent sur la rive opposée. Le Corail lance sa lumière électrique. L'ennemi règle son tir d'une façon remarquable et envoie sur chacune des faces du carré un projectile qui tombe à peu de distance des hommes. La flottille répond avec les hotchkiss. Le feu cesse. C'est la première fois que le canon ennemi donne sur la colonne. Le sifflement des obus dans

PASSAGE DE L'OUÉMÉ. 77

la nuit au-dessus du bivouac, joint à L'appréhension d'entendre des cris de douleur, produisait une impression pénible. Heureusement personne ne fut touché.

/" octobre. — Pour éviter des pertes nombreuses au passage de la rivière si l'ennemi voulait le défendre, le colonel garde le silence le plus absolu sur ses intentions, et fait ouvrir une route en avant de Gbédé. Des reconnaissances se portent vers Adégon, avec ordre de s'engager pour attirer l'attention des Dahoméens. On commence un petit blockhaus pour constituer un poste de ravitaillement. Le bivouac est à 100 mètres au-dessus du fleuve, qui forme un saillant à cet endroit. Le capitaine Roques entaille la berge sous prétexte d'améliorer les abords des abreuvoirs et faciliter l'embarquement des malades. La rive droite est à 100 mètres de distance, en pente douce, sablonneuse.

2 octobre, dimanche. — De grand matin, l'abbé Vathelet, aumônier de la marine, dit la messe en plein air; le lieutenant de cavalerie de Tavernost fait office d'enfant de chœur. A 6 heures, par un brouillard épais, commence la traversée de l'Onémé. Le Corail détache un quartier-maître et un laptot sur le côté ennemi. Ces deux hommes seuls plantent le piquet auquel doit s'attacher l'aussière qui reliera les deux rives en passant par l'arrière de la canonnière et permettra le va-et-vient des pirogues. A 6 heures 10, le détachement du génie débarque, suivi de la compagnie Battreau. Le mouvement se continue avec un ordre parfait. Les troupes viennent successivement prendre leur place de bataille à côté des premiers éléments placés sur la terre dahoméenne. Le soleil se lève éblouissant de lumière blanche et chasse la brume. Sur la rive gauche, chacun fouille d'un œil anxieux le terrain en avant, s'attendant à voir les amazones bondir d'un instant à l'autre, décidées à empêcher en désespérées la violation de leur sol vierge et fétiche que l'homme blanc foule pour la première fois. Mais les mouvements de la veille et les reconnaissances poussées le jour même ont trompé les Dahoméens et assuré le succès de l'opération, qui fut exécutée sans coup férir, sans perdre un homme.

Un immense tronc d'arbre poussé par le courant violent s'était à un moment accroché à l'aussière. Un laptot sénégalais se détache en canot pour dégager le filin. A peine monte-t-il sur le tronc, que ce dernier s'enfonce et file à grande vitesse, emmenant son homme, qui debout, les bras croisés, regarde en riant les troupiers ahuris. On envoie à sa recherche et il rentre à son bord calme et riant encore ; il n'avait pas même eu conscience qu'il avait couru un danger quelconque.

A 2 heures du soir, reconnaissance dans la direction de Poguessa, forte d'un peloton de légion (lieutenant d'Urbal), d'une compagnie de tirailleurs haoussas (capitaine Sauvage) et d'un peloton de cavalerie (lieutenant Basset). A 1 kilomètre en amont du bivouac, une vive fusillade éclate; le maréchal des logis Samba N'Diaye veut s'emparer d'un canon ennemi, il est tué. Malgré toutes les recherches, le corps ne peut être enlevé. La forêt très dense empêche de voir les Dahoméens, très nombreux. Des amazones, que l'on reconnaît à leur bonnet de coton blanc, orné de lézards et de caïmans bleus, se terrent dans des trous creusés

en arrière des palmiers à huile. Le lendemain, on retrouvait le cadavre du malheureux Samba N'Diaye horriblement mutilé, mains coupées, tète arrachée du tronc et plantée sur un piquet, au milieu du sentier conduisant à Poguessa. Le soir, toute la colonne bivouaque sur la rive droite, après s'être retranchée très fortement.

a Vous voyez que mon fétiche a été meilleur que celui de Behanzin », disait le Père Yathelet en se frottant les mains, à l'heure de l'absinthe.

Le 3 octobre, le chef d'état-major Gonard ouvre une route praticable aux voitures; l'ennemi est là en masse, prêt à barrer le chemin direct de l'Ouémé à Abomey.

Le 4 octobre, on se met en marche sur deux colonnes. En tête le génie et les ïoffanis qui débroussaillent. La boussole Peigné sert de guide. On s'avance péniblement de 6 heures à 9 heures du matin sous un ciel de plomb, le fusil d'une main, le coupe-coupe de l'autre. Les artilleurs rencontrent à chaque instant des obstacles et font des prodiges d'adresse et de force pour passer mulets, caissons et voitures dans des chemins à peine praticables pour les bêtes fauves.

A 9 h. 10, le colonel et son état-major, le groupe Lasserre, se heurtent en pleine brousse au campement des Dahoméens, pendant que le commandant Riou suit le sentier longeant la rivière. On se fusille ta 15 mètres à peine avec une violence inouïe; les unités se forment aussi rapidement que le terrain le permet; on reçoit des coups, on ne voit rien, mais on entend des cris, des commandements. On est au corps à corps. Les mots Dahomé! Dahomé! reviennent fréquemment s'entremêler au crépitement des balles, à travers les arbres. Le lieutenant Amelot, le capitaine Bellamy, le sous-lieutenant Bosano tombent mortellement frappés.

Le lieutenant Passaga a un projectile dans son casque; le commandant Lasserre s'affaisse, une balle dans le ventre. On le couche sur une civière, les yeux fixes, les mains croisées sur la poitrine. Des chasseurs postés au haut des arbres visent particulièrement les officiers.

Le lieutenant Vuillemot, de l'état-major, est envoyé à l'arrière pour chercher une compagnie de tirailleurs et la section d'artillerie Jacquin.

L'ennemi, étant très près et ne sachant utiliser la hausse, tire mal. Le point de chute des balles est éloigné du premier rang, mais les officiers qui portent les ordres et les réserves courent les plus grands dangers. En revenant près du colonel, Vuillemot aperçoit un être à figure informe, complètement ensanglanté, se tenant la mâchoire dans la main gauche et lui disant : Adieu! Adieu! C'était le brave Ferradini, notre plus brave compagnon d'armes, notre photographe. Ce bon camarade, en allant communiquer des ordres, était tombé la mâchoire fracassée et la langue traversée. Évanoui, Ferradini allait mourir, isolé dans ce coin de brousse sauvage, lorsqu'un tirailleur sénégalais, passant au pas de course, le reconnaît et sans aucun ménagement, sans ombre de respect, le jette sur ses épaules, la tète en bas. Dans sa précipitation et à son insu, le soldat avait sauvé la vie à l'officier, qui pouvait expirer d'un moment à l'autre étouffé par le sang aggloméré dans ses poumons. Une abondante hémorragie détermina un mieux sensible et permit son transport à l'ambulance.

ADÊGON-LA-MORT. 79

Vers 10 heures, l'ennemi menaçant de déborder la gauche de la colonne, une section de légion s'y porte et l'artillerie entre en ligne. Les canonnières remontent l'Ouémé en amont de Tohoué-Ghédé, et flanquent le champ de bataille au nord-est; leurs obus vont frapper les guerriers dans une clairière qui se trouve en avant des positions occupées par nos troupes. Ces dispositions arrêtent l'élan impétueux des Dahoméens, qui se retirent en laissant 1 50 cadavres sur le terrain, dont 17 amazones. On trouve 200 fusils à tir rapide. Un légionnaire achève une amazone blessée; c'est le dernier coup de fusil de la journée. La tète s'ouvre en deux, chacune des moitiés retombant à droite et à gauche comme une pomme coupée au couteau par le milieu. A 11 h. 30, repos; on déjeune sur la position : bœuf bouilli et eau saumàtre. Le Corail transporte à Porto-No vo les morts et les blessés, au nombre de 43.

5 octobre. — Bivouac d'Adégon. Une reconnaissance prend le contact de l'ennemi. Le lieutenant Legrand, des spahis, a deux chevaux tués. On trouve un ruisseau, le Zouga, large de 26 à 30 mètres, que la carte n'indiquait pas. L'ignorance complète dans laquelle on se trouvait au point de vue géographique devait occasionner des surprises. L'Ouémé se dirige vers le nord-est, contrairement à ce que l'on croyait, d'après les renseignements des voyageurs ou prétendus tels. Adégon n'est qu'une vaste plaine marécageuse, située dans une dépression de terrain formée par le Zou, affluent fie l'Ouémé. Les hauteurs qui dominent les rives de l'Ouémé et du Zou s'écartent du lit de ces fleuves à leur confluent. Les eaux se déversent et forment des ruisseaux parallèles plus difficiles à passer que les cours d'eau principaux. On bivouaque dans cette vallée couverte de hautes herbes qui arrêtent la vue. A l'ouest, les vedettes signalent un pont fait par les Dahoméens. Tous les détachements envoyés pour tâter l'ennemi essuient des coups de feu. La tête de pont est fortement gardée. Il faut s'attendre à une résistance sérieuse. Les guides, le vieil Adeschouma lui-même, déclarent qu'il y a beaucoup de marigots. On réapprovisionne tous les groupes en munitions et en vivres. On continue le débroussaillement et on se tient prêt à toute éventualité.

La tête d'étape de guerre est transportée de Gbédé à Adégon, où les canonnières peuvent monter facilement. Avec des voitures Lefèvre démontées on construit un petit fort. Une réserve de douze jours de vivres y est constituée. Le lieutenant de vaisseau de Fésigny prend le commandement des services de l'arrière, de Porto-Novo à Adégon.

Le colonel se rendait très bien compte que les difficultés de ravitaillement allaient augmenter à mesure que la colonne s'avancerait dans l'intérieur. Jusqu'à ce jour, la ligne de l'Ouémé avait suffi; tout allait dorénavant se faire parterre et à dos d'homme. Il fallait un point fixe pour recevoir les convois de vivres venant du sud, et servir de lieu d'évacuation pour les malades et blessés. Malheureusement l'inondation envahit la plaine d'Adégon. Les nombreux cadavres de la dernière affaire, et les Toffanis qui meurent par centaines, exhalent des miasmes qui occasionnent des fièvres nombreuses. Le triste nom d' ' Adégon-la-Mort est donné à ce point par les troupiers philosophes.

La gaîté cependant ne perd pas toujours ses droits. Un matelot ayant été piqué par un

caïman en voulant se baigner dans l'Oûémé, ses camarades lui chantèrent une complainte qui est restée légendaire, et que chacun disait quand on s'ennuyait, le soir après dîner, avec plus ou moins de précision musicale sur un air de Faust :

Et voici le caïman charmant, Parfumé de musc et de vase, Qui chaque soir béatement Vient contempler la Topaze.

Page 1