‹ La France au DahomeyChapitre 39 sur 122 · UNE AMAZONE · texte numérisé non relu

UNE AMAZONE

s'il dictait des notes dans l'étroit et malsain bureau de Porto-Novo, notre chef d'état-major enlève le pont du Zouga, construit en brousses, à la mode du pays, paillotes et roseaux, long de 25 mètres, large de 2 m. 50, rampes d'accès inclinées à 45 degrés et taillées dans les berges. Jusqu'à l'arrivée de la tète d'avant-garde, l'ennemi reste silencieux. Dès que cette fraction s'est engagée sur le pont, un feu violent la repousse. On la renforce vivement. Les Dahoméens sont échelonnés sur un espace de 200 mètres et la fusillade est vive d'une rive à l'autre. Le lieutenant Doué de l'infanterie de marine et Farail de la légion tombent grièvement blessés; Doué expire sur-le-champ.

Le docteur Thomas court de tous côtés pour pansements, opérations et évacuations. Tout le groupe Gonard se déploie et la compagnie Drude (légion), arrivant au pas de course, prolonge la ligne d'attaque à droite. Malgré une série de feux rasants, les Dahoméens ne bougent pas. Ils sont retranchés et ont deux pièces de canon dont les obus viennent éclater au milieu du bivouac, n'écrasant que quelques Toffanis.

Le colonel Dodds donne l'ordre de passer coûte que coûte. Après un feu rapide sur toute la ligne, le commandant Gonard dit au capitaine Drude : « C'est votre minute ». On entend les sonneries de : « Cessez le feu! Baïonnette au canon! En avant! » La légion entraînée par Drude franchit le pont. Les Dahoméens étonnés se sauvent de tous côtés. Les compagnies Jouvelet et Gallenon, passant après le capitaine Drude, chargent vigoureusement à droite et à gauche du pont. Le lieutenant Jacquin met une pièce en batterie et exécute les feux de poursuite. On se forme en demi-cercle devant le pont, en halte gardée. Il est 6 heures du soir.

Nous avons 1 officier, 3 légionnaires et 2 volontaires tués; blessés, le commandant Gonard (légèrement), le capitaine Manet, 12 Européens, 18 Sénégalais. Cette affaire a son importance au point de vue tactique, parce que l'on inaugurait la charge à la baïonnette. Le corps à corps, si dangereux avec les indigènes, fut une trouvaille. Les noirs redoutaient le contact de l'arme blanche, ne voulant pas tomber en nos mains, de peur d'être mis à mort, comme le commandent les lois de la guerre africaine ; ils ne savaient pas que nos idées ne nous permettent plus de passer par les armes les prisonniers de guerre.

Le combat, très dur à cause des hautes herbes et de la vase, avec un passage de pont, donnait au corps expéditionnaire une forte position stratégique, le pied sur le plateau d'Abomey qui s'étend du Zou au. Coufo. La vallée du Zou, ignorée des voyageurs et des cartographes, était là ouverte désormais à la colonne. Le guide Adeshouma, longtemps captif au Dahomey, qui avait un peu perdu la mémoire, retrouve sa route et manifeste bruyamment sa joie. Des reconnaissances de cavalerie signalent des cases en pisé à 2 kilomètres. Partout des cadavres, des armes, des munitions abandonnées. Tout le monde vient camper à 500 mètres du village, bâti en barre rouge, peuplé de moutons, de canards et de poulets que les légionnaires pourchassent et dégustent le soir en devisant sur les incidents tristes ou gais de la journée.

Le capitaine Drude, avant de passer le pont, avait reçu obliquement un projectile qui lui contusionnait la cuisse gauche. ïl se déculotte franchement et demande aux soldats qui étaient

BEHANZIN EN DÉPLACEMENT,

derrière lui : « Ça saigne-t-il? — Non! — Quelles mazettes! Ils ne peuvent même pas m'atteindre par derrière ! »

On capture trois amazones blessées, dont une très jolie. Les troupes montent autour d'elle une garde jalouse en chantant l'air du Petit Duc : « Pas de femmes! Pas de femmes! c'est l'ordre du colonel ». Une autre, très maigre, est prise pour un guerrier déguisé; le commandant Gonard prescrit de la mettre du côté des hommes.

« Pardon, mon commandant, dit l'homme de planton, c'est une femme! — Ah! comment le sais-tu? » Le soldat fait le salut militaire et dit sérieusement : « J'ai passé l'inspection ».

On stationne le 9 octobre. Repos, ravitaillement, enterrements, évacuations. La cavalerie reconnaît le camp de guerre dahoméen. Tout y indiquait que le roi lui-même s'y trouvait, avec sa garde particulière.

Lorsque Behanzin se déplaçait, on installait au moyen de bambous, de feuilles de palmier et de nattes un palais de fortune. L'endroit où dort même une nuit Sa Majesté s'appelle palais. Il y a dans les habitations royales des dispositions particulières. Le peuple ne doit pas voir le roi en dehors des cérémonies publiques; on le cache à la vue de ses sujets lorsqu'il mange, lorsqu'il boit, lorsqu'il se repose. Même en rase campagne, son logement doit avoir un mur d'enceinte, un atrium, une cour intérieure et trois pièces, une pour les repas, une pour le sommeil, une pour les audiences, une série de ruelles et de chemins tortueux formant un dédale inextricable autour des appartements. Les femmes qui accompagnaient Behanzin logeaient aussi dans des huttes particulières. Le goût du home est très développé chez le Dahoméen, prince, cabécère, traitant ou cultivateur. Dans la vie privée, chacun se cache aux voisins. C'est une observation que j'ai eu l'occasion de faire souvent sur toute la côte. Cette habitude de soustraire son intimité aux yeux des profanes est poussée à l'extrême et on la retrouvait toutes les fois que l'on rencontrait des campements abandonnés. Comme le temps et notre marche en avant ne permettaient pas aux serviteurs du roi de construire des cases confortables, ils se contentaient de figurer les séparations obligatoires, imposées par le protocole de la cour. Malheur à l'imprudent qui eût franchi ces lignes presque conventionnelles !

On reproduisait en paillotes et à la hâte les palais de Cana et d'Abomey, un peu par besoin de décorum et de représentation et surtout pour entourer le monarque de mystère.

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