UN BAOBAB
Le 10 octobre, marche sur Sabovi de toute la colonne. On suit une direction nord-ouest et l'on passe avec beaucoup de peine une cuvette boueuse. En avant, de fortes tranchées nouvellement faites et récemment évacuées. On ne voit rien. Les bois d'alentour sont fouillés par des feux de salve. Le long du sentier on traverse des camps de guerre abandonnés : petites cases pouvant loger de deux à trois hommes, avec une entrée basse. Les Dahoméens, n'ayant ni train de combat, ni convoi administratif, chaque guerrier formait une unité de marche. Le combattant, comme nos chevaliers d'autrefois, était suivi de ses serviteurs. L'un portait le fusil de rechange, l'autre chargeait les armes, un troisième avait les vivres, un quatrième le petit panier en osier, tressé en forme de brancard, pour emporter un mort ou un blessé. De là une grande facilité de mobilisation chez l'ennemi. Au moment de l'appel des contingents, chacun vient avec sa petite maison militaire à l'endroit indiqué pour faire la guerre. Ces trois mots désignaient tout, pour le Dahoméen du sud comme pour le guerrier permanent. Quitter son domicile, marcher, se battre, reculer, vivre sans travailler, c'est faire la guerre : un art militaire rudimentaire. Pas d'évolutions de ligne, pas de formations de rassemblement. Lorsque la résistance était reconnue impossible, les guerriers se débandaient et se sauvaient isolément à travers la brousse, marchant jusqu'à un autre point en arrière, fixé à l'avance, où ils savaient pouvoir trouver de l'eau et des vivres et où ils recommençaient les mêmes tranchées, en attendant nos mouvements. Ils espéraient toujours que nous renoncerions à la lutte. Sur les chemins, des milliers de petits piquets peints en rouge étaient plantés en quinconce. Les fétiches avaient affirmé que I'Agbo (enceinte, nom historique du plateau d'Abomey) ne serait jamais violé par un ennemi. Les fétiches mentaient, car les Soflimatas s'éparpillaient par petits paquets et allaient se concentrer derrière des abris naturels dont nous ignorions l'existence. Ils reculaient toujours et nous avancions sans cesse, lentement, il est vrai, mais sûrement.
Le Dahomey est un pays de surprises et de mystères, dira le général Dodds à sa rentrée en France: La première et la plus désagréable des surprises fit son apparition à Kossoupa. Pas d'eau. Dans des régions essentiellement marécageuses, cet élément devait être un auxiliaire plutôt qu'un obstacle. Subitement, à l'arrivée à l'étape, l'eau vient à manquer à un contingent de 2 000 hommes de troupe, 3 000 porteurs et 300 animaux, marchant et combattant sous un soleil ardent. L'état-major, ne pouvant pas prévoir une pareille impossibilité, n'avait pas d'équipage d'eau, comme en Algérie. 11 y avait là une lacune, dont personne n'était responsable, car on manquait de renseignements précis. En pleine saison des pluies, au milieu de marigots, à quelques mètres du Zou et de l'Ouémé, il n'y avait ni puits ni sources, il est vrai. Mais une colonne en expédition clans des pays exotiques doit toujours avoir sous la main un équipage d'eau ou bien des récipients suffisants pour en improviser un dès que le besoin s'en fait sentir. Pendant l'insurrection du Sud-Oranais, nos chefs ont attribué à cette organisation la moitié de leur succès.
La nuit vient. Pas d'eau. Après avoir débroussaillé pour établir des abris, les hommes s'en-