‹ La France au DahomeyChapitre 43 sur 122 · DÉVOUEMENT DES LÉGIONNAIRES · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT DES LÉGIONNAIRES

plus ses qualités : endurance, courage et confiance dans le chef. Ces hommes, des mercenaires venus de tous les points du monde, sans foyer et sans patrie, s'engageant soit pour un morceau de pain, soit par mépris de la vie, subissant fréquemment des souffrances peu connues, accomplissant sans arrière-pensée, sans espoir de récompense, des actes d'héroïsme, donnaient aux indigènes ignorants et veules, à une race inférieure d'esclaves, l'exemple de l'abnégation et de la servitude volontaire, supportées avec dignité.

On marche ainsi jusqu'à G heures du soir. Le commandant Gonard, l'homme froid par excellence, habituellement sobre de paroles, ne tarissant pas d'éloges pour la légion, prescrit de distribuer une double ration de tafia : « Nous n'avons pas besoin de tafia pour porter nos camarades », répondent les hommes. Le lieutenant Gelas, de l'infanterie de marine, qui mourut d'épuisement et d'inanition à Adégon quelques jours après, circule péniblement, pâle et gelé ; la fièvre achève de le miner. Un légionnaire blessé d'une balle à la poitrine passe sur une civière : « Tenez, mon lieutenant, dit-il, prenez, cela vous fera du bien ». Et se soulevant sur son coude, il tira de sa musette un citron qui calma pour une seconde la souffrance de l'officier.

Le colonel Dodds, rempli d'admiration pour les soldats qu'il avait l'honneur de commander, leur témoigne sa satisfaction par l'ordre du jour suivant ;

Ordre général n° 65.

a Officiers, sous-officiers et soldats du corps expéditionnaire,

« Chacun de vous se souviendra avec orgueil de la semaine du 10 au 17 octobre 1892.

« Partis de Poguessa le 10, nous sommes venus campera Kossoupa, après avoir trouvé évacué le camp de Sabovi, encore occupé quelques heures auparavant par le roi Behanzin.

« Le 12 au matin, nous avons repris le contact de l'ennemi et presque toute la journée n'a été qu'un combat, au cours duquel nous avons emporté trois lignes de retranchements.

« Le 13, vous avez brillamment enlevé le camp qui couvrait Akpa, où l'ennemi, dans sa fuite précipitée, a laissé de nombreux vivres et munitions.

« Venus le 14 à la lagune de Coto, pour nous ravitailler en eau, vous avez repoussé victorieusement trois attaques pendant les journées du 14 et du 1 5.

« Le 16, nous avons repris notre bivouac d'Àkpa, afin de faciliter notre ravitaillement en vivres et munitions et prendre quelque repos à la suite des fatigues résultant de quatre jours de combats. C'est aussi dans cette journée que les légionnaires, s'offrant spontanément pendant la marche au transport des blessés indigènes aussi bien qu'européens, ont montré que chez le soldat d'élite l'esprit de sacrifice et de fraternité militaire est inséparable du vrai courage. Ce fait a encore augmenté l'admiration que leur conduite au feu a provoquée depuis la journée de Dogba.

« Bientôt nous partirons à l'attaque des dernières positions ennemies.

« Sûr qu'il peut tout demander à chacun des éléments du corps expéditionnaire, le colonel est convaincu que le succès définitif, qui n'est dû qu'aux tenaces, ne tardera pas à couronner tant de généreux efforts.

s Akpa, 18 octobre 1802.

« A. Dodds. »

Le bivouac occupé, du 10 au 19, ne permettait pas d'avoir des vues suffisantes sur la position ennemie de Cotopa, dite très fortifiée. On détache un officier, M. Vuillemot, pour chercher un autre emplacement. 11 jalonne un carré sur un terrain plus sec et en arrière d'une crête qui doit empêcher l'ennemi de régler son tir. Le 19, des coups de feu sont tirés sur les faces. Au moment où l'on s'apprête au combat, un spahi sort du fourré. Envoyé en mission à Kossoupa par son capitaine, ce cavalier se trompait de chemin, et tombait chez l'ennemi, qui le poursuivait. Les Dahoméens n'étaient donc pas éloignés, quoiqu'ils parussent vouloir ne plus s'occuper de la colonne.

Le changement de bivouac commence le 20, à 10 heures du matin. Le mouvement s'effectue avec ordre. A 2 heures et demie, le lieutenant Vuillemot, qui se trouvait à l'autre camp avec quelques isolés retardataires et des Toffanis, accourt rendre compte au colonel que de nombreux guerriers se sont avancés en criant : Da/iomé! Dahomé! et en tiraillant. Deux légionnaires en quête d'eau avaient disparu. En voyant des bonnets rouges qu'ils prirent pour des chéchias, ils se jetèrent dans les rangs ennemis. Blessés tous deux, ils moururent vite, l'un en route, l'autre plus tard à Abomey.

On cesse les travaux de débroussaillement et de fortification passagère auxquels tout le monde était employé depuis le matin. L'ennemi débouche d'abord par l'est, puis par l'ouest. L'attaque est bientôt générale. Le feu devient de plus en plus violent. Le tir de l'artillerie dahoméenne est bien réglé , mais heureusement beaucoup d'obus n'éclatent pas , ces canonniers improvisés ne sachant armer les fusées. Un tirailleur en reçoit un sur la clavicule droite : il subit un choc sérieux, sans blessure apparente; c'est un calibre 58 millimètres, modèle Krupp. Le lieutenant Michel tombe. Toulouse, de l'infanterie de marine, mon excellent ami, mon camarade de promotion, adossé à un arbre, est percé de part en part; il meurt victime de sa bravoure, car il ne tenait jamais en place et dédaignait toute précaution, toujours debout devant ses hommes.

L'interprète du quartier général Ignatio Ghagas a la jambe traversée. Le colonel Dodds est particulièrement visé et a son cheval blessé. Le guide Adeshouma se met devant le commandant supérieur pour le garantir des balles, il a le bras droit perforé en deux endroits. Les tentes sont trouées par les projectiles qui labourent le terrain. La position devient intenable. Le capitaine Drude est parti en avant pour dégager un peloton de tirailleurs qui surveillait la route par laquelle on attendait un convoi de vivres et que l'on savait entouré. Le lieutenant Valabrègue arrive à 4 heures du soir rendre compte qu'il a arrêté les mulets et les porteurs à une heure d'Akpa et qu'on se défend bien.

Page 1