PREMIERS PARLEMENTAIRES
Le combat ne cosse qu'à 0 heures du soir. L'attaque fut acharnée, l'ennemi nombreux. Nous avions 8 tués, 27 blessés. On apprend par un prisonnier que Behanzin est à Cotopa.
Le roi du Dahomey sent sa confiance diminuer. Les cohortes d'amazones et de soflimatas ont reculé. Les défaites successives les ont démoralisées. Pendant l'action, nos lignes sont entourées de cordons de plomb; on tue beaucoup de monde. Sur les conseils des ministres, gens rusés, craignant la chute définitive qui entraînera la perte de leur situation, Behanzin se décide à envoyer des parlementaires.
Le 23 au matin, on aperçoit des drapeaux blancs en avant des petits postes. Le capitaine Lombard et le lieutenant Vuillemot s'avancent pour questionner les indigènes, deux gaillards hauts de 2 mètres, avec des tètes aux cheveux crépus en broussailles épaisses à rendre jaloux les Mérovingiens ou Clovis Hugues, le sympathique Phocéen. « Le chef de guerre du camp voisin adresse le bonjour au colonel. » Et c'est tout. On les renvoie sans réponse. Une heure après, les mêmes messagers se représentent et annoncent qu'une recade du roi s'avance. La lettre arrive à 5 heures et demie et on introduit les Dahoméens les yeux bandés. Leur physionomie franche, leurs sourires font bonne impression. Behanzin demande la paix, il n'en veut plus, c'est l'objet de la conversation des soldats.
Le colonel Dodds craignait une ruse; sans décliner les propositions du roi, il demande l'évacuation immédiate de Cotopa comme gage de franchise. L'armée dahoméenne ne se retire pas. Nous saurons plus lard, par le journal de Candido Bodriguès, qu'à la même date un ordre du roi avait été lu à Ouidah et à Godomey et que les derniers contingents du sud étaient rappelés à la guerre dans le nord. Le roi comprenait que l'objectif de la colonne était Abomey et, en entamant des négociations, il ne cherchait qu'à gagner du temps.
Dans l'après-midi, un groupe de Nagotsse présente au camp avec de petits drapeaux blancs et des feuilles de palmier au cou, en signe de soumission. Ils demandaient la protection des Français. On leur donna immédiatement la liberté. La désagrégation commençait; les derniers combats vont la rendre définitive.
A la colonne, le moral était bon. Il n'en était pas de même à Porto-Novo, où régnait une grande panique. L'arrivée des convois de blessés, les nouvelles rares, trop rares, les bruits que faisaient circuler les ennemis de l'influence française, irritaient la population. Au milieu des sujets de Toffa, pusillanimes comme leur maître, les Européens, fonctionnaires et commerçants, avaient peine à garder leur sang-froid, et des télégrammes bizarres étaient expédiés en Europe.
Le câble sous-marin, administré par une Compagnie anglaise, causera souvent des surprises au gouvernement. L'habitant des colonies, fatigué par l'uniformité de son existence, par la lumière blanche d'un soleil ardent, ne voit que les intérêts qui s'agitent autour de lui; il ne se doute guère, et même se soucie fort peu, que sa dépêche, alarmante pour nous, à peine exacte à ses yeux éblouis par le mirage intertropical, suscite des ennuis, des embarras, des complications. Un simple incident devient question, soulève des
discussions byzantines et attend le moment favorable pour s'élever à la dignité de grande entreprise coloniale, pour passer à l'état de concept humanitaire capable d'entraîner la foule.
Qu'on ne s'y trompe pas, l'Européen ne trouvera pas chez le nègre d'Afrique les mêmes dispositions à se laisser détruire que chez les Indiens d'Amérique. Les Espagnols ont pu s'implanter de l'autre côté de l'Atlantique parce qu'ils ont eu affaire à des combattants animés de sentiments presque chevaleresques, parce que le climat n'était pas insalubre. En Guinée, l'indigène se voyant sur le point de périr, se pliera, se dérobera, laissera faire le mal par la nature qui le protège, et, prolifique, se reproduira, grandira, s'instruira, et tôt ou tard chassera lentement l'envahisseur.
Lorsqu'un de nous tombe malade ou meurt, le noir, esprit simple et philosophe, montre du doigt le soleil, souverain maître en ces régions, source de tous les maux et dit : N'y a pas bon pour blanc, résumant, en une phrase naïve, une loi déjà posée par la science : sous le ciel des tropiques l'acclimatement de l'Européen est une chimère.
Est-ce à dire que l'expédition du Dahomey ne servira de rien? Non. Comme la Tunisie, comme le Tonkin, comme Madagascar, comme le Soudan, cette campagne meurtrière continuera à entretenir dans les régiments, dans les carrés des navires de guerre, ce feu sacré de gloire et de vertu militaires qui pourrait s'éteindre s'il n'était alimenté constamment. Les officiers suivront avec une attention soutenue et même avec envie les faits d'armes de leurs camarades et, se souvenant du passé, se tiendront prêts à marcher à leur tour, quand sonnera l'heure que tous attendent, l'arme au pied, impatients. Et si, comme nous l'espérons, le Dieu des batailles nous est favorable, pourrons-nous regretter quelques sacs d'écus?