‹ La France au DahomeyChapitre 46 sur 122 · MARCHE SUR CANA · texte numérisé non relu

MARCHE SUR CANA

groupes pour le ravitaillement, ce qui rend la marche lente et diminue le nombre de porteurs: presque à chaque voyage il en disparaît 200 à 300.

Le soir, arrive enfin un convoi de vivres. Akpa est abandonné comme poste et transporté à Cotopa, où le capitaine Lebigot est chargé de construire un fort.

Al'état-major on est très intrigué par un signal fait la nuit par l'ennemi, une fusée. Les rapports des groupes n'avaient rien signalé. Après des recherches minutieuses, on reconnaît que l'on a pris une étoile filante pour une fusée.

Le colonel Dodds, quoique souffrant, est enchanté de la situation. Il compte encore sur quatre combats et l'armée dahoméenne sera détruite. Un blessé trouvé dans le bois raconte au commandant Gonard que les guerriers sont découragés, qu'on leur a tué beaucoup de monde, que les amazones sont tout à fait réduites, Les régiments sont fondus les uns dans les autres; il n'y aurait plus que 2 000 hommes valides.

30 et 31 octobre. — Repos. On se prépare des deux côtés à l'assaut définitif. Il ne pleut plus, mais en revanche il fait une chaleur intense.

Le /" novembre, une reconnaissance de cavalerie soutenue par un peloton de spahis à pied va reconnaître le terrain que nous devons parcourir le lendemain. Elle tombe sur des tranchées d'où partent quelques coups de feu. Le peloton à pied y répond. La compagnie Roulland et le peloton Varennes enlèvent les tranchées sur une longueur de 300 mètres et chassent l'ennemi.

2 novembre. — Marche sur Cana en carré. De 6 à 9 heures des coups de feu sur la gauche. A 10 heures, halte ; à 3 heures, reprise du mouvement. Au moment où la colonne arrive devant Ouakon que l'on cherche à tourner par le nord, la fusillade recommence. On y répond en continuant le mouvement latéral, puis on bombarde le palais de Ouakon jusqu'à 6 heures du soir. L'ennemi, bien abrité, nous fait éprouver des pertes sérieuses. Après un tir à mitraille très nourri de notre artillerie, il évacue sa position en emmenant une mitrailleuse sous le feu de nos quatre pièces. Il se retire, puis s'arrête à 2 kilomètres, met une pièce en batterie et envoie un boulet en plein bivouac. Tués, le lieutenant Mercier, 1 soldat européen, 2 indigènes; 25 blessés.

Les Dahoméens recommencent l'attaque le 3, à S heures du matin, sur toutes les faces avec une violence inouïe. Tous les réguliers donnent; ils poussent devant eux les prisonniers que Behanzin a libérés, après les avoir enivrés de gin. Les féticheurs les dirigent et les entraînent; c'est en désespérés que ces malheureux, presque des squelettes, viennent mourir devant nos salves; leurs cadavres roulent pêle-mêle dans les tranchées, au milieu des herbes foulées. Le commandant Audéoud enlève de vive force le tata de Ouakon. Nous perdons le docteur Rouch; le lieutenant Cany est blessé. Mon ancien camarade de la légion Jacquot a une balle clans l'épaule. Le capitaine Roget tombe atteint d'un projectile dans l'omoplate gauche. Comme il avait rempli les fonctions de vice-résident à Porto-No vo, au début de notre occupation, en 1886, ses camarades plaisantent sa blessure : « Eh bien, cher ami, braves gens les

Dahoméens. — Très forts, mon cher, très forts, ils valent les gens du Midi. » La souffrance aiguë n'entame pas sa belle gaieté et c'est le sourire aux lèvres qu'il s'en va vers Adégon, étendu sur une civière, exposé à la chaleur du soleil, porté par quatre Toffanis qui ont soin de leur ancien yévoghan et l'éventent à chaque halte. Les noirs ont l'esprit simple et la mémoire tenace. Roget s'était toujours montré bienveillant envers ses administrés; il reçut ce jour-là la récompense de ses bontés envers les misérables.

Le pauvre lieutenant Mercier, tué à l'affaire du 2, avait été déposé auprès de l'ambulance, en attendant son enterrement. Ce brillant officier, déjà blessé à Akpa, était destiné aux balles. Pendant l'affaire du 3 son corps reçut encore trois nouveaux projectiles.

Le 4, on s'avance vers Diokoué, le marché de Cana. On manque de porteurs. Les Toffanis redoutent l'entrée sur les terrains fétiches et s'égrènent de tous côtés. La colonne se porte à 10 heures sur un plateau peu boisé. A droite, un palais. En avant, une plaine. Çà et là, des cultures. Des lignes de tirailleurs ennemis se prolongent vers le palais. Les deux partis se voyaient distinctement. On se croyait aux grandes manœuvres ; le champ de bataille offrait un coup d'œiltrès pittoresque. Le lieutenant Gay reçoit une balle qui lui traverse le poumon droit. A 3 heures, l'ennemi, qui attend dans un pli de terrain, bondit sur nous. La compagnie de volontaires sénégalais Robard part en chantant; les hommes se débandent comme à la guerre du Cayor ou du Djoloff; ils font de la fantasia et tiennent leurs armes au-dessus de leurs têtes. Le carré se trouve un moment ouvert. A coups de canne, le capitaine Robard ramène son monde et rétablit l'ordre. L'ennemi se retire lentement. On pousse vers Diokoué; les brousses recommencent. Le groupe Drude est en tête; il s'élance avec deux compagnies dans le village incendié. La colonne suit et passe entre des maisons enflammées. La chaleur devient intolérable; on débouche enfin sur la magnifique place du marché. Mais les Dahoméens tirent toujours, car nous sommes tout à fait découverts et exposés à leurs coups. La section Delestre a cinq hommes par terre et deux officiers blessés, MM. Maron et Menou; elle ne peut plus continuer le feu. Le capitaine Drude dépasse le village, et, à la baïonnette, enlève les lignes ennemies; il n'y a pas un homme touché. Seul Mérienne-Lucas, mon compagnon de traversée, a une balle dans l'humérus gauche. Crémieu-Foa perd son casque et a une contusion à la tête. On est obligé dé l'évacuer sur Porto-Novo, car il divague. Une forte insolation, mal soignée, détermine la typho-malarienne , dont il meurt en arrivant à Cotonou.

C'est la dernière affaire. Le Dahomey est vaincu. Avec ce qui restait de guerriers réguliers, Rehanzin a fait donner ses chasseurs d'éléphants et ses gardes du corps, au nombre de 500, les plus beaux hommes du royaume, qui n'avaient jamais quitté la personne du roi. On les a reconnus à leurs bonnets rouges, ornés de colimaçons dorés. Ils portaient des pantalons comis, dont les jambes droites étaient vertes, et les jambes gauches noires. Des casaques jaunes, sans manches, recouvraient leur buste et se terminaient par une queue tressée en coton, teinte en bleu ou en rouge. Le lendemain, 5 novembre, Rehanzin envoie des par-

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