BAS-RELIEFS ET FRESQUES HISTORIQUES
légende, colportée par les gens intéressés à faire croire à la richesse du Dahomey ou par des voyageurs honteux de n'avoir rien vu, et n'osant pas avouer la vérité à leurs contemporains* Çà et là quelques armes, des tromblons, des fusils à pierre marqués sur la crosse d'un soleil doré comme au temps de Louis XIV, mais de fabrication anglaise, quelques bijoux. Les jours de fête, les cabécères se présentaient au palais du roi eu tenue spéciale : un grand pagne, des bracelets, des colliers de corail et de verroteries de pacotille. On trouvait partout de petits ballots où chacun avait déposé son bien, faute de moyens de transport. Les caves du roi contenaient des milliers de bouteilles d'alcools divers. Le genièvre de Hambourg dominait. Les négociants ayant payé longtemps leurs droits et coutumes en tissus, on recueillit de grandes quantités d'étoffes, soieries, calicots, lyménéas, corydons. Le général fit faire des distributions aux hommes, qui se taillèrent des pantalons bigarrés. On voyait circuler daos le camp des tirailleurs vêtus de cotonnades multicolores, un parasol à la main, des légionnaires engloutis dans de vastes jupes à carreaux bleus, blancs et rouges. Au bout de quelques jours, devant la tente du général, on a un véritable bazar. On trouva sous terre deux canons Krupp. En quittant Abomey, Behanzin n'avait pu [amener avec lui qu'une faible partie de son matériel de guerre; tout le reste avait été précipitamment enfoui dans les champs de maïs. En
dehors de l'artillerie achetée aux maisons allemandes de Ouidah et qui était traînée à la bricole, les Dahoméens possédaient encore un grand nombre de canons ou mortiers en bronze ou en fonte, mais en si mauvais état, qu'il eût été difficile de les utiliser pour un tir quelconque. On s'en servit pour orner l'entrée du poste de Goho que devait occuper la garnison française, laissée dans le nord sous les ordres du lieutenant-colonel Grégoire '.
Car il fallait songer à s'en aller. La saison sèche arrivait. L'harmattan, vent sec et froid, commençait à souffler et desséchait les mares. A Abomey il n'y avait plus d'eau. Les eaux de l'Ouémé baissaient, les canonnières ne dépassaient plus Dogba et les pirogues mettaient quarante-huit heures pour remonter à Adégon. Les Toffanis n'existaient plus. Ils se sauvaient en désespérés de tous côtés, à travers un pays abandonné, où ils savaient ne plus rencontrer de Dahoméens. Il eût fallu des colonnes pour les poursuivre, et les colonnes exigeaient des porteurs. Les ravitaillements par terre devenaient impossibles.
Les opérations militaires sont terminées. Le 2 décembre, une petite colonne est envoyée à Ouidah et réoccupe sans difficulté notre ancien fort. Les autorités dahoméennes s'étant retirées depuis longtemps, on ne rencontre aucune résistance. La population, composée de métis brésiliens et de 5 000 femmes abandonnées par leurs maris, vient au-devant des troupes, qui s'installent dans les factoreries. La confiance renaît bientôt. La population mâle, très clairsemée d'ailleurs, qui s'était retirée dans les bois, reprend vite les travaux de culture. On est agréablement surpris de ne rencontrer partout que des gens inoffensifs. On acquiert la certitude que les belligérants, qui avaient opposé une si vive résistance au corps expéditionnaire, formaient une caste à part, une aristocratie de guerriers, qui terrorisaient les autochtones pour se créer des revenus et vivre à leurs dépens.
En résumé, du 12 septembre au 17 novembre, la colonne Dodds a parcouru la route d'Abomey en livrant dix-sept combats. Au début les troupes marchaient isolément, se dispersant pour évoluer et vivre, se concentrant pour combattre. A Dogba, surprise de l'ennemi; on était divisé en deux tronçons. De Poguessa à Abomey, on ne forme qu'une unité; les fractions laissées quelquefois en arrière gardaient des réduits ou des dépôts de bagages, mais n'opéraient pas; elles attendaient le succès du gros pour rejoindre.
Dans cette marche en avant, lente, serpentine, on a pu voir à nu le cœur humain, du premier chef au dernier soldat. Toutes les qualités et tous les défauts de notre race ont pu se faire jour : l'officier jeune, inconstant, héroïque, fier de se battre, désespérant quelquefois du succès, demandant la retraite à Akpa, la paix à Cana, mais reprenant son élan dès que l'on