‹ La France au DahomeyChapitre 54 sur 122 · EN HAMAC · texte numérisé non relu

EN HAMAC

compose d'un gros

E 1" janvier 1893, M. le général Dodcls, commandant supérieur du Dahomey, ayant annexé aux possessions de la France les territoires de Ouidah, Savi, Aveketé, Godomey et Abomey-Calavi, et ayant divisé notre nouvelle conquête en cercles, je reçus l'ordre de me rendre à Ouidah pour y prendre la direction des services civils. 34 kilomètres séparent Cotonou de Ouidah. Le seul moyen de locomotion confortable étant le hamac, dans ce pays sans bêtes de somme, j'avais fait venir à l'avance une équipe de douze noirs, commandée par le sieur Gon, chef de la corporation des hamacaires. C'est une profession aristocratique et que des porteurs improvisés ne peuvent exercer. Elle demande un long apprentissage et une pratique constante. Les gens de Ouidah sont particulièrement aptes à ce mode de transport. Le hamac permettant de donner le maximum de vitesse est à deux porteurs; il se bambou (longueur 2 m. 50, diamètre 0 m. 25) et d'un tissu de coton tressé

à la mode indigène, on petites bandes de 10 centimètres de largeur. Les deux bouts de l'étoffe sont terminés par des araignées dans lesquelles s'engagent des cordes résistantes, qui fixent le tout aux extrémités du bambou au moyen de deux chevilles en bois enfoncées perpendiculairement dans ce dernier. Les noirs placent sur leur tète le bout des hampes resté libre, en l'appuyant sur des paillassons ou sur des pagnes roulés en forme de gâteau. On part de bon matin pour profiter de quelques moments de fraîcheur, car à 8 heures le soleil commence déjà à faire sentir ses rayons pernicieux. Les hamacaires vont presque au trot. L'homme de tête, précédé d'un éclaireur, fraye la route; celui de derrière gouverne le hamac quand on se trouve arrêté par un taillis fourré. A droite et à gauche du voyageur, deux hommes, haut le pied, courent et de temps en temps le soulèvent, pour soulager leurs camarades et surtout pour gagner du temps. On doit faire 6 kilomètres à l'heure avec une équipe solide. Toutes les heures on relève les hamacaires, ruisselants de sueur. Je ne connais pas de voyage plus agréable. On est étendu de son long, la tête appuyée sur un coussin. On fume, on lit, on rêve ou l'on dort. La variété des aspects charme le regard. On est mal à son aise quand on traverse les trous d'eau ou des lagunes profondes. L'allure est ralentie. Les hamacaires enfoncent dans la vase jusqu'aux reins. Ils lèvent le bambou à bras tendus, pendant que les flanqueurs vous empoignent par les pieds et par le clos et vous collent au bois; on doit s'y cramponner et faire même des prodiges d'équilibre pour ne pas chavirer. Il arrive quelquefois des accidents ; mais quand on passe pour un homme de qualité, c'est rare. J'étais sûr de mes hommes. Je leur avais promis du tafia et ils savaient que j'allais à Ouidah pour leur servir de yévoghdn ou préfet. Ils commençaient déjà à me harceler de questions et de requêtes. Le métier de solliciteur est pratiqué là-bas comme chez nous.

Au sortir de la grande plaine où est bâtie la ville nouvelle de Cotonou, la route, un sentier large de 50 centimètres, se dirige au nord-ouest vers Godomey par la plaine sablonneuse qui sépare de la mer les lagunes de l'intérieur. Le terrain est une succession de clairières marécageuses et de bosquets sous futaie. On avance péniblement, à cause du sable dans lequel on enfonce. A 6 kilomètres on entre en forêt. Les l'oniers abondent. C'est un bois plein d'une solidité remarquable. Les noirs l'appellent agolin et en tirent des cor/itères qui servent pour la construction des cases [Borassus flabelliformis). Une heure avant d'arriver à Godomey nous nous arrêtons au lieu dit « Fétiche d'Avréketé ». Autour d'un ficus, un tas de tessons de bouteilles et.de cactus. A proximité, une source où les hamacaires vont se désaltérer. Quand on vient de Ouidah, les noirs boivent là une dernière goutte de tafia pour se donner des forces et saluent Avréketé, le Neptune dahoméen, dont oir entend les gémissements. On perçoit très distinctement le bruit de la barre et l'on aperçoit au loin les mâts des navires sur rade de Cotonou. Pour se rendre Avréketé propice, on verse quelques gouttes d'alcool sur la terre, près de l'arbre sacré, et on casse la bouteille avec frénésie.

Bembeleké! Bcmbeleké! Les hamacaires crient ce vocable à pleins poumons. Nous sommes à l'entrée de Godomey. Les noirs manifestent toujours leur joie par des cris de bête fauve. On

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