LE CLIMAT, LES LAGUNES, LES FORÊTS
bilité nerveuse dont souffrent tous les blancs sous le ciel brûlant des tropiques. Dans les questions d'intérêt, l'indigène est âpre au gain, il se défend; pour le dominer, il est indispensable de l'attirer à la ville, où il sera fasciné par les étalages de marchandises et de boissons de toute sorte, et poussé au travail, quand il regagnera ses pénates, par le désir de posséder aussi quelques-unes des merveilles qu'il a entrevues.
Hacrozon (12 kilomètres de Ouidah). Le village est au milieu de la route. Les hamacaires se rangent en cercle, accroupis par terre, et commencent à manger. Ils tirent de leurs besaces quelques boules d'akassa, et complètent leur menu en achetant des aéras, croquettes de maïs frites dans l'huile de palme, très pimentées. Le restaurant est en plein air, tenu par des femmes assises le long du chemin, entre leurs pots et leurs calebasses. Halte très fréquentée par les voyageurs.
Après Hacrozon, encore trois petites lagunes sous bois. Cpelé! Cpelé! (Doucement! doucement!) L'homme de pointe signale les passages difficiles. La vase est épaisse et l'on glisse. Nous nous en tirons cependant avec honneur. Nous laissons sur la gauche le chemin qui conduit à Avréketé, où la factorerie Régis a un comptoir.
Depuis Godomey nous avons marché au sud-ouest. L'îlot sur lequel est bâti Ouidah est de formation analogue aux plateaux d'Alada et de Porto-Novo, altitude 12 à 15 mètres. Le sol est recouvert d'argile colorée en rouge brun par l'oxyde de fer. Entre Tori et Hacrozon on trouve des puits dont la profondeur ne dépasse pas 15 mètres, et où l'eau repose sur un banc rocheux. La couche d'alluvions déposée par les eaux est partout très épaisse. La végétation de Ouidah et des environs est luxuriante. On rencontre des arbres de toutes familles et de toutes grandeurs, bombàx gigantesques, rhats, tamariniers, fromagers, acacias, cailcédrats, gonakies; à l'ombre des forêts croissent des euphorbes et des orchidées, des draesenas, des lianes i\ caoutchouc, des papayers, des cotonniers, des bananiers, des ricins. Comme arbres fruitiers, les manguiers, les citronniers, les orangers, les goyaviers. Les métis brésiliens ont planté le café, qui sera la richesse du pays dans l'avenir. On a fait quelques essais de vigne, mais le raisin est trop gros et ne peut donner de vin potable. Çà et là des parasites de tout genre courent, s'enroulent autour des grands arbres ou tombent en stalactites sous les dômes des grottes formées par la forêt.
Partout une brousse impénétrable, composée de fourrés coupés de lianes tortueuses et sillonnés de sentiers conduisant aux villages. De temps en temps on voit des clairières et des champs cultivés; le maïs, le manioc, les ignames, les haricots sont les céréales les plus usitées. L'indigène défriche lentement et au hasard quelques carrés, ne tenant aucun compte de la valeur du temps et n'ayant qu'un but, se nourrir. La besogne est menée péniblement, à cause de la densité de la végétation. On fait trois ou quatre récoltes; toute l'année, même persistance dans la verdure, même abondance de feuilles. Il n'y a jamais d'hiver, jamais de repos pour la nature. Les travaux agricoles sont effectués par les esclaves de case, qui font partie de la famille presque au même titre que les enfants, toujours en grand nombre. La récolte
est mise en réserve dans les granges et consommée par tous au même degré, selon les besoins.
La vraie richesse du pays est le palmier à huile, le deti des noirs, VÉlaïs guinéensis de Jacquin. Il forme avec la case la propriété particulière de l'indigène, la terre étant à la communauté et inaliénable. Les palmiers sont soigneusement entretenus et la récolte se fait régulièrement. Sans aucune marque apparente un noir reconnaît son palmier, son capital', et je n'ai pas entendu parler de quelque erreur; même clans les brousses ou mattes, chacun sait distinguer son bien de celui du voisin et respecte la propriété d'autrui. Les rois du Dahomey eux-mêmes ont institué et maintenu cette coutume, pour favoriser le développement de cette industrie, qui donne à ceux qui s'y livrent le luxe, les tissus et le tafia. Des traitants noirs parcourent les foires qui se tiennent périodiquement dans les grands centres, à Tori, à Savi, à Décamé, à Alada, à Ouagbo, et achètent l'huile, qui est dirigée sur les ports. Ces traitants sont les clients des grandes maisons, qui leur ouvrent des crédits pour pouvoir rassembler de gros stocks de produits. C'est un va-et-vient constant sur les routes de porteuses et de marchands, sur les lagunes de piroguiers chargés de futailles, un courant commercial curieux à observer. Il y a dans les foires des variations de prix; comme en Europe, les transactions sont soumises à la loi de l'offre et de la demande. Il est rare que l'huile et les amandes vendues en factoreries soient apportées par les premiers producteurs; des intermédiaires tiennent la traite et mènent le mouvement. Les acheteurs du roi sont les plus célèbres et les plus cossus \ L'habitant de l'intérieur, le paysan, se laisse guider par ces courtiers et ne donnera jamais son produit à un marchand occasionnel; il sait qu'à Ouidah il y a des maisons de blancs où l'on trouve tout ce qui est bon, parapluies, chapeaux, genièvre et ne se laissera pas entraîner par des promesses quelque brillantes qu'elles soient. Il est d'ailleurs lui-même engagé, endetté. Les traitants ont des comptes courants, connaissent le carnet de chèques. L'autorité morale et le crédit dont jouissent les maisons françaises provient de ce que, quelles que soient sa date et sa signature, un bon de Régis ou de Fabre est toujours payé à présentation par un gérant de factorerie. Le noir sait que ce papier représente de l'argent; il a foi dans la parole du blanc. Il viendra même vous rappeler que tel jour, en tel endroit, vous lui avez promis un cadeau ; il réclame ce cadeau, qui est chose due. Il est bon, pour maintenir ce sentiment de respect et cette notion de la lettre de change, de ne pas l'induire en erreur et de tenir tous ses engagements. Un changement quelconque dans ces habitudes commerciales entraînerait une perturbation dans les affaires, et c'est toujours l'Européen qui en pâtirait, le nègre n'ayant rien à perdre.
1. Un palmier contient de 10 à 12 régimes. Un régime pèse environ 15 kilogrammes. De 56 kilogrammes de noix que l'on fait bouillir et presser, on extrait 8 kilogrammes d'huile. Un palmier peut donc produire 32 kilogrammes d'huile. Sur place le prix moyen d'un kilogramme est de 0 fr. 30 : cela donne 9 fr. 60. Reste l'amande. Un palmier produit encore 10 à 12 kilogrammes d'amandes décortiquées, soit, à 10 centimes le kilogramme, 1 fr. 20, soit 10 fr. 89 le revenu brut d'un palmier dans le pays. La tonne d'huile se vend en Europe 500 francs; celle d'amandes, 250 à 275 francs.
2. Ces indigènes achetaient et vendaient pour le compte de la famille royale, qui avait des propriétés particulières dans le royaume d'Alada et sur le territoire de Ouidah.