ORIGINES DU DAHOMEY COMTEMPORAIN
Les rois d'Abomey avaient essayé de centraliser tous ces éléments hétérogènes; ils n'avaient réussi qu'à inspirer une grande terreur.
Les autochtones, cultivateurs paisibles et chasseurs inoffensifs, se dispersèrent peu à peu et s'établirent dans les villages lacustres, sur le bord de la mer, protégés par les lagunes côtières, ou sur les plateaux boisés entre Mono et Coufo, qui leur permettaient de se cacher et de voir venir l'ennemi. La cohésion politique même fut illusoire, puisque le lendemain de la prise d'Abomey on a constaté partout le réveil des petites nationalités assoupies depuis trois cents ans, qui, sans résister ouvertement, opposaient la force d'inertie aux menaces et aux mesures de rigueur des bonoi/gans, ou délégués du pouvoir central1. Ces derniers, chargés des approvisionnements, avaient maintenu les anciennes zones de culture et les bornes des pêcheries pour ne pas froisser des intérêts particuliers et souvent contradictoires, et pour ne pas arrêter la production par des vexations injustes. Les Eoués ont retrouvé clans ces zones de culture des divisions territoriales définies, et la chute des Fons n'a fait que régulariser un état de choses qui n'avait jamais cessé d'exister. Ils sont venus à nous et nous ont demandé la paix, déclarant qu'ils n'avaient rien de commun avec Behanzin et les guerriers. Tous ont accepté notre autorité, et l'on peut tout espérer d'une race prolifique qui a alimenté pendant trois siècles les plantations des deux Amériques et qui a su conserver sa physionomie particulière malgré les persécutions et les razzias.
En fouillant dans les rares archives de la vieille masure qui fut le fort français et qui n'a plus ni bastions ni fossés, je trouve une relation manuscrite et inédite d'un voyageur qui a habité le Dahomey de 1847 à 1849, M. Blancheley aîné, agent de la maison Régis, de Marseille. J'en extrais le passage suivant, qui m'a paru curieux à retenir :
« Je suis arrivé à Ouidah le 15 février 1847. A cette époque il n'existait aucun transcrit sur l'origine de notre possession française en ce point du royaume. Voici quelques renseignements que j'ai recueillis sur les lieux mêmes. Le fort de Ouidah est appelé par les anciens fort Saint-Louis. Anciennement Ouidah ne dépendait pas du Dahomey. C'était la capitale de la République de Quonida, qui fut en tout temps saccagée par un des rois de Dahomey dont la capitale était alors Canamina ou Calmina (Cana). Ce roi se nommait Dossou-Agagia, le 5e avant le souverain actuel. Pengra-Majcanvo, grand-père du roi Guéso, finit plus tard par détruire les principaux chefs : le reste de la population qui échappa au massacre fut s'établir dans le nord de Grand-Popo, au nord-ouest de Ouidah, à deux ou trois journées de marche », sur les bords du Coufo, dénommé aussi lagune de Péda ou Wéda, ou Ahémé.
Dossou-Agagia est le même que Agbaja, dit Goudja Troudo (1708-1729), l'Alexandre noir qui étendit son autorité jusqu'à la mer. 11 avait succédé à Vibagée (1680-1708), ou Ouibéga, ou Akaba, qui lui-même avait été précédé par Adahounzo ou Adanzou Ier (1650-1680), fils de Ago ou Tacodonou, dont il a été question plus haut. A Goudja Troudo succéda Tegbouessou,
1. Sorte de missi dominici, qui parcouraient le pays, surveillaient les agissements des cabécères placés à poste fixe, et contrôlaient les perceptions en deniers ou en nature.
dit Bossa Ahadi, que Blancheley appelle Pengra Majcanvo (1729-1775). Ce dernier acheva la conquête du littoral, vainquit les Éoués, les Mahis et même les Egbas. Mais ce ne fut pas sans difficulté. Les Éoués (ou Judaïques) résistèrent longtemps, et Ouidah fut le théâtre de luttes sanglantes. Les Européens avaient même pris parti pour les Éoués; mais Bossa Ahadi s'empara du fort portugais le 1er novembre 1741 et enleva le commandant Jean Basile. Depuis lors, les Éoués furent abandonnés et les directeurs des comptoirs s'intéressèrent beaucoup plus à leurs affaires qu'aux luttes intestines des indigènes.
<( L'occupation et la nationalité du fort français datent de longtemps, continue Blancheley. En principe, les Français s'établirent à Savi. Le village de Savi fut pris à la même époque que Ouidah, et c'est à ce moment que les Français, pour être à proximité de la mer, occupèrent et bâtirent un fort à Ouidah.
« C'est donc la France la première nation civilisée qui arbora son pavillon sur cette partie du sol africain. Les Anglais, les Portugais ne s'établirent que longtemps après. C'est de là qu'il s'en est suivi, que dans toute l'étendue du royaume de Dahomey, la France, comme la nation la plus civilisée et la plus ancienne, a toujours le pas sur toutes les autres nations, et le drapeau blanc, alors drapeau de la France, est toujours le premier à flotter dans toutes les cérémonies du souverain. » Nous avons remarqué fréquemment dans les moindres villages, au-dessus de la case du chef, ou au milieu de la place du Marché, un bâton au bout duquel flottait un carré de toile blanche. Nous prenions cet emblème pour un symbole fétichiste. Blancheley nous donne l'explication la plus logique. C'est notre drapeau.
« J'avancerai à ce sujet, dit encore Blancheley, les paroles qui m'ont été transmises par le roi de Dahomey lui-même et qui viennent à l'appui de ce que j'avance. Mon père m'a dit que lorsque Ouidah et Savi ont été pris, les Français y étaient établis. Je n'ai été guère que le gardien du fort français. Dès que le souverain français me dira de lui remettre le fort et tout ce qui en dépend, je le lui remettrai, comme je l'ai déjà fait envers le facteur français, attendu que c'est sa propriété.
« Le fort Saint-Louis fut établi, à ce que je crois, sous Louis XIV. Je ne dirai point la composition de son personnel, qui fut de quelques chefs et d'un détachement de soldats. On voit encore debout les quatre bastions qui portent un certain nombre de canons aux armes de France, montés sur leurs affûts. Dans l'intérieur de ce fort existe encore un clocher surmonté de deux cloches : l'une d'elles porte une couronne avec trois fleurs de lys et l'autre l'inscription « Compagnie des Indes ». Longtemps avant la révolution de 1789, l'établissement français de Ouidah était délaissé, soit à cause des finances, comme à cause des maladies de son personnel qui était réduit. Le Commandant demeura longtemps sans nouvelles de la France, il contracta même quelques dettes qui ne furent jamais payées. Ce ne fut qu'en 1793 que le brick de guerre français, le Vengeur, je crois, mouilla sur la rade de Ouidah et le Gouverneur y prit passage et remit avant son départ le soin du fort à un nommé Pierre Bonnaud, mulâtre, père de celui qui existe encore aujourd'hui, attendu que Nicolas Ollivier était absent. Depuis, le