INFLUENCE OCCULTE DES FÉTICHEURS
lages, sur les places publiques, des calebasses contenant des objets de toute nature, farine de manioc, akassa, cauris. Au fond de ces récipients se trouvaient des emblèmes symboliques constituant des messages ou récades. N'ayant pas d'écriture leur permettant de traduire toutes leurs pensées, les féticheurs gravaient sur des écorces des traits et des points à peu près semblables à ceux employés dans la télégraphie Morse. Ces missives étaient lues par leurs correspondants du littoral, qui faisaient connaître aux habitants la volonté du roi. Pour mieux cacher leur jeu, ils avaient recours à un certain nombre de proverbes connus d'avance. Chacun de ces proverbes portait le nom de celui qui l'avait inventé et était représenté par un signe spécial. Ce procédé d'écriture était imparfait. Comme les paraboles du Christ, les récades devaient être accompagnées de commentaires oraux, que seuls les féticheurs instruits ou ceux qui avaient été mêlés aux affaires de l'État pouvaient interpréter convenablement, et la traduction, exacte ou inventée, se l'apportait toujours à un incident d'ordre politique. Malgré leur caractère enfantin, ces manœuvres secrètes gênèrent beaucoup la pacification, la conquête morale. On ne rencontrait pas de résistance effective, mais on sentait une certaine force d'inertie toutes les fois que l'on s'adressait aux habitants pour obtenir par la douceur des résultats matériels, et particulièrement des transports de vivres à nos camarades d'avantgarde, qui manquaient souvent du nécessaire, l'ennemi ayant fait le vide autour des postes et inspirant encore une certaine crainte.
Dans les premiers jours de janvier 1893, j'eus l'occasion de trouver un message de Behanzin sur un tumulus du grand marché de Ouidah. Le fidèle Apotossou, chef du principal quartier de la ville, et Kinifo, le féticheur, qui s'étaient franchement ralliés à nous, me traduisirent la récade, dissimulée sous un pot en terre, contenant un ragoût de poulet à l'huile de palme, au-dessus duquel surnageaient des herbes qui ne poussaient qu'en pays mahi et qui avaient la réputation d'empoisonner ceux qui les absorbaient. L'ensemble signifiait : « kondo fait savoir qu'il est toujours avec son peuple ; pour le moment les gens de Ouidah n'ont qu'un moyen de prouver leur respect pour le roi. Ils doivent allumer de temps en temps des incendies la nuit. Comme les blancs ont l'habitude de se porter au secours des habitants pour éteindre le feu, les Fons (Dahoméens) doivent profiter de la circonstance pour tuer les soldats à coups de bâton. »
Décon, chef féticheur de Décamé ' et ancien acheteur du roi, que le général Dodds fut obligé de déporter au Gabon, était le principal intermédiaire de Behanzin, à qui il faisait tenir des vivres. Une perquisition opérée dans sa maison amena la découverte de cinq fragments de calebasse sur lesquels étaient gravés un certain nombre de traits verticaux; ces récades avaient fait plusieurs fois le voyage de Ouidah au camp du roi. En voici la traduction intrinsèque, à laquelle les initiés apportaient les variantes qu'il leur convenait, selon les courants d'idées qu'ils voulaient créer :
1. Grand marché d'huile de palme au nord-nord-ouest de Ouidah, sur les bords de la lagune Ahémé.
V Samedji-toufé-toufé. — Celui qui a mis le piège doit le retirer.
2° Toula/ta. — Une calebasse déjà usée par la teinture ne peut être usée par une autre teinture.
3° Kaïroupen. — Le loup ne se perd jamais dans
tun bois.
M 4° Gondafligbé. — Le voleur encouragé n'a pas
peur.
5° Edaoun, Konokon. — La femme morte chez son mari ressuscite chez son amant. — La femme qui a trompé son mari doit être reprise par son amant, si son main l'abandonne.
6° Oni Vococou. — 11 n'y a pas d'homme impuissant, il n'y a que des femmes maladroites.
Le dialecte fon est monosyllabique et agglutinant, ce qui permet de condenser en quelques racines tout un développement de pensée.
7° So dajonn ed salaco. — Le cheval dort dans la rosée et n'est jamais malade.
8° Booulé eso da adan apontaba. — Le requin s'est fâché et la mer s'est troublée.
Ces deux derniers apophtegmes avaient une signification d'ordre politique : Salaco et Booulé sont les surnoms de Behànzin.
Le service des affaires indigènes prenait des mesures pour entraver l'influence occulte des féticheurs, dont les menées pouvaient devenir redoutables dans un pays où les cérémonies du culte sont intimement liées aux usages domestiques. La découverte de ces pratiques mystérieuses permit de gouverner un peuple superstitieux habitué à l'obéissance passive et sur lequel il fallait agir par la persuasion autant que par la force.
Le 23 février, le général Dodds fît son entrée solennelle dans Ouidah. Aux portes de la ville attendaient les autorités civiles et militaires, et les députations des villages. Après les souhaits de bienvenue, le commandant supérieur est monté dans un coupé capitonné bleu ayant appartenu à Behànzin, et que la police de Ouidah avait trouvé dans une cachette auprès de la ville.
Sur la place du fort on entame un vaste tam-tam. La famille du chacha forme un groupe à part; la jeune Yicentia s'avance et commence une chanson que tout le monde répète.' La fête dure quatre jours. Voici ces compositions : « Sole yovo ledédo Dahomé yovo ouanoulé. — Nous remercions les fusils des blancs qui ont bien tiré dans le Dahomey. »