‹ La France au DahomeyChapitre 72 sur 122 · JEUNE FILLE DE GRAND-POPO · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE DE GRAND-POPO

est plus de même aujourd'hui. L'esprit de lucre et de convoitise gagne le noir; le désir de posséder quelques-unes des merveilles qu'il entrevoit l'obsède, et quand il ne peut acheter, il prend. Nos lois ne peuvent être aussi sévères que celles des rois d'Abomey; aussi craint-il moins l'autorité française que celle des cabécères. Les indigènes de Simbodji et de Jebaji, hameau situé sur la rive opposée de la lagune, ne se gênent plus pour piller la nuit les baraques, depuis qu'ils n'ont plus de comptes à rendre aux agoligans de Ouidah. Les féticheurs, que l'on rencontre en toutes circonstances, voulaient aussi laisser croire au peuple qu'il se passait la nuit sur le bord de la mer des choses mystérieuses qu'il ne fallait pas montrer aux étrangers. Au fond, en obligeant les Européens à regagner leurs logements de la ville dès 6 heures du soir, les autorités mettaient leur responsabilité à couvert, en évitant toute tentative d'évasion. On pouvait entrer au Dahomey, il n'était pas facile d'en sortir.

La famille du kakadacou occupe encore les maisons de Simbodji. Quelques legbas en terre cuite égayent le sentier. Lorsque les directeurs de la Compagnie des Indes arrivaient pour la première fois au Dahomey, le kakadacou les arrêtait à Simbodji et leur présentait de l'eau fraîche clans une calebasse. On lui donnait en échange de l'eau-de-vie. Cette politesse cachait une ruse. Il gagnait du temps pour faire prévenir le yévoghan. Le kakadacou accompagnait le directeur jusqu'à un grand arbre sous lequel se reposent encore aujourd'hui les porteurs et les rouleurs de pondions, l'arbre des Capitaines. Le yévoghan arrivait avec une suite nombreuse et bruyante ; il faisait trois fois le tour de l'escorte du directeur, comme à Abomey pour le roi, et présentait au blanc qui allait commander le fort français un verre d'eau, un verre de vin et un verre d'eau-de-vie. Quand le directeur ne voulait pas boire l'eau-de-vie, il y trempait ses lèvres et pouvait donner le reste au kakadacou. Le yévoghan devait ensuite demander des nouvelles du roi de France, de la reine et de la famille royale. Après ce cérémonial, le cortège se mettait en marche et entrait en ville au son des tambours et des gongons, et l'on vidait encore quelques bordelaises de tafia.

En quittant Simbodji, on entre clans un chenal de 3 à 4 mètres de largeur et d'une profondeur variant entre 30 et 40 centimètres. Ce chenal sert de chemin pendant 1 000 à \ 200 mètres. On passe sur un fond vaseux; la surface de l'eau est d'un rouge brun, mélange de boue et d'huile de palme provenant de quelques tonneaux mal fermés.

La lagune, qui vient de Godomey et se continue jusqu'à Porto-Segouro, est devant nous, large de 150 à 200 mètres. Une baleinière sur laquelle on a posé un rouf est là qui nous attend, envoyée par le vice-résident de Grand-Popo, prévenu par le télégraphe. Car nous avons depuis le 1er mars 1893 une ligne aérienne de Porto-Novo à Grand-Popo et un téléphone de Ouidah-ville à Ouidah-plage, au grand ébahisscment des nègres, qui disent que nous sommes des sorciers, puisque nous parlons à distance en frappant sur des petits morceaux de bois. Pour entrer dans le boat, nom que l'on donne aux embarcations officielles, il faut se mettre sur le dos d'un canotier humide; il n'y a jamais assez d'eau sur les bords de la lagune pour accoster sans s'échouer. Nous nous installons sur des nattes et des chaises, et en avant!

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