LES LAGUNES
On pousse au bambou; les Éoués ne rament jamais. Nous laissons à gauche Ouidah-plage et Jebaji, et nous filons à l'ouest. Les lagunes séparent la terre ferme des dunes de sable, hautes de 8 à 10 mètres, qui se sont formées le long de la baie de Bénin. Elles coulent de l'est à l'ouest entre des roseaux et des palétuviers visqueux. La lagune de Ouidah commence à quelques centaines de mètres de Godomey-plage. Elle se déversait autrefois dans le lac Denham, ce qui permettait aux pirogues de se rendre directement de Porto-Novo à Grand-Popo. Aujourd'hui elle se dirige vers la Douche du Roi, altération de Bocca de Rio, embouchure de la rivière Mono. Elle reçoit toutes les eaux de l'intérieur, et aux pluies forme de véritables lacs à droite et à gauche de son lit. On rencontre de nombreuses îles sur lesquelles sont bâtis des villages de pêcheurs. Le courant est faible, le fond est rempli de vase formée de détritus végétaux. L'eau y est généralement salée ; on y pêche beaucoup de poisson d'un goût excellent, des crevettes et de grosses huîtres fixées aux branches des palétuviers. Tous les deux kilomètres un barrage en roniers et bambous est placé en travers de l'eau : ce sont des bornes communales pour les pêcheries. Chaque village a sa zone nettement délimitée. A certains endroits dans le lit des lagunes on trouve une espèce de gravier noirâtre, composé de peroxyde de fer et de fragments de roches feldspathiques, soudés ensemble par du carbonate de chaux. La terre argileuse que les noirs utilisent pour construire leurs cases, concurremment avec la bouse de vache, est appelée barre, quoiqu'elle ne soit pas rouge comme celle de Ouidah et dePorto-Novo. On met huit heures en pirogue de Godomey à Ouidah, huit heures de ce point à Grand-Popo. Les indigènes comptent par journée de marche ou de navigation, et n'oublient pas le temps consacré au repos et à la nourriture; ils disent : « 11 faut un jour pour aller à Grand-Popo, cinq journées pour se rendre à Abomey ». Ils n'ont aucune mesure de longueur, surface ou volume. Au bout de deux heures de voyage en pirogue on est très énervé; la navigation est monotone; l'œil ne voit que des fouillis de verdure, toujours les mêmes. La seule distraction est de regarder les gens qui passent; il y a un va-et-vient constant de pirogues qui charrient des pondions d'huile et des amandes en vrac. La pirogue est le mode le plus pratique, sinon le plus confortable, pour circuler rapidement et sans fatigue clans cette région basse du Dahomey, constamment sous l'eau. La lagune est une voie de communication naturelle et très prisée du noir. Un Eoué peut pousser le bambou douze heures sans se lasser, pourvu qu'il chante et boive de temps en temps; il transportera ainsi deux ou trois tonnes de produits; sur la tête il portera à peine 25 kilogrammes et sera fatigué après trois heures de marche.
Nous passons Degoué, Ouefé, Lazokoué, Tegbé, Meké, Abloukoutou, Dokokoué; mais nous ne regardons même pas les villages; une violente tornade nous entoure. Nous sommes au commencement de la grande saison des pluies. De gros nuages venant du nord-est se sont tassés au-dessus de nous et, après avoir décrit un cercle dans l'air, se sont fondus en une averse torrentielle. 11 pleut pendant deux heures; le vent souffle avec violence; des éclairs et des coups de tonnerre augmentent le vacarme.