LA PEINE DU TALION
AGOME-SEVA.
on le décapite, on l'assomme, on l'étrangle. La peine du talion est en honneur. J'ai eu l'occasion de sauver la vie à un misérable esclave nommé Boco, originaire du Mossi, qui avait tué son maître. Après avoir assassiné son patron, Boco s'était réfugié à la Résidence; la foule voulait s'en emparer et le lyncher. Les chefs le réclamaient pour faire la justice. On l'eût, si je l'avais livré, mis en croix à hauteur d'homme, et chaque membre de la famille de la victime eût eu le droit de lui enfoncer un couteau dans le corps, de lui couper qui une oreille, qui un doigt. Je préférai, au grand mécontentement des noirs et même des créoles qui se disent civilisés, envoyer Boco à Dakar, pour être traduit régulièrement en cour d'assises. Son avocat réussit à ne le faire condamner qu'à cinq ans de prison pour meurtre. A Agoué il y a un dicton : « Le sang demande du sang ».
On se rend clans la vallée du Mono et chez les Éoués dits Ouatchix ou Adjaas par Akrakou et Agomé-Séva. Sept heures de hamac, à travers des palmiers. A première vue on croit que les villages sont abandonnés. Cela tient à ce qu'au moment des cultures les gens vont aux mattes ou champs et s'établissent dans les fermes ou gleta, pour ne l'entrer au chef-lieu, laissé à la garde des vieillards et des infirmes, que lorsque le travail a cessé. Dès que la récolte est faite et que la subsistance de la communauté est assurée pour quelques mois, les villages se repeuplent et l'on commence à faire tam-tam au clair de lune. Les Éoués sont très prolifiques : dix et quinze enfants sont facilement rencontrés par famille. On peut sans exagération évaluer à près de 200 000 âmes les individus disséminés entre Agomé-Séva et le haut Mono. 11 est néanmoins très difficile de faire des recensements précis.
Agomé-Séva est la capitale des peuplades placées sous notre protectorat depuis le 21 juillet 1885. C'est un point important : les maisons Régis et Fabre y ont des comptoirs. Toutes les huiles et amandes y sont rassemblées avant d'être dirigées sur Grand-Popo.
A 20 kilomètres au nord on trouve Athiémé, débouché des produits de l'intérieur. On s'y l'end en cinq heures de pirogue, en remontant le Mono. Nos négociants y possèdent aussi d'importantes factoreries. Les eaux de la rivière sont toujours assez hautes pour permettre aux pirogues de circuler en toute saison. La largeur du Mono est de 50 mètres; sa profondeur de 3 mètres. La distance que j'ai parcourue sur le fleuve est de 23 à 24 kilomètres. Par terre on se rend d' Agomé-Séva à Athiémé en trois heures de hamac.
Athiémé est aujourd'hui le chef-lieu d'un cercle. Tous les villages environnants, Locossa, Chanou, Dobo, Topli, Gionougoui, Agomé-Glosou, Ouademé, sont des centres peuplés, mais sans aucune action les uns sur les autres. Personne ne reconnaît au voisin le droit de s'immiscer dans les affaires locales. Seul le roi de Toune, Pohenzon, paraît avoir une certaine
influence, plutôt spirituelle que temporelle, sur les divers chefs ouatchis et dans la région des Popos, à cause du caractère fétiche attribué au terrain qu'il occupe. La chute des Fons a amoindri le prestige de Pohenzon, qui avait des relations suivies avec Abomey, mais qui a su garder une prudente neutralité pendant les derniers événements. Pohenzon est une sorte de pontife suprême. Son bâton jouit d'une grande considération.
On se rend à Toune, chef-lieu du Tado, soit par le Mono, soit par terre. J'ai fait le voyage des deux côtés. La première fois, en 1889, je suis passé par la rivière; la seconde fois, en 1892, avec la colonne du commandant Audéoud. A Topli, au nord d'Athiémé, j'ai trouvé un gros bourg peuplé de fétichistes fanatiques. Il y a une école d'initiation très fréquentée. Les habitants, hostiles aux marchands, ne veulent pas de factorerie.
Le courant commence à devenir rapide clans le Mono, la navigation difficile; les berges sont escarpées. La largeur moyenne du fleuve est encore de 40 mètres, sa profondeur de 2 mètres. En aval de Topli, à Dedepoé, j'ai rencontré les premiers cailloux. A Amédenta, port de la région de Ouademé et des Dobos, la végétation change; les palmiers sont plus rares; on rencontre les ficus en quantité. A droite et à gauche, des ondulations de terrain. Les rives du Mono sont peuplées de Kotafons, Dahoméens émigrés d'Agony et d'Abomey.
J'atteignis Togodo, le 20 juillet 1889, avec peine; les canotiers avançaient difficilement le long des berges en s'accroehant aux branches des arbres. Nous passâmes trois rapides, Alizanou, Aoma, Pako; quoique les eaux fussent hautes, il n'y avait qu'un mètre de profondeur, 30 à 40 mètres de largeur. Nous avions mis neuf heures pour faire le trajet, à cause de la violence du courant.
Togodo est un point de convergence de caravanes venant d'Atakpamé, de Pessi, de Sagada. On voit dans les cases des sacs de sel, déposés par les marchands, qui viennent les chercher dès qu'ils ont assez de porteurs à leur disposition. Jusqu'en ces derniers temps, c'est à Togodo qu'on venait chercher des esclaves pour la vente, prohibée depuis longtemps sur le littoral. Aussi les chefs de Togodo ne voyaient-ils pas d'un très bon œil le passage des blancs, dont ils redoutaient l'ingérence toujours bienfaisante aux malheureux captifs.
Aux environs de Togodo, à une heure de marche, se trouvent les chutes d'Adjahanoum. Le Mono, large à peine de 20 mètres, encaissé entre des roches de granit, se précipite brusquement d'une hauteur de 15 mètres. En amont des chutes, le lit a 40 et 50 mètres de largeur; dans les eaux circulent des hippopotames. Si le pays n'était mamelonné et sensiblement plus élevé que les régions du sud, on pourrait croire que les rochers d'Adjahanoum ont été apportés là par hasard et ne constituent qu'un accident. Je crois même qu'il ne serait pas difficile de les faire disparaître, ce qui permettrait de tracer par le Mono une voie de pénétration vers le Tchandjo.
La route de Togodo à Toune par Hounkemé el Tobamé traverse un pays ondulé, parsemé çà et là de rochers de granit et de blocs de grès rouge, rempli de cultures, de grandes plantations de cotonniers, de cocotiers et de palmiers. Le tafia étant rare, on boit du vin de