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ORGANISATION DU DAHOMEY APRÈS LA CONQUÊTE

français, ouvrant les roules, réglant les questions de détail et l'exercice de notre protectorat. Le commerce y trouvera l'avantage de pouvoir circuler jusqu'au 9° degré sans rencontrer comme autrefois les décimères et les cadeaux forcés.

L'évacuation des diverses fractions du corps expéditionnaire s'effectua sans incident. La saison avancée et déjà mauvaise, le manque d'eau résultant du dessèchement presque complet des rivières, enfin les fatigues d'une expédition qui durait depuis cinq mois, rendaient désirable le rapatriement rapide des troupes.

Le 1er mars, tout le monde était concentré à Porto-Novo, où Toffa nous offrait banquets sur banquets en témoignage de sa reconnaissance.

En deux ans, notre autorité, autrefois problématique, s'est affirmée sur cette côte des Esclaves, tristement célèbre. Notre influence s'étend désormais librement jusqu'au 9e degré de latitude. Il appartient aux voyageurs et aux commerçants de continuer l'œuvre commencée par nos soldats, auxquels le Dieu des batailles avait réservé le rare et périlleux privilège de démolir l'État dahoméen, qui était fatalement appelé à disparaître de la carte africaine , n'ayant jamais eu d'homogénéité ethnographique.

Le décret du 22 juin 1894 a réglé l'organisation administrative de la colonie du Dahomey et dépendances. L'ensemble de nos possessions a été placé sous les ordres d'un gouverneur. Un arrêté ministériel portant la même date, et inséré au Journal officiel du Dahomey et Dépendances du lor août 1894, supprime définitivement la désignation « Établissements du Bénin », qui s'applique plus justement aux vastes territoires anglais portant ce nom, situés à l'ouest des bouches du Niger; le même acte divise notre nouvelle conquête en trois parties distinctes :

1° Territoires annexés; 2° Territoires protégés; 3° Territoires d'action politique.

Les. territoires annexés, divisés en trois cercles, sont compris entre le Togo à l'ouest, la lagune côtière au nord, le royaume de Porto-Novo à l'est, et l'océan Atlantique au sud.

Les territoires protégés ont pour limites :

1° Le Protectorat de Porto-Nom, à l'est les possessions anglaises, au sud le cercle de Cotonou, à l'ouest la rivière de Sô, et au nord la république nago d'Ouéré-Kétou ;

2° Le Protectorat (TAlada, au nord la Lama et le royaume d'Abomey, à l'est la rivière de Sô et la frontière ouest du royaume de Porto-Novo, à l'ouest la rivière Coufo, au sud le territoire annexé ;

3° Le Protectorat d'Abomey, au nord le pays des Mahis, à l'est la rivière Ouémé, au sud la Lama, à l'ouest la rivière Coufo;

4° Le Protectorat des Ouatchis (Éoués), au sud la lagune de Ouidah, à l'ouest la frontière de Togo, à l'est la rivière Ahémé, au nord le Tado ;

o° Le Protectorat d'Ouéré-Kétou, à l'est la frontière des possessions anglaises, à l'ouest la rivière Ouémé, au sud le royaume de Porto-Novo, au nord le pays des Mahis.

Un administrateur exerce, au nom du gouverneur, dans chaque région, les fonctions de résident.

Les territoires d'action politique s'étendent au nord de nos possessions immédiates, du Dahomey au Niger, et sont placés sous la surveillance directe du gouverneur.

On pourrait croire, en lisant rénumération qui précède, qu'il n'y a là qu'une nomenclature superficielle, inspirée parle besoin de réglementer. L'arrêté susvisé n'est pas œuvre d'archiviste, mais le résumé de toutes les observations faites sur place. On a, avec juste raison, donné une sanction officielle à un morcellement ethnographique que tous les voyageurs avaient constaté depuis longtemps.

Le Dahomey tirait des éléments de vie de ses sneeès militaires, du courage de ses soldats réputés invincibles, de l'ignorance des habitants, cultivateurs paisibles, d'une organisation administrative unique en ces contrées, basée sur la terreur. Le pouvoir central, le roi, seul maître de tout et de tous, était secondé par une police secrète merveilleuse, par une féodalité de princes (Ahovi) et de chefs [Bonovgans et Cabécères) vivant des largesses du souverain par les mystérieuses pratiques d'une religion naturelle que l'on avait longtemps considérée comme un panthéisme grossier basé sur une adoration vague des objets matériels et dans laquelle on a été obligé de reconnaître, après examen, un système complet avec son dogme et ses doctrines, un polythéisme s'inspirant des principes spiritualistes, dont les desservants savaient user avec opportunité pour interpréter les événements au gré des nécessités politiques, pour diriger la conscience des sujets, pour faire l'opinion des hésitants.

Nous sommes désormais en présence de tribus et de familles sans homogénéité, sans intérêts généraux, sans idées publiques, inoffensives si on ne cherche pas à les molester, vivant et ne demandant qu'à vivre. Les nouveaux rois et chefs reconnus par nous, Toffa, Agoliagbo, Gigla, Pohenzon, Aladamaouzou, Pobiry, Baguidi, Zomobon, etc., n'ont ni armée, ni argent, ni esclaves, et par conséquent sont incapables de contre-balancer l'autorité des représentants de la France. Avec des égards, et sous ce vocable il convient d'entendre, en Nigritie, les larges et fréquentes distributions de tafia, de tabac, de tissus, le cérémonial, l'étiquette, les longues conversations ov\ palabres, on peut facilement tenir en main les indigènes et éviter tout incident de nature à troubler la tranquillité des habitants, et la sécurité des transactions commerciales. Avec des cadeaux judicieusement placés et des rentes servies par le protectorat, ces roitelets de fantaisie pourront enrayer les actes de brigandage et nourrir les nombreux parasites qui les entourent et auxquels ils donnent les noms de conseillers, ministres ou princes.

Dans son désir d'imiter le blanc et de paraître civilisé, le noir n'hésite pas à se livrer à de grosses dépenses, quand son amour-propre est en jeu. Il est aussi très capricieux. Avant de choisir un article, il tourne et retourne tout ce qu'il voit; il n'achète jamais de choses anciennes. Un homme de qualité ne lave pas deux fois son pagne.

Les statistiques publiées par le Journal officiel de la colonie donnent depuis quatre ans les chiffres suivants. On remarquera qu'il s'agit de la période de guerre 1890 à 1894.

Importations.

Exportations.

Ensemble.

Les produits exportés pendant l'année 1894 sont :

Amandes de palme, 23,766,601 kilogrammes; huiles de palme, 8,421,117 kilogrammes; noix de coco, 640,990 paquets ; noix de eola, 102,985 kilogrammes.

Au 31 décembre 1894, le wharf de Cotonou avait encaissé la somme de 112 665 fr. 70 au taux de 8 francs la tonne à l'importation, et de 6 francs à l'exportation.

Il n'y a pas d'exagération à évaluer le mouvement commercial à 20 000 000 de francs, mouvement occasionné par un seul produit, le palmier, qui donne par an 10 000 tonnes d'huile et 20 000 tonnes d'amandes.

L'administration se préoccupe d'exploiter le café, qui a si bien réussi à San Thomé. Le pays présente des conditions favorables à cet arbuste : un sol gras, de l'ombre et de l'eau à certaines périodes de l'année. Les métis d'origine brésilienne, qui abondent sur le littoral et qui forment un groupe d'hommes intelligents et désireux de s'enrichir, paraissent tout indiqué pour servir, au début de la culture du café, de contremaîtres et de surveillants, avec un système de fermages à forfait dans lequel l'Européen apporterait son capital et le créole son travail.

Le Dahomey n'est pas une colonie de peuplement. La main-d'œuvre indigène, bien que médiocrement active, et en réalité sans valeur véritable, suffit à tous les besoins, et ne réserve rien à la main-d'œuvre européenne. Des émigrants isolés qui n'y viendraient qu'avec leur deux bras et leur énergie pour tout capital n'y trouveraient aucun travail rémunérateur, et leur pauvreté les exposerait aux intempéries du climat et au mépris du noir, habitué à considérer le blanc comme un être supérieur, comme un riche en toutes sortes de marchandises.

Il n'y a place actuellement que pour des comptoirs. Mais quoique la traite ne consiste pas en échanges, comme dans certaines régions de l'Afrique, il y a un commerce bien établi. Les indigènes n'écrivent pas, mais ils sont très intelligents; ils ont la notion des valeurs, connaissent les cours d'Europe ; je parle, bien entendu, du noir de la côte, du traitant qui est en contact avec l'Européen, intermédiaire obligé des factoreries bien organisées. Dans les questions d'intérêt, le Dahoméen est âpre au gain, se défend. Il n'a pas de scrupule ; il n'hésite pas à tromper son client. La mauvaise foi des courtiers noirs est tellement connue de tous, que dans le langage fon marchand est synonyme de voleur. C'est le vocable agioto qui explique ces deux mots. Aujourd'hui les chemins sont ouverts partout; le noir de la brousse peut venir sans crainte à la ville; le négociant européen, pour l'attirer à lui, doit l'éblouir par ses étalages de marchandises, le fasciner par la variété des liquides qu'il débite. On ne doit pas

reculer devant des cadeaux. Il est même d'usage que tout achat, quel qu'il soit, oblige le vendeur à une petite commission en nature. Un noir achète une dame-jeanne de tafia; le marchand doit lui donner une ou deux bouteilles en plus à titre gracieux. S'il n'y a pas eu de cadeau, il ne revient plus chez ce blanc, qu'il dédaigne.

Pour effectuer ce commerce il faut des établissements dits factoreries; il faut :

1° s'installer; 2° avoir un matériel; 3° avoir un personnel; 4° avoir toujours des marchandises en magasin. Il est de toute évidence que dans ces conditions une petite opération n'aurait aucun succès, que des efforts isolés demeureraient stériles. C'est pour avoir manqué à cette nécessité, un capital sérieux, que l'on a vu des négociants faire de mauvaises affaires. Il faut s'établir à demeure fixe et attendre dans des factoreries, et non dans des boutiques. Il faut venir là pour acheter, et non pour vendre. Un commerçant qui se contenterait de vendre sans acheter des produits ne réaliserait à peine que de quoi balancer ses frais généraux. C'est le pays tout indiqué pour appliquer, avec de très grandes chances de succès, le principe de l'association des capitaux, de la compagnie de commerce. Nous n'entendons pas par compagnie de commerce la compagnie à charte ou à privilège. Cette conception, mise en application sous l'ancien régime, est incompatible avec l'obligation où l'on se trouve au Dahomey de gouverner les habitants, habitués à avoir au-dessus d'eux une organisation administrative et par conséquent à obéir à des fonctionnaires. Mais il semble logique qu'au lieu de tenter avec de faibles ressources des œuvres de longue haleine qui demandent un fonds de roulement considérable, des commerçants isolés, des industriels ayant besoin de se créer de nouveaux marchés, pourraient se réunir et tenter de nouvelles entreprises. Il y a place encore pour beaucoup de maisons. Le noir ne récolte pas tout ce que produit son merveilleux domaine.

Notre colonie du Dahomey, quoique déjà très riche par elle-même ', enserrée entre le Togo et le Lagos, ne peut se développer à l'ouest et à l'est. Nous sommes dans l'obligation de chercher son expansion vers le nord, dans des régions encore inconnues, et quelles que soient les décisions de la diplomatie, les indigènes prendront tôt ou tard la route de nos ports, n'étant plus arrêtés par les rois du Dahomey, attirés par le bruit qui s'est fait autour de nos succès militaires; c'est l'impression que j'ai rapportée de mon dernier séjour en Afrique.

Les territoires d'action politique encore peu connus sont le Tschandjo, le Sougou et le Bariba. La zone d'influence s'étend au nord jusqu'à Say sur le Niger et à l'ouest vers le Mossi et nos possessions du Soudan occidental. Nous n'avons sur ces régions que des données scientifiques incomplètes, les voyageurs qui les ont visitées étant peu nombreux. En 1845,

1. Le budget local a suivi une marche ascensionnelle depuis le 1er janvier 1890, date à laquelle le Bénin a été séparé du Sénégal, les droits d'importation étant inférieurs à tous ceux appliqués sur la côte occidentale d'Afrique, dans les colonies françaises comme dans les colonies anglaises.

Les taxes ne portent que sur les alcools, tabacs, poudres et fusils. La vente de ces derniers articles a été interdite de 1892 à 1894. En principe, est vendable toute marchandise bon marché.

M.Chesneau.dei

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