CHAPITRE VIII
Malgré toutes les vexations dont les Maronites étaient l'objet, la paix finit par se rétablir. Ces laborieuses populations du Liban réparèrent bientôt en partie les désastres de la guerre ; le commerce de la soie avait porté plusieurs négociants de Beyrouth à former des établissements au milieu delà montagne (1) ; une compagnie française s'était chargée de la construction d'une route carrossable à travers la montagne devant relier cette dernière Tille à Damas ; enfin, grâce aux collectes faites en France, des écoles, comme nousl'avons vu, avaient
(1) Le commerce de la Syrie, aujourd'hui envahi par les marchandises anglaises, se faisait précédemment d'une manière exclusive avec la France. Le Monl-Liban ne produit que de la soie et toute cette soie est encore expédiée à Marseille, soit en cocons, soit filée sur les lieux par des filatures françaises. La sésame, la graine de lin et les huiles de la plaine sont aussi achetées par le commerce français. Les laines, les cotons et les noix de galle n'étaient pas, jusqu'alors, exportés exclusivement en France, mais le nouveau système douanier devait les y attirer. La France qui fournissait à ce pays la majeure
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les modifications apportées dans les rapports internationaux de son commerce.
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été fondées de tous les côtés ; les sœurs et les missionnaires catholiques s'étaient répandus dans tout le Liban, sinon pour relever la foi toujours très-vive de ses habitants, du moins pour les tirer de l'ignorance et les élever au niveau des chrétiens de l'Occident. Cette pacifique conquête de la charité catholique contrariait plus que jamais les projets de l'Angleterre : elle reprit ses sourdes menées.
La nouvelle organisation du Liban rendait les choses beaucoup plus faciles. Cette fois elle ne se contenta pas d'agir sur les Druses, ses émissaires se répandirent au milieu des chrétiens. U ne leur fut pas difficile de trouver des mécontents et de les révolter contre les autorités constituées.
L'émir Béchir Abou-Ellameh, choisi pour kaïmakam maronite, appartenait à une famille distinguée, mais qui l'emportait peu sur la famille Gazen. Cette dernière famille, beaucoup plus ancienne, beaucoup plus nombreuse, était placée à la tête du Kesrouan, le plus riche district du Liban, et possédait une fortune considérable. Elle n'avait accepté Abou-Ellameh comme kaïmakam, qu'à condition qu'il s'engagerait à ne pas se mêler des affaires de son district. Mais dans les familles nombreuses, quelque honorables qu'elles puissent être, il est difficile qu'il ne se rencontre pas quelques mauvais frères. Le consul
anglais de Beyrouth, bien an courant de tout, en avait trouvé dans la famille Gazen, les avait présentés au pacha et leur avait fait obtenir le titre de bey. Ils étaient ainsi devenus ses obligés. Quelque .temps après, il les engagea à se substituer au cheïck de leur district, agréé par le kaïmakam. Ces jeunes gens turbulents s'étaient bientôt inféodés avec l'appui du consul anglais ; le faible kaïmakam, après avoir essayé de les renvoyer, avait fini par les admettre. Cet exemple avait excité l'ambition de beaucoup d'autres, qui, profitant de leur infiuence dans tel ou tel village, s'y étaient emparés du pouvoir, tellement que, dans chaque district, il y avait une quantité de cheïks indépendants. L'administration du pays s'embrouillait de plus en plus ; le kaïmakam, sous l'infiuence du consul de France, voulait mettre fin à cette anarchie. Le consul anglais demanda son changement, la France s'y opposa. L'Angleterre, alors, excita tous les cheïks à la révolte. Chassés de son commandement en 1857, le kaïmakam resta deux ans à Beyrouth sans que le pacha s'occupât de le rétablir, malgré les incessantes réclamations du consul français.
Une fois le kaïmakam renversé, l'anarchie devint complète. Plusieurs districts, autrefois administrés directement par lui, n'avaient plus de chefs, et les autres étaient partagés entre
plusieurs cheïks. Forts de l'appui que leur donnait le consul anglais auprès du pacha, ces derniers malversaient plus ou moins ; en tous cas, divisés entre eux, comme ils l'étaient, le moindre de leurs soucis était de faire la police et réprimer les malfaiteurs. Le brigandage s'était organisé en grand, grâce au soin qu'avaient pris certains anglais établis à Beyrouth, de prendre à leur service bon nombre de mauvais bandits du pays. Ils partaient de chez leurs maîtres comme pour la chasse, et après avoir pendant plusieurs jours coupé les grandes routes, tué et pillé les passants, ils retournaient à leurs postes se mettre, avec leur butin, à l'abri du pavillon anglais. Les intrigues de l'Angleterre étaient descendues d'un étage. Ses affidés couraient les rues des villages et battaient les campagnes pour soulever les paysans contre les cheïks. Ce devait être chose facile en présence de l'arbitraire qui régnait partout, des meurtres et des pillages dont ils étaient tous les jours victimes. Les cheïks, à leur tour, ne tardèrent pas à être obligés de partir. Le beau district du Kesrouan, si riche et si peuplé, fut livré au caprice de Tanios Cheïn, maréchal-f errant de Baïfoun qui faisait le métier de moucre ou conducteur de mulets. C'était l'homme le plus stupide qu'on pût imaginer ; il ne savait ni lire, ni écrire, ni même parler; ne
pouwait lier deux idées : mais son regard farouche trahissait ses mauvais instincts et il était capable de tout faire pour arriver à son but. Aussi les paysans dés environs, révoltés contre leurs cheïks, l'avaient-ils aveuglément investi de leur confiance. De son côté, le gouverneur de Beyrouth, dont il faisait parfaitement les affaires, lui avait écrit de sa propre main de tenir bon, de ne pas souffrir la rentrée des cheïks, qu'il pouvait compter en toute occasion sur l'appui de la Sublime-Porte. Beaucoup d'habitations ne tardèrent pas à être saccagées et brûlées absolument comme si les Druses avaient passé par là. Tous les Gazen, au nombre de plus de 500, furent obligés les uns après les autres d'abandonner leurs domaines. Tanios Gheïn laissait aux fermiers la moitié des produits et réservait l'autre à l'entretien des bandits qu'il avait enrégimentés. Ils- se portèrent bientôt sur les districts voisins pour en chasser aussi les cheïks. Le respectable M. Méri Dahdah, après un long exil à Marseille, où il s'était livré au commerce, avait, depuis quelques années, regagné le Fétuh, district de sa famille. Sa femme et sa belle-fille furent insultées jusque dans l'église nouvellement ornée par ses libéralités. Comme il s'était fait naturaliser Français, le Pacha, sur la réclamation du consul de France, fut obligé d'envoyer des cavaliers pour rétablir le bon ordre ;
mais ces cavaliers commencèrent par fraterniser avec les bandits de Tanios Cheïn, qui, après leur départ, n'en devinrent que plus insolents.
Lorsque le kaïmakamat maronite fut ainsi complètement désorganisé, les intrigues recommencèrent chez les Druses pour les exciter à prendre les armes contre les chrétiens. Le gouvernement anglais avait renforcé à Beyrouth le personnel de son consulat. Les voyageurs ne rencontraient partout que des attachés d'ambassades en mission. Mgr Mislin, l'émérite prélat hongrois qui a écrit ses pèlerinages à Jérusalem, nous racontait que, dans son dernier voyage avec le duc de Brabant, parent de la reine d'Angleterre, s'étant trouvé en relation avec tous les consuls de Sa Majesté bri* tannique, l'un d'eux, M. Wood, l'avait mis au courant de ce qu'il avait fait et s'était vanté d'avoir 4,000 Druses à sa solde. L'Angleterre, pour arriver à son but, ne reculait devant aucun sacrifice ; c'est ainsi qu'en 1840, lorsqu'il s'agissait de renverser l'émir Béchir , la mission de M. Wood lui avait coûté près de 900,000 francs. D'autres considérations que la politique guidaient le gouvernement français dans le choix du consul général de Beyrouth , dont les appointements, comme ceux du plus important chargé d'afiaires, avaient été portés à 40,000 fr. ; M. Wolowski, ministre des afiairès étrangères, y avait envoyé
M. le comte de Bentivoglio, son beau-frère, qu'il désirait éloigner de Paris pour mettre ordre à ses dépenses, peu en rapport avec sa fortune. Pendant que le consul général d'Angleterre employait tous les navires de passage à approvisionner ses enrôlés druses, des armes et des munitions dont ils avaient besoin, le consul général de France s'occupait de pourvoir les écuries de l'empereur Napoléon III; il avait mis à réquisition, pour transporter les chevaux arabes qu'il avait achetés, le seul bâtiment de marine française en station dans le port de Beyrouth, qui pût en imposer aux Turcs. M. le comte de Bentivoglio se flattait des bonnes relations qu'il avait avec Kursohid Pacha, et, pour que nous n'en doutions point, il racontait qu'à la première nouvelle du soulèvement des Druses, il était allé le trouver et l'avait prié, en cas d'attaque du Kesrouan, de l'avertir assez à temps pour faire évacuer les établissements religieux français de ce district , ce que le gouverneur général ottoman lui avait promis de faire. Avec un aussi confiant collègue, les agents anglais avaient beau jeu.
Le champ était ouvert. Néanmoins, en 1859, les Druses n'avaient pas voulu encore trop s'y risquer ; ils se bornèrent à quelques attaques sur les confins du Kesrouan, que le gouverneur ottoman se garda bien de réprimer.
Le Kesrouan a pour limite méridionale la rivière du Chien, (Jui vient déboucher sur la plage à quelques lieues au nord de Beyrouth. Cette rivière coule à travers des gorges profondes, dont les rochers à pic forment un véritable rempart pour les districts du nord habités par les maronites sans mélange de Druses. En deçà du fleuve du Chien , commencent les districts mixtes. Ceux du Kata et du Matein, qui se trouvent précisément en face de Beyrouth , étaient administrés par la famille Bellamma, d'origine druse mais convertie au christianisme. Les Bellamma avaient reçu le titre d'émirs et avaient pu s'allier aux Schéab. Ils n'en continuèrent pas moins à administrer leurs districts comme le faisaient les simples cheïks, sous le gouvernement des princes Schéab. Nous avons dit que lorsque l'émir Béchir, après cinquante ans de règne, avait été renversé pour s'être allié au vice-roi d'Egypte, les Anglais lui avaient d'abord donné pour successeur un autre émir Béchir de la même famille ; mais, voyant que ce dernier n'en montrait pas moins d'attachement pour la France, ils avaient bientôt suscité les Druses contre lui et avaient proposé de partager l'administration du Liban entre deux Kaïmakams.
Les Kaïmakams chrétiens qui se sont succédé appartenaient tous à la famille Bellamma; aussi
avait-on rattaché à elle les districts mixtes où ils s'étaient établis. C'est à l'entrée de ces districts, àBet-méri, au-dessus de Beyrouth, qu'ont recommencé les dévastations qui ont précédé les derniers massacres. De ce beau village entouré de pins et de plantations de mûriers, il n'est plus resté que des ruines. Il en a été de même de tous ceux que l'on trouve en remontant vers les crêtes de la montagne. Le dernier Kaïmakam, l'émir Béchir-Ahmet, résidait àBrummana; toutes les dépendances dé son château et 106 maisons à lui appartenant dans le village, ont été brûlées ; la seule habitation des environs qui ait été respectée est le couvent maronite. Les moines se voyant menacés par les Druses avaient allumé un grand feu sur leur terrain ; ce subterfuge les a sauvés en faisant croire à leurs ennemis qu'il n'y avait plus rien à craindre de ce côté. Les Druses se sont arrêtés devant le gros village maronite de Bakfaïa, où était installé un autre membre de la famille de Bellamma. Là, l'émir Ismaïn, gendre de l'émir Haidar, premier Kaïmakam, s'était mis à la tête de ses cavaliers maronites et s'était porté à la rencontre des Druses.