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LES MASSACRES DE

Tout ce qui avait été dit par les défenseurs des Maronites sur les premiers désastres, était la pure vérité. L'Angleterre, qui en avait été la cause en renversant la principauté séculaire du Liban, s'excusait en disant qu'elle ne faisait que seconder une transformation dont Méhémet-Ali, notre aliié, avait donné le signal, et qui tendait à mettre dans les voies du progrès ces chrétiens si intéressants de l'empire ottoman ; mais que le grand obstacle venait de la diflférence des rites, qui les entraînait aveuglément à faire cause commune avec les cheïks, leurs oppresseurs.

Une guerre acharnée s'en était suivie, les Maronites en avaient été victimes ; mais leurs plaintes étaient injustes et mal fondées, l'Angleterre en définitive n'avait travaillé que pour leur bonheur en consolidant la paix, et, bientôt, ils seraient les premiers à la remercier de les avoir délivrés de la féodalité, pour les placer au niveau de la civilisation moderne.

Nous avons vu, par ce qui précède, la sincérité de ce beau langage. Les agents britanniques ne

s'étaient pas contentés d*allumer et d'entretenir la discorde entre les rites et les croyances, ils étaient parvenus à la mettre entre les Maronites eux-mêmes, en les soulevant contre leurs propres cheïks, en soufflant l'anarchie dans tous les districts du Nord.

Quoique dispersés dans la plupart de ceux du Midi, les Maronites en occupaient encore les villes les plus importantes et les plus riches, celles qui devaient tenter davantage la jalouse convoitise des Druses.

Djezin, dont la population maronite s'élevait à plus de 3000 âmes, est située au pied de la crête Djebel-Drus, à l'extrémité du Liban. Une source sort de là et, après avoir fait tourner trois moulins sur un petit plateau où la ville est construite, elle se précipite en cascades dans une vallée profonde. La ville avait de ce côté pour rempart un rocher à pic de deux cents mètres de hauteur. Sa lisière supérieure n'était accessible que par un petit col où vient aboutir le chemin de Saïda. Les Maronites en ayant tant bien que mal réparé les ruines, les Druses craignaient toujours qu'ils ne s'y fortifiassent aux avant-postes de la montagne.

Sur l'autre versant, à l'entrée de la vallée de Bekaa qui sépare la chaîne méridionale du Liban des dernières chaînes de l' Anti-Liban, était la

ville de ZaUeh. Les chrétiens étaient bloqués là par les Métualis qui occupaient toute la plaine de la Célésyrie, mais leur avaient assez bien résisté jusqu'alors, ainsi qu'aux Druses du voisinage. La nouvelle route de Beyrouth à Damas passait non loin de Zahleh; elle avait beaucoup contribué à augmenter la prospérité de cette ville, où les Maronites se trouvaient mêlés aux Grecs-unis.

Au delà, entre les chaînes de l'Anti-Liban, étaient les villes non moins importantes de Rachaia et Hasbeya, également peuplées de chrétiens : gouvernés par les émirs de la famille Schéab restés musulmans, ils avaient échappé aux dévastations des dernières guerres.

Mais la plus importante de toutes les villes du Liban était Deïr-el-Kamar, son ancienne capitale. Cette ville, à une journée de marche audessus de Beyrouth, avait une population toute maronite de près de 10,000 âmes. Ainsi que les gros bourgs et villages des districts du Kata et du Matein, laissés aux émirs Bellamma, Deïr-el- Kamar avait été détachée du Kaïmakamat druse et placée sous le gouvernement direct du pacha du Liban. Elle était le premier centre commercial des districts mixtes. Ses industrieux habitants fabriquaient des étoffes de soie très-estimées dans le pays. Bon nombre avaient fini par s'enrichir et la plupart étaient dans l'aisance. Aussi les mai-

sons de Deïr-el-Kamar étaient-elles bâties en belles pierres de taille ; les moins spacieuses se composaient de deux ou trois grandes chambres ; beaucoup avaient plusieurs étages, des galeries ouvertes leur servaient de vestibule, leurs fenêtres ogivales, partagées par le milieu, étaient soutenues par de petites colonnes. Nos plus jolies villes du moyen-âge n'avaient pas meilleur aspect.

En face du coteau où Deïr-el-Kamar se développait en amphithéâtre, était le château de Beiteddin, ancienne résidence de l'émir Béchir ; il n'en était séparé que par la vallée étroite de la rivière Damour. Beit-eddin était une véritable forteresse ; la garnison y avait commis bien des dégradations depuis que les pachas turcs s'y étaient installés; néanmoins, on pouvait encore juger de la magnificence du dernier prince du Liban par les mosaïques et les marbres sculptés de la salle du divan. Le vestibule orné de colonnes qui y donnait accès, conduisait aussi aux grandes étuves d'un bain maure toutes garnies de marbre blanc. La chapelle, isolée, dominait tous les autres bâtiments. Autour du palais de Beit-eddin se trouvaient plusieurs châteaux construits par les fils de l'émir Béchir.

Les deux dernières guerres avaient beaucoup enrichi les Druses passés maîtres en fait de

pillages. Leurs cheïks opéraient plus en grand. Saïd-Bey-Jumblad avait, comme nous l'avons vu, commencé par s'emparer de tous les biens de l'émir Béchir-Kassem. Choisi bientôt pour Kaïmakam des districts mixtes, il avait tout pouvoir sur le medjlis institué près de son kaïmakamat, et où il suffisait d'acheter des témoins et des juges pour avoir gain de cause. Aussi était-il devenu extrêmement riche; il possédait des villages entiers, la plupart de ceux des environs de Djezin lui appartenaient. On estimait ses revenus à un million et demi de francs. Il s'était installé à Moktarah, au milieu des Druses ; il pouvait facilement se rendre de là à Beit-eddin, quand il était ^landé par les pachas gouverneurs pour prendre le mot d'ordre, et s'y trouvait plus à la portée des agents britanniques avec lesquels il devait se concerter. M. Cyril Graham, son ami, l'y avait rencontré au moment des événements de 1860. Son témoignage ne peut être suspect. Voici un extrait du rapport qu'il a adressé à lord Dufferin :

Beyrouth, le 18 juillet.

Bien que divers comptes-rendus des horreurs qui, pendant les deux derniers mois, ont été commises en Syrie, aient paru dans les journaux, et bien que je vous aie envoyé constamment des rapports sur les progrès delà guerre, vous croirez sans doute qu'il est

intéressant pour vous et pour le peuple anglais en général d'avoir un résumé complet de cette malheureuse affaire, depuis le commencement des hostilités jusqu'au moment actuel. Comme j'ai été présent sur les lieux pendant toute la guerre, que j'ai vu moimême ces horreurs, plus, peut-être, qu'aucun autre Européen, et que d'ailleurs je n'ai eu d'autre occupation que de recueillir des renseignements exacts, je crois que le compte-rendu que je vous envoie est véridique, et quelque pénibles que soient les détails, ils ne sont malheureusement que trop vrais.

Il faut se rappeler que pendant l'été de l'année dernière, une escarmouche eut lieu au village de Beit-Meri, à deux heures et demie de Beyrouth, un dimanche après-midi. Plusieurs personnes y perdirent la vie, mais l'affaire n'eut heureusement pas de suite pour le moment. Toutefois, les mauvaises dispositions qui s'étaient déjà fait jour entre les Druses et les Maronites ne furent naturellement pas dissipées, et bien qu'une réconciliation complète fût proclamée, on craignit dés lors que les hostilités ne vinssent à se renouveler en 1860, si le gouvernement ne prenait des mesures pour arrêter l'effusion du sang.

Les Druses ont ëU les premiers agresseurs, car, au commencement du mois de mai, un moine a été trouvé assassiné à mi-chemin entre Deïr-el Kamar ; et bien qu'on n'ait pas découvert les meurtriers, on n'a pas douté que ce né fussent les Druses, car un chrétien n'aurait pas osé toucher un prêtre. Les chrétiens ont alors usé de représailles et ont tué le premier Druse qu'ils ont rencontré. Ensuite deux chrétiens ont été tués par les Druses près de la rivière Damour, entre cette rivière et Damas, et leurs parents ont tué

deux Druses, conformément aux coutumes de vendetta qui existent chez toutes ces nations.

A ce moment, si le gouyernement avait fait les moindres efforts, il aurait pu empêcher la guerre de s*étendre. Je me trouvais auprès de Saîd-Bej-Jumblad, le grand-chef des Dnises de Moktarah, non loin de Beit-eddin, le même palais de Témir Bechir, lorsque ces événements s'accomplirent, et je le pressai de faire tout ce qu'il pourrait pour arrêter l'effusion du sang.

Le 28 mai la guerre a éclaté dans toute sa fureur. Pendant la nuit trente-deux villages ont été aperçus en flammes de Beyrouth, et quelques-unes des localités les plus florissantes du Liban étaient inhabitées et en ruines le 29.

Les Druses se sont même avancés jusqu'à quarante minutes de marche de Beyrouth, en présence du pacha et de son camp (car il était sorti de la ville sous prétexte d'arrêter la guerre); ils ont brûlé, pillé et massacré dans le riche village de Hadad, la résidence des émirs. C'est là qu'on prétend (et il y a lieu de croire que le fait est exact) que les soldats turcs ont tiré sur les chrétiens qui fuyaient.

Le 29 mai, Hasbeya, grande ville située au pied du mont Hermon, a été attaquée par les Druses. Un émir musulman de la famille Schéab y résidait; il était depuis longtemps mal vu par les pachas de Damas, parce que son autorité était grande. L'année dernière, Ahmed-pacha, gouverneur de Damas, a envoyé un détachement de troupes occuper les villes situées au pied du Hermon, et il avait récemment envoyé des renforts commandés par Osman-Bey, dont le nom sera éternellement en horreur aux

chrétiens. Cet homme, le jour de l'attaque d'Hasbeya, a dit aux chrétiens qu'il avait été envoyé pour les protéger contre les Bruses, qu'ils devaient déposer les armes, sans quoi ils encourraient le déplaisir du gouvernement. Ils ont donc obéi, croyant qu'il tiendrait sa parole. Pour plus de sécurité, il les a invités à venir au seraï qui sert de caserne, et les hommes, les femmes et les enfants se sont entassés dans ce bâtiment. Les armes qu'ils avaient livrées ont été chargées sur des mules et envoyées à Damas sous escorte; mais cette escorte était si faible que c'est une dérision de lui donner ce nom. Avant que les mules ne fussent sorties de la vallée d'Hasbeya, les Druses se sont présentés (et c'était là ce qu'on voulait); les soldats n'ont pas fait de résistance, et les armes sont tombées aux mains des Druses.

Les chrétiens, pendant ce temps, enfermés dans le seraï sans aliments et sans eau, étaient dans une grande détresse.

Le 5 juin, ils ont commencé à ressentir des craintes, voyant que le harem du gouvernement se préparait au départ. Ils ne recevaient, aux questions qu'ils faisaient à ce sujet, que des réponses évasives.

Le 6 juin, les soldats ont commencé à se mettre en route, et les malheureux chrétiens ont vu clairement qu'il était trop tard, qu'ils avaient été honteusement trompés. Ils se sont précipités dans la cour, demandant qu'on les laissât sortir. Mais le signal fut donné; les portes s'ouvrirent, et les Druses, armés de tout ce qui leur était tombé sous la main, commencèrent un massacre général de tous les hommes. Quelques-uns de ces derniers parvinrent à franchir la porte, mais seulement pour être suivis par les soldats turcs, qui

ne se sont pas bornés à un rôle passif. Plusieurs chrétiens que j'ai interrogés, m'ont juré qu'ils ont vu les soldats prendre part au massacre, et la conduite de ces troupes brutales envers les femmes a été sauvage. D'après les blessures que j'aie vues tant sur les vivants que sur les morts, il me paraît que les assassins ont agi avec une cruauté systématique; dix,, douze et quatorze blessures profondes se voient fréquemment, et quelques-unes de ces blessures ont été faites avec des instruments contondants. En un mot, on s'est servi de tout ce qu'on a trouvé, et, selon la nature des armes, les mains et les jambes ont été coupées, les têtes ont été fendues, ou les corps meurtris.

De tous les hommes qui étaient dans le serai, 40 ou 50 seulement ont pu s'échapper; plusieurs d'entre eux avaient été grièvement blessés et laissés pour morts, quelques-uns se sont cachés au milieu des cadavres, et se sont enfuis pendant la nuit. Il en est venu à Beyrouth. Leurâ vêtements étaient littéralement saturés du sang des cadavres sous lesquels ils s'étaient cachés.

Les Druses n'ont pas tué des femmes, et ils ne les ont en général pas maltraitées ; cette tâche a été laissée aux Turcs et aux Musulmans.

Des petits enfants de quatre à cinq ans ont été saisis dans les bras de leurs mères, jetés à terre ou déchirés en pièces ; quand leurs mères les tenaient trop fortement, ils étaient tués sur leurs genoux ; quelquefois, pour épargner le temps, les mères ôt les enfants ont été massacrés ensemble. Plusieurs femmes m'ont assuré que les soldats turcs avaient saisi leurs enfants par les deux jambes et les avaient déchirés en deux.

Ainsi, au coucher du soleil, le 6 juin, il ne restait plus un mâle de la nombreuse population du mont Hermon; car le même jour, et de la même manière, des chrétiens de Hasbeya ont été massacrés.

Dans toute cette guerre il n'y a eu peut-être qu'une seule exception remarquable à cette barbarie.

La sœur du grand-chef druse, avant que le massacre ne commençât, conseilla aux chrétiens de ne pas se rendre au séraï ; elle connaissait probablement le sort qui les attendait, et elle leur offrit un abri dans sa maison. Malheureusement, on s'est méfié d'elle; mais cependant 400 malheureux se sont rendus dans sa maison; et lorsque les meurtriers, altérés de sang, ont demandé qu'on leur livrât ces chiens de chrétiens, elle dit : < Entrez, si vous l'osez, et prenez-les. » Même à ce moment les Druses n'ont pas osé violer la sainteté du harem de l'un de leurs grands princes, et ils sont partis en étouffant leurs malédictions. Cette femme a escorté elle-même les malheureux chrétiens jusqu'à Moktarah, d'oii ils ont été envoyés à Sidon et transportés par un de nos bâtiments à Beyrouth.

L'émir Schéab, que j'ai déjà mentionné, a été tué avec toutes les personnes qui se trouvaient dans sa maison. C'étaient pourtant des musulmans; mais ces hommes d'un haut rang et d'une position élevée étaient les ennemis personnels du pacha de Damas, et ils ont été sacrifiés; on croit que le lieutenant du" pacha a signifié préalablement son approbation.

Si nous n'avions d'autres preuves que celles-ci, elles suffiraient pour établir la culpabilité des fonctionnaires de la Porte. Pendant que les malheureux qui s'étaient réfugiés dans le seraï de Hasbeya souffraient la faim et la soif, les gens de Saïda, qui depuis

quelques jours étaient dans des alarmes constantes, ont été attaqués le premier juin par les bachi-bozouks et autres musulmans. Le massacre a duré plusieurs jours. Aucun chrétien au dehors de la ville n'était en sûreté ; les hommes ou les enfants mâles étaient tués, les femmes étaient maltraitées.

Ces faits encouragèrent les Druses, qui se dirent: € Après tout, les musulmans entendent mieux les choses. » Les Druses attaquèrent alors et pillèrent un monastère dans les environs de Saîda; seize moines furent tués. Et néanmoins le gouverneur de Saïda n'essaya même pas d'intervenir, bien que Saïda soit une ville entourée de murs et qu'on n'avait qu'à fermer les portes pour empêcher les Druses armés d'entrer. Les bachi-bozouks aussi sont restés impunis.

J'aurais dû dire d'abord qu'un grand nombre de chrétiens réfugiés dans les montagnes, à la suite des incendies de villages, le 28 mai, ayant voulu se rendre à Beyrouth, ont été, à trois heures de marche de cette ville, attaqués par les Druses ou par les troupes irrégulières, et massacrés. Gela est arrivé le 30 ou le 31 mai.

Le 3 juin, la première grande attaque a été dirigée contre Deïr-el-Kamar, l'ancienne capitale du mont Liban, qui contient une population de 7,000 âmes. Dans la matinée de ce même jour, un missionnaire américain, M. Bird, avait été invité par les habitants de deux villages voisins à venir à leurs secours et à les conduire à Deïr-el-Kamar, où ils se croyaient plus en sûreté. M. Bird se rendit immédiatement auprès du mutsellem, le commandant des troupes, et il lui demanda une escorte qui fut accordée avec quelque difficulté. 11 n'était pas parti depuis une heure que

les Druses arrivèrent subitement en poussant leur cri de guerre. La fusillade dura jusqu'à la nuit; plusieurs chrétiens furent tués, ainsi que 70 à 80 Druses, car les chrétiens se sont bien défendus.

Le lendemain les Druses, qui s'étaient retirés à la nuit, se présentèrent de nouveau. Les chrétiens désiraient faire la paix, et M. Bird, qui, le 4 au matin, était parvenu à rentrer dans la ville, alla trouver le chef des Druses, comme envoyé du peuple. La paix fut accordée, mais les Druses firent leurs conditions. Ils entrèrent immédiatement dans la ville, et pendant trois jours ne cessèrent de piller. Tout près de la ville, les chrétiens n'étaient pas en sûreté et des crimes étaient commis. Un pauvre vieillard qui menait paître sa vache fut assassiné. J'ignore pourquoi le reste des habitants a été épargné à ce moment.

Le deuxième grand projet consistait à prendre Zahleh. La population normale de cette ville est d'environ 10,000 âmes ; à ce moment (au commencement de juin), elle était double, les habitants des villages voisins s'y étant réfugiés en grand nombre. A la première nouvelle des succès des Druses, une troupe considérable de leurs coreligionnaires accourent du Haouran sous le commandement du chef, chef guerrier et sauvage, Ismaïl-el--Atrash. Ces hommes n'étaient animés que du désir de piller, et ils" amenaient avec eux des Arabes des petites tribus nomades campées autour du Haouran. Ils .traversaient tous ensemble le Beka, comme on appelle la grande plaine de la Célésyrie entre les chaînes du Liban et de l'Anti- Liban, et ils s'arrêtèrent près du ravin qui conduit à Zahleh. Là ils furent rejoints par un ramassis de Kurdes de Damas, de Homs et de Métualis de

Baalbek, qui toas se promettaient de piller et de massacrer les chrétiens.

Aussitôt que la nouvelle de ce mouyement fut parvenue à Beyrouth, les consuls généraux des cinq grandes puissances firent tout ce qu'ils purent pour arrêter Teffusion du sang. Ils se rendirent auprès du pacha, lui demandèrent s'il ne voulait rien faire, protestèrent hautement contre son inactivité (car il n'avait pas bougé depuis la première explosion, et alors il s'était borné à aller camper à une demi-heure de la ville), et ils insistèrent pour qu'il détournât les malheurs qui menaçaient Zahleh. Il répondit: « Eh bien ! j'enverrai des troupes pour protéger la ville. > C'est ce qu'il fit; mais ce fut le signal de la destruction. A peine les Druses du premier versant du Liban, qui jusque là s'étaient relativement tenus tranquilles, eurent-ils vu le mouvement des troupes turques, qu'ils poussèrent leurs cris de guerre, et que, conduits par un de leurs principaux cheïks {qui a le rang de bey au service turc), ils se précipitèrent vers Zahleh.

Du haut des crêtes orientales du Liban, plusieurs ravins profonds descendent dans la plaine de Célésyrie ; dans un de ces ravins, et à moitié chemin, est situé Zahleh. C'est la ville la plu& considérable et la plus florissante de tout le Liban et la principale station des Lazaristes français. Elle contenait des bâtiments publics, une fort belle cathédrale, des écoles et des maisons bien bâties. Les gens de Zahleh avaient fait demander la paix aux Druses dans le Beka, mais ils n'avaient obtenu que des conditions si humiliantes qu'ils ne purent les accepter. La nature même de ces conditions prouvait qu'elles n'émanaient pas des Druses, mais des musulmans de Damas.

Le 19, les troupes ottomanes et les Druses du Liban parurent devant Zahleh, et les Druses de Beka, aussitôt qu'ils s'en aperçurent, opérèrent un mouvement simultané. Les chrétiens sortirent de la ville et gravirent la montagne, espérant tourner les Druses du Liban et tomber sur eux dans le ravin. Mais ils furent trop lents; avant qu'il fussent arrivés au haut de la montagne, ils virent que les deux forces avaient opéré leur jonction et commençaient à incendier la ville. Les chrétiens, après quelques décharges, prirent la fuite, voyant en outre que les troupes turques s'étaient tournées contre eux; les vieillards, les infirmes, quelques femmes et quelques enfants restèrent seuls dans la ville; ils furent massacrés. Deux Lazaristes français furent tués et un fut blessé. Les Européens n'étaient plus en sûreté.

Dans l'attaque contre Zahleh, les troupes comman- . dées par un nommé Mâribek jouèrent un rôle plus actif qu'elles ne l'avaient fait auparavant; elles firent même usage d'une pièce de campaerne qu'elles avaient emmenée avec elles, et on dit qu'un boulet a abattu la cloche de la cathédrale. Voilà ce que signifiaient les promesses de Kurchid-Pacha.

Les Druses, enivrés par le succès et le pillage, se tournèrent de nouveau contre Deïr-el-Kamar. Les malheureux habitants, en recevant la nouvelle de leur approche, firent des préparatifs de résistance ; mais le gouverneur qui avait 400 hommes dans le serai et 300 autres à un demi-mille de là, à Beddin, leur dit qu'ils n'avaient rien à craindre s'ils voulaient lui livrer leurs armes. Ils demandaient une escorte pour se rendre à Beyrouth. Le gouverneur refusa et les habitants ne purent faire que ce qu'il leur ordonnait.

n leur fit apporter an serai leurs objets de quelque valeur, puis il y fit venir la plus grande partie de la population. Ainsi, les hommes, les femmes et les enfants s^entassèrent tous dans le serai dans la nuit du 20.

Le 21 juin au matin, les Druses se rassemblèrent autour de la ville. Un de leurs chefs se présenta au serai, disant qu'il voulait parler au gouverneur. La conversation se fit à voix basse, au moyen d'un interprète, car le Turc ne comprenait pas l'arabe. A la an une question fut faite, à laquelle les chrétiens entendirent le gouverneur répondre c habsi » (c ab » en turc). Les Druses disparurent, mais, quelques minutes après, la porte s'ouvrit, et les misérables entrèrent, massacrant tous les mâles avec l'aide des soldats. Bref, une seconde tragédie, comme celle de Hasbeya, s'accomplit; mais le massacre fut encore plus terrible. Ceux qui n'étaient pas venus au serai ne furent pas épargnés , tous furent tués, et ceux qui avaient traversé la rivière et s'étaient rendus à Beit-eddin furent tués avec les soldats. Il en est qui ont pu s'échapper en se cachant dans les fossés, et quelques-uns des blessés sont restés en vie. Cette scène m'a été décrite dans tous ses détails par un grand nombre de femmes qui s'y trouvaient. Elles m'ont dit comment elles avaient vu leurs maris, leurs pères, leurs frères et leurs enfants mis en pièces; qu'en voulant sauver les enfants elles avaient été frappées; que les enfants leur avaient été arrachés, qu'ils avaient été hachés, et que les morceaux leur avaient été jetés au visage; qu'elles avaient été insultées par les soldats turcs, et que les Druses leur avaient pris tout ce qu'elles possédaient. U faut se

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T«çpe\er qu'il y avait à Deïr-el-Kamar des gens riches, Vivant dans des habitations confortables, qu'ils avaient de Vinstruction et qu'ils étaient habitués à l'aisance; maintenant ils sont réduits à la mendicité

Les Dr uses mirent ensuite le feu à la ville. La fumée arriva jusqu'à Beyrouth comme une colonne de nuages et nous avertit de la calamité. Je puis moimême attester que les récits ne sont pas très-exagérés ; j'ai parcouru tout le pays avant que la guerre ne fût finie, et je suis arrivé à Deïr-el-Kamar quelques jours après le massacre. Presque toutes les maisons étaient brûlées, les rues étaient encombrées de cadavres, la plupart dépouillés et mutilés. J'avais à traverser la ville, et dans quelques rues mon cheval ne pouvait passer, les cadavres étaient littéralement entassés. Presque tous ceux que j'ai examinés avaient reçu plusieurs blessures, et la plupart ^avaient perdu la main droite ; ces malheureux avaient, probablement, instinctivement levé le bras pour parer le coup qui leur était porté. J'ai vu des petits enfants de trois ou quatre ans étendus à terre et à côté de vieillards.

Quelques-uns avaient l'expression de l'agonie, d'autres le désespoir peint sur leurs visages. Un malheureux a été frappé à genoux, alors qu'il faisait appel à la pitié de ses bourreaux

Voilà jusqu'oii va mon esquisse de la guerre du Liban, Cette guerre (c'est ime dérision de donner ce nom à une boucherie) est maintenant terminée; je voudrais que mon récit de ces horreurs pût s'arrêter

aussi

if

A la guerre donc avaient succédé d'horribles massacres. Devant l'indignation de l'Europe en-

tière, de nouvelles excuses n'eussent pas été écoutées, il était plus raisonnable de faire l'aveu des fautes commises pour en mieux mériter le pardon. Nous sommes touchés de l'humble confession de M. Cyril Graham. Bornons-nous à la compléter et à relever quelques erreurs, trèsnaturelles du reste, de la part d'un Anglais protestant.

D'abord, ce n'étaient pas les Lazaristes, mais bien les Jésuites qui avaient un établissement à Zahleh comme à Deïr-el-Kamar et à Saïda.

La ville de Zahleh, écrivait au moment du massacre le R. P. Rousseau, comptait de douze à quinze mille habitants, tous chrétiens. Les Druses avaient été repoussés deux fois avec pertes par les chrétiens de cette ville. Mais une troisième fois, ils ont, dit-on, employé un stratagème qui leur a réussi. Les Druses savaient que les chrétiens de Zahleh attendaient un renfort. Ils ont fabriqué des bannières et des croix qu'ils ont placées en tête d'une troupe de deux mille hommes. Les Druses s'étaient déguisés. En arrivant près de Zahleh,ils chantaient des chansons patriotiques en usage chez les chrétiens. Des habitants de Zahleh, trompés par cette ruse, sont venus sans défiance audevant de ces faux frères, qui les ont reçus à coups de fusil et qui, sans perdre de temps, sont tombés sur eux à coups de sabre et en ont fait une grande boucherie.

Malgré cette surprise, un grand nombre ont pu prendre la fuite. Déjà les femmes et les enfants

s^étaient retirés dans les montagnes depuis qnelqnes jours, en sorte que le massacre à Zahleh n'a pas été aussi grand que dans les autres villes ; mais il a été bien douloureux pour nous, et surtout pour moi, par la perte que nous avons faite du P. Billotet, Franc- Comtois comme moi. Le P. Billotet a été tué au moment où il prenait le Saint-Sacrement pour l'emporter ou le consommer. Trois frères ont été tués prés de lui et un grand nombre de personnes qui s'étaient réfugiées dans notre maison, croyant y trouver un asile sûr à l'ombre du drapeau de la France.

Ce drapeau, les Druses ront mis en pièces après l'avoir couvert d'ordures, par haine et mépris de la France. Les Druses avaient hâte de retourner à Deïr-el-Kamar pour y accomplir leurs massacres. Après avoir égorgé le P. Billotet, son compagnon le P. Bonacina, deux frères Xavariens et environ une vingtaine de pauvres femmes impotentes restées dans leur maison, ces traîtres repassèrent la montagne avec les Turcs qui leur prêtaient mainforte, laissant les Métualis dans les plaines de Beka et de la Célésyrie, que domine Baalbek.

Cette ville est adossée à l' Anti-Liban, au sommet d'un grand plateau où se fait le partage des eaux entre les deux chaînes de montagnes. On y trouve encore de magnifiques ruines qui ne le cèdent en rien à celles du Forum romain. Les croisés s'y étaient fortifiés et en avaient fait une citadelle. La plaine de Baalbek et celle de Beka sont

extrêmement fertiles ; à elles seules elles pourraient, nourrir tous les chrétiens du Liban. Bon nombre des Maronites du Nord s'y étaient établis pendant les dernières années de paix.

A la première nouvelle du massacre de Racheya et d'Hasbeya, les chrétiens de la plaine, tout armés qu'ils étaient, ne se sentant plus en sûreté, allèrent se réfugier au Liban. Le cheïk Ara-Dar accourut à leur secours et en ramena 2,000 à Becharri, gros village situé aux pieds des Cèdres.

Les Druses, en redescendant à Deïr-el-Kamar , y avaient trouvé les Maronites désarmés, grâce aux bons conseils du consul de France qui s'était joint aux autres consuls pour les mettre sous la protection du Pacha, ce qui n'avait pas empêché le drapeau français d'être insulté comme à Zahleh. Les Druses avaient été trop bien pourchassés, l'année précédente, par le cheïk de Bekfaïa pour qu'ils eussent osé s'y frotter une seconde fois.

Lors des premières alarmes que le soulèvement des Druses avait occasionnées à Beyrouth, Kurchid-Pacha, pour ôter toute inquiétude aux consuls qui étaient venus le trouver, avait concentré 4,000 à 5,000 réguliers avec quelques centaines de bachi-bozouks, dans un camp au pied de la mon- ,tagne,à droite delà nouvelle route de Damas. A son arrivée dans "ce camp, un coup de canon fut le signal d'une mbrasement général; tous les villages

furent dévorés par les flammes, jusqu'à 4 kilomètres de Beyrouth. Les Druses, assistés des bachi-bozouks, pillèrent tout ce qui appartenait aux chrétiens. Rien ne fut respecté, pas même le drapeau français qui fut arraché de la maison de l'ingénieur de la route et brûlé avec tous les plansetdevis.

Quand les Druses se présentèrent devant les portes de Saïda, lemuphti, les jours précédents, avait excité les Musulmans à prendre les armes ; il sortit de la ville pour exciter encore leur fanatisme. Les chrétiens se trouvaient pris entre deux feux. Il en fut fait une horrible boucherie, à laquelle son fils prenait part.

L'Angleterre avait été débordée. Ce n'était plus seulement une lutte de rites et de nations, c'était un soulèvement de tous les infidèles, de quelques rites qu'ils fussent.

Dans les premières guerres, les Grecs schismatiques s'étaient joints aux Druses pour combattre les Maronites ; les Grecs-unis, qui en étaient jaloux, avaient prêté la main à leurs coreligionnaires schismatiques. Maintenant tous les infidèles faisaient cause commune contre tous les chrétiens, et les Grecs schismatiques, à Saïda ainsi qu'à Raschaïa et à Hasbeya, avaient été les premières victimes du fanatisme musulman. Les massacres de Damas vont mettre bien davantage la chose en évidence.

Bagdad est, après la Mecque, le principal boulevard de rislamisme; mais, pour les plus fanatiques musulmans, Damas est la ville sainte par excellence. Mahomet, dit une chronique locale, y vivait en concubinage avec une juive d'une grande beauté. Elle était fatiguée du prophète et Tassassina pendant la nuit. Pour se tirer d'affaire, elle lui coupa les deux jambes. Quand les disciples vinrent chercher leur maître, elle leur dit qu'il était monté au ciel, qu'elle avait voulu le retenir, mais que ses jambes lui étaient restées entre les mains. Ceux-ci trouvèrent effectivement les jambes sur la terrasse de la maison. Ils furent trèsembarrassés, pensant que Mahomet pourrait en avoir besoin au Paradis ; ils ne voulurent pas les enterrer; ils se décidèrent à les placer sur un chameau, laissant au prophète le soin de le conduire. Le chameau ne s'arrêta qu'à la Mecque. Les Musulmans y ont élevé un tombeau, où sont conservées les jambes, sinon le corps de Mahomet. Mais Damas est véritablement sa dernière demeure et doit être aussi le dernier asile de ses disciples.

La ville de Damas, située au pied des dernières chaînes de l' Anti-Liban, se développe à l'entrée d'une immense plaine. Les eaux d'une rivière qui s'échappe de la montagne fertilisent tout son territoire ; sur une étendue de trois ou quatre lieues,

ce n'est qu'une succession de jardins et de frais vergers. La ville se détache au milieu de ce massif de verdure avec ses dômes et ses nombreux minarets. On remarque au centre la mosquée d'Hamaour^ après le tombeau de Mahomet le sanctuaire le plus vénéré des Musulmans. Sa grande nef, comme celle d'une cathédrale, domine tous les autres édifices : c'était en effet une église dans les premiers siècles du christianisme ; elle avait été dédiée à saint Jean. Damas est la plus grande ville de la Syrie ; on prétend que sa population est double de celle d'Alep; en tous cas elle n'est pas moindre de 120,000 âmes. Elle avait plus de 18,000 chrétiens, dont 8,000 Grecsunis, 8,000 Grecs schismatiques et 2,000 Maronites. Ces chrétiens se livrant au commerce, avaient fini par s'enrichir. Comme ils ne pouvaient acquérir des terres, ils mettaient tout leur avoir dans leurs maisons, les seuls immeubles qu'ils pussent posséder. Un bon nombre étaient de véritables palais ; leurs cours intérieures, ombragées d'arbres et avec de grands bassins au milieu, étaient toutes dallées en marbre. Les chambres du rez-de-chaussée formaient autant de grands salons ; les parements des murailles étaient recouverts de marbre blanc de Carrare avec des colonnettes et des sculptures dorées. Les plafonds, à cinq ou six mètres de hauteur, étaient non moins

riches de peintures et de dorures. Ils étaient quelquefois garnis de glaces comme les murailles. Toutes ces décorations n'étaient pas toujours du meilleur goût, mais n'en avaient pas moins dû coûter des sommes énormes, et ce n'est pas exagérer que d'estimer à prés d'un million le prix de certaines maisons. Aussi le quartier des chrétiens de Damas était-il le plus beau de la ville ; il n'était plus bientôt qu'un amas de ruines.

Laissons parler un témoin oculaire, M. Charles Aubanel, d'Avignon. Voici la relation qu'il en adressait de Damas, le 29 juillet, à la Société orientale de France :

L'horrible complot ourdi contre les chrétiens de Syrie par le fanatisme musulman avait été habilement calculé. Se débarrasser d'abord des populations guerrières du Liban, puis massacrer sans obstacle les populations plus paisibles des villes, tel était le plan des assassins. Cependant les fanatiques de Damas perdaient patience. A l'approche de la grande fête du Baïram, les Turcs de cette ville combinèrent leur œuvre de destruction avec les Druses et les Kurdes des environs, dans ' lesquels ils devaient trouver des complices dignes d'eux. Tout était prêt pour ce jour terrible, lorsque, la veille, l'émir Abdel-Kader, ce héros qui par son admirable conduite à Damas vient de se placer dans l'histoire à côté des noms les plus illustres, l'émir, disons-nous, prévenu par M. Lanusse, chancelier du consultât de France, du complot qui se tramait, se rendit à la grande mos-

quée ; là, dans une allocution admirable de sens, de . raison et d'humanité, il dit à la multitude altérée de sang tout ce qui était capable de l'arrêter dans son infernal projet. En même temps, il faisait savoir aux Druses qu'il leur défendait d'entrer en armes dans la ville. Cette mesure énergique, jointe à ses courageuses paroles, arrêtèrent le mouvement, car on craignait les quatre mille Algériens de l'émir autant qu'on respectait leur chef ; mais le massacre ne fut qu'ajourné.

Les chrétiens se trouvaient journellement en butte aux outrages et aux menaces des Turcs. Les évêques protestèrent, les consuls s'unirent à eux et demandèrent au pacha qu'il mit des troupes au quartier chrétien pour le protéger contre toute attaque. Hélas! les consuls de Damas, avec leur loyauté, étaient la dupe des Turcs, comme l'avaient été 3eux de Beyrouth. Les chrétiens ne s'y méprirent pas : les fuyards de Hasbeya et de Racheya surtout savaient la confiance que l'on pouvait avoir en ces troupes ; c'étaient précisément celles qui avaient massacré leurs parents et leurs frères. Ils dirent aux chrétiens de Damas : « Quand on a voulu nous massacrer chez « nous, on nous a fait garder par les troupes. » Cependant les chrétiens ne cessèrent d'avoir toute espèce de déférence et de bons traitements pour ces prétendus défenseurs.

Cet état de crainte dura jusqu'aux 7 et 8 juillet, jours oii la nouvelle de la prise et du sac de Zahleh arriva à Damas. Alors les musulmans redoublèrent d'outrages et les poussèrent aux dernières limites. Abd-el-Kader n'était malheureusement pas dans son palais : il se trouvait dans un village voisin. Une

troupe de bandits réunit cinq chiens, auxquels ils donnèrent les noms des cinq monarques chrétiens signataires du traité de 1856 ; puis ils amenèrent quelques autres de ces animaux qu'ils nommèrent consuls, et chaque chrétien qui passait, ils Tarrétaient, bâtonnaient devant lui ces pauvres bêtes, en disant : Voilà l'empereur Napoléon ! voilà l'empereur Alexandre ! voilà la reine Victoria ! (représentée par une chienne).... Non contents de ces ignobles outrages, ils suspendirent des croix de bois au cou de ces chiens, et forçaient les passants de s'agenouiller devant eux, en leur disant : « Adorez votre Dieu.... »

Le lendemain, 9 juillet, des musulmans traçaient des croix sur le sol, les foulaient aux pieds, et obligeaient les chrétiens à faire de même. Ceux-ci s'indignèrent : une rixe était imminente. Les consuls protestèrent. Le pacha fit saisir et incarcérer quelques-uns des coupables. La populace réclama les prisonniers. Le pacha, par une politique indigne, les délivra à condition qu'ils balayeraient eux-mêmes la place où les profanations avaient eu lieu, bien persuadé que ce serait là le signal du massacre.

En effet, vers midi, des hurlements retentissent dans toute la ville. Le pacha était à la mosquée, on vient l'avertir que la population s'est soulevée, il ne bouge pas. On revient lui dire que le massacre et l'incendie ont commencé, il ne répond rien. Les troupes paraissaient vouloir maintenir l'ordre, elles avaient même tué quelques émeutiers, et la foule commençait à se retirer. Mais bientôt après, aux sons de la musique militaire et au signal donné par un coup de canon, les chefs militaires font rentrer une partie des troupes. Des artilleurs tirent à poudre sur les toits

de feuillage qui ombrageaient les rues et y mettent le feu. Aussitôt les fanatiques reviennent par milliers, et le massacre et l'incendie recommencent avec plus de fureur.

Qui pourrait dépeindre les horreurs qui souillèrent cette journée à jamais exécrable ! Pendant que l'incendie dévorait les maisons les plus somptueuses, las habitants, courant dans les rues pour échapper aux flammes, tombaient sous le poignard des assassins ou étaient rejetés dans le feu par la baïonnette des soldats turcs. Le chef des troupes irrégulières fit un carnage épouvantable ; les artilleurs chargeaient leurs chariots et tout le butin qu'ils pouvaient arracher aux flammes que les incendiaires jetaient dans les rues. Les femmes et les filles étaient dépouillées, déshonorées et chassées ensuite devant ces scélérats, comme un vil troupeau, d'ans les harems. Quelques-unes appartenant aux meilleures familles, après avoir subi le dernier outrage, étaient vendues à des Kurdes. D'autres suppliant, à genoux, leurs ravisseurs de respecter leur honneur, on leur jetait un voile quelconque sur le sein, leur laissant, par dérision, le reste du corps à découvert. On a vu un furieux, après avoir abusé d'une jeune fille, la tuer ensuite, de peur, disait-il, qu'une chienne de chrétienne ne conçût d'un vrai croyant !...

L'épaisse fumée qui s'élevait du quartier chrétien était un appel fait à toutes les convoitises des hordes voisines. Druses et Kurdes fondirent sur cette proie si longtemps convoitée. Heureusement aussi que cette fumée avertit le généreux, l'héroïque Abd-el- Kader, il accourt avec les quelques centaines d'Algériens qui l'entourent; il envoie en même temps

Tordre à tout son monde de se rendre à l'instant auprès de lui, dans son palais de Damas. Alors commence l'œuvre du salut. M. Lanusse et les autres consuls se réfugient dans sa demeure respectée. Aussitôt les Algériens se dispersent dans la ville pour recueillir les fuyards et les assiégés, et si grand était l'empire d'Abd-el-Kader à Damas qu'un seul Algérien pouvait aisément emmener 40 ou 50 chrétiens sans que personne osât rien lui dire. C'est ainsi que furent sauvés les PP. Lazaristes et les Sœurs de charité avec une foule de jeunes filles qui s'étaient réfugiées chez elles. Plus de 20,000 chrétiens furent arrachés au fer des assassins et transportés, au far et à mesure, du palais de l'émir à la fortesse, plus spacieuse et plus capable de renfermer la foule des malheureux. Ce fut bien malgré lui que le pacha reçut ces infortunés dans le château, lui qui, comme un autre Néron, assistait à la destruction du quartier chrétien, contemplant ce spectacle du haut de sa terrasse, fumant son chibouk à la lueur de l'incendie et au son de la musique militaire exécutant ses fanfares. C'est avec la même impassibilité que le mutsellem de Deïr-el-Kamar présidait à la boucherie des chrétiens Maronites, dans son propre palais, tranquillement assis et la pipe à la bouche.

L'incendie avait commencé par le consulat russe, dont le chancelier fut égorgé sur place. Tous les consulats ont eu le même sort, excepté ceux de France, d'Angleterre et de Prusse, lesquels appartenaient à des Turcs et se trouvaient dans le quartier musulman. Le bel établissement des Sœurs de charité, cet asile de toutes les misères, a été réduit en cendres quelques instants après leur fuite. Le

couvent des pères Franciscains a eu un sort bien plus funeste. Pas un seul religieux n*a échappé. Ils étaient sept Pères et deux Frères, tous Espagnols ou Italiens. Plusieurs chrétiens réfugiés dans le couvent ont été également égorgés. Mais aussi il a été le théâtre de deux martyrs bien consolants pour un cœur catholique navré, au milieu de tant de scènes de massacre et d'horreur. Le R. Père Angelo, curé des Latins de Damas, fut sollicité d'apostasier et de se faire musulman. Sur sa réponse calme et ferme qu'il ne savait pas comment on se faisait musulman, qu'il ne connaissait que Dieu et son divin Fils Jésus- Christ, on lui déchira le corps, on lui coupa leg membres, et on traîna ce tronc mutilé dans la rue pour le donner en spectacle à la population. Un riche et pieux Maronite de la famille Mesbéké, réfugié dans le couvent, reçut la même invitation, accompagnée des plus horribles menaces. Le généreux vieillard répondit qu'il était écrit dans l'Evangile : « Ne craignez point ceux qui ne peuvent tuer que le corps, mais craignez Celui qui peut précipiter le corps et l'âme dans l'enfer. » Il fût mis immédiatement en pièces à coups de poignards, de sabres et de haches.

Abd-el-Kader fut très-affecté du massacre des PP. Franciscains. Trois fois il avait envoyé ses vaillants Algériens pour les sauver, et trois fois les bons Pères n'avaient pas répondu à l'appel. On ne sait trop si c'était par défiance, prenant les Algériens pour des compagnons des massacreurs, ou plutôt parce qu'ils jugeaient leur couvent imprenable. Ils périrent tous sous ses ruines embrasées. En supposant d'ailleurs que ce fût défiance, elle n'était pas sans

fondement de leur part. Parfois les forcenés musulmans, contrefaisant le langage dea Algériens, invitaient les malheureux chrétiens cachés dans les puits ou les égoûts de la ville à sortir, et, une fois dehors, ils les égorgeaient en se raillant d'eux. Ces scènes d'horreur durèrent trois jours et trois nuits , depuis le lundi 9 juillet jusqu'au jeudi. A l'arrivée de Halim-Pacha, les hordes de pillards et d'assassins, gorgés de sang et de butin, rentrèrent dans leurs repaires.

Quelle reconnaissance ne doivent pas les puissances chrétiennes au dévouement si admirable d'Abd-el-Kader. Disons-le à l'honneur de la France, c'est son nom et le souvenir de ses victoires qui a surtout déterminé ces sublimes efforts. C'est la France aussi qui a pourvu à l'entretien de 12 à 15 mille âmes pendant près de 15 jours. C'est encore Abd-el-Kader qui a donné des hommes, et le consulat français qui a fourni l'argent pour expédier des caravanes nombreuses de ces infortunés chrétiens à Beyrouth. La première de ces caravanes comptait plus de mille personnes. 50 Druses les conduisaient, surveillés eux-mêmes par des Algériens.

Cette relation est canflrmée par celle d'un offlcier turc et publiée le 19 août 1870 par le Sémaphore de Marseille, dont voici un extrait.

Il est vrai que les habitants des villages voisins de Damas sont arrivés en grandes masses, quelques heures après, en pillant, tuant et violant les femmes. Qui pourrait croire que l'arrivée simultanée de tous les villageois, ainsi que des Bédouins au

moment même oii commençaient les massacres dans la ville, ne soit pas Teffet d'un accord fait antérieurement entre tous ces gens-là? Ce qui nous le prouve clairement, c'est que dans l'espace d'un quart d'heure, toutes les maisons des musulmans avaient des drapeaux blancs et verts que personne n'a touchés. Ces pavillons peuvent-ils avoir été préparés si vite et dans un moment si critique ? Ils ont été préparés d'avance !

Beaucoup de chrétiens qui s'étaient réfugiés dans leurs maisons sont morts au milieu de l'incendie. Beaucoup sont morts dans les tortures les plus horribles ayant pour but de leur faire avouer les endroits où ils avaient caché leurs biens, et ils étaient massacrés une fois l'endroit connu. Beaucoup de femmes ont eu le poignet coupé pour un bracelet; d'autres les doigts coupés pour une bague, et d'autres les oreilles pour des pendants, et cela à part celles qui ont été massacrées. Des chrétiens ont été sauvés par les gens d'Abd-el-Kader, l'Algérien, en les faisant sortir des puits et des caves et les menant à la citadelle; plusieurs furent tués dans le trajet par les mauvais sujets. L'émir Abd-el-Kader sauva beaucoup de chrétiens dans sa maison, après quoi il les fit conduire dans la citadelle. Il n'y a que lui qui ait travaillé à sauver les chrétiens.

Quelques personnes des notables de la ville ont pris chez eux des familles chrétiennes, soit du quartier chrétien, soit de ceux qui étaient dans la citadelle, en manifestant l'intention de leur donner asile; mais malheureux, et trois fois malheureux, tous ceux qui ont été avec eux, car, attirés chez

eux, ces barbares leur faisaient subir les plus violentes tortures pour leur faire avouer les endroits où ils avaient enseveli leurs biens. Après avoir atteint leur but, ils massacraient le plus grand nombre, en faisaient apostasier d'autres et n*en rendaient qu'un bien petit nombre dans la citadelle.

Les mauvais sujets entraient dans la citadelle et choisissaient les femmes, les enfants, et les emmenaient sans aucune garantie ; une fois dans les rues, ils abandonnaient les vieilles femmes et prenaient les plus jeunes pour assouvir sur elles leurs passions brutales.

Je me trouvais un jour dans la citadelle, et j'ai vu de mes propres yeux une troupe de mauvais sujets choisir de jeunes femmes et les emmener sans la moindre observation de la part des soldats. Les églises des chrétiens ont été enfoncées, pillées et brûlées. Le consulat de Russie a été pillé et brûlé....

Les maisons chrétiennes qui étaient disséminées dans les quartiers musulmans, au nombre de trois cents au moins, ont toutes été pillées et brûlées.

Le 21 juillet est arrivé Kaled-Pacha, général de division, qui prit des mesures, de concert avec le tribunal civil, pour envoyer des personnes fouiller dans le quartier chrétien afin d'en retirer les objets qui pouvaient s'y trouver encore enfouis. On en interdit l'entrée, excepté à ceux qui étaient préposés à cela.

Grâce à M. le consul de France, nous obtenions quelques mois après rautorisation de le visiter. Nous croyipns en le parcourant errer au milieu dçs ruines de Pompeïa ; tout y était

mort, une dixaine d'ouvriers seulement j faisaient encore la fouille des décombres. Au milieu de vieilles voûtes, nous trouvâmes un Frère franciscain ; il était occupé à retirer de la poussière des livres à moitié brûlés ; il nous offrit un feuillet qui était encore tout rouge de sang. Nous parcourûmes, l'une après l'autre, toutes les anciennes églises, il n'en restait plus que quelques arcades. L'édifice le mieux conservé était le couvent des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Il avait été incendié comme tout le reste ; mais ses hautes murailles étaient encore debout ; des débris de lits en fer jonchaient le sol de la cour; envoyait aussi de petits rosiers couverts de fleurs, seul souvenir encore vivant des bonnes Sœurs dans ces lieux désolés.

Si les chrétiens ont pu être sauvés à Damas, on ne le doit donc qu'à Abd-el-Kader, aidé de tous les Arabes de l'Algérie qui l'avaient suivi dans sa retraite. Il ne faut pas, en effet, confondre les Arabes, premiers disciples de Mahomet, avec les Turcs, sous la domination desquels s'est constitué l'empire ottoman. Déjà barbares lorsqu'ils ont accepté le Coran, ces derniers n'ont fait que s'abrutir et dégénérer en devenant les maîtres. Ce serait se faire une grande illusion que de croire que le Sultan règne partout. Il multiplie ses pachas et ses mudirs dans toutes les villes ; ces

fonctionnaires pressurent les habitants par leurs exactions, mais ils n'ont aucune autorité dans les campagnes encore occupées par les Arabes nomades. Ainsi Tautorité du pacha de Jérusalem n'est pas respectée à plus de douze kilomètres à la ronde. Quand les voyageurs veulent aller visiter la mer Morte ou le Jourdain, ils sont obligés de traiter avec les chefs arabes du pays ; s'ils n'ont pas acquitté le prix convenu, ils sont dépouillés même de leur chemise.

Akil-Agha, chef arabe, campé aux environs de Nazareth, n'était pas toutefois un simple chef de brigands. Il avait plus que les autres porté ombrage au gouvernement ottoman, qui était parvenu à le prendre et à le jeter dans les fers. Il avait réussi à s'échapper; et, comme il était plus favorable aux chrétiens que les pachas turcs, nos consuls lui avaient donné leur appui. Son autorité s'étendait sur toute la Galilée ; il pouvait mettre sous les armes 3000 cavaliers, et au besoin bien davantage, tandis que les différents mudirs turcs dispersés dans les différentes villes du pays, avaient à peine sous leurs ordres chacun une centaine de fantassins.

Au mois de juin 1860, Kurschid-Pacha, préparant les massacres du Liban, avait demandé à Akil-Agha de lui envoyer un renfort de tt*ois cents cavaliers. Celui-ci, au premier avis, en avait

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