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CHAPITRE X L'INTERVENTION EUROPÉENNE

Les détails que nous avons donnés sur les massacres de 1860 suffisent . pour démontrer qu'il ne s'agissait pas seulement d'une lutte entre les Maronites et les Druses, entre les protégés de la France et ceux de l'Angleterre, mais bien d'un soulèvement général de tous les musulmans contre tous les chrétiens. Les autorités musulmanes chargées de les protéger, avaient été les complices de tous les massacres. Kurschid-Pacha, gouverneur de Saïda, n'aurait fait que suivre une impulsion partie de Constantinople même. Ce qui le faisait supposer, c'est que les Druses, parfaitement tranquilles avant lui, n'avaient commencé leurs hostilités qu'à son arrivée. On les vit alors attaquer, sans motifs, Beït-Meri et brûler cinq ou six autres villages. Ensuite la conduite des gouverneurs de Damas, de Baalbeck, de Hasbeya, de Deïr-el-Kamar et de tous les autres points était si conforme à celle de Kurschid-Pacha que le mot d'ordre semblait avoir été donné. Des officiers européens au service de l'armée ottomane, un instant, avaient voulu s'opposer aux premiers

massacres ; mais Tentraînement des soldats était tel, les excitations des chefs qui les dirigeaient étaient si pressantes, qu'ils n'avaient pas tardé à se convaincre que le coup partait d'en haut. Quelle honte pour les fauteurs de désordres qui avaient amené de telles atrocités. L'Angleterre, il est vrai, cherchait à s'en laver les mains, en joignant ses condoléances à celles des autres puissances chrétiennes ; elle expliquait toutes ces fureurs par le fanatisme musulman. Une seule chose aurait pu étonner, c'est qu'il ne se fût pas manifesté plus tôt, en présence des atteintes que portait au Coran la civilisation moderne.

Les doctrines du Coran sont trop contraires à celles de l'Evangilepour pouvoir s'allier avec elles, et le triomphe des uns n'est que la condamnation des autres. Allons au fond des choses, ce n'est pas l'espérance de réformer la loi de Mahomet et de civiliser ses disciples qui, depuis quatre siècles, a maintenu l'empire ottoman et conservé son joug odieux sur des millions de chrétiens. Si la foi et le dévouement qui animaient les ancieùs croisés ne s'étaient pas refroidis en Europe, le tombeau de Mahomet serait peut-être encore aux mains des Musulmans, mais bien certainement celui de Jésus-Christ n'y serait plus: Depuis longtemps • les Turcs auraient repassé le Bosphore et la croix brillerait de nouveau sur Sainte-Sophie;

d'abord envoyé une centaine ; mais bientôt, instruit par nos agents consulaires des dispositions du gouvernement ottoman envers les chrétiens, le chef arabe rappela ses cavaliers. Kurschid-Pacha lui dépêcha alors un émissaire chargé de lui porter un sabre en lui faisant de nouvelles instances. Akil-Agha jeta le sabre que le pacha de Beyrouth lui envoyait, disant qu'il ne pouvait tuer sa mère ! Il confondit la cause des chrétiens avec celle de la France, qui l'avait toujours appuyé. Puis, portant la main sur son propre sabre, il ajouta qu'il ferait justice de ceux qui voulaient attenter à la vie des chrétiens.

En effet, les Druses, après avoir ensanglanté le Liban, s'étant portés sur Nazareth, Akil-Agha, alla à leur rencontre et leur fit rebrousser chemin. Sous sa protection, aucun des chrétiens du pays n'a été inquiété, et tous s'accordent à dire que sans lui ils n'eussent pas été plus que les autres épargnés par les Turcs.

Une statistique, dressée avec soin, des dévastations commises par les Druses avec la coopération des Turcs, donnait à la fin de juillet 1860 les résultats suivants :

360 villages détruits, 560 églises renversées, ainsi que 28 écoles comprenant 1,830 élèves; 42 couvents brûlés et 9 établissements religieux européens; les récoltes du Mont-Liban, de la

Célésyrie, de T Anti-Liban, de la riche plaine de l'Haouran complètement perdues, tant en céréales qu'en soie, firuits, etc., ce qui donnait un total de 116,360 kilomètres carrés sur lesquels toutes sortes de produits, de constructions et même de bestiaux avaient été anéanties.

On évaluait à 75,000 le nombre des victimes de ces désastres qui avaient pu fuir, et à 19,000 les malheureux massacrés. On comptait 10,000 orphelins, 6,000 veuves et environ 3,000 femmes ou filles vendues pour les harems.

de l'empire ottoman n*était pas la plus menacée et elle devenait la sauvegarde des autres. Aussi devait-on s'en rapporter plus aveuglément aux bonnes intentions du sultan.

Sans doute, les progrès de l'industrie et le développement du commerce avaient levé bien des barrières. L'empire ottoman, par la force des choses, était sorti de son isolement ; les négociants qui s'y étaient établis avaient fait rapidement fortune et, grâce à la garantie des puissances, ouvraient leurs banques à toutes les entreprises, suppléaient au Trésor que vidait le Sultan par son luxe et ses folles dépenses, de concert avec tous les pachas. Le fanatisme d'un bon nombre s'était un peu éteint dans les ambassades où ils avaient été envoyés ; il en était de même de tous les jeunes Turcs qui étaient venus s'instruire à nos écoles. D'un autre côté, beaucoup d'Européens compromis par la révolution, s'étaient mis au service du gouvernement ottoman ; plusieurs, se faisant musulmans, avaient obtenu le commandement des armées et le gouvernement des provinces ; la plupart des gouverneurs apostats depuis la conquête n'avaient embrassé l'islamisme que pour conserver leurs biens et ne tenaient pas plus au Coran qu'à l'Évangile. Ni les uns ni les autres ne se faisaient illusion sur l'avenir de l'empire ottoman ; mais ils n'en étaient que plus

âpres à la curée, et, avec un incroyable cynisme, ils sacrifiaient, au besoin, leurs frères aussi aisément que les chrétiens.

Mais les vieux Mahométans, qui n'étaient pas sortis de leurs mosquées ou de leurs zaouïas, qui n'avaient fait d'autres voyages que les pèlerinages de la Mecque, tels que les sophtas et les Hadjs, n'avaient rien perdu de leur fanatisme; aussi le traité de 1856 n'a-t-il été le signal que de nouvelles révolutions de sérail, et d'une fermentation générale jusqu'aux extrémités de l'empire ottoman. On a pu s'en convaincre bientôt à Djeddah, à Alep, dans beaucoup d'autres villes de r Asie-Mineure et dans l'Algérie elle-même. Des soulèvements et des incendies se sont manifestés de toutes parts dans notre colonie le lendemain du jour où l'empereur Napoléon, voulant en faire un royaume arabe au titre. français, avait fait distribuer toutes les terres de l'ancienne régence aux Arabes qui y étaient campés.

Le traité de Paris était une transaction entre les puissances européennes, faisant bon marché de leurs croyances pour appliquer les théories de la révolution moderne qui avait mis Dieu hors de la société. Au moins les puissances chrétiennes, en sacrifiant les pures doctrines de l'Évangile dont la plupart s'étaient écartées, pouvaient-elles se couvrir des privilèges de liberté qu'avait recon-

nous n^assisterions pas aujourd'hui à ce triste spectacle d'une nombreuse population chrétienne ruinée et presque abâtardie à côté de nous par un long esclavage. Mais Tégoïsme qui s'est emparé de bien des cœurs, glace aussi les souverains de l'Europe, et, dans leur jalouse ambition, s'ils n'ont plus la peur des Turcs, ils ont toujours la crainte les uns des autres.

Depuis longtemps le gouvernement ottoman avait compris cette situation. Au temps de sa puissance, il avait su habilement appliquer la maxime : diviser pour régner ; au temps de sa faiblesse, il ne devait pas la négliger pour chercher à se maintenir : c'était le seul moyen qui lui restât pour tenir tête aux grandes puissances. Le protectorat de l'empereur de Russie sur les Grecs et les Slaves devait surtout inquiéter le sultan, aussi dut-il accepter avec empressement l'appui de la France et de l'Angleterre pour le repousser. La guerre de Crimée n'avait pas d'autre but:

l'intérêt des chrétiens y a bien été invoqué; mais, en fait, les chrétiens d'Orient étaient, dans cette circonstance, le moindre souci de la France et de l'Angleterre : l'une et l'autre ne voulaient autr^ chose que mettre un obstacle aux plans ambitieux de la Russie. La France voulait arrêter ses armées et l'Angleterre détruire sa flotte. Le traité de 1856 ne fut qu'un séquestre apposé sur

Tempire ottoman; on maintint son intégrité en attendant sa complète dissolution. U ne fallait pas qa*une grande puissance fît sa part avant l'autre; un tel partage, plus encore que celui de la Pologne, était de nature à singulièrement modifier l'équilibre européen, qui déjà avait tant de peine à se soutenir. Pour fortifier cet équilibre, on admit le sultan lui-même dans le concert européen.

On n'entendait pas assurément donner de plus grandes garanties aux pauvres chrétiens confiés sans intermédiaires à ses soins. Aux anciennes capitulations, au protectorat séculaire, était substituée une garantie collective nécessairement insuffisante. Afin que la nouvelle administration fût plus indépendante, on renonçait à intervenir, ou du moins ce ne pouvait être qu'avec l'agrément du gérant responsable ei de ses mandataires.

C'était donner beau jeu au gouvernement ottoman, lui assurer d'avance un bill d'indemnité, pourvu que, fidèle à sa vieille politique, il pût parvenir à entretenir des rivalités jalouses. Moins que jamais les grandes puissances étaient prêtes à s'entendre sur l'objet de leur convoitise, pendant qu'elles s'efforçaient de prolonger son existence par des remèdes empiriques. Le génie révolutionnaire s'agitait dans leur sein, sous le manteau des nationalités méconnues. L'intégrité

quise Jésus-Chrîst, le Rédempteur du monde.

Le Coran, avec la force brutale du sabre, ne faisant partout que des esclaves, renversant toutes les consciences par un aveugle fatalisme ; il était moins facile au Sultan, qui s'était chargé lui-même de mettre ce traité à exécution dans son empire, de parler de progrès, de jeter de la poudreaux yeux des plus fanatiques disciples de Mahomet; (ce qui est écrit est écrit et doit s'accomplir, disent les musulmans), ils étaient furieux de ne pouvoir changer les destinées de l'empire ottoman. Les prophéties musulmanes s'accordent à cet égard avec celles de la Bible, et l'Apocalypse de saint Jean ne fait que confirmer la vision du prophète Daniel, comme l'a fort bien expliqué le savant abbé Rohrbacher, dans son Histoire ecclésiastique. Dans la prophétie de Japhr, qui est entre les mains des musulmans et qu'ils ont grand soin de cacher, les derniers événements de Syrie étaient prédits à ne pas s'y méprendre ; il y était dit que le règne de l'empire ottoman sur la Syrie commencerait après là déroute de Méhémet-Ali, qui ne l'avait gouverné qu'avec le roi des Philistins venu à son aide; qu'après des émeutes, des troubles, des injustices, des avanies de toute sorte, qui ruineraient le commerce, il y aurait de grands massacres ; que la France alors embarquerait des troupes qui viendraient débar-

qner sur les côtes de la mer du mont Philistin au mois 48"' de THégire, c'est-à-dire en 1860. Ce qui suivait était encore plus inquiétant pour les musulmans, car le prophète annonçait qu'il 7 aurait bientôt de grandes guerres aux environs de Constantinople, qu'alors les Grecs reprendraient Gonstantinople, sans combats et sans guerre, que les contrées des Turcomans appelées Tatarkan, seraient complètement ruinées et entièrement envahies. Les musulmans alors se rassembleraient et s'allieraient aux Arabes, aux Kurdes et aux Métualis ; qu'il y aurait de terribles guerres à Alep, dans lesquelles 84,000 combattants périraient... etc.

M. François Lenormand, qui, au moment des massacres de 1860 se trouvait en Grèce, écrivait le 25 août au journal l' Union :

Les correspondances de Constantinople qui nous parviennent par la Grèce s'accordent avec les nouvelles reçues par d'autres voies pour dépeindre Tétat de cette capitale comme très-alarmant.

La conspiration découverte à Smyrne, et dont nous avons raconté les principaux détails, n'est qu'une ramification secondaire d'un vaste complot dont le foyer principal est à Constantinople. La plus grande partie de la population musulmane, entre autres les sophtas, dont le nombre est au moins de 40,000, entre dans ce complot, qui ne tend rien moins qu'à détruire les

réformes proclamées dans le hatti-chérif de Gulhané et dans le hatti-humayoun de 1856, et à rétablir l'ancienne constitution de la Turquie .telle qu'elle existait avant l'anéantissement des janissaires. Pour arriver à ces fins, on doit commencer par un massacre général des chrétiens.

Les conjurés ne cachent pas leurs projets ; ils en parlent, au contraire, publiquement. Les propos qui se tiennent partout dans les cafés annoncent les événements comme devant bientôt éclater. Des espèces de prédicateurs populaires parcourent les rues de Constantinople, excitant le fanatisme des croyants contre les infidèles et appelant les sectateurs de l'Islam à la guerre sainte. Les menaces ne se bornent pas aux chrétiens, les sophtas proclament aussi l'intention de châtier le gouvernement qui s'est laissé corrompre par le commerce avec les giaoursy et qui a eu l'impiété de vouloir imiter leurs usages et leurs lois. Ils annoncent qu'une révolution dans le pouvoir peut seule faire rentrer la Turquie dans sa véritable voie, conforme aux préceptes du Coran. Ils veulent chasser tous les hommes qui, dans les ministères ou dans l'administration, leurs paraissent favorables à la régénération de l'empire et à l'introduction des institutions européennes. Leurs propos et leurs menaces s'adressent même au sultan, qu'ils considèrent avec raison comme celui de tous qui veut le plus sincèrement les réformes et leur exécution ; beaucoup de personnes à Constantinople craignent sérieusement que, si les projets des fanatiques se réalisaient un instant, le sort du malheureux Sélim n'attende Abdul- Medjid, et que le sérail ne soit encore témoin d'une dç ces tragédies sanglantes, comme il en a tant vu.

Le complot avait donc été ourdi à Constantinople, par le parti fanatique hostile aux réformes qui, même sous le dernier sultan, comptait beaucoup d'hommes influents au divan de la Porte. Se sentant débordés par les chrétiens en Europe, ils avaient songé à se ménager une retraite de l'autre côté du Bosphore. .L'Asie-Mineure renfermait encore beaucoup de chrétiens ; on y comptait 5 ou 6 millions d'Arméniens. Mais depuis Alep jusqu'à la Mecque, entre Damas et Bagdad, les chrétiens n'étaient plus que très clair-semés au milieu de 10 à 12 millions d'Arabes, fervents disciples de Mahomet. Seulement la côte de Syrie était garnie de groupes assez compactes de chrétiens ; il fallait la débloquer et ôter aux puissances européennes qui les pî*otégeaient tout prétexte d'intervention. On résolut donc de les anéantir. Akmet-Pacha, gouverneur de Damas, avait été chargé de l'exécution, sous le prétexte, en sa qualité de séraskier de l'Arabistan, général en chef de toutes les troupes de Syrie, de régler les affaires du kaïmakam contre lequel les Anglais avaient soulevé la population chrétienne. On avait envoyé deux ans à l'avance Akmet-Bey à Beyrouth, en qualité de commissaire extraordinaire de la Porte ; on lui avait donné l'ordre de s'entendre avec le gouverneur général de Damas. Ce dernier avait encore pour affidé auprès de Kurschid-Pacha, gouver-

nèur de Beyrouth, Arel-EfFendi, qui lui avait été imposé comme trésorier et comme suppléant.

D*uii autre côté, comme nous l'avons dit, les Anglais tenaient tous les Di'uses par Saïd-Bey Jemblad, leur chef le plus important, toujours prêt à les lancer contre les chrétiens.

Nous ne reviendrons pas sur les odieuses intrigues qui ont amené le soulèvement des Di:uses et ont abouti à un aussi sanglant résultat. L'Angleterre avait cherché à se justifier en faisant retomber la faute sur le gouvernement ottoman ; voyons maintenant ce que fit la Porte pour écarter tout soupçon et montrer l'inutilité de l'intervention dont elle était menacée.

A la première nouvelle des horribles massacres qui avaient ému l'Europe entière, le sultan s'empressa de faire adresser par le télégraphe à l'Empereur des Français la lettre suivante :

« Palais de Dolma-Batché, 16 juillet.

« Je tiens à ce que Votre Majesté sache bien avec quelle douleur j'ai appris les événements de Syrie. Qu'EUe soit convaincue que j'emploierai toutes mes •forces pour y rétablir Tordre et la sécurité, punir sévèrement les coupables, quels qu'ils soient, et rendre justice à tous. Pour qu'il ne puisse y avoir aucun doute sur les intentions de mon gouvernement, c'est à mon ministre des affaires étrangères, dont les principes sont connus de Votre Majesté, que j'ai voulu confier cette importante mission. >

Fuarl -Pacha, ministre des affaires étrangères, fut envoyé en Syrie en qualité de commissaire extraordinaire, pour donner satisfaction à TEuvope. Son premier soin fut d'aller à Damas. Le gouverneur, Akemet-Pacha, qui n'avait fait que se conformer aux instructions reçues de Constantinople, avait entre les mains des pièces trèscompromettantes pour le commissaire extraordinaire; aussi ce dernier n'hésita pas à le sacrifier et le fit immédiatement exécuter sans jugement.

Il fit, quelques jours après, arrêter et condamner tous ceux qui étaient le plus suspectés d'avoir pris part aux massacres. Cent douze, dont deux personnages influents, le chef et, le commissaire du tribunal militaire, furent fusillés, cinquantesept, dont quatre des principaux négociants turcs, furent pendus, neuf furent empalés dans le quartier appelé Maelle-Sachié. Leur exécution a été horrible, les cris de douleur de ces misérables s'entendaient à une grande distance.

Deux ou trois cents bandits de bas étage furent arrêtés en même temps, et condamnés aux travaux forcés. Le gouvernement ottoman n'ayant aucuns travaux à faire exécuter, ils furent pour le temps de leur peine incorporés dans l'armée turque. On les dirigea sur Constantinople. En traversant Beyrouth, ils rencontrèrent les veuves

des chrétiens qu'ils avaient égorgés, et, les insultant, ils leur promirent de revenir bientôt pour les achever. Fuad-Pacha, suivant les instructions qu'il avait reçues, espérait par une prompte justice ôter aux Français tout prétexte d'arriver dans la ville sainte.

D'autres arrestations ne tardèrent pas à être faites : celle de l'inspecteur des postes; d'Ali- Ferhat, inspecteur militaire; d'Arnic-Méhémet- Saïd-Bey,* colonel kurde; d'Assif-Bey, commissaire du grand tribunal; d'Osman-Bey, kaïmakam militaire de Hasbeya ; d' Ali-Bey , lieutenant-colo* nel de cette ville.

Une arrestation qui a produit un grand effet a été celle du grand cheik de Damas Chehul Messai, cheik Abàdalla-Halébi, Djami uminie cheki. Les musulmans le regardaient comme descendant du prophète, se prosternaient devant lui et le vénéraient comme un saint. Voici dans quelles circonstances il a été arrêté : le 22 août, les femmes de ceux qui avaient été fusillés ou pendus sont allées entourer sa demeure, et avec des cris et des lamentations, comme seules savent en faire les musulmanes de ces pays, l'accusèrent en criant : € C'est toi qui es la cause de tout ce qui nous arrive, par les conseils que tu donnais à nos maris, suivant tes livres saints. > L'autorité, prévenue immédiatement du fait , fit arrêter le

cheik chez lui, et, après une première enquête, il fut emprisonné avec son flls.

Ces exécutions sommaires, ces enquêtes ne calmaient pas plus la population musulmane qu'elles ne rassuraient les chrétiens que Fuad- Pacha empêchait de partir dans la crainte qu'ils ne révélassent la vérité à Beyrouth ; aussi écrivaiton de cette ville à V Indépendance belge :

€ Une grande effervescence règne dans toute la Syrie : tout annonce que les partis sont encore sur le point d'en venir aux mains. Il n'y aura probablement pas de troubles sérieux dans le Liban, dont toutes les positions sont occupées par les troupes françaises, cantonnées sur onze points différents ; mais rAnti-Liban, le Hauran, et surtout Damas, ne tarderont pas à être le théâtre de nouveaux malheurs. Les Turcs semblent maintenant vouloir pactiser ouvertement avec les fanatiques.

« Le gouvernement de la Porte vient de donner ordre à Abd-el-Kader de désarmer ses Algériens et de les licencier. L'émir a protesté, et ses fidèles soldats ont refusé de rendre leurs armes; toutefois Abd-el-Kader et les siens se disposent à quitter Damas pour se retirer sur les bords de la mer Rouge, aux environs de la Mecque. Son départ, provoqué par les fanatiques de Damas, pourrait bien être le signal de nouveaux massacres. Le Gouvernement a ordonné un désarmement général des Damasquins, mais on ne désarme en réalité que les chrétiens, qui pourraient bien, eux aussi, subir le sort des habitants

de Beït-Eddin et Deïr-el-Kamar. La guerre sainte est prêchée à Damas presque ouvertement.

Kurschild-Pacha, à Beyrouth,. s'était empressé de montrer son zèle et sa bonne volonté. Pour prouver que l'intervention était inutile, il enjoignit au pacha de Saïda d'arrêter les massacres. Il avait donné lui-même le signal des massacres qui s'étaient poursuivis sous son impulsion ; il avait ouvert aux Druses les portes de Beyrouth, où ils étaient l'objet des ovations de la population mulsumane^qui couronnait de ses bouquets les canons de leurs fusils. Mais, si l'Angleterre ne parvenait pas à empêcher l'intervention, il allait avoir un compte sévère à rendre. Pour prouver qu'elle était inutile, il enjoignit au pacha de Saïda de faire la paix. Depuis deux ans le kaïmakam maronite, obligé de fuir devant la révolte des cheïks, s'était réfugié à Beyrouth, réclamant en vain l'appui du pacha. Ce kaïmakam pour la circonstance fut constitué mandataire de tous les chrétiens. Il reçut l'ordre de son Excellence le pacha de Saïda de se rendre auprès de son Excellence le haya pour s'aboucher avec le kaïmakam druse et chercher à extirper les causes de désunion ; attendu les machiovations de ceux qui aiinent le désordre et principalement les personnes qui n'ont aucune pitié des nouveau-nés, des garçons et des filles,

reconnaissant que devant une situation pareille il n'y a pas d'autre moyen d'arrêter l'effusion du sang que V oubli de ce qui est arrivé; en conséquence il est conclu que la paix sera faite, à condition qu'aucune des parties n'aura le droit pour tout ce qui est arrivé depuis le commencement de la guerre jusqu'à ce jour, de faire des réclamations ni pour le présent , ni "pour l'avenir. Nous n'analyserons pas davantage cette pièce officielle, qu'on croirait inventée à plaisir pour ridiculiser les pachas turcs, si la scène se passait sur un théâtre.

Évidemment on ne pouvait plus se fier, comme par le passé, au gouvernement ottoman, qui avait autorisé et fomenté lui-même l'anarchie. D'ailleurs son impuissance ne faisait plus de doute pour personne, et pour peu qu'on le considérât comme responsable de tout le mal qui s'était fait, il était évident qu'on ne pouvait lui laisser le soin de le réparer lui-même : les réformes qu'on lui imposerait ne seraient qu'un nouveau prétexte, comme on le voyait tous les jours, d'exercer sa tyrannie et d'ajouter de nouvelles déprédations à celles du passé.

En 1831, on faisait grand cas, en France, de Méhémet-Ali; on admirait ses réformes, et on avait vu avec plaisir Ibrahim-Pacha faire la conquête de la Syrie. Les pauvres chrétiens du Liban

se sont jetés dans ses bras sous notre influence. Après les avoir laissés se fourvoyer ainsi, noua les avons abandonnés. L'Angleterre, en renversant la domination égyptienne en Syrie, eût véritablement servi leur cause si, au lieu de donner un libre cours à ses intrigues, nous fussions arrivés pour reprendre' notre protectorat et garantir mieux qu'elle ne Ta fait les privilèges de la nation maronite. La famille de l'émir Béchir, qui les garantissait, est depuis longtemps écartée du Mont-Liban ; d'un autre côté, Méhémet-Ali et Ibrahim-Pacha n'existaient plus. On pouvait, avec le nouveau vice-roi d'Egypte, redevenu plus que jamais le vassal de la Porte, recommencer la faute que nous avons commise en 1831 et laisser aux Égyptiens le soin de placer les chrétiens de Syrie au niveau de la civilisation européenne.

Abd-el-Kader assurément offrait, pour maintenir la paix, de bien plus grandes garanties ; il était musulman sincère; il s'affligeait même, dans toutes les lettres qu'il écrivait dans ces circonstances, de la dépravation de ses coreligionnaires et de l'inique tyrannie des autorités ottomanes. On pouvait espérer que, si une mission lui était confiée en Syrie, il ne trahirait point la France, dont il reconnaissait la générosité à son égard. La conduite qu'il avait tenue en

dernier lieu à Damas était une preuve de sa loyauté et de l'élévation de ses sentiments ; il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour apaiser l'orage, et sa maison était devenue l'asile de tous les consuls européens. Toutefois ce qui est arrivé à Damas faisait craindre qu^Abd-el-Kader ne réussît guère mieux que les pachas à maintenir le bon ordre dans ces contrées éloignées. Il n'était pas probable qu'il pût réussir à régénérer les musulmans des villes de l'abrutissement dans lequel la plupart d*entre eux étaient tombés.. Et si, une fois qu'un commandement lui aurait été donné dans les plaines de Damas et de Bagdad, les pèlerins de la Mecque finissaient par se grouper autour de lui, n'était-il pas à craindre qu'il ne fût entraîné, pour ainsi dire malgré lui, à reprendre son ancien rôle ? Il ne fallait pas l'oublier, Abd-el-Kader était musulman avant tout, et, Mahomet venant l'absoudre, ne se fût-il pas cru complètement justifié d'avoir rompu avec les chrétiens ? D'ailleurs, Abder-el-Kader pouvait mourir, et après lui qui pouvait répondre de son successeur, une fois la nationalité arabe reconstituée dans son véritable centre, derrière le tombeau de Jésus-Christ.

Pour peu qu'on voulût véritablement garantir les chrétiens de Syrie et avec eux les Saints- Lieux contre toute tentative postérieure du fanatisme musulman, on ne devait donc guère plus

compter sur Abd-el-Kader que sur le sultan, les puissances européennes devaient donc désormais se mettre seules en frais et ne se retirer que lorsqu'elles auraient pu parvenir à constituer en Syrie un Etat chrétien assez fort pour garder, d'une part, les frontières de l'Arabie, et, de l'autre, celles de l'Hellespont, où viendraient se réfugier les Turcs, lorsqu'on leur aurait fait repasser le Bosphore.

En attendant, qui devait être chargé de veiller sur les chrétiens de Syrie? Si on ne pou- Tait plus se fier à la Porte-Ottomane, comment pouvait-on se fier davantage au gouvernement anglais, alors que la France se chargerait du principal rôle, du consentement même de ce gouvernement? Nous sommes loin assurément de méconnaître les bons sentiments du peuple anglais ; nous savons combien il a horreur du sang ; mais nous savons aussi que depuis des siècles l'Angleterre est l'éternelle ennemie de la France ; qu'elle n'a rien tant à cœur que de lui nuire , et que tous les moyens lui sont bons, même ceux de l'anarchie. Elle se vouerait au diable lui-même, si par ce moyen il lui était possible d'écraser la rivale qui gêne son ambition. Aussi, ce qui a perdu les chrétiens de Syrie a été leur attachement pour la France : l'Angleterre n'a pu le leur pardonner. Elle aurait préféré leur faire du bien ; .

mais quand elle a vu qu'ils refusaient ses services pour recourir aux nôtres, elle n'a plus songé qu'à leur nuire et à leur trouver des ennemis. Elle a été dépassée. Ce n'étaient plus seulement les Maronites protégés de la France qui avaient été attaqués par lea Druses alliés de l'Angleterre, c'étaient tous les Musulmans qui étaient venus se ruer sur les Chrétiens unis ou orthodoxes. L'incendie une fois allumé, on n'en a plus été maître, et l'Angleterre elle-même s'y est trouvée enveloppée : elle gémissait de ces désastres, qui révoltaient toutes les âmes généreuses de la nation.

Voici, du reste, de curieux aveux qui nous ont été révélés dans le compte-rendu de la séance de la Chambre des communes de l'Angleterre, du.

17 août 1860.

M. Monsell désire savoir du noble lord chef du gouvernement, quelles sont les instructions qui ont été données à lord DufTerin, commissaire de sa Majesté envoyé en Syrie, et si ces instructions seront communiquées à la Chambre. Il a été communiqué ces jours derniers, aux honorables membres, une nouvelle série de pièces relatives aux déplorables et récents événements de la Syrie. Parmi ces pièces se trouve une lettre remarquable et très-bien écrite de M. Cyril Graham, que les représentants de toutes les puissances européennes avaient sollicité de parcourir tout le Liban pour s'assurer de la réalité des faits.

€ Les scènes racontées par M. Graham dépassent tout ce que les honorables membres eussent jamais imaginé. Les atrocités qui ont été commises sont vraiment abominables, et M. Graham affirme, dans les termes les plus formels et les plus explicites, que les autorités turques ont été réellement complices de la plupart de ces crimes. Je ne demanderai pas, dit M. Monsell, si, en faisant plus d'attention à la circulaire écrite en avril par le prince Gortschakoff, il eût été possible d'empêcher ce qui s'est passé, ni si les négociations avec la France n'ont pas empêché cette puissance d'intervenir à temps pour arrêter le mal. Mais, en examinant l'histoire des vingt dernières années, il est évident pour moi que l'Angleterre est grandement responsable de ce qui a eu lieu. Qu'avons-nous fait? Nous avions trouvé Imam-Pacha, représentant de la plus grande famille du district, qui gouvernait le pays, sinon bien, du moins de manière à empêcher ces horribles catastrophes. Eh bien ! en opposition à la France, et, je crois, à quelques autres puissances de l'Europe, nous avons recommandé un système différent de gouvernement.

Nous avons voulu qu'il y eût un chef pour les Druses, un chef pour les Maronites, et un pacha turc au-dessus de tout. La France nous avait prévenus de ce que produirait cette transformation de suzeraineté en souveraineté. Je rappellerai ce que le vaillant amiral Napier, qui avait pris part aux affaires de de 1840, dit en 1845, dans un meeting, à Edimbourg ; il déclara qu'il « regardait comme une honte d'avouer qu'il avait participé à une transaction qui avait produit un si déplorable résultat. » J'ai dit que le gouvernement anglais avait reçu, en 1840, un avertisse-

ment. En 1844, lord Aberdeen reconnut expressément que nous étions responsables.

En 1845 et 1847, de» scènes qui, bien que dans des proportions plus restreintes, étaient cependant terribles, se passèrent en Syrie, avec Tincontestable complicité du pacha turc. Voici maintenant ce que je demanderai après avoir reconnu que le système adopté alors, principalement sous Tinfluence de TAngleterre, a complètement échoué : les commissaires qui sont maintenant envoyés dans les différentes puissances de TEurope, ont-ils, au nombre de leurs instructions, reçu celle de reprendre cette question et de voir s'il ne serait pas possible de placer la Syrie dans une position plus indépendante de la tyrannie du pacha et se rapprochant davantage de celle qu'elle avait en 1840?

Sir C, Napier, — Ce que vient de dire le très-honorable gentleman est parfaitement vrai.. A un meeting tenu à Edimbourg, et plus tard dans la Chambre des communes, j'ai dit que j'étais honteux du rôle que j'avais joué en Syrie. Le gouvernement m'avait envoyé pour remplir une mission, et je m'en suis acquitté ; mais je dois avouer que, sous Méhémet-Ali, la Syrie était paisible et tranquille, les routes étaient sûres et le peuple relativement heureux.

Les Turcs avaient, sans aucun doute, fait tout ce qu'ils avaient pu pour provoquer la révolte dans les montagnes du Liban, et j'avais été chargé de promettre aux habitants des montagnes qu'ils seraient mieux traités par les Turcs qu'ils ne l'avaient été auparavant. Il en résulta qu'ils se levèrent en masse contre leurs souverains, et, sans cette circonstance, il eût été impossible aux Turcs,

avec le petit nombre de leurs soldats, de réussir comme ils le firent.

Aujourd'hui les Turcs se sont montrés de pires gouverneurs que les premiers maîtres; quoiqu'ils aient promis fréquemment une meilleure administration, ils ont, à chaque occasion, violé leur engagement, et l'on ne peut se fier à eux.

Je confesse que, pour mon compte, j'aimerais beaucoup mieux voir les Français en possession de toute la Syrie et couvrant de leur protection les malheureux habitants des montagnes, que de voir le pays livré à la tendre commisération des Turcs. »

L, Palmerston. — Mon très-honorable ami, le représentant de Limerick, a parlé sur la question générale de la Syrie, et il semble s'imaginer que les récents événements sont le résultat de la tyrannie des Turcs. Loin qu'il en soit ainsi, ces atrocités proviennent de l'absence de toute autorité directe de la part du gouvernement turc. Le très-honorable gentleman a dit que le gouvernement était responsable de ces événements. Je nie formellement avoir aucune part quelconque à cette responsabilité. Ce n'est pas toutefois sur le gouvernement de Sa Majesté qu'elle retombe. On a, dans le récit des récentes atrocités, répandu au dehors d'étranges rapports, quant à ceux qui étaient les agresseurs, mais jusqu'à quel point? Telle est la question. Ce ne sont là néanmoins que ' des bruits, et je manquerais de prudence si j'en parlais avec assurance

Le très-honorable gentleman désire savoir pourquoi j'ai dit que j'avais toute raison de croire que les Maronites avaient été les premiers agresseurs. J'éprouve une vive répugnance à parler de cela. Il ne

sert de rien, ce me semble, de chercher à connaître lequel des deux partis a frappé le premier coup, et je regrette que, dans la précédente séance, le très-honorable membre m'ait forcé d'émettre en aucune manière une opinion à cet égard. Voici les faits : depuis quelques mois, on avait fait circuler parmi tous les chrétiens des bruits annonçant que des événements pareils à ceux-ci éclateraient en Syrie, au printemps. Une grande quantité d'armes européennes furent fournies aux Maronites. Je ne demande ni d'où elles venaient, ni par qui elles étaient données, mais ils en reçurent certainement d'autres, outre celles qui étaient vendues publiquement à Beyrouth.

Le consul anglais en cette ville a dit qu'une attaque exécutée par les Maronites contre certains villages, habités en partie par des Druses, en partie par des Maronites, afin d'en chasser les Druses, avait été le signal de la lutte, et l'on croyait qu'un comité de Maronites, sous la présidence d'un évêque de leur Eglise, siégeait à Beyrouth, et que ses délibérations avaient pour but d'exciter les Maronites à profiter du moment et à chasser les Druses du district. Mon très-honorable ami dit que maintenant il court généralement un bruit suivant lequel le gouvernement anglais protégerait les Druses, quelques actrocités qu'ils puissent commettre. Je ne puis dire où mon très-honorable ami a puisé cette information. Je n'en avais jamais entendu parler auparavant, et j'ose déclarer qu'elle est d'une insigne bassesse, dépourvue de toute espèce de vérité. Je dirai plus, c'est que le gouvernement britannique n'a jamais eu en particulier aucune espèce de communication avec les Druses, quoiqu'il soit vrai

que d'autres gouvernements en ont eu avec les Maronites.

Or, c'était le 18 juillet, plus d'un mois auparavant, que M. Cyril Graham avait envoyé son rapport à lord Defferin, commissaire général de l'Angleterre, qui avait dû tout d'abord le transmettre à lord Palmeston. Nous croyons inutile de faire aucune réfutation. Quand le chef d'un gouvernement, à la face de l'Europe, ose nier la vérité avec une telle impudence, il n'y a qu'à constater le degré d'aveuglement où peut conduire l'égoïsme national. .

Cependant les organes les plus accrédités de l'opinion publique de l'autre côté du détroit, soutenant les droits de l'humanité, avaient pesé de tout leur poids sûr le gouvernement britannique pour obtenir l'intervention.

Toujours est-il que la France, dans cette circonstance, devait se défier de l'Angleterre; car, plus elle chercherait à prendre les intérêts des chrétiens, plus le gouvernement anglais, pour peu qu'il fût fidèle à sa politique, voudrait faire précisément le contraire. La France, en donnant un appui efficace aux chrétiens de Syrie, ne pouvait manquer d'y fortifier son influence ; pour contrebalancer cette influence, il eût fallu que l'Angleterre en fît autant, et, si elle ne le pouvait, elle

était, par la force des choses, entraînée pour la combattre à faire plus que jamais alliance avec les ennemis des chrétiens. N'avait-on pas vu, naguère, le commandant d'un navire anglais en station devant Saïda, lorsqu'un consul lui demandait de venir au secours des chrétiens de cette ville, s'y refuser d'abord en alléguant qu'il ne fallait pas s'en rapporter à tous les faux bruits qui couraient en temps de guerre ; et après avoir consenti à débarquer quelques canons, sur une nouvelle invitation officielle du consul, s'empresser d'écrire à .son ami Saïd-Bey-Jemblad, le prince des Druses, qu'il se serait borné, en cas d'attaque, à protéger les femmes et les enfants 1 Ce que l'Angleterre voulait avant tout c'était de dominer le pays : peu lui importait que ce fût par lés Turcs ou les Druses, et il n'y avait pas de chrétiens qui tinssent, si la chose était utile à son commerce.

La France, qui depuis des siècles protégeait les chrétiens de Syrie, qui les protégeait sans autre mobile que celui de son dévouement, devait-elle dorénavant partager ce protectorat avec l'Angleterre, qui n'avait commencé à s'intéresser à eux que lorsqu'elle y avait trouvé son avantage? L'appui qu'elle voulait nous donner pour continuer notre œuvre, servirait-il beaucoup aux chrétiens? S'il est vrai, comme nous l'avons prouvé, qu'elle fût

la première cause de tous les désordres du Liban, nous était-il possible d'arriver avec elle à consolider la paix?

Dans cette circonstance comme dans les autres, les Maronites avaient été victimes de leur dévouement à la France et de leur confiance aveugle pour ses agents et les seuls guides qu'ils pussent avoir depuis leur désorganisation. Tant qu'ils avaient conservé leurs anciens chefs, ils avaient soutenu la lutte ; mais, sans direction et désarmés par les Turcs, il leur était difficile de résister. Dans leurs petits villages séparés les uns des autres par de profonds ravins, pouvaient-ils tenir tête à des troupes de plusieurs mille bandits, armés jusqu'aux dents, fondant sur eux à l'improviste ? On ne pouvait nier du reste qu'ils ne se fussent pas défendus ; beaucoup n'avaient succombé qu'après des luttes héroïques et montré qu'ils n'avaient pas dégénéré de valeur. Quoi qu'il en fût, les événements de l'été dernier étaient trop odieux pour ne pas soulever l'indignation générale ; on se décida à intervenir, on ne pouvait résister au cri de l'opinion publique qui ne s'était jamais montrée si unanime. 11 fallait lui donner satisfaction. Mais, en même temps, pour s'assurer l'Angleterre, on se liait avec elle de manière à ne rien faire sans sa permission. L'intervention n'était donc pas sérieuse ; il s'agissait moins de sau-

ver la chrétienté du Liban que de faire croire qu'on s'y intéressait, avec le désir de ménager les Turcs, et d'éviter toute collision.

D'après les protocoles adoptés le 3 août 1860, il était loisible à la France de faire débarquer en Syrie les six mille hommes de troupes qu'elle avait équipés, qui depuis plusieurs semaines attendaient impatiemment le signal du départ. Si cette colonne expéditionnaire n'était pag suffisante, on la doublerait ; mais la France ne pouvait le faire sans l'agrément des grandes puissances, qui se réservaient le choix des troupes à envoyer. Entre elles toutes, elles parviendraient peut-être à compléter le contingent nécessaire; déjà l'Angleterre avait annoncé qu'elle pourrait mettre sur pied 3,000 hommes. En attendant, le commandant en chef de l'expédition devrait, dès son arrivée, entrer en communication avec le commissaire extraordinaire de la Porte, afin de combiner toutes les mesures exigées par les circonstances et prendre les positions qu'il y aura lieu d'occuper. Du reste, les forces navales de toutes les hautes puissances, à l'exception de la Prusse, dont les vaisseaux étaient occupés ailleurs, garderaient le littoral. Les parties contractantes, convaincues que ce délai serait suffisant pour rétablir la paix, fixaient à six mois la durée de l'occupation. On se demande, en analysant cette pièce, quel

concours efficace les alliés de la Porte-Ottomane peu valent nous prêter pour pacifier la Syrie. Il semble, bien au contraire, que tout y fût combiné pour paralyser notre action. Sans doute, il ne nous fallait pas une armée bien nombreuse pour arrêter les désordres, et nous n'avions pas besoin pour cela d'avoir recours à la générosité des grandes puissances, qui voulaient bien nous faire espérer des renforts. Nos chasseurs et nos zouaves valaient les meilleures troupes russes et autrichiennes. Ils n'avaient pas plus peur des Druses que des Kabyles. Il ne leur fallait pas faire de grands efi'orts pour soumettre de misérables bandits qui déjà fuyaient comme de lâches malfaiteurs. Les musulmans eux-mêmes, si arrogants, en rabatteraient un peu voyant arriver nos caissons sur leur plage.

Mais, comme nous l'avons dit, il ne suffisait pas d'arrêter le mal, il fallait en prévenir le retour. Que signifiait dès lors ce terme de six mois qu'avaient fixé les ministres plénipotentiaires des grandes puissances? Qui garantirait la paix du pays, si nos troupes se rembarquaient? N'était-il pas à craindre que le fanatisme débordât de nouveau avec d'autant plus de fureur qu'il aurait été un instant comprimé?

Il ne faut pas croire, du reste, que le coup porté avait une grande puissance morale sur les

populations musulmanes. Lorsque nous avons uni nos armés à celles du sultan pour faire rexpéditioii de Crimée, nous nous imaginions que cet appui, que nous lui donnions contre la Russie, allait beaucoup nous relever dans leur esprit. Ce fut tout le contraire : les fidèles sujets de Sa HautessQ n'en eurent qu'une plus grande idée de son omnipotence ; nous n'étions à leur» yeux que des vassaux qui obéissaient à ses ordres. Le soin qu'on avait pris, dans les nouveaux protocoles, d'éviter tout ce qui pouvait faire croire que les puissances européennes intervenaient pour le compte des chrétiens, ne faisait que les confirmer dans cette opinion. Le sultan désirait arrêter l'effusion dû sang, assurer l'ordre et la paix parmi lés populations de la Syrie ; ses armées étaient occupées ailleurs; elles avaient peine à empêcher lé soulèvement de ses autres sujets chrétiens dans toutes les parties de son empire, où ils sont en grande majorité. Les puissances chrétiennes venaient à l'aide de Sa Hautesse pour qu'elle put plus facilement suffire à sa tâche. Aussi le commandant en chef des troupes auxiliaires qu'elles lui envoyaient devait s'entendre avec le commissaire extraordinaire de la Sublime-Forte pour toutes les mesures à prendre et tous les points à occuper. LiB Grand-Seigneur, sans en faire les frais, daignait faciliter, autant qu'il lui serait possible, la subsis-

tance et rapprovisionnement de cette troupe auxQiaire : c'était bien la moindre chose que des chrétiens, exempts de tributs, fissent la guerre à leurs dépens, quand les intérêts de l'Empire ottoman l'exigeaient. En tout cas, quel que fût leur concours plus ou moins grand, ils ne pouvaient obtenir aucun avantage commercial particulier, ni prendre aucune influence exclusive.

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