CHAPITRE XII LES ORPHELINS
Si les embarras politiques et les exigences de de l'Angleterre nous ont empêchés d'accomplir notre mission, au moins emporterons-nous la consolation d'avoir cherché à soulager les plaies saignantes du Liban, de n'avoir point trahi l'amitié que nous vouaient ses habitants. Après les malheureux événements de l'été 1860, plus de vingt mille familles chrétiennes se trouvèrent sans pain, sans asile et sans ressources; le plus grand nombre, se réfugièrent à Beyrouth, venant des villages du Liban et de Damas. Tous les évêques et les prêtres échappés aux massacres suivirent leurs ouailles. Les Grecs-unis avaient à leur tête leur patriarche et trois évêques; les Maronites, Mgr Boutros-Bostani, dont le vaste diocèse, depuis Deïr-el-Kamar jusqu'au delà de Saïda, avait été complètement ravagé.
La population de Beyrouth s'est trouvée tout d'un coup augmentée de trente mille âmes. On y comptait près de dix mille réfugiés de Damas, la plupart Grecs-unis ou schismatiques ; les autres, venus du Mont-Liban, étaient presque
tous Maronites. De la seule viUe de Deïr-el- Kamar, il était accouru cinq cents veuves dont les époux et les enfants mâles avaient été égorgés sous leurs yeux et jusque dans leurs bras. Rien n'était plus iriste que ces pauvres femmes amaigries, entourées d'enfants pleurant dans le chemin ou dans les asiles qu'on leur avait donnés. Elles allaient d'abord se réfugier sous les portiques des églises de leur rite ; beaucoup de leurs coreligionnaires les prenaient là pour les installer provisoirement soit dans les cours, soit sur les terrasses de leurs maisons, quand il n'y avait pas de place dans leur propre logement. L'administration finissait par leur abandonner quelques-uns de ses locaux disponibles. C'est ainsi que prés d'un millier ont trouvé un asile à la Quarantaine. La plus grande partie de la population de Zahleh, des plaines de Beka et de la Célésyrie, ne s'élevant pas à moins de vingt mille âmes, après avoir déserté ces localités, trouva, comme nous l'avons vu, un refuge à Bescharri et àBeschoura, dans le haut Liban; trois cents seulement sont venus à Beyrouth.
Toutes les victimes du Matein, dont les cinquantehuit villages avaient été brûlés, se sont jetées sur cette dernière ville au nombre de deux mille sept cents. Là aussi sont arrivés les habitants des villages de la côte qui avaient été dévorés par le feu. La dévastation avait été complète dans les
districts mixtes dépendant du kaïmakam druse. Le Djurd comptait vingt-sept villages; le Khàroub en comptait quarante-huit; le Chahar, le Ménasset, TArcoub, le Seffah, le Djbel-Kihan, le Schouf, comptaient ensemble cent vingt-quatre villages: il n'y est reste debout, des maisons habitées par les chrétiens, que celles appartenant aux cheïks druses. Ces pauvres chrétiens s'eur fuyant de toutes parts, poursuivis par des bandes de pillards et d'assassins, après avoir erré à travers les crêtes des montagnes, ont fini par se rabattre soit sur Beyrouth, soit sur Saïda. C'est aussi dans cette dernière ville qu'étaient venues, dès les premiers jours, se réfugier lés victimes d'Hasbeya et de Rascheya. On les avait d'abord logées dans l'ancien sérail et dans des casernes ; mais le tiphus s'étant déclaré, il avait fallu les faire camper sous des tentes en dehors <ie la ville. Les chrétiens des districts du Sud, occupés par les Métualis, étaient presque tous descendus à Sour.
Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul ont été la première providence des pauvres réfugiés, (Des bonnes Sœurs étaient établies à Beyrouth depuis le mois de septembre 1847. Elles étaient au nombre de vingt, s'occupant, comme partout ailleurs, des malades, des pauvres et de Tédiication des enfants. Leur hôpital comprenait quarante-et-
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un lits, dont neuf pour les femmes ; six sœurs y étaient attachées ; deux d'entre elles étaient occupées chaque matin à recevoir les indigènes qui venaient à leur dispensaire pour être pansés ou être admis à la consultation des médecins. Dans le même local il y avait de vastes salles pour les écoles gratuites. Les Sœurs venaient de faire construire un nouveau bâtiment pour le pensionnat, où elles donnaient une éducation plus soignée à une trentaine d'enfants de familles ai&ées. Toutes les Sœurs étaient entretenues par l'Œuvre de la Propagation de la Foi, qui donnait seulement 400 francs à chacune d'elles. Cette Œuvre avait aussi, en grande partie, fait les frais de toutes les constructions qu'il leur avait fallu élever; mais toutes leurs œuvres restaient à leur charge ; ni le gouvernement ottoman, ni les consuls des puissances étrangères ne leur accordaient aucune allocation. Leur principale ressource était une loterie annuelle qui leur rapportait environ 3,000 fr. Leurs pensionnaires leur payaient 400 fr. ; mais, d'après leur règle, toutes les autres écoles devaient être gratuites. Cependant, comme quelques enfants de familles aisées y venaient, elles avaient imposé d'une petite rétribution d'un à deux francs par mois les enfants des classes où l'on enseignait le français. Cette petite rétribution leur donnait environ 90 fr. par mois pour leurs pauvres.
Lorsque l'armée française débarqua au mois d*août précédent,Ies grandes chaleurs qu'il faisait à cette époque déterminèrent beaucoup de maladies, surtout parmi les soldats des régiments de ligne qu'on avait pris au camp de Châlons. Les Sœurs fermèrent alors leurs écoles et leur pensionnat et en convertirent tous les locaux en hôpital militaire. Elles n'avaient trouvé place pour d'autres lits, qu'en convertissant leur buanderie en dortoir. Les salles mêmes du dispensaire ne suffisaient plus pour recevoir les indigènes. Tous les jours il en arrivait de quatre à six cents à la consultation, qu'il fallait tenir en plein air dans le jardin.
Tout absorbées qu'étaient les Sœurs de Saint- Vincent de Paul par les soins des malades, ce furent elles qui distribuèrent les premières aumônes aux réfugiés, dont furent bientôt encombrées toutes les rues de Beyrouth. Elles leur consacrèrent d'abord l'argent de la loterie qu elles venaient de faire tirer, selon l'usage, pour pourvoir à leurs œuvres ordinaires. Le conseil général de la Société de Saint-Vincent de Paul leur adressa un premier secours de 2,000 fr., et bientôt elles reçurent des sommes plus importantes de la souscription ouverte aux bureaux de l'œuvre des Écoles d'Orient, où vinrent se concentrer toutes les aumônes catholiques.
Les premiers secours arrivèrent de la Grèce.
A la première nouvelle des massacres, peuple et gouvernement y furent en proie à une inexprimable émotion dé sympathie pour les souffrances de leurs frères du Liban. Une souscription s'ouvrit à Athènes, M. François Lenormand fut chargé de porter à Beyrouth 4,000 francs des premiers fonds recueillis pour venir en aide aux orphelins et aux blessés. Il prit avec lui bonne quantité de charpie; et autres choses utiles dans les hôpitaux. Le roi et la reine firent immédiatement acheter sur les fonds de leur cassette particulière 3,000 kilogrammes de riz et 10,000 kilogrammes de biscuit qui se trouvaient en douane au Pirée et furent expédiés dès le lendemain à Juneh par un vapeur de guerre portant aussi deux médecin» et de nombreux médicaments. La souscription ne tarda pas à recevoir une consécration officielle par un décret royal qui institua dans tout le pays des commissions pour la provoquer et en recevoir l'argent. La seule commission d'Athènes, dans sa première journée de fonctions, reçut 12,000 drachmes. Enfin là Grèce offrit au gouvernement français de joindre deux bataillons d'infanterie hellénique aux troupes qui devaient être envoyées de France en Syrie.
Les fonds provenant de cette souscription, à la tête de laquelle le roi et la reine s'étaient inscrits
pour 2,000 drachmes, étaient envoyés au consul grec de Beyrouth, fils du célèbre Canaris.
Le conseil de l'Œuvre des Écoles d'Orient ne tarda pas à envoyer sur les lieux son directeur. Après s'être rendu compte de la situation, M. l'abbé Lavigerie s'entendit avec M. le comte de Bentivoglio, consul général de France, auquel le Gouvernement avait accordé quelques subsides pour les malheureuses victimes des événements. Un comité général fut organisé sous la présidence du consul. Il fut chargé de répartir les fonds entre plusieurs sous-comités composés d'ecclésiastiques, d'officiers et de personnes notables du pays. Ces sous-comités furent établis à Hamana, dans le Matein, à Deïr-el-Kamar, à Saïda et à Damas. La plupart reçurent une somme de 200,000 fr., dont l'Œuvre des Écoles d'Orient fournit les trois quarts. Le consul continua à distribuer,comme par le passé, ses aumônes à Beyrouth, et un comité composé d'Évêques du pays et de supérieurs des différentes congrégations religieuses, fut chargé, dans cette ville, de la répartition des aumônes de l'Œuvre des Écoles d'Orient. On dut alors, pour éviter toute confusion, organiser des distributions régulières. On fit une liste générale de tous les réfugiés les plus nécessiteux; elle comprenait 15,000 personnes : 6,000 Maronites, 5,500 Grecs-Unis, 3,000 Grecs schismatiques, le
reste des différents autres rites : Syriaques, Ghaldéens, Arméniens ou Latins. On ne fit acception d'aucun rite, et Ton distribua les secours à tous indistinctement. Si le nombre des schismatiques assistés était moins nombreux, c'est uniquement parce que leurs besoins étaient moindres, les protestants et les Russes leur ayant réservé leurs aumônes. Indépendamment des secours qu'accordait le consulat, le comité français de Beyrouth, institué par M. l'abbé Lavigerie, fit distribuer chaque semaine, par les Sœurs de charité, un ocre de farine aux 15,000 réfugiés inscrits sur les listes. Pendant ce temps-là, les ressources mises à la disposition des différents sous-comités étaient employées aux reconstructions de villages que notre armée avait entreprises dans toutes les localités où elle était campée, à nourrir les malheureux habitants que l'on pouvait réinstaller, à leur procurer des semences et des instruments de travail. Des sommes considérables furent aussi consacrées pour vêtir tous ces malheureux. M. l'abbé Lavigerie fit venir à Beyrouth pour 100,000 fr. d'étoffes ; les Sœurs, avant son arrivée, avaient déjà distribué 12,000 robes et continuèrent l'hiver à confectionner des couvertures.
Pendant que la France s'occupait avec tant de sollicitude des pauvres chrétiens, que nos soldats partageaient avec eux leurs rations, qu'ils leur
prêtaient le concours de leurs bras pour utUiser le mieux possible les aumônes des catholiques de l'Europe — pendantcetemps,les ruines ne faisaient que s'amonceler dans toutes les localités où l'armée turque était installée ; les chrétiens y étaient l'objet de toutes sortes d'avanies, et les Druses y continuaient leurs brigandages. L'Angleterre n'intervenait que pour assurer l'impunité de ces derniers ; alors qu'ils vivaient des dépouilles des chrétiens, elle leur distribuait des secours pour donner le change à l'opinion publique et faire croire qu'ils avaient été aussi victimes des derniers événements. Les aumônes des catholiques anglais, confiées au gouvernement britannique, profitèrent ainsi en grande partie aux ennemis des chrétiens. Les protestants de l'Europe ne faisaient qu'unir leurs efforts à ceux de l'Angleterre pour miner la foi des chrétiens du Liban. Nous laissant le soin coûteux de nourrir, de vêtir et loger ceux qui étaient dans le plus complet dénuement, ils ne s'attachaient qu'à ceux qui souffraient dans leur fortune ; ils marchandaient leur assistance ; et, s'ils ne trouvaient pas moyen d'altérer les croyances des chefs de famille, ils achetaient leurs enfants pour assurer plus tard, dans le pays, des points d'appui à leur prosélytisme. Les luttes de conscience qui s'engageaient alors n'étaient pas de nature à beaucoup toucher les malheureux catho-
liques ou schismatiques; ils ne se méprenaient pas sur leurs véritables amis, sur ceux qui leur étaient sincèrement dévoués. Ceux qui tendaient encore la main aux protestants, ne faisaient que davantage tourner leurs espérances vers la France : sa charité avait déjoué tous les efiforts des ennemis de la foi.
Les orphelins devaient être l'objet de la plus grande sollicitude des filles de la charité. Les pauvres enfants du Liban ont l'habitude défaire le signe de la croix : leurs mères les allaitant s'empressent de le leur apprendre avant qu'ils puissent marcher, avant qu'ils sachent parler. La première chose que faisaient les diaconesses prussiennes auxquelles les ministres protestants avaient confié leur éducation, était de les détourner de cette pieuse pratique. Déplorant que la foi fût ainsi étoufiée dans ces cœurs innocents dès l'âge le plus tendre, les Sœurs de Saint- Vincent de Paul avaient loué dans Beyrouth plusieurs maisons où elles recueillirent bientôt trois cent quatre-vingts orphelines. Elles étaient divisées selon leur âge : les plus petites n'avaient guère que quatre ou cinq ans ; beaucoup des grandes avaient plus que l'âge de raison et auraient été bonnes à marier, mais sans père ni mère, privées de tout appui, elles eussent été bien exposées si on ne leur eût donné un asile. Du reste, toutes les orphelines étaient
confondues; les filles d'émirs étaient mêlées à calles des plus humbles paysans. Les bonnes Sœurs prodiguaient leurs soins à ces pauvres enfants ; Tune d'elles soignait les malades et pansait tous les jours une quinzaine d'enfants qui avaient la teigne ; d'autres sachant l'arabe étaient placées à la tête de chaque division aidées par quelques-unes de leurs anciennes élèves qui leur servaient de sousmaîtresses. Tour à tour elles enseignaient le catéchisme aux enfants et occupaient les orphelines qui peuvaient travailler à faire des chemises et robes pour toutes celles qui en manquaient.
Les Sœurs de Saint- Vincent de Paul devaient avoir hâte de sortir de cette situation provisoire en fondant un orphelinat. Fuad-Pacha, trouvant l'occasion bonne, offrit un terrain convenable dont il demanda d'imputer le prix sur les fonds des aumônes de la France, se chargeant d'indemniser lui-même les propriétaires expropriés pour cause d'utilité publique. M. l'abbé Lavigerie, ne voyant d'autre moyen d'en finir, lui alloua 60,000 francs. Six simaines après que la première pierre en avait été posée en présence du Pacha, M. le comte de Bentivoglio, consul général de France, recevait de Constantin ople le firman impérial qui autorisait la construction de l'orphelinat. Sa Hautesse n'y mettait que deux conditions : d'abord que les Sœurs de Saint-Vincent de Paul
eussent un économe turc pour leur établissement; en second lieu, qu'elles donnassent à leurs jeunes filles un professeur de langue turque. On voit que le Sultan entrait d'une manière très-franche dans les voies de la civilisation. Le gouvernement français mettait, dans les hôpitaux, des économes auprès des Sœurs; il ne voulait pas rester en arrière et désirait que toutes les garanties possibles fussent données au bon emploi des aumônes qui arrivaient d'Europe. D'un autre côté, comme il espérait que le gouvernement turc, avec l'appui des puissances européennes , finirait par s'implanter définitivement dans le Liban, il voulait que les pachas et tous les autres agents de la Porte trouvassent dans le pays des femmes qui pussent les comprendre.
Les Turcs s'appliquant surtout à massacrer les enfants maies, un petit nombre seulement avaient pu s'échapper. Les orphelins n'en étaient par cela même que plus intéressants. Les Jésuites en avaient réuni une centaine à Bekfaïa. Comme il ne s'agissait pas de donner à ces enfants une éducation libérale, mais bien plutôt de les mettre en état de gagner leur vie par le travail de leurs mains, et que ce pays a plus besoin d'agriculteurs que d'industriels, les Pères avaient songé d'abord à fonder dans le Liban un orphelinat semblable à ceux qu'ils avaient en Algérie. Fuad-Pacha leur
avait fait espérer une vaste concession dans la riche plaine de Beka près de leur maison de Zahleh; mais ce beau projet était subordonné à la sécurité du pays. En attendant, les Pères louèrent plusieurs maisons pour y installer provisoirement leurs enfants. Ils en avaient 300 à Beyrouth et 86 à Saïda. Des ateliers de cordonniers et de bijoutiers avaient été organisés à Beyrouth pour 50 des plus grands. Les autres apprenaient seulement à lire et à écrire.
Les PP. Jésuites avaient depuis quelques annés une école primaire à Beyrouth. Ils accueillirentlà un grand nombre d'enfants de réfugiés qui n'a vaient pu trouver place dans leurs orphelinats et qui étaient restés dans leurs familles ou dans celles qui les avaient adoptés. Les Pères avaient ainsi près de 500 élèves externes répartis en cinq classes : dans les trois premières, qui comprenaient 260 enfants, ils se bornaient à enseigner l'arabe, dans les deux autres ils donnaient à leurs élèves des leçons de français et leur apprenaient tout ce qui est enseigné ordinairement dans nos écoles primaires.
Les Pères jésuites ouvrirent de plus des écoles au Lazaret ; les Frères Xavariens y faisaient la classe à 160 garçons, et les Sœurs Mariamettes à 155 petites filles. Comme le gouvernement turc avait pris à sa charge les réfugiés de cet endroit,
Fuad-Pacha voulut se faire protecteur de leurs enfants. A l'entrée de l'hiver il les fit tous (filles et garçons) habiller en blanc, et des officiers turcs furent chargés de les promener dans la ville pour manifester en public ses libéralités.
Les Lazaristes avaient depuis longtemps à Antourah un collège où ils élevaient les enfants de familles aisées. Ils y enseignaient le français et toutes les sciences élémentaires à peu près comme les Frères des Écoles chrétiennes dans leurs pensionnats de France. Les Jésuites, dans leur collège de Ghazir, faisaient faire à leurs élèves des études plus complètes. C'était un enseignement secondaire, suivi de cours de théologie pour ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. Ils avaient ainsi déjà formé de très-bons prêtres pour les différents rites. Ces institutions étaient excellentes et ne demandaint qu'à être développées. Si l'on voulait affranchir les malheureux chrétiens du joug des Turcs, la première chose à faire pour garantir leur indépendance, était de s'occuper de l'éducation de ceux qui étaient naturellement appelés à prendre la direction de leur nation. Nous adoptions leurs orphelins, nous ouvrions des écoles gratuites pour les enfants les plus pauvres ; nous ne devions pas, en négligeant les autres, les placer dans un état d'infériorité intellectuelle qui n'eût fait qu'amener un bouleversement social.
Les événements de Tété dernier avaient mis dans la plus complète détresse les émirs et les çheïks : obligés souvent de tendre la main pour avoir du pain, pas plus que les commerçants ils ne pouvaient payer pension pour leurs enfants dans les établissements d'Antourah et de Ghazir. M. Tabbé Lavigerie s'empressa d'accorder 60 bourses à chacun de ces deux collèges. On a pu ainsi assurer une éducation un peu plus complète à des enfants qui appartenaient à des familles d'une position sociale un peu plus élevée que les autres.
Il restait néanmoins beaucoup d'enfants dont les parents étaient dans la misère, et dont l'éducation se trouvait par là compromise, les protestants leur ouvrant à l'envi leurs pensionnats. D'un autre côté, au milieu des ruines des églises et des couvents, toutes les écoles ecclésiastiques avaient été fermées, et, même dans les pays les moins ravagés, les Évêques du pays s'étaient vus contraints de réduire beaucoup le nombre des élèves de leurs séminaires. Touchés d'une situation si inquiétante pour l'avenir de la religion dans ces malheureuses contrées, plusieurs Évêques de France et quelques chefs d'institution ont bien voulu ouvrir les portes de leurs séminaires et de leurs collèges aux pauvres enfants du Liban.
Mgr l'Evêque de Fréjus , Mgr l'Évêque de
Saint-Dié et M. l'abbé Régnier, du diocèse de Nancy, en ont spontanément demandé plusieurs ; en même temps Mgr l'Evêque d'Orléans et Mgr TEvêque de Langres en adoptaient chacun deux de la famille des Scheab. Bientôt M. l'abbé d'Alzon, vicaire général de Nîmes, en prit six dans un pensionnat de l'Assomption. S. E. le Cardinal Archevêque de Bordeaux en a adopté trois; NN. SS. les Évêques de Poitiers, de Carcassonne, d'Autun et de Versailles en prirent chacun deux, et Mgr TÉvêque de Moulins quatre.
La plupart des Évêques de France qui s'étaient adressés à nous , avaient demandé de choisir parmi les plus grands orphelins ceux qui paraîtraient avoir la vocation ecclésiastique. Nous nous en étions référé pour cela à Mgr Boutros-Bostani et à M. Tabbé Nahmatallah Dahdah, prêtre maronite chargé par le Patriarche de l'inspection des séminaires. L'un et l'autre résidaient à Beyrouth et connaissaient parfaitement toutes les familles honorables du pays dans lesquelles on pouvait choisir des enfants. Le consul général avait bienvoulu accorder à chacun des passages de 2* classe. On nous avait vu conduire au bateau les premiers orphelins adoptés par les Évêques; depuis lors, notre porte était assiégée de petits garçons de dix à quinze ans, qui venaient nous supplier de
les faire partir. Nous les inscrivions pour soumettre à qui de droit leur requête ; ils revenaient le lendemain nous demander l'heure du départ; ils amenaient leur père ou leur frère qui faisaient de nouvelles instances. Malheureusement le premier élan de nos Évêques fut bientôt comprimé. Plusieurs personnes objectèrent que l'éducation que ces enfants recevraient en France ne vaudrait pas celle que les PP. Jésuites ou les Lazaristes pourraient leur donner à Ghazir ou à Antourah. Nous n'avions satisfait qu'à la moitié des demandes, lorsque le ministère, sur les observations qui lui avaient été faites, donna ordre de ne plus accorder de passage gratuit : on nous signifia en même temps qu'il n'y avait plus à compter à cet égard sur le concours de l'œuvre des Écoles d'Orient.