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CHAPITRE XIII LES PÈLERINAGES A JÉRUSALEM

Ne quittons pas le terrain des bonnes œuvres, que personne ne peut disputer à la France, sans parler des pèlerinages à Jérusalem. Les massacres qui avaient ensanglanté le Liban avaient jeté partout l*épouvante. L'armée française occupait bien le Liban, le danger était passé, néanmoins le fanatisme n'était que comprimé ; les haines étaient plus vives que jamais. Malgré les efiforts du gouvernement ottoman pour éviter de nouveaux désordres et prouver l'inutilité de l'occupation française, il lui était difficile de contenir ceux qu'il avait lui-même ameutés. Cet état de choses était signalé parla presse européenne ; il ne fallait pas qu'on s'abusât en France sur la sécurité de ce pays. Pour le moment, toutefois, les Européens n'avaient rien à craindre ; plus que jamais les musulmans se gardaient bien de les prendre à partie. Mais comme en France on ne pouvait se rendre un compte exact dé la situation, peu de personnes étaient disposées en 1861 à voyager en Palestine.

Plusieurs groupes d'officiers, depuis l'occupation

française, étaient partis de Beyrouth pour faire le pèlerinage de Jérusalem en allant débarquer à Jaffa. Une caravane s'organisa au temps de Pâques pour se rendre à Jérusalem en traversant la Palestine. Elle se composait de près d'une quarantaine d'officiers, et de plus de soixante soldats d'ordonnance ou des équipages du train. Madame Ducrot n'avait pas voulu se séparer du général dans l'accomplissement d'un acte qui devait couronner la mission de paix de l'armée française. Ce fut un encouragement pour la caravane de Pâques que l'Œuvre du pèlerinage en Terre-Sainte avait organisée à Paris. Une douzaine de personnes s'y étaient fait inscrire, dont huit ecclésiastiques, entre autres le père Gagarin et le père Balabin, frère de l'ambassadeur de Russie à Vienne. Elle devait débarquer à Jaffa. L'on nous pria de la précéder à Jérusalem pour aviser aux mesures à prendre. Les deux caravanes civile et militaire s'étaient formées indépendamment l'une de Vautre, sauf à s'unir, selon les circonstances, tant pour les excursions de Jérusalem et des environs que pour le retour à Beyrouth. La caravane civile devait, selon l'usage, s'établir chez les PP. Franciscains au couvent de la Casanova. Il ne fallait pas qu'une fois installée, elle en fût dérangée ; il fut donc convenu qu'on réserverait à la Casanova plusieurs chambres pour le général Ducrot et

quelques officiers, mais que tous les autres iraient loger au couvent de la Flagellation, qui fut disposé à cet efiet.

Le chancelier du Patriarche et le Père vicaire vinrent avec nous à quelques lieues de Jérusalem au-devant de la caravane civile. Elle s'arrêta sur les hauteurs qui dominent Jérusalem pour réciter les prières d'usage et fit son entrée solennelle dans la ville, précédée de deux ou trois cawas.

Suivant leur itinéraire habituel, les pèlerins commencèrent par visiter les environs de Jérusalem, depuis saint Jean du désert jusqu'à Bethléem. Ils rencontrèrent sur leur route le village de Beitjalla, où Mgr Valerga, patriarche latin de Jérusalem, avait fait construire un séminaire. Cette construction, au milieu de laquelle s'élève une église gothique, est d'un très-bon goût et parfaitement entendue. Les élèves n'étaient pas encore nombreux, mais ils répondaient aux espérances du vénérable patriarche. Tous étaient Syriens et parlaient l'arabe ; ils savaient l'italien ; on ne leur apprenait pas le français, dans la crainte que la connaissance de cette langue qui devient de plus en plus utile aux Orientaux pour leur commerce avec les Européens, n'en détournât quelques-uns de leur vocation. Cette éducation italienne avait peut-être l'incoûvénient de trop maintenir l'antagonisme avec les Grecs et de

ne pas assez rapprocher le clergé indigène des missionnaires français, dont le concours eût été très-efficace. Il ne faut pas toutefois exagérer l'antipathie des Syriaques schismatiques pour les latins ; elle tient surtout aux préjugés que ne cesse de leur inspirer le clergé grec sous la dépendance duquel ils se trouvent si bien qu'il avait suffi à Mgr Valerga de s'établir à Beitjallah, pour que de nombreuses conversions s'opérassent dans la population de ce village.

L'architecte du séminaire, prêtre français, était allé s'établir à Bethzour, autre petit village, entre Bethléem et le champ des Pasteurs. Plusieurs pèlerins ont visité son humble demeure : elle était remplie d'enfants; derrière un rideau était un autel ; la même chambre servait à la fois de logement pour le curé, d'école et de chapelle pour ses paroissiens. Il était impossible d'avoir plus de zèle et de simplicité dans l'exercice du saint ministère ; les pèlerins en ont été profondément touchés.

Le surlendemain de l'arrivée à Bethléem, cinq pèlerins seulement se décidèrent à partir pour Hébron. Cette course est intéressante : on y trouve de nombreux souvenirs de l'Écriture-Sainte et en particulier d'Abraham, pour lequel les Musulmans n'ont pas moins de vénération que les Juifs. Les pèlerins se logèrent chez ces derniers et, pour

consoler ceux qui avaient craint de les suivre, leur achetèrent de l'excellent vin de ce pays où Noé avait planté ses premières vignes, et d'où les Israélites, envoyés les premiers à la découverte de la terre promise, avaient rapporté de si gros raisins. C'est à Hébron qu'est le tombeau de David ; avant que Jérusalem devînt la capitale de la Judée, le saint roi résidait à Hébron et retourna s'y retrancher avec les Juifs après la prise de Jérusalem.

Pendant ce temps, la caravane militaire partie de Beyrouth poursuivait sa marche d'étape en étape à travers la Palestine. Le général Ducrot, informé à Nazareth de tout ce qu'avait fait Akilagha pour sauver les chrétiens des environs, alla camper près de ses tentes au pied du Mont-Thabor. Le Adèle chef arabe lui fit une magnifique réception, heureux de recevoir de sa bouche l'assurance que sa conduite lui avait mérité les sympathies de la France.

La caravane civile était partie pour la mer Morte dans l'après-midi du dimanche des Rameaux.

La caravane militaire , qui devait faire cette excursion avant d'arriver à Jérusalem, devait la rencontrer à Jéricho; mais, retardée en route, elle avait renoncé à passer par la vallée du Jourdain et n'est arrivée à Jérusalem que le mercredi saint. Les officiers qui n'avaient pu se loger

à la Casanova y venaient néanmoins prendre leurs repas. Un réfectoire commun avait été disposé pour les deux caravanes. Les frères servants n'étaient pas en proportion avec le nombre des hôtes, et le menu de chaque repas était longtemps attendu ; l'ordre le plus parfait n'en régnait pas moins depuis le benedictte jusqa'sMX grâces. L'ancien réfectoire du couvent avait été réservé aux officiers de marine qui arrivèrent les derniers, ayant à leur tète le capitaine de vaisseau de la Grandière.

Les pèlerins militaires se hâtaient de parcourir les lieux que les pèlerins civils avaient déjà visités. Ils ne les retrouvaient qu'au Saint- Sépulcre. Les Grecs, dont les pâques ne devaient avoir lieji que quelques semaines plus tard, n'avaient aucune fonction à y faire ; toutes les cérémonies de la semaine sainte ont donc pu s'accomplir sans confusion ni scandale. Le vendredi-saint, pendant les heures d'agonie, les pèlerins civils devaient faire, selon l'usage, le chemin de la Croix sur la voie douloureuse. Tous les militaires, sans exception des officiers de la marine, voulurent s'associer à cette pieuse dévotion, que présidait le Père Roger, religieux franciscain. Après l'exhortation que faisait le Père à chaque station, on se mettait à genoux pour réciter un Ave Maria. La première station était au Prétoire,

aujourd'hui transformé en caserne. Les soldats turcs, à leurs postes, regardaient avec curiosité et paraissaient stupéfaits de voir cette masse d'officiers français se prosterner à terre pour prier Dieu dans leur propre demeure. La plupart des autres stations se faisaient au milieu même des rues de Jérusalem, et ce groupe respectable de pèlerins était un égal sujet d'étonnement pour les passants musulmans, juifs et grecs. Le soir, le Saint-Sépulcre fut ouvert à toutes les communions pour la procession solennelle, et des discours en toutes les langues furent prononcés à chaque station. Le Père Gagarin, aumônier de la caravane civile, fut chargé de parler en russe pour édifier la foule schismatique.

Le jour de Pâques, avant la grand'inesse, il y eut une cérémonie touchante. Tous les militaires étaient venus déposer sur l'autel leurs épées et leurs sabres pour les faire bénir par le patriarche. Après la bénédiction des armes, le général Ducrot vint se mettre aux pieds du pontife, qui lui rendit son épée. M. de Lesseps était arrivé l'avant-veille de Suez, après avoir traversé, en deux jours, le désert, sur une voiture traînée par des dromadaires. N'ayant pu faire ses Pâques avec tous les autres fidèles à la communion du jeudi-saint, il s'approcha seul de la sainte table à la grand'messe du jour de Pâques. Ce même jour, après le dîner, le général

Ducrot adressa à ses compagnons de pèlerinage quelques mots vivement sentis sur la belle mission, qui semblait réservée à l'armée française, de protéger les saints Lieux, et sur l'espérance qu'ils devaient conserver de pouvoir un jour se servir, pour la cause de l'Église, des armes bénies le matin par son pontife; il proposa ensuite un toast aussi religieux que patriotique auquel s'associèrent les pèlerins civils, les verres de tous remplis du vin de Noé qu'ils avaient rapporté d'Hébron.

L'un des jours suivants, M. le consul de France voulut bien conduire lui-même les pèlerins visiter la mosquée d'Omar, construite sur l'emplacement du temple de Salomon ; il y a peine de mort contre tout chrétien qui franchit l'enceinte sacrée, et M. le consul n'avait obtenu exceptionnellement la faveur d'y pénétrer avec ses amis, qu'en payant 200 fr. de bacchis. Pour ne pas trop effaroucher les musulmans par une trop grande affluence, il avait commencé par y conduire les militaires le matin du jour de Pâques; mais plusieurs avaient préféré se priver de cette faveur pour faire la communion pascale, à laquelle ils n'avaient pas pu se préparer plus tôt. Ils furent dédommagés de ce petit sacrifice, en se joignant aux pèlerins civUs pour l'intéressante visite de la Mosquée : ils purent voir comme eux la roche sur laquelle le tabernacle était posé, le tribunal de David, le trône

de Salomon, l'antique basilique de Sainte-Marie, construite par Justinien, la galerie des Croisés, l'endroit où Saladin prit son repas après s'être emparé de Jérusalem, l'endroit où Omar fit sa première prière, la balance invisible pour peser les actions des mortels, les deux colonnes où tous ceux qui passent sont assurés d'aller en paradis. Beaucoup se soumirent à cette dernière épreuve, mais ce ne furent pas les plus saints qui réussirent le mieux.

Les pèlerins civils profitèrent des jours qui leur restaient avant leur départ de Jérusalem, pour revoir les différents lieux qui les intéressaient davantage ; les uns retournèrent à Béthanie, les autres à Bethléem et au séminaire de Beitjallah, où Mgr le Patriarche les avait invités à venir, pour la célébration remise après Pâques de la fête de l'Annonciation.

Les pèlerins avaient à cœur de voir le P. Marie Ratisbonne, directeur de l'Œuvre de Sion à Jérusalem. Il avait pu acheter la partie supérieure des ruines du Prétoire précisément en face de la ville; on y avait découvert une grande arcade et il venait d'y faire construire une chapelle. Tous les anciens sanctuaires de Jérusalem avaient été successivement envahis parles Grecs, et les Pères Franciscains n'avaient pu les garder qu'en participation avec les schismatiques ou les hérétiques. L'érection

du sanctuaire deVEcce-Homo, sur remplacement le plus convenable pour la première station du chemin de la croix, était non moins glorieux pour la France que pour la Sainte-Église romaine. Le P. Marie Ratisbonne n'était pas retourné en France depuis que peu de temps après sa miraculeuse conversion il était allé se fixer à Jérusalem, pour y prendre la direction de l'Œuvre de Sion. Mais la foi chrétienne n'avait fait que réchauffer dans son cœur les sentiments patriotiques; il avait été très-ému des massacres du Liban et s'affligeait de ne pouvoir recueillir dans sa maison tous les enfants des pauvres veuves maronites qui venaient se réfugier à Jérusalem. L'œuvre de Sion ne s'y occupait encore que de l'éducation des orphelines juives qui, la plupart, venaient d'être transférées au nouveau pensionnat de Saint-Jean in Montana. Les pèlerins ayant témoigné le désir de le visiter, la Sœur Guillemin, leur supérieure, y vint le lendemain pour les recevoir et leur présenter les pauvres orphelines maronites, que naguère le P. Ratisbonne avait bien voulu adopter.

Toutes les écoles de Jérusalem ont dû attirer l'attention des pèlerins. Les protestants y faisaient déjà une active propagande. Ils avaient, hors de la ville, un pensionnat pour les garçons, et un autre, dans l'intérieur, pour les filles. C'est là

qu'ils dirigeaient les enfants maronites qu'ils recrutaient à Beyrouth, quand ils craignaient des réclamations des parents. De même que le Coran, dans les écoles musulmanes, la Bible, dans ces institutions protestantes, est le fondement de tout l'enseignement. Les plus jeunes élèves en avaient entre leurs mains des traductions arabes, et les plus avancés, des traductions anglaises. Les diaconesses protestantes, ayant leur maison en ville, recevaient quelques externes, sept ou huit filles et quatre à cinq garçons. Elles avaient de plus un hôpital et une trentaine de lits tant pour les hommes que pour les femmes. Les Anglais avaient un autre hôpital, avec vingt-huit lits pour les Juifs des deux sexes. Après leur guérison physique et morale, on les nourrissait pendant trois ans, s'ils persévéraient dans le protestantisme; lorsqu'ils étaient jeunes et qu'ils montraient de bonnes dispositions, on les envoyait à Malte pour les instruire. Il y avait à Jérusalem une vifigtaine de familles juives converties qui formaient, avec les agents du consulat, le seul troupeau de l' évoque anglican.

Les Sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition, comme les Sœurs de Sion, faisaient aux protestants une salutaire concurrence : les unes, avec leur pensionnat; les autres, avec leurs écoles gratuites et l'hôpital de Saint-Louis, qu'elles desser-

raient. Ces dernières faisaient, en Palestine, l'office de nos Sœurs de Saint-Vincent-de-PauI, sauf qu'elles ne visitaient pas les pauvres et les malades à domicile, pour ne pas aller sur les brisées des religieux franciscains, qui avaient des médecins parmi eux, et qui considéraient l'exercice de la charité comme le plus beau de leurs privilèges. A part une vingtaine d'enfants que les Franciscains formaient pour le service du chœur et qui savaient parfaitement l'italien, l'enseignement des garçons, dans les écoles latines, ressemblait beaucoup à celui qui est donné dans les écoles grecques. Des maîtres du pays, entretenus par le couvent, y apprenaient à lire et à écrire l'arabe. Les bons PP. franciscains ont fini en 1877 par confier toutes les écoles de Jérusalem aux Frères des écoles chrétiennes. L'enseignement primaire, le plus complet que possible, était bien le meilleur moyen de ramener les schismatiques et en définitive la propagande la moins coûteuse. Le clergé grec avec son argent lutte toujours avajitageusement lorsqu'il ne s'agit que de distribuer du pain; mais, dans son ignorance, il lui est impossible de nous suivre sur le terrain de l'enseignement, pour lequel il faut d'ailleurs un dévouement qu'il n'a pas. Jérusalem offre le triste spectacle d'une population de mendiants, que toutes les communions se disputent; c'est

moins par des surenchères que l'on parviendra à la régénérer, qu'en éclairant sa foi par un peu d'instruction.

Quittant Jérusalem, la caravane civile s'est acheminée vers Nazareth à travers l'ancienne Samarie. Le sanctuaire de Nazareth a un charme particulier ; il rappelle les paisibles années de l'enfance de Notrç-Seigneur et les douces joies de la sainte Famille. Les Latins en ont seuls conservé la possession et n'y sont pas troublés par les Grecs schismatiques. Là les Grecs ne possèdent qu'une source, qu'ils tiennent pour miraculeuse, et sur laquelle ils ont bâti leur église. Pour lui donner plus d'importance, ils y avaient, depuis quelques années, érigé un siège épiscopal. L'évêque grec de Nazareth avait les manières d'un homme civilisé ; il parlait très-bien le français et citait volontiers Voltaire, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir peu de goût pour le gendre de l'évêque anglican de Jérusalem, qui s'était établi à côté de lui. Ce pasteur protestant avait ouvert une école, et son prosélytisme, impuissant auprès des catholiques latins ou maronites, avait plus de succès auprès des Grecs. Aussi, l'évêque schismatique de Nazareth, pour lutter avec avantage, recherchaitil l'alliance du Gardien des Franciscains. Ce dernier, homme d'un rare mérite, ne se laissait pas intimider par le mudir, le cadi et les quelques

soldats turcs que le gouvernement ottoman entretenait au milieu de son troupeau. D'ailleurs, les musulmans du voisinage étaient tenus en respect par Akil-Agha.

En allant à Tibériade, la caravane s'est un peu écartée de sa route, pour aller rendre visite à ce grand chef arabe. Ses tentes, au pied du mont Thabor, étaient dressées, par douars, le long d'un ravin ; dans l'intervalle circulaient de beaux troupeaux et des chevaux en liberté. C'était un spectacle tout nouveau pour les pèlerins, qui, comme nous, ne connaissaient pas les Arabes. A notre arrivée, ils étaient tous accourus; ils avaient immédiatement étendu de beaux tapis devant la tente destinée aux étrangers et préparé le café. Quelques instants après, Akil-Agha s'est présenté; les Arabes sont venus lui baiser respectueusement la main ; puis il s'est accroupi au milieu de nous avec une simplicité toute patriarcale, comme aurait fait Abraham ou Jacob. Il voulait nous retenir et déjà nous voyions passer le mouton qui allait être immolé en notre' honneur; mais nous tenions à arriver le soir à Tibériade. Akil-Agha nous offrit une escorte ; nous refusâmes poliment en lui disant que son nom seul suffisait pour garantir la sécurité de toute la contrée.

En quittant Nazareth nous ne fîmes que traverser Caïffa; nous devions passer deux nuits au

couvent, nous avions tout le temps d'en descendre le lendemain pour visiter en détail cette petite ville. Son port, ou pour mieux dire son mouillage, est le principal débouché de la plus riche portion de la Palestine, de la Galilée et de la Samarie ; il est aussi un débouché pour les produits des vastes plaines de l'intérieur. Avant que l'industrie européenne n'eût songé à construire, à travers le Liban, une grande route de Beyrouth à Damas, les voies les plus faciles pour gagner la côte de cette dernière ville, tournaient la chaîne des montagnes ; celles du Nord allaient aboutir à Tripoli ou à Latakié ; la plus courte, au Midi, suivait le lac de Tibériade et le mont Thabor et gagnait la mer par la plaine d'Esdrelon. CaïfFa, adossée au mont Carmel, en est le point le plus rapproché ; son mouillage est mieux abrité par le cap que Saint- Jean d'Acre, dont le port est construit sur une petite pointe à l'autre extrémité du golfe. D'ailleurs les Turcs sont établis à Saint-Jean d'Acre; c'est un gênant voisinage qui a fait préférer Caïffa au commerce, dès qu'un peu de sécurité a permis de former des établissements sur cette plage. De nouvelles maisons s'y construisent tous les jours, et les consuls européens sont venus s'y installer, ne laissant que des agents à Saint-Jean d'Acre. La population musulmane, à Caïffa, n'est pas prépondérante ; les Grecs-Unis, plus nombreux que

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les schismatiques, y forment la plus grande portion de la population catholique. Il y a cependant un assez bon nombre de Maronites qui y ont une église. L'église latine est desservie par les Pères du mont Carmel. Les Sœurs deNazareth,ont à côté, établi une école pour les flUes : cet établissement l'emportait déjà, par son importance, sur celui de Nazareth, le premier fondé. Il faut espérer que ces Sœurs françaises pourront se développer dans toute cette portion de la Palestine que la Providence réservait sans doute à leur zèle, quand elle leur inspira de choisir leur nom.

L'hospitalité que donnent les bons Carmes est si confortable que plusieurs pèlerins y fussent volontiers restés quelques jours de plus. Nous eûmes de la peine à les arracher du Mont-Carmel. n ne faut que trois ou quatre heures pour se rendre de là à Saint-Jean d'Acre ; nous y arrivâmes assez à temps pour visiter la ville d'une manière assez complète. Nous étions tous munis de burnous ou de mochetah ; sous cet uniforme blanc on ne distinguait pas les ecclésiastiques des laïques. Les Turcs nous prirent pour des officiers français conduits par un général, et à notre entrée dans la ville, le poste de la porte sortit du corps de garde pour nous présenter les armes. Nous descendîmes au khan dont une portion appartient aux Franciscains. Après avoir fait notre visite au

seul Père installé dans l'ancien couvent, nous nous rendîmes chez le pacha. C'était le neveu du gouverneur de Beyrouth, il avait à peine une vingtaine d'années. L'accueil fut excellent, on sentait déjà l'armée française dans le sérail.. Saïda et Sour étaient encore occupées par elle, et un détachement de la compagnie installée dans cette dernière ville était campé à quelques lieues de Saint-Jean d'Acre pour faciliter les recherches archéologiques que faisait M. Renan, le célèbre auteur de la vie de Jésus, subventionné qu'il était par l'empereur Napoléon III sur sa cassette particulière. Le pacha chargea un militaire de nous faire les honneurs de la ville. On nous conduisit d'abord à la grande mosquée , où nous pûmes pénétrer sans ôter nos chaussures ; on avait seulement soin de relever les nattes pour éviter la souillure de nos pas. Nous fîmes ensuite le tour des remparts et pûmes les inspecter dans tous leurs détails. Partout les sentinelles nous présentaient respectueusement les armes. Si cette ville, maintenant toute musulmane, ne possède aucun sanctuaire chrétien qui mérité d'être visité, elle a des souvenirs historiques très-intéressants dont on aime à se rendre compte sur les lieux.

Nous quittâmes Saint-Jean d'Acre avec regret une heure avant la nuit. Nous ne pouvions songer à aller visiter les ruines de l'ancienne Tyr, nous

n'eûmes que le temps de parcourir à la hâte la pauvre bourgade construite autour du port. Elle est occupée, en grande partie, par des chrétiens du rite grec; nous allâmes faire une visite à l'archevêque grec-uni que nous trouvâmes entouré de militaires français. Nos soldats étaient devenus les amis de tous les chrétiens. Aussi ces derniers nous abordèrent-ils pour nous parler des craintes que leur inspirait le départ de l'armée, dont il était question. Depuis les derniers événements, les chrétiens schismatiques des environs avaient reflué vers la ville et avaient profité, comme les autres, des aumônes de l'Europe. Touchés au cœur, ils étaient bien près de se convertir ; mais si toute protection venait à leur manquer, il était à craindre que, par découragement, ils n'abandonnassent complètement la foi. En tous cas, nous regrettâmes de ne voir aucune congrégation religieuse française établie dans cette intéressante localité. Saïda, où nous arrivâmes le lendemain, était mieux partagé. Indépendamment des Franciscains, qui y étaient établis dans le khan français et dont la maison hospitalière servait au besoin de suc-' cursale au consulat de France, les Jésuites y avaient plusieurs établissements et s'occupaient avec zèle de la population indigène de la ville et des environs . Les Sœurs de Saint-Joseph complétaient l'œuvre. Il est impossible d'avoir un

dévouement plus grand que ces bonnes religieuses ; quatre d'entre elles avaient naguère succombé à la peine et elles avaient dû faire un appel aux maisons de Jérusalem et de Jaffa. Ces Sœurs ont une confiance extrême en la Providence et ne reculent jamais devant le bien à faire ; mais le peu de ressources mises à leur disposition les force souvent à s'arrêter. Le père Gagarin et le Père Balabin voulurent prolonger leur séjour auprès des Pères de leur Compagnie et se séparèrent de nous à Saïda. Nous arrivâmes le lendemain, d'assez bonne heure, à Beyrouth.

Le général Ducrot nous y avait devancés ; son passage avait produit partout un très-bon effet en Palestine. A Jaffa, où il s'est embarqué pour retourner à Beyrouth, les musulmans, à la fin de leur ramazan, étaient très-exaltés contre les chrétiens et proféraient toutes sortes d'imprécations. Aussitôt qu'ils ont vu le pet^J; détachement d'officiers conduits par le général Ducrot, tous ceux qui avaient parlé le plus haut se sont enfuis dans la crainte de s'être compromis.

En somme, les R. P. Franciscains avaient reçu en 1861 dans leurs couvents 617 pèlerins, dont une vingtaine d'ecclésiastiques et 80 laïques. Tous les autres, plus de 500, étaient militaires ou marins.

Le dernier pèlerinage était celui du Comte de

Chanibord. Apprenant la désolation et les inquiétudes qu'avait causées aux pauvres chrétiens du Liban. le départ de l'armée française, il avait immédiatement quitté Frohsdorf pour venir les consoler : il retrouvait la France au milieu d'eux. Monseigneur était accompagné de MM. le duc de Lévis, le comte Femand de la Ferronnays, le comte Stanislas de Blacas, le comte de Monti de Rezé, le comte Maxence de Damas, Moricet, l'abbé Trébuquet, le docteur Finck, et de sept valets de chambre. L'héritier de Saint-Louis est allé voir le Patriarche et les Évêques maronites, et, après avoir visité la montagne et Damas,a fait le pèlerinage de Jérusalem en passant par Saint- Jean d'Acre où son illustre aïeul, six siècles auparavant, avait reçu le Prince du Liban et avait garanti son indépendance en lui promettant son appui et celui de ses successeurs.

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