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CHAPITRE XIV . LE RÈGLEMENT DE

Pendant que Fuad-Pacha ne reculait devant aucun moyen pour prouver que l'intervention était inutile et que l'Angleterre, tout en dégageant sa responsabilité, redoublait ses intrigues pour maintenir le gouvernement turc au Liban, la presse était unanime pour en signaler le danger. Le corps législatif et le Sénat n'osaient le contester, mais craignaient encore plus de compromettre avec l'Empire les positions acquises. Malgré l'accord de tous les partis, les mêmes craintes avaient prévalu sous le gouvernement de Louis-Philippe ; la majorité de la Chambre des députés avait repoussé les pétitions des Maronites et même des Druses comme contraires aux plus grands intérêts de la civilisation moderne. En présence du démenti qui leur avait été donné, des catholiques, dont les sentiments à cet égard n'étaient pas douteux, MM. Saint-Marc-Girardin, Cochin, etc., avaient essayé de reconstituer des comités pour secourir les chrétiens de Syrie, nonseulement par des aumônes, mais aussi par leur crédit auprès du gouvernement.

Ils avaient demandé, dans une pétition au Sénat, que des mesures fussent prises pour éviter le retour des massacres, et provoqué dans toute la France des pétitions semblables. Un grand nombre d'habitants des divers départements avaient répondu à leur appel, et 145 pétitions comprenant 10,756 signatures avaient été adressées au Sénat. La commission du Sénat avait d'abord repoussé ces pétitions, comme inconstitutionnelles. Sans doute la Constitution de 1852 avait . accordé le droit aux pétitions, mais en l'entourant de granties, pour qu'il ne dégénérât pas en manifestation politique, comme pouvait le faire craindre un pareil ensemble de pétitions. Sous le bénéfice de cette observation, pour ne pas engager l'avenir par un fâcheux précédent, persuadé du reste que le gouvernement saurait maintenir le droit de pétition dans ses justes limites, la commission n'avait pas voulu repousser ces pétitions d'une manière absolue. M. le rapporteur, ne pouvant que s'associer à l'indignation générale, chercha à plaider les circonstances atténuantes.

« Si, en présence de ces scènes dignes des temps barbares, dit-il, l'attitude des autorités turques de Syrie a été en général plus nuisible qu'utile ; si dans certaines localités, notamment, leur conduite a été voisine de la trahison et de la complicité, il est juste d'ajouter que le gouvernement

ottoman n'a pas hésité une minute à faire entendre sa protestation contre de tels excès et à dégager sa responsabilité vis-à-vis de l'Europe. On connaît la lettre écrite par le Sultan à S. M. l'empereur des Français. Ses fruits ne tardèrent pas à se produire. Dès le 12 juillet, Fuad-Pacha partait

pour Beyrouth Maintenant, quels sont les

droits et les devoirs de la France ? »

Nous ne ferions que fatiguer les lecteurs en suivant le rapporteur dans un plaidoyer où il ne faisait que reproduire les arguments des orateurs du précédent gouvernement.

L'honorable M. de Royer avait conclu à Tordre du jour ; il croyait inutile et même dangereux le renvoi au ministre des affaires étrangères que proposaient les vrais défenseurs des chrétiens, en tête desquels était Son Éminence le cardinal Donnet. Un long et éloquent discours de M. de la Rochejacquelein semblait avoir triomphé de toutes ces hésitations ; mais M. Billault, ce défenseur des chrétiens , alors qu'il était de l'opposition, M. Billault, devenu ministre de l'empereur, vint objecter que le gouvernement ayant fait loyalement à leur égard tout ce que lui prescrivait son devoir, le renvoi au ministre des affaires étrangères pouvait faire supposer que les Bourbons d'autrefois, exerçaient mieux la protection de la France. Tous les honorable»

sénateurs, dont le cœur battait avant tout pour l'empire, en furent profondément émus, et M. de la Rochejacquelein même retirant sa proposition, Tordre du jour fut voté à l'unanimité moins deux voix.

L'occupation française de la Syrie avait singulièrement contrarié l'Angleterre: elle eût passé par toutes les conditions qu'on eût exigées pour la faire cesser. Une fois l'armée partie, elle n'avait plus à compter avec nous. Les propositions de la France, que son ambassadeur à Constantinople avait fini par faire adopter par les représentants de toutes les puissances, étaient immédiatement considérées comme non avenues.

La Porte ottomane, protégée par l'Angleterre, relevait la tête. Le général de Beaufort, comme nous l'avons vu, ne s'était embarqué le dernier que pour boire le calice d'humiliation de notre malheureuse patrie. Déjà, avec quelques légères modifications généreusement accordées par sa hautesse le Sultan, on promulguait le règlement suivant signé six mois auparavant par tous les représentants des grandes puissances.

Art 1". Le Liban sera administré par un gouverneur chrétien nommé par la Sublime-Porte et relevant d'elle directement.

Ce fonctionnaire amovible sera investi de toutes les attributions du pouvoir exécutif, veillera au main-

tien de l'ordre et de la sécurité publique dans toute rétendue de la Montagne, percevra les impôts et nommera sous sa responsabilité en. vertu du pouvoir qu'il recevra de S. M. I. le Sultan les agents adminiatratifs ; il instituera les juges, convoquera et présidera le medjlis. administratif central et procurera l'exécution de toutes les sentences légalement rendues par les tribunaux, sauf les réserves prévues par l'art. 9. Chacun des éléments constitutifs de la population de la Montagne sera représenté auprès du gouverneur par un vékil nommé par les chefs et notables de chaque communauté.

Art. 2. Il y aura, pour toute la Montagne, un medjlis administratif central composé de douze . membres, savoir: deux Maronites, deux Druses, deux Grecs orthodoxes, deux Grecs catholiques, deux Métualis et deux Musulmans, chargé de répartir l'impôt, contrôler la gestion des revenus et des dépenses, donner son avis consultatif sur toutes les questions qui lui seront posées par le gouverneur.

Art. 3. La Montagne sera divisée en six arrondissements administratifs savoir :

1** Le Koura, y compris la. partie inférieure et les autres fractions de territoire avoisinantes dont la population appartient au rite grec-orthodoxe, moins la ville de Tripoli, située sur la côte et à peu près exclusivement habitée par les musulmans.

2" La partie septentrionale du Liban, sauf Koura, jusqu'à Nahr-el-Kelb.

3" Zahlé et son territoire.

4" Le Mectem, y compris le Sakel chrétien et les territoires de Kata et de Solima.

5* Le territoire situé au sud de la route de Damas à Beyrouth jusqu'à Djezzin. .

Q* Le Djezzin et le Zaffoh (1).

Il y aura dans chacun de ces arrondissements tm agent administratif nommé par le gouverneur et choisi dans le rite dominant, soit par le chiffré de la population, soit par l'importance de ses propriétés.

ArL 4*" Il y aura dans chaque arrondissement un me^jlis administratif local composé de trois à six membres représentant les divers éléments de la population et les intérêts de la propriété foncière de Tai*rondissement.

Ce medjlis local, présidé et convoqué annuellement par le chef de l'arrondissement, devra résoudre en premier ressort toutes les affaires du contentieux administratif, entendre les réclamations des habitants, fournir les renseignements nécessaires à la répartition de l'impôt dans l'arrondissement, et donner son avis constaté sur toutes les questions d'intérêt local.

5* Les arrondissements administratifs seront subdivisés en cantons, dont le territoire i peu près réglé sur celui des anciens aklim ne renfermera, autant que possible, que des groupes homogènes de popula. tion, et les cantons en communes qui se composeront, chacune, d'au moins 500 habitants. A la tête de chaque canton il y aura un agent nommé par le gouverneur, sur la proposition du chef de l'arrondissement, et à la tête de chaque commune un cheïk choisi par les habitants et nommé par le gouverneur.

Dans les communes mixtes, chaque élément cons-

(1) Un septième arrondissement a été formé dans la partie septentrionale du Liban.

titutif de la population aura un cheïk particulier, dont l'autorité ne s'exercera que sur ses coreligionnaires.

Art. 6. Egalité de tous devant la loi, abolition da tous privilèges féodaux et notamment de ceux qui appartenaient aux Mokatadjés.

n y aura dans chaque canton un juge de paix pour chaque rite ; dans chaque arrondissement un medjlis judiciaire de 1'® instance composé de trois à six membres représentant les divers éléments de la population, et au siège du gouvernement un medjlis supérieur, composé de 12 membres dont deux appartenant à chacune des communautés désignées en l'article 2, auxquels on a(^oindra un représentant des cultes protestant et israélite toutes les fois qu'un membre de ces communautés aura des intérêt3 engagés dans le procès. La présidence du medjlis sera exercée trimestriellement, et à tour de rôle, par chacun de ses membres.

Art. 8. Les juges de paix jugeront sans appel jusqu'à concurrence de 500 piastres. Les affaires au-dessus de 500 piastres seront de la compétence des medjlis judiciaires de 1" instance.

Les affaires mixtes, c'est-à-dire entre particuliers n'appartenant pas au même rite, quelle que soit la valeur engagée dans le procès, seront indistinctement portées devant le medjlis de 1" instance, à moins que les parties ne soient d'accord pour reconnaître la compétence du juge de paix du défendeur.

En principe, toute affaire sera jugée par la totalité des membres du medjlis. Néanmoins, quand toutes les parties engagées dans le procès appartiendront au même rite, elles auront le droit de récuser le juge

Appartenant au rite différent, mais dans ce cas mémo ' les juges récusés devront assister au jugement.

Art. 9. En matière criminelle il y aura trois degrés de juridiction. Les contraventions seront jugées par les juges de paix; les délits par les medjlis de 1^ instance, et les crimes par le medjlis judiciaire supé« rieur, dont les sentences ne pourront être mises à exécution qu'après l'accomplissement des formalités d'usage dans le reste de l'empire.

Art. 10. Tout procès en matière commerciale sera porté devant le tribunal de commei^ce de Beyrouth, et tout procès même en matière civile entre un sujet ou un protégé d'une puissance étrangère et un habitant do la Montagne, sera soumis à la juridiction de ce même tribunal.

Art. 11. Tous les nxembres des medjlis judiciaires et administratifs, sans exception, ainsi que les juges de paix, seront choisis et désignés après une entente avec les notables, par les chefs de leurs communautés respectives et institués par le gouverneur.

Le personnel des medjlis administratifs sera renouvelé par moitié tous les ans.,, et les membres sortants pourront être réélus.

Art. 12. Tous les juges seront rétribués. Si, après enquête, il est prouvé que l'un d'eux a prévariqué, ou s'est rendu, par un fait quelconque, indigne de ses fonctions, il devra être révoqué et sera, en outre, passible d'une peine proportionnée à la faute qu'il aura commise.

Art. 13. Les audiences de tous les medjlis seront publiques et il en sera rédigé procès-verbal par un greffier institué ad hoc. Ce greffier sera, en outre, chargé de tenir un registre de tous les contrats por-

•tant aliénation des biens immobiliers, lesquels contrats ne seront valables qu*après avoir été soumis à la formalité de l'enregistrement.

Art. 14. Les habitants du Liban qui auraient commis un crime ou délit dans un autre sandjak, seront justiciables des autorités de ce sandjak, de même que les habitants des autres arrondissements qui auraient commis un crime ou délit dans la circonscription du Liban, seront justiciables des tribunaux de la Montagne. En conséquence, les individus indigènes ou non indigènes qui se seraient rendus coupables d*un crime ou délit dans le Liban, et qui se seraient évadés dans un autre sandjak, seront, sur la demande de l'autorité de la Montagne, arrêtés par celle où ils se trouvent et remis à l'administration du Liban. De même les indigènes de la Montagne ou les habitants d'autres départements, qui auront commis un crime ou délit dans un sandjak quelconque et autre que le Liban et qui s'y seront réfugiés, seront sans retard arrêtés par l'autorité de la Montagne, sur la demande de celle du sandjak intéressé, et seront remis à cette dernière autorité.

Les agents de l'autorité qui auraient apporté une négligence ou des retards non justifiés dans l'exécution des ordres relatifs au renvoi de coupables devant les tribunaux compétents, seront, comme ceux qui chercheraient à dérober les coupables aux poursuites de la police, punis conformément aux lois. Enfin, les rapports de l'administration du Liban avec l'administration respective des autres sandjaks seront exactement les mêmes que les relations qui existent et qui seront entretenues entre tous les autres sandjaks de l'empire.

Art. 15. En temps ordinaire, le maintien de Tordre ' et Pexéoution des lois seront exclusivement assurés par le gouverneur, au moyen d*un corps de police mixte, recruté par la voie des engagements volontaires et composé de sept hommes environ par mille habitants.

L*exécution par gamisaires devant être abolie et remplacée par d'autres modes de contrainte, tels que la saisie et Temprisonnement, il sera interdit aux agents de police, sous les peines les plus sévères, d*exiger des habitants aucune rétribution soit en argent, soit en nature. Ils devront porter un uniforme ou quelque signe extérieur de leurs fonctions, et dans Texécution d'un ordre quelconque de l'autorité, employer, autant que possible, des agents appartenant à la nation ou au rite de l'individu que cette mesure concernera. Jusqu'à ce que la police locale ait été reconnue par le gouverneur en état de faire face à tous les devoirs qui lui seraient imposés en temps ordinaire , les routes de Beyrouth à Damas et de Saïda à Tripoli seront occupées par les troupes impériales. Ces troupes seront sous les ordres du gouverneur de la Montagne.

En cas extraordinaire et de nécessité, et«près avoir pris l'avis du medjlis administratif central, le gouverneur pourra requérir auprès des autorités militaires de la Syrie l'assistance des troupes régulières .

L'offtcier qui commandera ces troupes devra se concerter pour les mesures à prendre avec le gouverneur de la Montagne, et, tout en conservant son droit d'initiative et d'appréciation pour toutes les questions de stratégie ou de discipline, il sera subordonné au gouverneur de la Montagne durant le temps de son

séjour dans le Liban et il agira sous la responsabilité de ce dernier. Ces troupes se retireront de la Montagne aussitôt que le gouverneur aura officiellement déclaré à leur commandant que le but pour lequel elles ont été appelées a été atteint.

Art. 16. La Porte ottomane se réservant le droit de lever, par l'intermédiaire du gouverneur du Liban, les 3,500 bourses qui constituent aujourd'hui l'impôt de la Montagne, impôt qui pourra être augmenté jusqu'à la somme de 7,000 bourses lorsque les circonstances le permettront, il est bien entendu que lô produit de ces impôts sera affecté avant tout aux frais d'administration de la Montagne et à ses dépenses d'utilité publique ; le surplus seulement, s'il y a lieu, entrera dans les caisses de l'Etat.

Si les frais généraux strictement nécessaires à la marche régulière de l'administration dépassent le produit des impôts, la Porte aurait à pourvoir à ces excédants de dépenses.

Mais il est entendu que pour les travaux publics et autres dépenses extraordinaires, la Sublime-Porte n'en serait responsable qu'autant qu'elle les aurait approuvés.

Arrêté et convenu à Péra le 9 janvier 186L (Signé) : Aoli, Henri L. Bulwer, Lavalette, Prokesch-Osten, Goltz, Lobanow.

Ce règlement a été complété par le protocole suivant :

Protocole adopté par la Porte et les représentants des Grandes-Puissances à la suite de l'entente à laquelle a donné lieu de leur part l'examen du projet de règlement élaboré par une commission internationale pour la réorganisation du Liban. Ce

projet de règlement daté du !•' mai 1861, ayant été, après modifications introduites d'un commun accord, converti en règlement définitif, sera promulgué sous la forme de firman de S. M. I. le Sultan, et communiqué officiellement aux représentants des Grandes- Puissances.

L'article 1*' a donné lieu à la déclaration suivante faite par son Altesse Aoli-Pacha, et acceptée des cinq représentants. Le gouverneur chrétien, chargé de l'administration, sera choisi par la Porte, dont il relèvera directement. Il aura le titre de muchir, et il résidera habituellement à Deïr-el-Kamar, qui se trouve placé sous son autorité directe. Investi de l'autorité pour trois ans, il sera néanmoins amovible, mais sa révocation ne pourra être prononcée qu'à la suite d'un jugement. Trois mois avant l'expiration de son mandat, la Porte, avant d'aviser, provoquera une nouvelle entente avec les représentants des Grandes-Puissances.

Il a été entendu également que le pouvoir conféré par la Porte à ce fonctionnaire de nommer sous sa responsabilité les agents administratifs, lui serait conféré une fois pour toutes, au moment où il serait lui-même investi de l'autorité et non pas à propos de chaque nomination.

Relativement à l'art. 10 qui a trait aux procès entre les sujets ou les protégés d'une puissance étrangère d'une part, et les habitants de la Montagne d'autre part, il a été convenu qu'une commission mixte siégeant à Beyrouth serait chargée de vérifier et de réviser les titres de protection.

Afin de maintenir la sécurité et la liberté de la route de BeyrouthàDamas en tous temps, la Sublime-

Porte établira un blokhans snr le point de la susdite route qui lui paraîtra le plus convenable.

Le gouverneur du Liban pourra procéder au désarmement de la Montagne lorsqu'il jugera les circonstances et le moment favorables.

Péra, le 9 janvier 1861.

Voilà à quoi avait abouti l'aveugle confiance que par son ordre du jour le Sénat avait témoigné à l'Empereur Napoléon III.

Loin d'être une garantie pour les chrétiens du Liban, ce nouveau règlement, en les plaçant plus directement sous l'autorité de la Porte et les divisant davantage, ne faisait que les exposer plus que jamais aux exactions de ses agents, et donner un plus libre cours aux intrigues de l'Angleterre.

Pour mieux nous en rendre compte, analysons tout d'abord ce nouveau chef-d'œuvre de la chancellerie ottomane, qui ne le cède en rien au hatti-schériff de Gulhané, avec les nuances françaises dont on a eu soin de le colorer, sur la proposition de M. Béchard, l'honorable commissaire de la France.

Le nouveau gouverneur chrétien du Liban est un fonctionnaire amovible, nommé par la Porte et relevant d'elle directement et seulement investi des attributions du pouvoir exécutif. Mais comme les puissances européennes voulaient

intervenir dans le choix qui serait fait, la Porte, pour se soustraire à leur incessante pression, avait tenu dans le protocole joint au règlement, que ce gouverneur, relevant directement d'elle, portant le titre de muchir comme les gouverneurs de ses autres provinces, fut choisi pour trois ans et qu'il ne pût être révoqué qu'à la suite d'un jugement. Il était également entendu que le pouvoir confié par la Porte à ce fonctionnaire, de nommer les agents administratifs, lui serait conféré une fois pour toutes, au moment où il serait investi lui-même de l'autorité.

Sauf Deir-el-KLamar, résidence du nouveau gouverneur, et relevant directement de lui, l'administration de la Montagne, partagée jusqu'alors en deux kaïmakamats, est divisée en sept arrondissements; leurs chefs, les kaïmakams, y remplissent les fonctions de préfets. . Les arrondissements sont subdivisés en cantons administrés par des mudirs nommés par le gouverneur sur la proposition des kaïmakams.

Les cantons sont partagés en communes d'au moins 500 âmes. A la tête de chaque commune est un cheïk choisi par les habitants et nommé par les gouverneurs. Dans les communes mixtes il y aura autant de cheïks que de cultes ou de rites différents, et dont l'autorité ne s'exercera que sur leurs coreligionnaires.

Un medjlis administratif central est institué près du gouverneur. Il est composé de deux Maronites, deux Druses, deux Grecs orthodoxes schismatiques, deux Grecs unis mélchites, deux Métualis et deux Musulmans. Ce conseil d'État d'un nouveau genre, non seulement statue en dernier ressort sur les affaires contentieuses et donne son avis consultatif sur toutes les affaires qui lui sont posées par le gouverneur, mais il est chargé, comme nos conseils généraux en France, de répartir les impôts, et, comilie cour des comptes, de contrôler la gestion des revenus et des dépenses.

Des medjlis d'arrondissement composés de trois à six membres représentant les divers éléments de la population, statuent en première instance comme des conseils de préfecture, sont chargés d'entendre les réclamations des habitants et de fournir tous les renseignements nécessaires pour la répartition des impôts.

L'ancien kaïmakamat chrétien est ainsi divisé en plusieurs districts. Les Maronites, qui en composent plus des neuf dixièmes, n'ont pliis qu'un chef de leur nation pour le district de Kesrouan ; un chef grec-uni est établi à Zalhé; un autre grec schismatique dans le Kouran. Comme les schismatiques du Kouran étaient peu nombreux, on a étendu la juridiction de ce dernier sur le

pays environnant, entièrement peuplé de Maronites. Quant aux chrétiens du Maten, parce qu'il y avait parmi eux quelques Druses, on s'est empressé de les faire administrer par un chef druse, si bien que les Maronites du Nord se trouvent alors dans une position analogue à ceuxdu Midi, et qu'en cas de nouveaux troubles, il ne leur est plus possible, ainsi morcelés, de lutter contre leurs ennemis, qui, sans être plus nombreux, ont cependant presque partout la prépondérance du pouvoir.

Des précautions sont prises non seulement contre les Maronites, mais encore contre les Druses et les Grecs : on a eu soin d'introduire dans ces medjlis des Musulmans dont le Liban avait été jusque-là préservé.

Du reste, l'égalité de tous est proclamée dans le nouveau règlement avec l'abolition des privilèges féodaux et notamment de ceux qui appartenaient aux Mokatadjes, c'est-à-dire les redevances en nature que, dans beaucoup de provinces françaises, les propriétaires sont encore en usage d'exiger de leurs fermiers. Le Sultan était jaloux de devancer les progrès de la civilisation, qui tend à tout convertir en argent et à avoir dans ses appréciations les mêmes poids et les mêmes mesures.

La justice, dans le règlement de 1861, doit être rendue avec une égale sollicitude.

Un medjlis supérieur est institué près le gouverneur pour statuer en dernier ressort en matière civile comme en matière criminelle; toutefois, à regard des crimes, les arrêts ne sont exécutoires, ainsi que dans les autres provinces, qu'après Taccompiissement des formalités en usage dans le reste de l'empire. Ce medjlis judiciaire est composé, comme le medjlis administratif, de douze membres, pris en nombre égal dans chacune des communautés appelées à le former, auxquels on adjoindra un représentant des cultes protestant et Israélite, toutes les fois qu'un membre de ces communautés aura des intérêts engagés dans le procès.

Des juges de première instance pour les affaires civiles et de police corectionnelle, siègent avec leurs suppléants au chef-lieu de chaque arrondissement, près duquel des avoués et défenseurs sont accrédités.

Il y a dans chaque canton un juge de paix pour chaque rite qui juge sans appel, jusqu'à concurrence de 500 piastres.

Tout procès en matière commerciale doit être porté devant le tribunal de commerce de Beyrouth, compétent en matière civile pour toutes les affaires où se trouvent engagés les sujets etles protégés d'une puissance étrangère. D'après un article du protocole joint au règlement, une

commission mixte, instituée à Beyrouth» est chargée de vérifier et de réviser les titres de protection.

Les juges, pour assurer leur indépendance, sont tous rétribués.

Les audiences des medjlis sont publiques. Il en est rédigé procès-verbal par un greffier. Ce greffier tient en outre, comme notaire, un registre de tous les contrats portant aliénation des biens immobiliers, lesquels ne sont valables qu'après avoir été soumis à la formalité de l'enregistrement.

L'exécution des jugements par garnisaires étant remplacée par la saisie et temporairement, il est interdit aux agents de police de recevoir aucune rétribution. Recrutés par la voie des engagements volontaires, leur nombre est restreint à environ sept hommes pour mille habitants ; mais, au besoin, l'armée turque leur porte assistance. Pour plus de sûreté, elle occupe les routes du littoral et la route de Damas, dont la libre circulation doit être garantie par la construction d'une forteresse.

Le gouverneur du Liban, dit le protocole joint au règlement, pourra procéder au désarmement de la Montagne, lorsqu'il jugera les circonstances favorables.

Les 3500 bourses d'impôts, environ 350,000 fr.,

fixées pour la Montagne, pourront être augmentées jusqu'à 7000 bourses. Le produit de ces impôts sera affecté avant tout aux frais d'administration et aux dépenses d'utilité publique: le surplus seulement, s'il y a lieu, entrera dans les caisses de l'État.

Daoud-Pacha fut le premier gouverneur chrétien du Liban que choisit la Porte. C'était un Arménien sorti d'une maison de commerce de Constantinople. Après avoir rempli plusieurs missions importantes, il avait, en dernier lieu, été placé à la tête du ministère des Travaux publics ; mais, sauf le patriarche catholique arménien de Cilicie qui avait conservé au Liban son asile séculaire, il ne devait trouver dans la Montagne aucun compatriote. Les chrétiens du Liban, qu'on avait un instant bercés de l'espérance qu'on leur rendrait un de leurs anciens princes, qui les administrerait comme autrefois sans l'intervention des soldats turcfe, firent un triste accueil à ce nouveau fonctionnaire delà Porte, qui leur était complètement étranger, qui ne parlait pas leur langue, et qui venait pour la première fois au Liban. Comme il avait encore bien moins les sympathies des Turcs que celles des chrétiens, il se trouvait par sa position même privé de tout moyen d'influence, et ne devait avoir d'autre force pour agir que celle que lui prêterait

le gouvernement ottoman. Quoique placé sur le même rang que les pachas turcs, il n'était en réalité qu'un mannequin qu'ils feraient mouvoir à leur gré, et ne servirait qu'à mettre leur responsabilité à couvert.

Personne au Liban ne s'y est mépris quand Fuad-Pacha est venu installer solennellement le nouveau collègue des pachas de Beyrouth et de Damas. Il ne s'est trouvé que quelques Grecs schismatiques pour assister à la cérémonie avec les autorités musulmanes. Les Maronites se sont tenus à l'écart, si ce n'est la foule des veuves et de toutes les pauvres femmes accourues pour protester contre cette hypocrite parade. Elles étaient tellement exaspérées que les soldats turcs ont eu beaucoup de peine à les contenir.

Il n'en fallait pas tant pour faire comprendre à Daoud-Pacha qu'il n'y avait pas moyen d'abuser plus longtemps de la bonne foi des Maronites ; il n'en fut que plus empressé à prouver par son zèle qu'il ne faillirait pas à la mission qui venait de lui être confiée.

Un des premiers soins de Daoud-Pacha fut le règlement des indemnités dues aux chrétiens des districts mixtes, dont tous les villages, comme on le sait, avaient été incendiés par les Druses, après avoir été préalablement pillés. Cette indemnité avait été convenue entre le gouvernement

ottoman et les puissances étrangères. Daoud- Pacha, cependant, ne voulant pas se montrer trop rigoureux, avait divisé l'indemnité en six annuités; le gouvernement anglais, protecteur des Druses, ne se tint pas satisfait; Tinterprète du consulat anglais fut immédiatement envoyé au milieu des Di^uses pour les exciter à protester et prouver au contraire que c'était à eux qu'il était dû des indemnités. Il fit consigner leurs réclamations sur trois colonnes. Dans la première étaient relatés tous les préjudices qui furent occasionnés aux Druses par les chrétiens qu'ils avaient massacrés. Dans la seconde colonne étaient inscrites les pertes que les Français firent subir aux Druses pendant le temps de l'occupation. Il est bon de noter que les détachements de l'armée française n'avaient été installés que dans les villages chrétiens, et pour les relever de leurs ruines; tandis que Fuad-Pacha avait réservé pour les troupes ottomanes les villages druses où elles pouvaient trouver abri. Enfin, sur la troisième colonne, l'agent anglais avait fait consigner tout ce que les chrétiens, en retournant chez eux, purent, dans les derniers temps, reprendre aux Druses. Alors les rôles furent changés et les Druses devinrent les victimes. En Angleterre, on continuait les quêtes pour venir au secours de ces malheureux; un grand nombre de ladies plaidaient charitablement

leor cause pour que la généreuse Angleterre leur vînt en aide. Â défaut des Sœurs de Saint-Yincent de Paul» on enrôlait de nouvelles diaconesses pour venir distribuer les aumônes aux Druses et apaiser le fanatisme des chrétiens en leur enseignant rÉvangile.

Les écoles anglaises se multipliaient ainsi dans le Liban ; la propagande protestante y avait ses coudées d'autant plus franches qu'elle était soutenue par les chefs du pays, et que les catholiques avaient depuis deux ans épuisé les ressources en donnant du pain aux veuves et aux orphelins.

Quant aux Druses qui, l'année précédente, n'osaient se montrer en présence de l'armée française, ils commençaient à relever la tête et à croire qu'ils avaient véritablement été volés. Ils allaient hardiment déterrer toutes les dépouilles des chrétiens qu'ils avaient soigneusement cachées à la convoitise des soldats turcs, leurs hôtes. Les bazars de Beyrouth étaient remplis de ces objets qu'ils mettaient audacieusement aux enchères pour tâcher de s'indemniser de leurs pertes. Pendant ce temps Daoud-Pacha exigeait le paiement des bourses pour deux années d'avance.

Ce n'était pas tout. On sait que d'après les derniers traités, les capitations sont abolies dans l'empire ottoman. Les rayas ont été assimilés aux musulmans ; les uns comme les autres

sujets de l'empire ont les mêmes droits et sont soumis aux mêmes charges. Les chrétiens devraient donc être appelés à entrer dans les rangs de Tarmée ottomane. Mais le Sultan comprit bientôt la révolution que cette honorable situation qui leur était faite par les grandes puissances, pouvait amener dans son gouvernement. Comme les Turcs étaient en minorité dans l'empire, si on admettait les chrétiens dans l'armée» ils finiraient par la composer en grande partie. On n'eût ainsi réussi qu'à armer les chrétiens, alors sans défense, contre les exactions des Pachas et la rage concentrée du fanatisme musulman. La Sublime-Porte décida donc qu'elle exemptait les chrétiens de l'impôt du sang, et les soumit à un impôt d'exonération qui dédommage au delà le Trésor de l'empire des déficits de la capitation gracieusement supprimée. Les habitants du Liban n'avaient jamais été soumis à la capitation. Ils n'étaient pas rayas proprement dits, mais seulement tributaires. Les anciens princes du Liban avaient une armée qu'ils commandaient et entretenaient à leurs frais. Les chrétiens et les Druses qui la composaient contribuaient de cette façon à la défense du pays qui, ailleurs, était réservée aux Turcs musulmans. Le gouvernement ottoman ne se contenta pas d'éluder l'application des traités, en imposant l'exonération aux anciens ray a

de l'empire: il youlut l'imposer à tous les chrétiens du Liban, alors qu'il venait d'être arrêté en principe, par les grandes puissances, dans le règlement des affaires du Liban, que le nouveau gouverneur recruterait parmi les habitants du pays tous les soldats et cavaliers nécessaires à la sécurité et au bon ordre. En avril 1862, le gouvernement ottoman avait déjà commencé à faire payer l'impôt d'exonération aux chrétiens de Beyrouth, de Saïda, de Tripoli et de toutes les autres viUes de la côte, malgré leurs protestations de l'année précédente dans lesquelles ils déclaraient qu'ils étaient prêts à se soumettre à la conscription pour satisfaire aux enrôlements qu'on avait le droit d'exiger d'eux.

On conçoit dans quel décojiragement durent être les pauvres chrétiens de la Montagne. Pressurés par Daoud- Pacha pour le paiement par anticipation de deux années d'impôt ordinaire, ils ne doutèrent pas, d'après ce qu'ils voyaient, qu'ils ne fussent bientôt soumis au nouvel impôt d'exonération. Après les avoir désarmés, on voulait faire supposer qu'ils étaient hors d'état de se défendre et qu'ils acceptaient comme une faveur ce qui était pour eux le comble de l'humiliation ; on poussait l'arrogance jusqu'à leur faire payer les chaînes dont on voulait les garotter.

Ce qui inquiétait davantage les pauvres

chrétiens à cause du résultat plus immédiat, c'étaient les dispositions de la nouvelle législation relative aux extraditions. Autrefois aucun chrétien du Liban ne pouvait être arrêté par les autorités musulmanes pas plus que les musulmans ne pouvaient l'être par les chefs chrétiens de la Montagne. Aujourd'hui les autorités musulmanes peuvent les arrêter partout comme des malfaiteurs. A la différence des musulmans qui n'ont rien à faire dans leurs montagnes, étant à chaque instant obligés d'en sortir, ils craignaient de se trouver ainsi plus que jamais à la discrétion de leurs ennemis.

Quoique les assassinats se multipliassent dans l'intérieur, il n'y avait encore aucun trouble sérieux. Mais l'attitude de plus en plus arrogante des Turcs et des Druses faisait concevoir de grandes inquiétudes. Les chrétiens émigraient de plus en plus pour aller se mettre à Beyrouth sous la protection des flottes que les puissances étrangères n'eussent pas manqué d'y envoyer au besoin ; car elles ne pouvaient sacrifier leurs nationaux, quand bien même elles trouveraient les autres indignes de leur intervention.

Damas, qui avait autrefois 20,000 chrétiens, n'en avait plus que 300 ou 400, malgré tous les efforts que le gouvernement ottoman avait faits pour les retenir, et les assurances pacifiques

qui leur avaient été données de concert par les représentants des puissances étrangères. Le peu de commerce qui se faisait alors en Syrie, s'était concentré à Beyrouth, dont les émigrés augmentaient la population. Grâce à la nouvelle organisation du Liban, les districts du Nord, préservés jusqu'à ce jour, étaient alors aussi exposés que les autres. Les Maronites n'y avaient plus aucun chef en état de faire la moindre résistance : l'armée turque les cernait de toutes parts, prête à ouvrir ses rangs et à se mêler aux musulmans de Tripoli et aux sectaires des environs qui n'avaient pas encore eu l'occasion d'assouvir leur fanatisme dans le sang des chrétiens.

Daoud-Pacha avait commencé en arrivant à demander à Fuad-Pacha de le débarrasser du bey Joseph Karam, son ancien kaïmakam provisoire des districts du Nord; Fuad-Pacha lui donna rendez-vous à Beyrouth pour conférer des garanties à donner aux chrétiens. Le bey répondit loyalement à cet appel ; mais ce ne fut que pour être mis en prison jusqu'à ce que Fuad-Pacha l'amenât avec lui à Constantinople, où il fut interné. Daoud-Pacha se mit aussitôt à la poursuite de tous les Maronites ses partisans. Il leur fit subir une telle persécution et de telles avanies, que Joseph Karam, au bout de quelques années, craignant qu'ils ne se décourageassent, s*échappa

de son exil et vient se mettre à leur tête. Daoud- Pacha, qui ne cherchait qu'une occasion, envahit toute la Montagne avec Taide de l'armée turque, brûla Edden et dévasta toutes les propriétés du brave cheïk. Il en fut réduit à venir demander un asile en Algérie. Il y fut bien accueilli ainsi que le goum qui l'y avait suivi. Mais comme il ne pouvait rester à la charge de notre colonie, après avoir licencié ses cavaliers, il se décida à venir seul à Paris implorer la protection de l'empereur.

Daoud-Pacha avait forcé les derniers retranchement des Maronites. Son odieuse conduite avait porté à son comble l'exaspération des chrétiens de la Montagne. Le gouvernement français, pour les calmer, avait demandé son rappel. Mais la Porte, toujours appuyée par l'Angleterre et même encore par la Russie, ne voulait à aucun prix le retour de Joseph Karam. Aussi l'Empereur Napoléon III, pour concilier les choses, lui offrit une pension. Joseph Karam refusa cette transaction avec une louable indignation, et après une vaine tentative pour se placer sous la protection du roi des Belges, il préféra aller se réfugier à Rome, où il est encore. C'est le refuge de tous ceux qui ont confiance en la Providence. Sans doute, ce brave cheik n'est pas de taille à pouvoir jamais faire un prince du

Liban ; mais en prenant pour guide le vénérable Patriarche maronite, aujourd'hui seul représentant de sa nation, il pourra encore lui rendre de grands services-

Daoud-Pacha fut remplacé par Franco-Cousa Pacha. On suppose qu'il appartenait à la famille Cousa, du village d'Edden. Son père avait quitté le Liban pour aller se axer à Alep, où, quoique pauvre, il vivait honorablement ; fidèle à la foi de ses ancêtres, il y suivait le rite latin. Jeune encore à la mort de son père, Franco-Cousa était allé chercher fortune à Constantinople. Il n'avait pas tardé à trouver un emploi au SéraQ, celui de présente^ les chrétiens au Sultan en audience privée. Aussi, lorsqu'en 1867, le Patriarche maronite, à son retour de Rome, après s'être arrêté à Paris et à Vienne, était venu à Constantinople, Franco-Cousa, devenu Pacha, était allé le recevoir sur le paquebot qui l'amenait au Bosphore pour le conduire dans la maison qui lui avait été offerte pendant son séjour et où il avait eu le soin de lui faire préparer une chapelle. Quoi qu'il en soit, c'est moins comme chrétien que comme maître franc-maçon qu'il s'était fait une position à la Porte ottomane.

Envoyé au Liban comme gouverneur, et désirant y être maintenu, Franco-Pacha chercha à se concilier tous ses subordonnés. Tout d'abord,

pour se concilier les Druses, il leur aurait, ce qui est difficile à constater, fait ligner une supplique secrète demandant la reconstitution de l'ancienne administration de la Montagne en deux kaïmakamats : en l'état, assurément les chrétiens n'eussent rien eu à y perdre. Il a pris plusieurs sages mesures dans leur intérêt. Ainsi, pour leur éviter de trop grands déplacements, des tribunaux de commerce avaient été établis à Baalbek et à Tripoli. Il y avait même accrédité leurs représentants, pour mieux veiller aux intérêts de tous ceux qui seraient appelés pour des procès. Il respectait l'indépendance des évêques maronites dans leur juridiction ecclésiastique, et les appuyait même autant que possible dans son administration civile, par des choix conformes à leurs désirs. Il n'en était pas moins âpre à la curée. Le fait est qu'à son départ de Constantinople il y avait 400,000 fr. de dettes, et que trois ans après, à sa mort, il laissait environ 50,000 livres turques, un million de francs, à sa pauvre famille. Mustapha Rustem-Pacha, gouverneur actuel du Liban, est un Italien. Le prénom qu^il porte n'est pas sans doute son nom de baptême ; mais il était plus dans les mœurs du gouvernement qui l'avait adopté, de la secte des Ausaïrites à laquelle il s'était affilié en Orient. Ce nom, qui ne figure pas sur le calendrier de l'Eglise romaine, ne devait

pas non plus effaroucher ses impies compaixiotes dont il méritait les ovations, toutes les fois que sa faible santé le forçait d'aller prendre une saison de bains en Europe pour s'y reposer de sa vie de pacha.

Toujours est-il qu'il avait encore plus à cœur de suivre les traces de Daoud-pacha que celles de son dernier prédécesseur. On lui impute, au début de son gouvernement, d'avoir donné rendez-vous à plusieurs chefs druses pour leur tenir le langage suivant : Je vous annonce que la Sublime-Porte m'a ordonné de fléchir devant toutes vos exigences, même immo^ déréeSy et de prodiguer envers votre nation tout le renforcement moral et matériel pour le garder toujours en état de réprimer Vavan'cément des Maronites et de servir ainsi à la réalisation des dispositions du gouvernement impérial pour le Liban.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pris en y arrivant, pour son plus intime conseiller, le kaïmakam druse l'émir Mustapha-Restam, frère de l'émir Mustapha-Restam dont la fin du kaïmakamat a . été couronné par les massacres de 1860. Rustem-Pacha ne s'en est pas caché : ce précieux conseiller est plus que jamais aujourd'hui publiquement investi de sa confiance.

Les bourses imposées au Liban avaient sans

nécessité été portées à leur maximum, aucuns travaux publics utiles n'étant exécutés et les autres taxes suffisant amplement aux frais d'administration. Néanmoins, pour activer la perception des impôts qui l'intéressait avant tout, Rustem- Pacha avait accordé une taxe de 2 cent. 1/2 p. 0/0 à ses agents de police, contrairement au règlement qui leur défendait de rien recevoir des habitants auprès desquels ils instrumentaient, et ces taxes s'élevaient même à 10 pour 0/0 quand un procès était porté plusieurs fois en justice.

Les tribunaux avaient été bientôt dépouillés de leur ombre d'indépendance. Il se refusait de rendre exécutoires tous les arrêts ou jugements qui ne lui avaient pas été communiqués avant d'être rendus, de manière à pouvoir les modifier à son gré.

Il poursuivait comme criminels et compromettant la sûreté générale, ceux qui osaient se permettre de réclamer, et pour mieux maîtriser le medjlis supérieur de justice, il l'avait arbitrairement divisé en deux cours d'appel distinctes, l'une civile, l'autre criminelle, statuant chacune de leur côté suivant ses instructions.

Les habitants du Liban, les Maronites surtout, contre lesquels se déchaînait Rustem-Pacha, ruinés par ses exactions et ne pouvant se faire rendre justice par les tribunaux du pays, n'avaient

plus qu'à se pourvoir devant la suprême autorité de leur gouvernement et des puissances garantes de l'exécution du règlement. Ils rédigèrent donc un mémoire qu'ils adressèrent an grand-visir et à tous les ambassadeurs des grandes puissances, Ce mémoire assurément n'a rien de séditieux ; voici son introduction :

Nou9 rendons, tout d'abord, grâces à la bénignité de notre gouvernement impérial d'avoir donné au Liban un règlement particulier, capable de le faire jouir des bienfaits de Tordre et de la sécurité ; nous remercions aussi les grandes puissances qui ont voulu garantir cette constitution, si nécessaire au pays ; il serait bien pénible à ses habitants de la voir changée ou altérée en quoi que ce soit. Malheureusement, le gouverneur actuel, Rustem-Pacha, a déjà transgressé plusieurs articles de cette constitution, et a, par sa conduite arbitraire, annulé les autres, de sorte que tout le monde se plaint et gémit de lui. Cependant, à cause de la guerre qui vient de finir, les Libanais souffraient tout cela avec résignation. Aujourd'hui que la guerre est terminée et que leur patience est à bout, ils commencent à présenter leurs plaintes à la Sublime-Porte et aux Consuls généraux. Une députation des cantons s'est présentée à Beyrouth, à cette fin. Etant invités à exposer les détails de leurs plaintes, et à en démontrer quelques-unes par des faits particuliers, pour pouvoir les examiner et les vérifier, les délégués ont cru à propos de rédiger ce mémoire, qui contient les détails de ces plaintes, leurs preuves, et quelques-unes des mesures

que le gouverneur a prises contrairement à la constitution et à la loi. Ils ont aimé suivre, dans cette rédaction, Tordre même de la constitution du Liban, pour mettre plus en évidence, en quoi, comment, la conduite du gouverneur fut opposée aux articles du règlement, et par conséquent à la volonté impériale, qui prescrit dans le préliminaire de cette constitution de l'observer avec exactitude.

Ce mémoire suivant le règlement article par article, prouve par des faits, d'une façon irréfragable, qu'il a été violé sur presque tous les points. L'enregistrement des actes, là falsification des livres, la suppression des pages, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Il est inutile d'entrer ici dans tous les détails du mémoire: notons seulement ce qu'il ajoute après avoir déploré le décret qui supprimait les avoués ou défenseurs près les tribunaux : cela dépasse tout ce que l'on peut imaginer.

Ce qui est le plus regrettable, c'est le décret du gouverneur, qui interdit également des défenseurs par procuration : cette mesure outrepasse son pouvoir, et cela ne s'est jamais passé dans aucun Etat du monde. En effet, il a donné, cette année, un décret pour interdire aux avocats et à tous ceux qui sont versés dans la loi et les règlements, de se charger de la défense d'une cause quelle qu'elle soit. Bien plus, il a défendu à quiconque de donner un mandat à un autre pour le défendre dans un procès, à moins que ce ne. soit pour un motif majeur et

manifeste. Certainement, Sa Hautesse le Sultan laimême ne peut décréter une pareille chose. Son Excellence se fonde, à ce propos, sur la promptitude d'expédier les affaires et sur les moyens de connaître la vérité en peu de temps. Quoi ! les législateurs du monde entier n*ont-ils pas pensé à cet expédient, puisqu'il ne se trouve dans aucun Etat? Nous supposons que quelques avocats aient commis des fautes, qui leur ont mérité l'expulsion, est-il permis pour cela d'interdire à tout homme instruit dans les lois de se charger absolument de toute défense ?

Un grand nombre de ces avocats ont servi pendant l'administration de son Excellence, soit dans les tribunaux supérieurs, soit dans les cours de première instance, comme juges ou comme substituts; d'autres sont appelés à occuper ces mêmes fonctions : comment peut-il être permis de les chasser tous? Ensuite comment Rustem-Pacha peut-il se permettre de contraindre non seulement les Libanais, mais quiconque poursuit-une cause au Liban, à ne pas avoir un défenseur aux tribunaux?

Que de dommages ont résulté de cette même mesure. En effet, tous les grands du pays: les émirs, les cheïks et tous ceux qui ont des affaires importantes, sont obligés d'abandonner leurs poursuites, surtout si elles sont de peu de conséquence, préférant cela à l'obligation d'aller eux-mêmes au tribunal. Qui donc d'entre les émirs s'en irait, par exemple, au tribunal avec un de ses fermiers, afin de l'attaquer en personne, surtout si la somme est modi4ue? Qui des commerçants, de Beyrouth et d'autres localités, voudrait abandonner ses occupations, pour aller aux tribunaux du Liban, afin d'attaquer un de ses loca-

taires pour une somme peu importante? Certes, cette mesure est de nature à empêcher les commerçants à avoir des affaires avec les Libanais. Il en résulte un grand tort, parce que cela force plusieurs à abandonner leurs droits, détourne les jeunes gens de l'étude de la jurisprudence, bien que le Liban ait bien besoin d'hommes instruits dans les lois. Sachant que les avocats ne peuvent exercer leur art, personne ne pourra s'y appliquer. D'où il suit qu'on ne trouvera plus déjuges éclairés, et que les avocats, qui se sont consacrés à l'étude du droit, se trouvent dépourvus des ressources nécessaires pour vivre.

n est impossible de nier l'existence de ce décret, parce qu'il est connu de tout le monde, au Liban, et qu'il est enregistré dans les archives de tous les tribunaux.

Le seul point du règlement auquel a tenu Rustem-Pacha est l'enregistrement. Il est, dit le mémoire, en plus grande vigueur qu'il ne convient. En effet, ajoute le mémoire :

Le gouverneur rendit les règles et l'enregistrement des contrats d'aliénation très onéreux et très difficiles. Si, par exemple, un paysan veut vendre un olivier ou une modique pièce de terrain de la valeur de 100 piastres, il est obligé de se présenter au tribunal avec l'acheteur et les témoins, muni d'un certificat du cheïk du village, qu'il n'est pas endetté et que l'immeuble n'est pas grevé d'hypothèque ou de gage ; et le cheïk ne donne pas ce certificat sans faire l'enquête sur tout cela. Pour tout dire, le vendeur dépense la moitié de la valeur de son immeuble pour ne pas dire le tout, afin d'obtenir l'enregistrement.

A propos du clergé maronite, le mémoire dit encore :

Nous exprimons notre admiration pour ce clergé, qui, dans toutes ces circonstances, n'a pas donné lieu à Rustem-Pacha ni à d'autres de se plaindre qu'il ait violé le texte du dernier article, qui prohibe à tout établissement ecclésiastique de donner asile aux individus qui sont Tobjet des poursuites du ministre public ; de sorte que cet article du règlement paraît . ne pas avoir sa raison d*être.

Le mémoire se termine ainsi :

Voilà les plaintes que nous présentons avec toute soumission et humilité, en maintenant tous la tranquillité publique dans notre patrie, en ne donnant aucun motif de la compromettre. C'est une réclamation faite avec une voix humble et obéissante, conforme à la constitution et à la justice ; c'est une supplique que nous osons présenter avec confiance à notre gouvernement impérial et aux grandes puissances, les priant de vouloir bien prêter une oreille propice à notre voix, d'entendre nos cris et de nous rendre la tranquillité et là paix en flétrissant l'arbitraire et la tyrannie ; c'est ce qui leur méritera nos vœux, nos prières, ainsi que celles de toutes nos familles.

La rédaction du mémoire était à peine terminée, que Rustem-Pacha mettait la main sur les délégués des cantons qui étaient venus à Beyrouth l'apporter aux Consuls généraux et les jetait en prison. Il avait employé les caresses et les menaces pour amener le« membres du medjlis

central administratif à signer des actes justifiant sa conduite, mais n'avait pu obtenir que les signatures des ennemis des chrétiens, les Musulmans, les Druses, les Métualis et les Grecs schismatiques. Pour dégager sa responsabilité et détourner les plaintes dirigées contre sa personne, il imagina, par l'intermédiaire de ses amis, de faire retomber la faute sur le vénérable Archevêque maronite de Tyr et de Sidon , dont il demanda et obtint de la Porte l'exil à Jérusalem. Ce fait a été signalé par la plupart. des journaux. Néanmoins, pour en mieux expliquer les causes et les ejGfets, donnons ici un extrait d'un appendice que les auteurs du mémoire y ont ajouté :

La situation du siège du vénérable Prélat, qui se trouve dans le sud du Liban, oii les chrétiens habitent mêlés aux Druses., fournit au Pacha le spécieux prétexte d'imputer à Mgr Bostani, plutôt qu'à tout autre de ses confrères , Tintention de susciter un conflit sanglant entre les Druses et les Maronites, avec toutes les horreurs d'un massacre des chrétiens, semblable à celui de 1860. Pour réussir dans ses desseins, il a eu soin d'abord de gagner à sa cause le Consul général d'Angleterre et le vice-gérant du Consulat général de France , auxquels il insinua et persuada que, sous les plaintes dirigées à la Sublime-Porte et aux Ambassades des Puissances à Constantinople contre sa conduite perr sonnelle, se couvaient des menées séditieuses qui pourraient finalement conduire à l'arnachie complète

dans le Liban et amener les horreurs d'un massacre épouvantable. Aussi le Consul d'Angleterre s'est-il empressé de faire une course dans le sud du Liban, oii il a eu soin d'exhorter les Druses à s'unir entr'eux, et à attendre les événements; en même temps il rapporte au Consul de France des soi-disant preuves de la complicité de Mgr Bostani avec ceux qui se plaignaient du Pacha. Il n'en faUut pas davantage pour que le Consul de France ne se mit du parti du Pacha et du Consul d'Angleterre. Tous trois lancèrent immédiatement une dépêche à Constantinople pour demander avec urgence l'éloignement de l'Archevêque maronite de sa résidence. Avant de recevoir la réponse de Constantinople, M. Guiz, voyant qu'il avait fait un pas trop avancé, envoya son Drogman au Patriarche maronite pour lui raconter le fait, et pour lui dire en même temps qu'il avait écrit de nouveau par télégraphe à l'Ambassadeur d'arrêter Tordre d'éloignement jusqu'à ce qu'il ait reçu une réponse du Patriarche, auquel il promettait aussi que tout serait fini, si Mgr Bostani venait chez lui. Le Patriarche mande aussitôt à Mgr Bostani de venir à Békerké; celui-ci répond qu'il est prêt à se présenter le lendemain; mais, sur ces entrefaites, avant même que le Drogman ne retourne chez le Consul, voilà que le Pacha, qui connaissait bien la mission dudit Drogman, donne l'ordre à un détachement de plus de 300 soldats pris dans la gendarmerie Libanaise et parmi les dragons ottomans , d'aller enlever le vénérable Archevêque de sa résidence, et de le conduire à Jérusalem, selon l'ordre viziriel qui venait d'arriver. Les soldats arrivent nuitamment à Beit-Eddin, où demeure Mgr Bostani,

et entourent sa résidence. De bon matin les deux officiers intiment à Sa Grandeur Tordre viziriel; l'Archevêque s'y soumit promptement, demandant le bref délai de trois jours pour régler les affaires les plus pressantes de son diocèse ; il pria qu'il lui soit donné de faire le trajet par mer, pour ne pas exposer sa vie. Un refus net lui était donné en réponse à ce qu'il demandait. Cependant, avant det partir, il invita les deux officiers à visiter minjatieusement tous les appartements de son évêché, pour constater s'il y avait ou non des armes et des munitions, comme on l'a prétendu. Les deux officiers, perquisition faite, lui donnèrent un certificat de n'avoir trouvé aucune bouche à feu. Ils exprimèrent plutôt leur étonnement de cette imputation inventée contre un Archevêque si éloigné des intentions séditieuses qu'on lui a attribuées. Sa maison même, chose incroyable, était sans

porte

L'Archevêque, ayant reçu Fordre de son exil, se hâta de calmer l'indignation de son peuple qui était exaspéré, et, par son exemple et par ses exhortations, il a pu empêcher les désordres qui pouvaient surgir d'une si grande humiliation infiigée, sans un juste motif, à une nation de 300 mille âmes, qui n'a jamais subi un tel affront. Aussi la population maronite, toujours docile à la voix de ses pasteurs, s'est-elle gardée en cette conjoncture de tout excès, mais non sans une indignation extrême, qui dure encore dans tous les cœurs et se manifeste de toutes les manières possibles, à l'exception des désordres. Après ces actes de magnanimité et d'entière résignation, le vénérable vieillard se met en marche vers 10 heures du matin, escorté de soldats, comme un malfaiteur; il passe de

la sorte au milieu de son troupeau (][ui raccompagne de ses sanglots et de ses vœux. Ce spectacle adoucissait l'amertume qui abreuvait son cœuri par la vue des Druses qui se montraient satisfaits de voir ainsi détruire le prestige de leurs adversaires, sans qu'il leur en coûtât une goutte de sang. Ils s'étaient, en effet, réunis par ordre de leur kaïmakam et le conseil du Pacha et du Consul d'^Angleterre, pour faire tête aux Maronites , dans le cas où ceux-ci auraient voulu s'opposer à l'arrestation de leur Pasteur. Grâce à Dieu, les sombres desseins de Rustem Pacha n'ont pas réussi; car, dans l'hypothèse contraire, le Shouf aurait été à présent le théâtre du plus grand carnage des chrétiens, qui auraient été pris à l'improviste. L'illustre exilé continua son voyage à cheval, jusqu'à Jérusalem. Il a dû endurer dans les dix longues journées de marche, sur des voies sablonneuses, et par des chaleurs excessives, des fatigues et des incommodités très pénibles. En effet, étant arrivé le second jour à Tyr, il ne pouvait plus partir, et il a fallu qu'il y passât un jour de repos pour pouvoir après continuer le voyage.

Pour la même raison il s'arrêta deux jours à St-Jean d'Acre

L'innocence persécutée n'a pas manqué de trouver partout quelque sympathie, et l'on a vu particulièrement les populations catholiques, de quelque rite qu'elles soient, venir à la rencontre de l'illustre Archevêque , et lui témoigner des sentiments de . respect et de compassion ; mais cela n'empêchait pas que beaucoup d'autres, surtout parmi ceux qui ne sont point nos coreligionnaires et qui ne savent voir que les apparences, se faisaient de ce spectacle inac-

coutamé un objet de dérision et de mépris pour les chrétiens. Toutefois, pendant le voyage, TArchevêque n'a pas eu à supporter des affronts personnels, tels que la haine de Rustein lui en préparait à son ardvée à Jérusalem. En effet, le noble exilé avançait, avec sécurité d'âmé vers le lieu désigné pour sa demeure, et à son approche de la ville. Sa Béatitude Mgr Bracco, le Patriarche latin de Jérusalem, lui envoyait ses prêtres pour le recevoir à la, porta et le conduire directement à son palais, où il lui avait préparé une demeure convenable. Mais quels ne furent pas rétonnement et la consternation des uns et des autres en voyant quelques soldats obliger l'Archevêque à se diriger vers un lieu indigne, désigné parle gouvernement local pour sou habitation, sous la garde des gendarmes.....

La grande âme de Mgr Bostani s'est résignée encore à cette humiliation inattendue, et il supporta avec une patience admirable qu'on l'introduisît dans la ville de Jérusalem, comme y entra une fois son divin Maître, et qu'il y passât une nuit comme celle qne passa le Sauveur à la cour de Caïphe. On a su, après, que tout cela a été fait par demande expresse de Rustem-Pacha, sans que le grand-visii» y eût la moindre part. Grâce à la bonté et à la généreuse sollicitude de l'illustre Mgr Braccô, qui écrivit par télégraphe au Consul de France pour lui exposer les inconvénients que produisait une telle situation dô TArchevêque, il a pu, deux jours après, s'affranchir de la garde des gendarmes, et (aller loger au pa* triarchat latin, qui l'accueillit avec grande bienveillance. Ces faits ont jeté la nation maronite dans la consternation et le désespoir, et si le Patriarche

maronite et ses Évêques n'eussent employé toute leur influence, lui faisant espérer dans cette calamité commune une prompte réparation, de la part des autorités supérieures, elle aurait eu de la peine à rester jusqu'à présent sans passer à une révolte ouverte contre Rustem-Pacha, auteur de l'outrage inouï qui lui a été fait dans la personne vénérée de son innocent Archevêque. Rustem-Pacha cherche à se justifier, ou plutôt à atténuer les odieux effets de cette mesure extravagante, qui a été exécutée sang un juste motif, et sans aucune formalité légale, en répétant et en exagérait d'une manière ridicule le péril imaginaire d'un conflit sanglant entre les Druses et les Maronites, et, en ajoutant à cette invention une autre plus grossière, que tout ce péril provenait d'une intrigue cléricale, dont le principal auteur serait Mgr Bostani

Nous nous limitons, pour faire voir la fausseté d'une telle assertion gratuite, à mettre sous les yeux d'un juge impartial les raisons suivantes :

P Tout ce qui a été fait contre Rustem-Pacha se hornait à de simples pétitions, contenant les griefs que tous les Libanais déplorent dans sa conduite arbitraire; et ces pétitions étaient pacifiquement adressées dans la forme légale aux autorités supérieures, ce qui est autorisé par toutes les lois et spécialement par la récente Constitution de l'Empire ottoman.

2° Il est incontestable (et le pacha lui-même ne peut le mettre en doute) que ces pétitions ont été compilées et offertes par des groupes de diverses confessions, même des Druses.

3** Tout ce que contenaient ces pétitions avait pour

objet unique l'arbitraire personnel de Rustem- Pacha.

Oii est donc, dans cet état de choses, où est le péril d'un conflit entre les Maronites et les Druses ? A moins que le Pacha lui-même ne préparât les Druses à faire un massacre des chrétiens quoique sans motif, et regardant dans son imagination le dessein de ce cataclysme, il aima à le réaliser par l'humiliation injustement infligée à, toute la nation maronite

En effet, le coup qu'il vient de donner à la nation maronite, dans la personne d^un membre de son haut clergé, lui a attiré l'aversion de tout le peuple, même de la partie la plus irréligieuse, et sans excepter les quelques individus qui ont abandonné, depuis plusieurs années, la religion de leurs ancêtres. Car la population orientale a la coutume de regarder ses supérieurs de religion comme ses représentants auprès du gouvernement. Le gouvernement lui-même considère le haut clergé comme un intermédiaire entre lui et le peuple, et pour cela il l'a toujours doté de privilèges, dont le clergé a usé en tout temps pour lui concilier Tesprit de son troupeau, d'où il est arrivé que les nations orientales n'ont aucune personnalité, ou existence nationale, qu'en se groupant autour des pasteurs. Aussi la nationalité ne consiste ni dans la patrie, ni dans la langue commune à tous les Orientaux, mais uniquement dans la hiérarchie religieuse, qui leur tient lieu d'organisation sociale.

Cela suffira, nous l'espérons, aux hommes impartiaux, pour flétrir l'arbitraire et rendre justice à un peuple opprimé en Orient, au moment où les puissances de l'Europe sont toutes occupées à donner aux

chrétiens, en Orient, la liberté et rautonomie, pour les faire jouir des bienfaits de la civilisation.

Ces extraits suffisent pour démontrer que non seulement ce mémoire n'était pas séditieux, mais que le vénérable archevêque de Tyr et de Sidon (1) était loin d'en être l'instigateur.

Nous l'avions vu à l'œuvre de 1860. Au moment des massacres, il s'était sauvé à Déirel-Kamar, sa résidence ordinaire, ôt était allé se réfugier dans la maison où son collègue de Beyrouth lui avait donné l'hospitalité.

Il n'avait pu emporter avec lui que des vases sacrés et sa crosse qui malheureusement n'était pas en argent massif : il s'était empressé de les vendre pour en donner le prix aux veuves et aux orphelins. Il n'avait plus que les habits à moitié usés qu'il portait, et d'autres meubles qu'une table basse au milieu de la natte sur laquelle il s'accroupissait, suivant l'usage oriental.

Il ne prenait pour nourriture que quelques herbages avec des olives noirâtres qu'encore il voulait partager avec tous ceux qui venaient frapper à sa porte. Malgré ses angoisses de ne pouvoir

(1) Mgr Boutros-Bostani n'est pas, comme nous Tavons dit plus haut, un ancien élève de la Propagande : il est élève d'un séminaire d'Ain-Ourka, venu à Rome au Collège maronite pour se perfectionner dans ses études.

donner du pain à ses pauvres ouailles qui mouraient de faim, un gracieux sourire était toujours sur ses lèvres. Nous n'étions pas moins touché de cette humble abnégation que du zèle admirable des Sœurs et des bons Pères Jésuites qui s'étaient chargés de la distribution des aumônes. Dans toutes les relations que nous avons conservées depuis avec ce vénérable prélat, nous n'avons trouvé que mansuétude et désir de concilier les Maronites avec leurs persécuteurs.

Du reste, la plupart des faits que relève le mémoire des Maronites à l'endroit du Liban ne sont qu'un pâle reflet de ceux dont nous sommes aujourd'hui témoins en France. Nous ne voulons pas en fatiguer inutilement nos lecteurs, bornonsnous à attirer l'attention sur les résultats de cette dernière démarche.

Le clergé du diocèse de Tyr et de Sidon, dès l'arrestation et l'exil de son vénérable archevêque , s'était empressé d'envoyer une adresse à Mgr Dupanloup pour le prier de prendre sa défense. Le grand évêque d'Orléans leur avait donné un gage éclatant d'intérêt.

Tous les Français qui, comme nous, ont assisté à la célébration du centenaire de saint Pierre à Rome, ont été vivement émus du mémorable discours qu'il a prononcé en faveur des chrétiens d'Orient en l'église Saint- André délia Valle,

où se pressaient, au milieu des cardinaux et de la prélature romaine, les Évêques et les catholiques du monde entier, accourus dans la ville sainte au premier appel du Souverain-Pontife. Mgr Bostani, archevêque de Tyr et Sidon, y avait suivi le patriarche maronite.

La réparation d'un outrage non moins déplorable pour l'Église que pour la France devait être l'objet des dernières sollicitudes de Mgr Dupanloup. S. Ém. le cardinal archevêque de Paris l'avait prévenu auprès du maréchal de Mac-Mahon ; le loyal président de la République avait immédiatement ordonné une enquête.

€ L'exil de l'archevêque maronite, Mgr Bostani, disait alors M. Poujoulat dans l'C/nion, est devenu une question grave à Constantinople ; Rustem, le gouverneur du Liban, en ce moment dans la capitale de la Turquie, se défend par des allégations dont on démontre la fausseté. Il avait prétendu qu'en bannissant Mgr Bostani il avait empêché une collision sanglante entre les Maronites et les Druses. Et voilà que les principaux chefs druses du Liban viennent d'adresser au grand-vizir une protestation contre l'acte de Rustem-Pacha ; ils déclarent qu'ils vivent en parfaite intelligence avec « leurs frères les Maronites » ; ils parlent de Mgr Bostani avec de grands éloges, avec vénération et dévouement, et s'affli-

gerd de son exil. C'est donc un démenti donné à Rustem-Pacha.

« Il s'était vanté aussi de l'approbation des musulmans soumis à son administration. Or, une requête, signée de quarante principaux musulmans du Liban, dénonce Rustem-Pacha comme un fonctionnaire indigne, et blâme, dans les termes les plus sévères, l'exil de Mgr Bostani. Ils présentent l'archevêque maronite comme un homme vertueux et pacifique, dévoué au bien et n'ayant jamais donné que de bons conseils.

« Les Libanais de toute origine et de toute religion condamnent donc Rustem-Pacha. Par ce temps de sufi'rage universel, l'unanimité des populations du Liban mérite d'être prise en considération. Le ^gouvernement français n'aura pas beaucoup de peine à reconnaître de quel côté est la justice. »

M. Fournier avait été transféré de l'ambassade de Rome à celle de Coastantinople : ce n'était pas très rassurant pour une cause où les intérêts de la foi se trouvaient engagés. Mais M. Fournier, en changeant de poste, n'avait pas tardé à comprendre que le seul moyen de conserver une ombre d'influence à la France en Orient, était d'y protéger le clergé catholique.

Le consul général de France à Beyrouth était allé le rejoindre pour tâcher de se disculper. Son

intérimaire, M. Guys, n'avait fait que se conformer aveuglément aux instructions qu'il lui avait laissées ; il ne rejeta pas moins sur lui toute la responsabilité. M. Tricou, ne méritant que des éloges, reçut bientôt de l'avancement: on l'envoya à Alexandrie.

M. Laporte, consul général de France à Tripoli de Barbarie, fut chargé de le remplacer à Beyrouth. Il avait pendant une vingtaine d'années rempli à Constantinople les fonctions de premier interprète et avait mérité l'estime de tous dans ce rôle délicat, le plus important de l'ambassade. Par son odieuse conduite, Rustem-Pacha avait pu compromettre le gouvernement ottoman, mais, en définitive, il n'avait fait que se conformer avec audace à son plan d'anéantir la nation maronite, c'était un titre de plus à sa confiance. Le divan jeta son dévolu sur lui pour le gouvernement de la Roumélie orientale aux portes de Constantinople, et désigna Nasseri-bey pour le remplacer au Liban. Son père, Franco-Pacha, s'y était montré on ne peut plus conciliant pour les chrétiens. M. Fournier s'empressa de faire part de ce choix au consulat général de France à Beyrouth. Mais Rustem-Pacha, dans la Roumélie orientale, ne faisait pas aussi bien le compte des grandes Puissances qui tenaient avant tout à la pacification de ce pays. La Porte,

obligée de renoncer à cette combinaison, ne songea plus qu'à donner raison au plus âdèle de ses agents.

Dès la première démarche faite par l'ambassadeur de France à Constantinople , Rustem- Pacha pour donner le change à l'opinion publique, avait fait annoncer par tous les journaux officiels, que, par égard pour la France, il avait demandé la grâce de Mgr l'archevêque de Tyr et de Sidon. Débarqué sur la plage par une frégate française, Mgr Bostani était allé rejoindre au Liban le patriarche maronite, en attendant le rappel de Rustem-Pacha que tous les habitants du Liban continuaient à demander. Rustem- Pacha annonçait toujours son prochain retour et avait intimé à l'archevêque de Tyr et de Sidon l'ordre de rentrer en son diocèse pour y recevoir son pardon que lui avait mérité sa bonne conduite depuis qu'il était rentré au Liban.

C'était ajouter outrage sur outrage et vouloir inculper le vénérable archevêque , malgré ses réclamations réitérées et son appel en justice. C'était d'ailleurs implicitement reconnaître que les chrétiens avaient eu tort de se plaindre, il pouvait les exhorter à la patience, mais il perdrait leur confiance en les déclarant coupables, contrairement à sa conscience.

Mgr Bostani n'a pas souffert en silence cette

injure. « La grâce que m'offre Rustem-Paoha, avait-il aussitôt écrit au grand-vizir, est une insulte que je repousse ; l'honneur de mon retour ne lui appartient pas. »

Pendant ce temps-là, le consul général d'Angleterre redoublait ses efforts pour soutenir Rustem-Pacha. Il s'était aliéné le plus grand nombre des Druses ; le consul d'Angleterre, sous le prétexte de pacifier la Montagne, avait de nouveau parcouru tous les districts mixtes afin de faire comprendre aux mécontents combien Qs se compromettaient en ne se soumettant pas à Rustem-Pacha qui s'était disculpé à Constantinople de toutes les plaintes adressées tant au Grand- Vizir qu'aux représentants des grandes Puissances. Aussi, à son retour à Beyrouth, Rustem-Pacha avait-il fait constater par la presse officielle qu'il y avait été reçu avec enthousiasme par les Druses comme par les Musulmans. Ajoutant foi à la nouvelle du changement de gouverneur dont l'ambassadeur de France lui-même avait fait part au consulat de Beyrouth, le vénérable Archevêque de Tyr et de Sidon avait fini cependant par rentrer dans son diocèse.

Sur ces entrefaits, M. Laporte était arrivé à Beyrouth.

L'Archevêque maronite de Beyrouth, Mgr Debs,

accompagné des notables de sa nation, étant allé faire une visite au nouveau consul général, celuici, mis au courant de ce qu'il en était, les engagea à s'entendre avec Rustem-Pacha ; les visiteurs lui répondirent que l'entente était impossible après tant d'affronts et d'iniquités, et que désormais il ne pouvait y avoir rien de commun entre les Libanais et le violateur de tous leurs droits.

L'arrangement conclu entre l'ambassadeur de France à Constantinople et la Porte pour la nomination d'un nouveau gouverneur au Liban, avait échoué. La présidence de la République française n'était plus entre les mains du Maréchal de Mac-Mahon et ceux à qui le pouvoir avait été fatalement abandonné accusaient déjà M. Fournier de les avoir trahis, en faisant triompher la cause de Mgr Hassoun, patriarche arménien catholique : pour des impies de cette trempe, Rustem-Pacha était digne du grand cordon de la Légion d'honneur.

Voilà où ont abouti les dernières réclamations des Maronites du Liban. Ils se sont fait une grande illusion en croyant qu'il suffisait, pour se faire rendre justice, d'un mémoire prouvant qu'ils se sont fidèlement conformés au règlement qui leur a été imposé par le Sultan, d'accord avec les grandes puissances.

La question n'est pas là, elle est tout entière

dans le partage de Tempire ottoman qui vient de commencer. A quoi bon s'attacher davantage à un règlement déjà jugé impraticable par ceuxlà mêmes qui l'ont proposé ?

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