Dans les cas graves, il peut suspendre, provi
soirement, toute personne exerçant une fonction publique dans nie; et la suspension a son effet jusqu'à l'avis de Sa Majesté.
25. Il y aura dans l'île, pour assister et éclairer le Haut-Commissaire, un Conseil exécutifs lequel sera composé des membres que la Reine désignera ultérieurement et qui resteront en fonctions tant que tel sera le plaisir de Sa Majesté.
26. Au cas de décès, d'absence ou de révocation du Haut-Commissaire, ses pouvoirs passeront aux mains de la personne nommée dans cette prévision par la Reine, et à défaut de désignation spéciale, à l'officier militaire le plus élevé en grade présent alors dans l'île et y commandant des troupes régulières de Sa Majesté.
28. Le présent ordre royal aura son effet immédiatement après sa promulgation en Chypre.
Commentant ce décret royal, M. de Mas-Latrie nous montre combien il est libéral et quelles garanties il offre aux catholiques aussi bien qu'aux grecs-schismatiques et aux musulmans eux-mêmes.
La reine d'Angleterre est entièrement substituée au Sultan dans la souveraineté de l'île. C'est en son nom que s'y rend la justice et que sont promulguées toutes les lois et ordonnances générales. Elle délègue le gouvernement supérieur de la province à un lieutenant ou commissaire. Son Excellence le général Garnet Wolseley a été investi de ces fonctions.
De concert avec le Conseil supérieur de l'île appelé Conseil législatif, le Haut-Commissaire rend et fait exécuter les . lois, décrets et ordonnances nécessaires au bon gouvernement de l'île. Il nomme les kaïmakams, les juges, les juges de paix, et tous autres officiers judiciaires ou fonctionnaires administratifs inférieurs, sauf ratification de la reine. Il a le droit de suspendre provisoirement les plus hauts fonctionnaires. Il fait légalement toutes les concessions et tous les fermages de biens et de terrains dont la reine elle-même pourrait disposer. Au criminel, il a le droit de grâce. Il peut accorder remise entière des amendes dues au gouvernement jusqu'à la somme de 50 livres ou 1,250 francs. Il a la faculté de suspendre le paiement de toutes les amendes supérieures à cette somme.
Le Conseil législatif a beaucoup d'analogie avec l'ancien choura. Seulement, la prépondérance y passe des Turcs aux Anglais. Il est composé de sept membres : quatre membres officiels et trois membres non officiels Les quatre membres officiels sont quatre officiers anglais, fonctionnaires dans l'île. La population a vu avec satisfaction le Haut-Commissaire appeler, au Hom de la reine, à occuper, les trois autres sièges, un aga turc fort estimable, Fuad Mustapha, un riche grec de Nicosie, M, Glykys, et un catholique
romain de Larnaca, Italien d'origine, M. Richard Mattéi, qui se trouve être un des plus grands propriétaires territoriaux du pays.
L'administration de l'île a été partagée en six grandes circonscriptions; à côté du préfet ou kaïmakam, ont été placés des commissaires civils anglais.
Dans toutes les affaires criminelles et civiles, le Commissaire anglais a le droit de siéger et de prendre part au jugement comme assesseur. En outre, dans les affaires correctionnelles ou de petite criminalité, il. peut, si la décision arrêtée lui paraît mauvaise, en empêcher le prononcé et donner personnellement un verdict équitable, en condamnant ou en acquittant le prisonnier. Si le cas est grave, il se bornera à renvoyer la cause en appel à Nicosie, devant le Haut-Commissaire et son Conseil. Pour les affaires purement civiles, si la sentence ne lui semble pas équitable, le Commissaire peut en arrêter l'exécution et ordonner qu'elle soit plaidée de nouveau devant lui et ses assesseurs exécutifs.
Tout le monde, ajoute M. de Mas-Latrie, sent que le régime nouveau inaugure en Chypre une ère de sécurité, de calme, de travail parfaitement libre et d'accroissement probable d'aisance et de mieux vivre pour tout le monde...
Larnaca ne restera peut-être pas toujours le grand
centre commercial de l'île. En attendant, la ville prend un développement et un essor rapides. La municipalité déjà constituée, et comptant sur un revenu très satisfaisant, a trouvé à contracter un emprunt destiné à la construction de ses quais, à Tamélioration et à l'éclairage de ses rues. La Chambre de commerce est réorganisée, l'ancienne Commission sanitaire rétablie; les paquebots anglais desservent régulièrement le port ; les messageries françaises y ont rattaché leurs services. Il est question de le mettre en communication avec le continent par un double câble Bous-marin qui rattachera l'île à Beyrouth d'une part, à Alexandrie de l'autre. Rien ne paraît oublié. Les Anglais ont immédiatement fondé un club et un journal, le Cyprus^ qui parait hebdomadairement en anglais et en grec. Ils ne tarderont pas à élever un temple. Nous y avons depuis longtemps notre belle église et nos écoles. Nous ne désespérons pas d'y voir bientôt s'ouvrir un théâtre français. Ce sera le signe de l'accroissement très désirable de la colonie française, qui est, avec l'italienne, la partie la plus considérable de la colonie européenne.
A un point de vue général, il est incontestable que l'établissement, en Chypre^ d'un gouvernement libéral et juste y plein d'énergie et d'initiative, sera non seulement un bienfait pour l'île, mais un salutaire exemple et un puissant encouragement pour l'organisation si désirable de l'Asie Mineure.
Quant à l'Angleterre, à part toute considération politique et stratégique, l'acquisition du nouveau territoire ne peut qu'être avantageuse. Ce n'est point une mauvaise affaire. Ce n'est point un fiasco^ comme des plaisants ou des jaloux se sont plu à le dire. Les
deux millions et demi qu'elle consent à remettre chaque année à la Porte reviendront sous d'autres formes au trésor britannique, par raceroissement général du mouvement commercial et des importations industrielles. « L'Angleterre ne se charge pas d'un fardeau en venant en Chypre, écrit-on, le 9 octobre, de Nicosie au Times, elle entre dans une moisson. »
Nous ne contestons pas à M. de Mas-Latrie les avantages matériels dont ce décret royal est la garantie ; mais il est faux de le dire libéral, tout aussi bien que les lois et décrets que, depuis le commencement de la Révolution, des catholiques ont malheureusement donnés à la France pour la mettre au niveau des progrès de la civilisation moderne : lois et décrets plus tyranniques les uns que les autres qui n'aboutissent qu'à d'incessantes révoltes.
Sans doute, la reine d'Angleterre l'emporte par ses vertus sur beaucoup de souverains catholiques, et elle a sous ses ordres des sujets aussi honnêtes que moraux, avantage dont est souvent privé le Sultan ; mais nous ne sommes pas assez naïfs pour qu'on puisse nous faire croire qu'en mettant l'île de Chypre comme celle de Malte et Gibraltar en état de siège, les Anglais aient donné le salutaire exemple d'un gouvernement libéral et juste.
Le règlement que Sa Hautesse le G. S., a daigné accorder en 1861 aux chrétiens du Liban est assurément plus libéral que le décret dont la gracieuse reine d'Angleterre s'est empressée de favoriser les Chypriotes. Aussi les Maronites s'en contentent et ne demandent que sa sincère exécution. On leur a promis un gouverneur chrétien ; n'estce pas tout le contraire qu'on a fait en leur donnant un gouverneur italien , complice des plus impies révolutionnaires, bannissant Dieu de la société : le plus fanatique des musulmans eût offert de meilleures garanties. Au plus beau temps de leur règne, quand ils n'avaient pas à compter avec les Anglais et les Russes, les kalifes de Mahomet n'auraient jamais songé à mettre la main sur un des premiers pasteurs de l'Eglise. A la différence des apôtres de la civilisation moderne, les musulmans ne respectent chez les chrétiens que les ministres de la religion, et n'ont de confiance qu'en eux. Aussi. Louis-Philippe, pour mettre un terme aux guerres de l'Algérie, avait-il préféré charger du traité de paix, avec Abd-el-Kaderle charitable Mgr Dupuch, premier évêque d'Alger, plutôt que l'illustre maréchal Bugeaud.
Rustem-Pacha, nous l'avons suffisamment constaté, n'a pu et ne peut encore se maintenir au Liban que grâce aux intrigues de l'Angle-
terre. Par cela même que TAngleterre a reconnu qu'il était impossible à des gouverneurs ottomans de garantir la paix et la sécurité de l'île de Chypre, elle ne peut plus de bonne foi alléguer que la meilleure garantie pour le Liban est d'être placé sous l'autorité directe de la Porte ottomane, lorsque trente ans d'expérience démontrent que c'est la cause de tous ses malheurs ; lorsque naguère encore les massacres de la Bulgarie ont prouvé qu'il n'y avait de salut pour le reste des chrétiens de l'empire ottoman qu'en fortifiant les principautés autonomes déjà constituées et en en formant de nouvelles ; lorsque, en attendant qu'on puisse le faire sans anarchie, il a fallu retira à la Sublime-Porte l'administration de la Bosnie et de l'Herzégovine ; lorsqu'il est déjà avéré que depuis la Roumélie orientale jusqu'à l'Albanie, il ne peut y avoir dé paix, tant que le sultan n'aura pas repassé le Bosphore avec ses troupes régulières et ses T}achi-bouzoucks !
Dans l'île de Chypre, nous en sommes nousmême convaincu, l'Angleterre aura à cœur de prouver combien son gouvernement est préférable à celui des pachas, à celui de la France ellemême. L'Angleterre élèvera des temples protestants, mais elle ne fermera pas les écoles de Sœurs, elle ne cherchera qu'à faciliter leur développement. Sur environ 100,000 chrétiens, il ne
reste plus dans l'île de Chypre que 1,500 pauvres Maronites. Ce n'est pas de ceux-là que nous nous inquiétons, ils vont être l'objet d'un intérêt tout particulier.
Mais l'occupation de l'île de Chypre en face du Liban n'en est pas moins menaçante pour la Montagne. Pour peu que les Maronites, persécutés par les Turcs, viennent, à la voix de l'Angleterre, coloniser l'île de Chypre, comme ils l'avaient fait au temps de Lusignan, ces chrétiens du Liban, passant du protectorat de la France à celui de l'Angleterre, au lieu du titre de citoyens français que leur avaient octroyé nos anciens rois, pourront invoquer celui de sujets anglais que leur accorde aujourd'hui sa Majesté Britannique. Si cela n'a rien de rassurant pour leur foi, ils auront du moins des garanties dans tous leurs intérêts matériels. L'on a vu avec quel soin l'Angleterre a fait insérer dans le dernier règlement de 1861 que les sujets et protégés anglais auraient droit d'être représentés dans tous les medjilis, et qu'ils seraient même distraits de la juridiction des tribunaux ordinaires, tant dans les affaires commerciales qu'en matière criminelle.
On comprend l'accroissement soudain de sujets anglais dont va se trouver enrichi le Liban. Les chrétiens du Liban n'auront pas besoin d'aller demander des lettres de naturalisation à Londres ;
il leur suffira d'obtenir la moindre concession de terre dans l'île de Chypre.
Sans doute, la plupart des Maronites ne voudront pas changer de nationalité. Or, il est dit et répété dans le 'traité de Berlin que la France conserve ses droits de protection. Si, à l'heure qu'il est, il ne lui est pas possible de les exercer et de les faire prévaloir, c'est beaucoup de ne les pas avoir abandonnés; car, d'un moment à l'autre, au jour marqué par la Providence, les circonstances peuvent changer. Bornons-nous dès lors à examiner ce que, le cas échéant, elle pourrait faire, en présence de l'occupation de l'île de Chypre par l'Angleterre.
La France pourrait d'abord réclamer le rétablissement de l'ancienne priucipauté du Liban, comme l'avait proposé le général de Beaufort, de concert avec le lieutenant-colonel Chanzy et le commandant Cérez, chargés de l'administration des chrétiens pendant l'expédition de 1860. Le Liban a des droits antérieurs au Monténégro, à la Serbie et même à la Roumanie, pour constituer un état autonome tributaire de la Porte, sans l'intervention de gouverneurs de son choix, ni de son armée régulière.
La France pourrait, à l'exemple de la Russie en Bulgarie, se contenter de l'élection au Liban
d*im nonyean prince n'appartenont à aucune famille régnante.
Mais la France pourrait se borner à envoyer un commissaire français au Liban, au même ti^ que le haut commissaire anglais envoyé dans rîle de Chypre, renonçant du reste à l'occupation du Liban le jour où l'Angleterre elle-même quit* terait l'île de Chypre.
Ces tristes circonstances, à Dieu ne plaise, tardant encore beaucoup à changer, à quoi servirait k la France de reprendre son protectorat, s*il n'y avait plus dans le Liban de chrétiens sur^qoi elle pût l'exercer î A quoi lui servirait de reconstruire la citadelle démantelée des Lieux-Saints, lorsqu'il ne lui resterait plus sur les lieux de soldats français pour la défendre : les derniers Maronites ayant été forcés de renoncer au titre que leur avait donné saint Louis? La France, pour venger son honneur et réparer ses fautes, n'aurait plus qu'à se remettre sur les traces de saint Louis depuis Damiette et Mansourah jusqu'à Carthage, et qu'à aller entre les Indes et le Cap de Bonne-Espérance se fortifier en Cochinchine. L'Angleterre aurait-elle beaucoup gagné à nous mettre à sa piste dans le monde entier, quand nous ne demandions qu'à rester où nous étions f