‹ La France au LibanChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE RENVERSEMENT DE L'ÉMIR BÉCfflR

Depuis plus d'uu siècle, le Liban et même Beyrouth, qui s'y rattachait, jetaient gouvernés par des princes de la famille Sçhaalb. Cette famille, d'origine musulmane, était, depuis la fin du det-. nier siècle, convertie secrètement au christianisme. Ces émirs du Liban avaient à la fois, sous leur dépendance, les Chrétiens, les Druses et les Métualis, qui y étaient établis. Quoique soumis à un tribut annuel et mêùie â la formalité de l'investiture, comme le bey de Tunis, ils étaient en fait véritables souverains, reconnus comme tels par le peuple et Iqs grands ; ils avaient d'immenses revenus et disposaient d'une force militaire impor^ tante. L'émir Béchir avait quitté Deir-el-Kamar, Tancienne résidence des princes du Liban, pour habiter, à deux kilomètres de là, un château qu'il avait fait construire sur le revers de la montagne, à Beit-eddin. D avait là, dans ses casernes, environ trois mille, cavaliers ou soldats. Son palais était ouvert à tous ceux qui venaient, soit pour se faire rendre justice, soit pour traiter d'autres

affaires ; ils y recevaient, selon leur rang, une large hospitalité. Le pouvoir sans limites qu'avait le grand émir Béchir servait plutôt au maintien de Tordre qu'à l'oppression de ses sujets. Les familles de cheïks maronites ou druses qui, en vertu des droits féodaux, administraient les différents districts, étaient tenues en respect par sa main de fer, La protection égale accordée à chacun rendait inutile tout parti religieux. Le pays jouissait d'un parfait repos, et, ce qui veut tout dire pour les Orientaux, la justice y était rendue. Le rôle des consuls était alors bien simplifié; toutefois, les agents français protecteurs des chrétiens étaient l'objet de tous les égards et jouissaient d'une grande influence.

Depuis les premières croisades jusqu'à la dernière expédition d'Egypte et le siège de Saînt- Jean-d' Acre, les chrétiens de Syrie s'étaient toujours associés à la France ; les destinées de leur pays étaient confondues avec elle, dans l'imagination du peuple, du clergé et des princes. Aussi, lorsque Méhémet-Ali, allié des Français, voulut s'emparer de la Syrie, trouva-t-il de grandes sympathies dans le pays. L'émir Béchir, qui comprenait combien sa foi religieuse devait porter ombrage à Constantinople, accueillit avec empressement la domination égyptienne, qui lui offrait de bien meilleures garanties que la Porte-Ottomane.

Ibrahim-Pacha, dès le début, lui avait accordé toute sa confiance. Il avait rattaché à son gouvernement toutes les villes de la côte et lui avait donné toute la police de la plaine des environs de Damas, tout en laissant au pacha de cette ville son ancien gouvernement. Les chrétiens du Liban étaient ainsi mieux protégés con.tre le brigandage des Bédouins de la plaine, au milieu desquels les Druses avaient une partie des leurs. Les Druses, pour des raisons que nous allons expliquer, commençaient à devenir dangereux. Ce n'est que par une grande sévérité qu'il avait pu les maintenir et en exilant plusieurs de leurs chefs en Egypte.

Depuis des siècles, grâce à son organisation, le Liban jouissait donc d'une paix profonde. Si les choses ont changé maintenant, il n'en faut pas chercher la cause dans le fanatisme musulman, qui, tout exalté qu'il est, n'est certainement pas plus redoutable aujourd'hui qu'aux premiers temps de l'islamisme. Les populations chrétiennes du Liban n'ont pas dégénéré et eussent pu parfaitement lui résister aujourd'hui comme alors, si l'ambition de l'Angleterre ne fût venue jeter la pomme de discorde au milieu d'elles. On sait tous les efforts de cette puissance pour se frayer vers les Indes un chemin direct, soit par la mer Rouge, soit par l'Euphrate. Méhémet-Ali gardant le passage de la

mer Rouge, l'Angleterre estima qu'elle aurait plus de facilité par l'autre route. Elle pouvait établir un service de bateaux à vapeur sur l'Euphrate, et il ne s'agissait plus que de relier ce fleuve à la Méditerranée par un canal ou un chemin de fer.' Des études furent faites^, et à travers les vallées de l'Oronte, qui débouche sur la Méditerranée, après avoir tourné le Mont-Liban, on reconnut qu'il n'y aurait à franchir qu'une distance d'environ quarante lieues. Pour faciliter les moyens d'exécution et éviter les difficultés qu'elle rencontrait de la part du vice-roi d'Egypte, l'Angleterre résolut de dominer le pays en substituant son protectorat à celui de la France* Le proséljrtisme religieux fut d'abord essayé ; des missionnaires anglicans cherchèrent à distribuer des bibles et à fonder un collège. Le patriarche maronite n'eut besoin que de lancer contre eux les foudres de l'excommunication : les livres hérétiques furent brûlés et les nouveaux apôtres évangéliques durent bientôt lâcher pied. L'anathème avait enveloppé les plus innocents touristes; aucun voyageur anglais ne pouvait plus circuler dans la montagne.

L'Angleterre, voyant qu'elle ne pouvoit pas éclairer les pauvres Maronites, qu'il n'y avait rien à faire par des voies pacifiques auprès de ces gens superstitieux attachés au catholicisme et

entichés des Français, eut recours à d'autres moyens. Elle chercha à mettre le trouble chez les Maronites en les brouillant avec les Druses, et à se faire de ces derniers son point d'appui pour combattre l'influence française.

La domination égyptienne en Syrie était le principal ohstacle que rencontrait le gouvernement anglais : elle s'y était établie sous les auspices de la France. D'ailleurs l'émir Béchir, qui gouvernait le Liban, avait de toutes parts si bien rétabli le bon ordre, que le rôle des consuls européens était devenu à peu près nul, et, moins que jamais, il y avait moyen de nouer quelques intrigues. La première chose à faire était de se débarrasser de cet émir et de forcer ainsi les Egyptiens à évacuer le pays.

En même temps que le cabinet de Londres envoyait le colonel Rose apprendre l'arabe à Malte, un agent diplomatique, M. Wood, arrivait en Syrie dans le même but. M. Wood était catholique ; il n'avait pas contre lui les préventions qui avaient fait écarter ses compatriotes protestants, n put donc se présenter hardiment chez le patriarche maronite, qui lui ouvrit son séminaire pour les études auxquelles il voulait se livrer. A peine furent-elles achevées, qu'il se mit à parcourir la montagne, semant partout l'or et les promesses. Déjà le gouvernement anglais avait excité les

Druses contre l'émir Béchir, qui avait été obligé de sévir et d'envoyer les chefs en exil. Ils n'en étaient que plus irrités contre lui. Le séjour que M. Wood avait fait chez le patriarche maronite devait lui assurer un aussi bon accueil chez les chrétiens que chez les Druses. Les Maronites étaient plus attachés à l'émir Béchir. Les dernières réformes avaient tourné à leur avantage : ils avaient été exemptés de la conscription qu'Ibrahim-Pacha avait introduite, et le désarmement général n'avait fait que purger le pays des brigands de difierentes sectes. Néanmoins la guerre à soutenir contre la Porte-Ottomane avait nécessité une augmentation d'impôt, qui avait aussi indisposé contre l'émir une partie des chrétiens. M. Wood sut habilement profiter de ces germes de mécontentement pour soulever contre l'émir Béchir les Maronites eux-mêmes. En secouant le joug des Égyptiens, ils rentreraient dans la jouissance de leurs anciens privilèges. Le rôle de la France était tout tracé: elle n'avait qu'à parler pour désabuser les chrétiens, et le moindre appui donné à leurs chefs suffisait pour déjouer les plans de l'Angleterre. Malheureusement, Louis-Philippe ne voulait pas lui déplaire. II n'était sans doute pas fâché de voir l'émir Béchir soutenir en Syrie l'allié naturel de la France ; cependant il n'osait lui prêter un concours efficace. L'émir Béchir

résista tant qu'U put; mais le bombardement de Beyrouth, en 1840, et le débarquement à Djebaïl d'un petit corps de troupes changea bientôt les soulèvements partiels en une révolte générale. Les effets avaient suivi les paroles et, pour les populations orientales, habituées à être trompées, une promesse tenue est un titre infaillible à la confiance. De son côté, Tamiral anglais envoyait avis sur avis au prince du Liban, lui promettant que, s'il faisait sa soumission, il garderait son gouvernement. L'émir, avant de se décider, avait envoyé prendre l'avis du consul de France; ne recevant pas de réponse de ce dernier, il comprit que le gouvernement français n'osait s'opposer à l'Angleterre, et que dès lors toute lutte devenait inutile ; il fit donc savoir à l'amiral anglais qu'il était disposé à traiter. Celui-ci l'invita à descendre à Saïda; à son arrivée, il lui fit donner un sauf -conduit du pacha de Saïda pour lui et sa famille, puis il lui donna à choisir le pays où il voulait se réfugier. L'émir Béchir se récria en disant qu'li n'était venu à Saïda que sur la promesse qui lui avait été faite qu'il garderait sa position. L'amiral allégua qu'il en eût été ainsi s'il se fût décidé dès son premier avis, mais que maintenant il était trop tard et que l'on avait pourvu à son remplacement. En attendant qu'il pût être réin-

tégré, il lui offrit Malte pour asile. L'émir Béchir y trouva une triste captivité, jusqu'à ce qu'il obtînt d'être conduit à Constantinople, où le sultan devait le traiter avec moins de rigueur.

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