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LES PREMIERS DÉSASTRES DU LIBAN

Le colonel Rose avait pris à Beyrouth la direction des affaires ; l'autorité du Pacha s'était effacée devant la sienne : sans prendre avis de la Porte-Ottomane, il avait déjà pourvu au gouvernement du Liban en y plaçant Témir Béchir-Kassem de la famille Schaab, Cette famille avait trop d'influence dans le pays pour qu'on pût la mettre complètement de côté* Le colonel Rose espérait d'ailleurs peser de toute son influence sur le nouvel émir, sa créature. Mais il fallait soutenir avant tout les Druses qui, les premiers, avaient accueilli les conseils de l'Angleterre. Leurs chefs venaient d'être rappelés de l'exil, la vengeance dans le cœur. Ils ne pouvaient accepter un nouvel émir chrétien de la famille de leur persécuteur. Ils ne se réinstallèrent donc dans le Liban que pour se révolter contre lui. Les Maronites ne purent soutenir leur choc à Deir-el-Kamar ; la ville fut prise d'assaut et saccagée. Les Druses complétèrent leur vengeance en massacrant tous les Maronites des districts mixtes et en incendiant

leurs maisons. Le colonel Rose avait été le premier à provoquer cette révolte ; il n'avait pas tardé à comprendre que les sympathies instinctives des Maronites les éloigneraient toujours de lui en dépit de ses efforts. Malgré tput ce qui s'était passé, ils continuaient toujours à s'adresser au consul français; mais ce consul, obligé de se conformer aux instructions de son gouvernement, ne pouvait que*leur donner de stériles encouragements. C'est en vain qu'en 1841 ils réclamaient des indemnités pour tous les préjudices qui leur avaient été causés. Les autorités turques tenaient encore moins à arranger les choses que le colonel Rose: elles excitaient secrètement les Druses et les Maronites les uns contre les autres par de faux rapports sur leurs intentions réciproques, prévoyant qu'une guerre ne pouvait que les affaiblir et provoquer une occupation militaire, transition naturelle à l'établissement du gouvernement turc. Effectivement, de nouveaux désordres recommencèrent à la fin de 1845, et Omer-Pacha fut envoyé pour les réprimer.

Omer-Pacha commença par arrêter tous les chefs druses et les envoyer en prison à Beyrouth. Il avait pris à son service tous les chrétiens qui avaient été dépouillés et se montrait très-favorable aux Maronites. Il voulait se faire proclamer par eux émir du Liban. Mais ceux-ci ne voulurent •

— aspoint renoncer à la famille Schaab, devenue chrétienne, pour un chrétien devenu musulman. Toutes les avances du général ottoman furent inutiles, ils refusèrent de lui donner leurs voix. D'un autre côté, il ne pouvait contenir les Druses que les Anglais avaient pris sous leur protection. Ils ne tardèrent pas à l'assiéger dans le château de Beit-eddin où il s'était installé. Le consul anglais n'intervint pour calmer les Druses qu'en faisant accepter les conditions qu'ils avaient dictées: le rappel d'Omer-Pacha et la mise en liberté de leurs chefs.

Pendant que le colonel Rose veillait à Beyrouth aux intérêts de l'Angleterre et tâchait d'y paralyser les efforts des consuls français pour soutenir les chrétiens, M. Wood, devenu consul de Damas, étendait l'influence de l'Angleterre sur toute la plaine. Son consulat était plus animé que la cour du Pacha. Le plus sûr moyen de réussir auprès de ce dernier était d'obtenir l'appui du représentant de l'Angleterre, dont le canon seul avait parlé sur les côtes de Syrie.

On ne pouvait cependant laisser le Liban dans une anarchie complète. Des conférences eurent lieu entre les grandes puissances, et il fut convenu que l'on interviendrait auprès de la Porte pour * arrêter tous ces désordres. Le gouvernement ottoman n'avait fait que les augmenter en exi-

géant de ces malheureused populations le paiement d'avance de Cinq années d'impôts. Un désarmement général avait aussi été ordonné ; il n'avait été qu'un nouveau prétexte de cupidité et de barbarie. Les soldats turcs mettaient à la torture les malheureux chrétiens, pour obtenir des armes que souvent ils n'avaient pas, et que dès lors ils étaient obligés d'acheter. Le désarmement des Druses, au contraire, ne s'était fait que pour la forme, et on n'avait exigé d'eux qu'un très-petit nombre de fusils. LaPorte, au mois d'octobre 1845, se décida à envoyer en Syrie un personnage important, Chékib-EflFendi ; des pouvoirs extraordinaires lui furent confiés. Mais à peine. eut-41 mis le pied dans la montagne., que le sang des chrétiens recommença à couler, à grands flots ; les massacres, les viols, les pillages, s'étendirent sur les districts mixtes. Déjà le consul d'Angleterre s'était concerté avec ses collègues et avait fait nommer deux kaïmakams (lieutenants du pacha) pour administrer le Liban, l'un Maronite, l'autre Druse. Chékib-EfFendi, pour compléter. cette organisation, institua un medjilis (sorte de tribunal musulman) auprès de chaque kaimakam.

Ce qui avait fait la force des princes du Liban avait été la concentration du pouvoir dans une même main. C'est ainsi que Témir Béchir et ses prédécesseurs avaient pu maintenir la paix entre des populations de dijfférentes croyances. La dernière réforme administrative ne faisait qu'augmenter les rivalités au préjudice surtout des Maronites, dont elle allait consommer la ruine. Tous ceux des distrits mixtes se trouvaient ainsi plus que jamais à la merci des chefs druses. Les kaïmakams n'avaient aucune autorité; ils n'étaient que les intermédiaires auprès du pacha turc de Saïda. On ne les avait pas même choisis parmi les familles les plus importantes des deux partis, et, avec les meilleures intentions du monde, ils n'eussent pu se faire obéir des cheïks. Le kaïmakam druse avait donné l'exemple de toutes les déprédations en s'appropriant les biens de l'émir Béchir-Kassem. Les cheïks, à leur tour, s'étaient emparés de toutes les propriétés à leur convenance, sous un prétexte ou sous un autre, et, au besoin, se faisaient fabriquer de faux titres. C'était en vain que les malheureux spoliés les citaient devant lemedjilis du kaïmakamat; ils n'avaient aucun moyen de les contraindre, et ce tribunal n'y pouvait rien lui-même. Le cheïk accusé n'eût ^ pas manqué, d'ailleurs, de maltraiter plus que jamais son pauvre adversaire, s'il ne s'en fût pas

débarrassé en le faisant assassiner. Le medjilis n'était pas même une garantie pour les justiciables du kaïmakamat maronite; bien qu'ils fussent presque tous du même rite, l'impartialité ottomane y avait introduit, comme dans l'autre, un égal nombre de juges druses et de toutes les sectes dissidentes. Les ennemis de ces chrétiens catholiques s'y trouvaient donc en majorité et s'entendaient comme larrons en foire pour leur porter préjudice. Les juges maronites, bafoués et ridiculisés par la majorité compacte hostile à leurs coreligionnaires, avaient même fini par s'abstenir de siéger dans ce singulier tribunal.

On conçoit combien peu la nouvelle administration offrait de garanties aux chrétiens du Liban.

Cependant, chaque année, à la Chambre des députés, de vives interpellations étaient adressées aux ministres, toutes les.fois qu'il était question des affaires extérieures. M. de Lamartine, comme M. Berryer, comme M. de Malleville, ne laissait échapper aucune occasion de plaider la cause des malheureux chrétiens du Liban. Toujours dans ces circonstances le président du conseil des ministres s'enveloppait d'un voile et demandait, pour ne rien compromettre, qu'il ne fût pas déchiré : un travail qui s'opérait dans les esprits, en Syrie, allait mettre fin à toutes les misères ; la métamorphose se faisait et tendait à détruire

la féodalité. Les plus éloquents discours se brisaient devant l'opiniâtreté de M. Guizot à garder -le silence.

Voici ce qu'à cet égard disait M. de Lamartine, à la séance de la Chambre des députes du 16 juin 1846 :

Hier, à roccasion des crédits spéciaux demandés pour le service des chancelleries consulaires, Thonorable M. Léon de Malleville a porté à la tribune la question de Syrie. Ainsi qu'il l'avait annoncé, il y a quelques jours, M. le Ministre des affaires étrangères a refusé d'entrer dans cette discussion. Ce ne saurait être là pour nous une raison de garder le silence. En cherchant ainsi à faire le silence autour de lui, notre gouvernement manque en quelque sorte à sa nature, et la question qui nous occupe en ce moment est trop grave en elle-même pour que nous puissions suivre cet exemple.

Je ne rappellerai pas, après M. de Malleville, la longue histoire de nos tâtonnements en Orient ; mais que la Chambre me permette de lui rappeler quelle était, en 1840, la situation de la Syrie.... A cette époque, tout le monde entrevoyait, dans un avenir prochain, le démembrement de l'Empire ottoman. On cherchait encore à consolider son intégrité, mais l'édifice semblait crouler de toutes parts. Dans ce démembrement, toutefois, quelques provinces fixaient plus spécialement l'attention de l'Europe, et surtout la Syrie.

La Syrie tire son importance non-seulement de sa situation intermédiaire entre TEurope et l'Egypte, mais dQ sa population, dont les Maronites forment le

noyau, et qui vivait unie sous la domination unitaire de rémir Béchir.

Et ici je dois relever le seule erreur de fait, erreur très-légère d'ailleurs, qui ait échappé hier à l'honorable M. de Malle ville. Il a dit qu'entre les diverses parties du Liban, il existait d'anciennes et profondes antipathies : cela n'est pas exact. Entre les Maronites et les Druses, il y a une différence de religion : les Maronites sont chrétiens, catholiques même, sauf quelques différences dans la discipline ; aucun voyageur, Volney lui-même, n'a pu pénétrer le secret de la religion des Druses. Mais le principal dogme de leur religion, je l'ai déjà dit à la Chambre, est de garder leur foi dans le secret de la conscience et de s'adapter facilement à tous les autres cultes ; voilà pourquoi ils s'étaient si facilement assimilés aux Maronites sous la dynastie de l'émir Béchir.

Telle était la situation en 1840. L'émir Béchir n'avait commis qu'une faute, faute vers laquelle notre politique l'avait poussé : il avait incliné un moment vers Ibrahim - Pacha et s'était aliéné la Porte. Aussi, dès qu'en 1840 Ibrahim, qui était entré en Syrie avec 85,000 hommes, fut obligé d'en sortir en fugitif avec 22,000 soldats seulement, le premier acte du vainqueur, malgré l'appui qu'il leur avait donné au dernier moment, fut de renverser l'autorité unitaire de l'émir; et ce vieillard fut, avec sa famille, emmené à Malte pour être conduit plus tard à Gonstantinople.

Je ne veux pas retracer le cynique tableau des événements, des horreurs qui datent de cette époque: le palais de Témir incendié, livré au pillage; une ville maronite de 5,000 âmes trois fois attaquée et

livrée au pillage, malgré deux résistances héroïques; 104 couvents dévastés, 45 villages détruits jusqu'en leurs fondements. Voilà ce que nous avons vu pendant près de sept années. Je laisse ce côté doulou» reux et honteux de la question.

Quel est le droit public de l'Europe, et par conséquent l'état de choses que le Cabinet français peut réclamer pour la Syrie? Ce droit, c'est le Statu qtto antérieur aux événements de 1840. Ces événements, contre lesquels nous avons sans cesse protesté, n'ont pu anéantir le droit. Et quel est ce statu qtco séculaire reconnu, consacré par toutes les puissances et par deux cents ans d'existence? L'unité de puissance et de gouvernement sous la dynastie de l'émir Béchir.

Je n'ai pas besoin de rappeler combien cette cause est digne de toute notre sollicitude.

Je ne dirai rien de mes impressions personnelles : on m'accuserait de vouloir les appliquer à la politique de mon pays; mais consultez les impressions d'un autre voyageur, consultez le livre de Volney, qui a .passé deux ans au milieu de ces braves et malheureuses populations maronites: il vous montrera en Syrie l'idéal du christianisme primitif réalisé dans la plus belle, dans la plus noble, dans la plus courageuse des populations; il vous montrera le peuple maronite comme la plus belle race sur laquelle on puisse greffer l'arbre de la nationalité chrétienne dans l'Orient.

Si vous la laissiez périr, si vous la laissiez égorger, je déclare que pour moi ce serait la dernière goutte de lie de la coupe de 1840; au moins auriez-vous dû faire que cette dernière goutte de lie ne fût pas aussi une dernière goutte de sang. (Très-bien ! Très-bien !)

Pour mon compte, et il n'est pas un homme éclairé et impartial qui puisse ne pas être de mon avis, j'aecuse le gouvernement français, depuis 1836, d'avoir manqué de vue dans cette grande question d'Orient; je dis plus, d'avoir manqué de générosité, d'énergie, de volonté.

Pourquoi ai-je combattu le 1" mars? Parce que de profondes études m'avaient convaincu que c'était une faute énorme de la part de la politique française de se porter tout entière vers l'Egypte, et d'abandonner à la barbarie, au pillage, les populations sur lesquelles la communauté de religion, une protection séculaire devaient attirer toute notre attention et les eiforts de notre politique.

Et pourquoi, après la chute du 1" mars, ai-je apporté au cabinet actuel, dans les premières années de son existence, le faible contingent de mon vote? Parce que je considérais comme un acte de patriotisme de prêter secours au gouvernement, pour relever notre politique, qui était tombée en décadence en Orient, et ne pas permettre, autant qu'il était en moi, que des populations sympathiques à la France, depuis saint Louis, depuis Louis XIV, fussent compromises par l'ignorance, par la faiblesse d'un cabinet.

Depuis, ce que j'avais voulu relever s'est abaissé; ce que j'avais voulu raffermir s'est ébranlé. Les résultats de la politique de notre gouvernement sont tels, enûn, qu'on est sur le point, en Orient, de ne plus nous savoir aucun gré des constants et généreux efforts 4e.la politique française en faveur de l'intérêt chrétien dans ce pays.

Que nous disait M. le ministre des affaires étrangères au commencement de cette session ? Nous sommes

sur le point peut-être, nous disait-il, d'atteindre le résultat de nos efforts en Syrie; car nous pouvons, dès aujourd'hui, compter sur le concours du cabinet autrichien.

Apeine ces paroles étaient-elles prononcées ; à peine, confiant dans ces paroles, avais-je retiré Tamendement que j'avais eu l'honneur de soumettre à la Chambre, le cabinet autrichien adressait à Constantinople deux dépêches qui leur donnaient un démenti

complet Dépêches dont le sens était que l'Autriche,

puissance chrétienne, ayant le même intérêt religieux et commercial que la France en Orient, s'obstinait à se refuser à marcher avec le cabinet français; qu'elle se déclarait même ouvertement contre elle pour se ranger du côté des autres cabinets.

Et pourquoi l'Autriche s'obstinait-elle ainsi dans une voie si contraire à ses sympathies et même à ses vrais intérrêts? Uniquement, Messieurs, uniquement pour flatter l'Angleterre, dont les agents, depuis six ans, se sont donné la tâche odieuse de fomenter le désordre entre les Maronites et les Druses,- et pour conquérir, par cette complaisance, à Constantinople, le droit de dominer à Rome, pour obtenir du bon vouloir de l'Angleterre des pleins pouvoirs en Italie. Voilà, Messieurs, la signification de ces deux dépêches.

Je finis. Messieurs, par un dernier mot que j'adresse à tous les mejnbres de cette Chambre, sans aucune exception d'opinions, de nuances, de partis; car, si je comprends les divisions pour les choses de l'intérieur, quand il s'agit de lutter contre le concours des puissances européennes, quand il s'agit du respect que la France doit maintenir autour de son nom, je ne les eomprends pas; car, alors, c'est la nationalité tout

entière qui est engagée» et il n'est loisible & aucun de nous d'aliéner une partie quelconque, si petite qu'elle soit, de cette grande unité, de cette magnifique nationalité qu'on appelle la France. (Très-bien! Très-bien !)

Eh bien! hier et avant-hier vous avez entendu M. le ministre des affaires étrangères nous demander le silence sur la question de Sjrie. Messieurs, toutes les fois qu'une question de ce genre s'est produite parmi nous, on nous a de même demandé le silence : on nous l'a demandé pour la Pologne; on est peutr-être, si j'en crois quelques symptômes bien significatifs, sur le point de nous le demander pour l'Italie, où déjà l'Autriche fait affluer ses baïonnettes; on nous le demande aujourd'hui, on nous le demandait hier pour ces braves Maronites, coupables, c'est leur seul crime, d'avoir espéré en vous, d'avoir prononcé tout haut votre nom, d'avoir tendu les bras vers la France. Voilà pour quel peuple on vous demande aujourd'hui le silence. Et savez-vous ce qui arrivera? Un jour viendra oti l'on vous dira: il n'y a là plus de question, plus de difficultés, plus de conflit. Ah ! non sans doute, il n'y aura plus de question, car il n'y aura plus de peuple ! (Bravos ! à gauche.)

N'acceptons donc pas ce silence qu'on nous demande: que la France élève d'autant plus la voix que son gouvernement l'abaisse davantage. Qu'elle proclame bien haut qu'elle n'abandonnera jamais nulle part ni le respect dû à son nom, ni ses amis, et que les Maronites sont de ses amis ; qu'elle dise cela bien haut, afin que, si jamais cette malheureuse nation vient à périr, la responsabilité de sa mort retombe sur qui de droit; que la dernière goutte de son sang

destinées rappellent plus que jamais, il est essentiel qu'elle cherche à développer ce germe de nationalité presque européenne et française, merveilleusement conservée au centre de la Syrie à travers les siècles de barbarie. Or, la politique du gouvernement français, politique que nous pouvons à juste titre qualifier de politique anglaise, a été précisément de nuire à cette nationalité si précieuse et même de chercher à l'anéantir complètement. Il est bien évident que le renversement de la principauté du Liban au profit de l'administration centrale deConstanlinople, est la plus grave atteinte portée à la nationalité des chrétiens de Syrie. C'est sa désorganisation complète, et, si cet état de choses durait longtemps, il serait fort à craindre que l'étincelle de vie qui brille encore en Orient ne fût éteinte lorsque l'heure dernière de l'empire ottoman aura sonné.

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