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LE DÉLÉGUÉ DES MARONITES

Depuis le renversement de l'émir Béchir, les pauvres chrétiens du Liban n'avaient cessé de protester et de se plaindre au gouvernement français des malheurs dont ils étaient victimes. Ces protestations et ces plaintes avaient été d'abord adressées en toute confiance aux agents diplomatiques français, que depuis des siècles on était habitué au Liban à considérer comme des amis et des protecteurs ; mais ces agents n'étant que les mandataires d'une politique hostile à l'intérêt des Maronites, elles devaient rester sans efficacité; on n'y répondait que pour la forme et pour mieux abuser de ce malheureux peuple qu'on livrait sans pitié comme sans honte au fanatisme des musulmans et à l'ambition de l'Angleterre,

Les Maronites ne pouvaient croire à la réalité, et ne comprenaient pas l'inefficacité à leur égard des bonnes intentions du gouvernement français, et, rejetant la faute sur le représentant de la France, consul dans leur pays, ils envoyèrent un délégué pour porter leurs réclamations au ministre lui-

retombe non sur la France, mais sur son gouvernement! (A gauche, très-bien! très-bien! — Moment d'agitation.)

En effet, pour quiconque comprend l'honneur du nom français et les destinées de la France dans le monde, la question d'Orient a une importance capitale, et elle ne joue pas un rôle moins important dans l'équilibre européen que la question de Pologne ou celle d'Italie. L'empire ottoman en est arrivé à la dernière phase de décrépitude. Sa fin est inévitable, malgré tous les efforts de ses chefs pour le régénérer. Fondé sur le despotisme, il n'avait de vie que par lui; il tombe en pourriture, et les réformes ont plutôt pour but de cacher le cancer que d'en arrêter les ravages intérieurs. Sauf quelques ambassadeurs qui ont visité l'Europe, les Turcs d'aujourd'hui sont absolument les mêmes que les Turcs d'il y a quatre cents ans, et, quoi qu'on fasse, tant qu'ils conserveront leur religion et leur fanatisme, il ne sera pas possible de faire naître en eux des sentiments d'indépendance, et de leur faire comprendre la vraie liberté. Leur donner de nouvelles institutions n'a d'autre effet que de leur donner des habits qui les gênent; il faudrait des siècles pour les régénérer, et la civilisation qui les déborde de tous côtés n'attendra pas aussi longtemps. La jalousie des puissances

earopéennes qui les entourent est la seule cause de leur existence actuelle. Le partage de leur empire est déjà fait, ce n'est plus qu'une question de temps et d'opportunité. Les puissances européennes combinent tous leurs efforts pour mettre la France hors de cause dans la grande solution des affaires d'Orient, comme elle l'a été pour le partage de la Pologne. Mais la chose est moins facile; il se trouve que la France a pied en Orient, et une puissance si réelle qu'elle peut devenir l'arbitre de ces, contrées. La puissance de la France en Orient ne repose pas sur une force matérielle dont tout potentat peut disposer, mais sur une influence morale et sur une population tout entière qui lui est toute dévouée. Cette population qui, au temps des croisades, est descendue du Mont-Liban pour faire avec nos chevaliers européens un royaume chrétien de la Syrie et de Chypre, aurait de bien plus grandes facilités encore d'établir en Orient une domination civilisatrice, le jour où l'empire ottoman viendrait à se dissoudre. Il semble même que le peuple maronite ait été conservé au Liban comme le germe d'une nationalité sur laquelle sera fondée la régénération de ces magnifiques contrées. Si la France veut conserver là le rôle qui depuis des siècles lui est dévolu sans contestation, et poursuivre l'œuvre de civilisation à la tête de laquelle ses glorieuses

H n'en avait pas seulement de l'Archevêque de Saïda et du patriarche inaronite; l'une de ces pièces était revêtue de la signature et des sceaux de 336 cheïks du Liban et procureurs, des diverses provinces. Tous s'accordaient à demander le retour de rémir Béchir et le rétablissement de la principauté héréditaire du Liban, comme le seul moyen de rétablir la paix dans la montagne et d'empêcher de nouveaux désastres.

Partout où il s'était arrêté avant de venir en France, à Rome comme à Naples, les supérieurs ou gardiens des couvents qui lui avaient donné l'hospitalité, ne l'avaient pas laissé partir sans rendre témoignage de sa piété, de son humilité, comme de son zèle pour tout ce qui intéresse la gloire de Dieu et le bien du prochain. Mais ces attestations ne sufâsaiént pas pour convertir à la cause des Maronites ceux qui, avant tout, cherchaient à soutenir le gouvernement d'alors et à se concilier ses faveurs.

Sans asile, dénué de tout, n'ayant d'autres ressources pour vivre que le produit de ses messes, il était complètement découragé et songeait déjà à repartir, lorsque le hasard, ou plutôt la Providence, mit sur ses pas quelques jeunes gens de la société de Saint-Vincent-de-Paul, entre autres M. Henry de Riancey, son trésorier général, qui était en même temps secrétaire du Comité des

libertés religieuses (1), et M. Raoul de Malherbe, secrétaire du Cercle catholique. Ils s'intéressèrent virement à lui et ne tardèrent pas à le mettre en rapport avec le comte de Quatrebarbes, membre de la Chambre des députés, qui, dès le 6 janvier 1847, déposa leur pétition au bureau de la Chambre.

Je viens demander au Ministère, dit-il dans cette séance, si nos relations avec les grandes puissances nous interdisent de venir à leur secours.

A la fin de la session dernière, deux grands orateurs, MM. de Lamartine et de Malleville, ont tracé à grands traits la position des malheureux Français en Syrie, exposés aujourd'hui aux vexations de la Turquie et de la Perse. Dans une semblable position, il est de la dignité et de l'honneur du gouvernement français de ne pas les abandonner. N'avons-nous donc pas une obole pour leur misère et une épée pour leur défense !

Je suis porteur d'une lettre adressée, le 30 décembre dernier, par le chef du peuple maronite : cette lettre est signée, en outre, par 329 habitants, et elle dépeint, en des termes touchants, la malheureuse position des chrétiens du Liban.

(1) Ce Comité avait M. le comte de Montalembert pour président : il avait succédé, en le développant, au Comité de la liberté d'enseignement, organisé sous la présidence de M. le comte de Bonneuil, par M. Charles de Riancey, étudiant en droit.

même. La mission était délicate; bien évidemment elle allait porter ombrage. Un prêtre respectable et instruit, le R. P. Azar, dont la famille comptait des croisés français parmi ses ancêtres, fut chargé de cette mission. Le R. P. Azar avait tout perdu pendant la guerre, et n'avait échappé que par miracle au massacre des élèves du séminaire de Machi-Mouchi dont il était directeur ; il était vicairegénéral du diocèse de Saïda, qui avait le plus souflTert de la guerre. Parti de Beyrouth à la fin de mars 1844, il se rendit d'abord à Rome et de là à Naples. Le Pape Grégoire XVI et le roi des Deux- Siciles s'intéressèrent vivement aux douleurs de sa nation et appuyèrent chaudement, auprès de la France, les suppliques adressées à notre gouvernement.

A Naples, où il avait rencontré le prince de Joinville, le roi des Deux-Siciles l'avait même recommandé à l'empereur de Russie ; ce dernier lui avait fait répondre, par son ambassadeur, qu'il s'intéressait vivement aussi au sort des Maronites, mais qu'ils étaient sous la protection de la France, et qu'il ne pouvait rien pour eux sans l'assentiment du gouvernement français.

Lors donc que des lettres de son pays vinrent lui annoncer que les désastres continuaient, il résolut de venir en France implorer de prompts secours : il venait d'être frappé lui-même dans ses

plus chères affections ; son vieux père, ses frères, ses sœurs, trente-deux membres de sa famille avaient été égorgés ; tout ce qui lui appartenait saccagé de nouveau. Il arriva à Paris dans le courant de l'année 1846.

Il avait déjà appris un peu d'italien, mais ne savait pas encore un mot de français. C'est en vain qu'il avait frappé à la porte de tous les ministères et de toutes les administrations.

On conçoit que les démarches d'un délégué direct de la nation maronite à Paris étaient de nature à vivement inquiéter d'une part les nouveaux gouverneurs turcs du Liban, de l'autre, les agents dans ce pays de la diplomatie étrangère, complices des exactions commises par l'administration ottomane. Aussitôt que le fait fut connu, toutes les intrigues possibles furent employées pour faire avorter le seul espoir qui restât à la nation maronite, et pour faire croire en France que le délégué àe leur nation était un imposteur, qui n'avait aucun mandat, et que tous les faits allégués par lui étaient supposés et fabriqués à plaisir pour tromper la crédulité publique et exciter en pure perte des sympathies généreuses.

U avait bien fait traduire les pouvoirs dont il • était porteur et les avait fait revêtir d'une authenticité légale.

Cette lettre commence par nne prière à Dieu, dans laquelle les Maronites appellent les bénédictions du Ciel sur le roi des Français et sur la France.

Ils font ensuite le douloureux tableau de leurs infortunes et de leurs misères. Deux fois, trois fois, disentils, la destruction a passé sur nous. Les infidèles ont tout pillé, tout brûlé. Pas une cabane n'est debout, pas un arbre sur pied. Les enfants des deux sexes ont été mutilés, massacrés, le fer des soldats ottomans n'a rien épargné.

« Peuple français, vois quelle est notre misère, notre servitude. Si encore notre bouche pouvait exprimer quelque espoir, quelque consolation ! mais rien ; nos temples sont renversés, nos vases sacrés profanés et pillés ; nous n'avons plus rien de ce qui est nécessaire à la prière !

« Assez et trop longtemps (rires au centre), ô mes frères, nous avons bu le calice de l'amertume!...

€ O Dieu ! vous pouvez faire que la France et son roi aient pitié de nous et nous accordent aide et protection. De tout temps la France a été la protectrice des chrétiens et en particulier des Maronites....

€ Maintenant que vous voilà arrivés à la fin de la guerre, nous vous (aux Français) adressons cette prière : faites-nous connaître par une réponse nette et précise si nous pouvons espérer de vous prompt secours, ou si vous nous retirez votre assistance. Nous saurons à quoi nous en tenir, nous ne nous ferons plus illusion.

€ Nous demandons donc que le gouvernement barbare des Turcs cesse de peser sur nous et qu'on place à la tête de toutes les nations du Liban un gouverneur chrétien ; en un mot, qu'aucun musulman ne conserve

de comiuandeiuent dans nos montagnes, comme cela se pratiquait sous Abdalla-Pacha. »

Depuis sept ans des négociations sont entamées ; si nousn'en connaissons pas les résultats, c'est parce qu'on nous dit qu'une publicité prématurée pourrait compromettre les Maronites. Je n'admets pas cette raison.

Oui î si la France avait un langage digne d'elle à Constantinople, si elle avait un protectorat qui a été pendant des siècles l'un des plus beaux apanages de la France... (Mouvements divers. — Interruption.)

Abdiquerez-vous une politique séculaire, qui va de Charlemagne à Napoléon, en passant par saint Louis, François 1", Henri IV et Louis XIV?

Quoi! lorsque le souffle de la Révolution de juillet bruyait comme la tempête, vous avez pu assiéger Anvers, prendre Aneône sans compromettre la paix du monde, et vous reculez devant le protectorat des cbrétiens du Liban, qui vous demanderait peut-être un seul vaisseau et quelques centaines de marins !

S'il était vrai que celui qui porte les prières et les cris d'angoisses du Liban fût venu inutilement dans cette capitale; qu'il eût frappé partout sans être reçu, alors je lui dirais : Oh ! ne maudissez pas la France, mais quittez cette terre qui ne vous protège plus ; parcourez l'Europe, allez de puissance chrétienne en puissance chrétienne. Dieu en suscitera une pour soutenir un peuple que la France a abandonné. (Agitation.)

Chaque année, nous l'avons dit, à roccasion du budget, des interpellations étaient faites au ministre des affaires étrangères sur la déplorable situation du Liban. Cette année encore, M. Billault, se plaignant

des dépenses considérables que le ministre ner craignait pas de faire pour ses ambassades de Chine, destinées à servir les intérêts du catholicisme et de la civilisation, terminait ainsi son discours:

Si vous aviez tant envie de vous poser en défenseurs du catholicisme, ce n'était pas en Chine qu'il fallait aller, c'était en Syrie, en Syrie oii se trouve une population toute sympathique à la France, une nation qui, de tous temps, a compté sur elle, et dans ses malheurs n'a qu'un cri, qu'un vœu : la France ! Ce peuple malheureux, livré aux désordres de tout genre, abandonné à l'oppression, a envoyé naguère deux pétitions à la Chambre. Elle les a fait remettre aux mains de l'un de nos plus éloquents orateurs, dans l'espérance que ses paroles, appuyées par les sympa-, thies de la Chambre, forceraient le gouvernement français à leur prêter enfin un appui depuis si longtemps invoqué vainement par elles.

Oui, si vous vouliez montrer votre ardeur généreuse pour vos coreligionnaires, c'est là que vous deviez envoyer vos forces et vos millions ; car, là, il ne s'agit pas seulement de conquérir, mais de conserver! Mais non ; vous savez trop bien d'oii soufflent les tempêtes qui bouleversent ce malheureux pays ; elles ne viennent pas de la Méditerranée ; elles partent de l'autre côté de la Manjche. (Mouvement.) Aussi l'on vous voit successivement vous adresser à la Prusse, à l'Autriche, pour arriver, à la fin, à abdiquer votre protectorat en Syrie. »

M. Guizot, sachant que M. de Malleville, vice-

président de la Chambre» voulait faire une in« terpellation à propos du budget des recettes au chapitre des chancelleries consulaires, en était vivement contrarié, et, voulant prévenir le coup qu'allait lui porter son coreligionnaire protestant, il annonçait le 13 juin à la Chambre qu'efifectivement il avait tout d'abord accepté cette interpellation, et il ajoutait:

Mais les rapports que j'ai reçus par les deux derniers paquebots du Levant m'annoncent des incidents imprévus, des complications nouvelles.

Dans cette situation, et, après y avoir bien pensé,

je crois qu'une discussion serait inopportune, qu'elle

.nuirait aux deux intérêts de la France dans le Liban:

l'intérêt de l'ordre et de la paix, l'intérêt du succès

de notre politique

— Je ne comprends pas, lui répliqua M. Berryer, en présence de l'émotion douloureuse causée par les nouvelles qui arrivent du Liban, la réserve de M. le ministre. De quelle utilité peut être le silence qu'il veut garder? N'est-il pas désirable, au contraire, que l'intime union de tous les pouvoirs vienne donner une nouvelle force au gouvernement ? A quel degré d'affaiblissement est donc tombée la politique de la France, si l'on craint un pareil résultat d'une manifestation parlementaire?... >

M. de Malleville ne voulut pas renoncer à son interpellation: il trouvait indispensable, urgent même, que cette discussion fût portée à la tribune.

Malgré les déclarations réitérées de M. Guizot, qu'il garderait le silence, il fallut bien qu'elle s'engageât le 3 juillet, quand M. Paul Daru vint faire le rapport dont il était chargé par la commission des pétitions.

« Messieurs, dit-il, deux pétitions ont été déposées sur le bureau de la Chambre: Tune signée par 543 chrétiens, l'autre par 350 Druses, tous habitants du Mont-Liban.

« Ces pétitions ne portent aucune date; elles ne mentionnent aucun fait nouveau; elles se réduisent à ceci :

« Les premiers demandent : 1** que les chrétiens du Liban aient le droit de réclamer de la France assistance et protectorat comme par le passé ; que la France fasse les démarches nécessaires pour que le vieil ' émir Béchir, ou l'émir Emin, son fils, leur soient rendus, les gouvernent, et qu'après leur mort l'administration du Liban soit assurée à leur famille.

€ Les seconds, les Druses, demandent également le retour de l'émir Béchir ou de son fils l'émir Emin, mais ils réclament en même temps le rétablissement des anciennes institutions et de leurs privilèges, qui leur ont été, disent-ils, iniquement enlevés. »

Nous ne suivrons pas Thonorable M. Daru dans le développement de son rapport ; pas plus que les pétitions, il n'apprenait rien de nouveau; il reproduisait l'heureuse nouvelle donnée chaque année depuis cinq ans par M. le ministre des affaires étrangères y qu'une imposante transformation

s'opérait au Liban, tendant à remplacer la féodalité du moyen-âge par un gouvernement conforme à la civilisation moderne. Le sultan était entré avec succès dans cette voie, il fallait lui donner le temps d'accomplir son œuvre; ce serait faire injure au gouvernement que de douter des bons conseils et des encouragements qu'il donnait à S. Hautesse, animée du reste, comme ses ministres, des meilleures intentions.

Les pétitions n'ayant pas de date, il était permis de supposer que les plaintes étaient relatives à des faits anciens, car les réformes opérées au Liban y avaient amené une paix et une prospérité qui ne faisaient chaque année que se consolider. La commission concluait donc au renvoi de la pétition au ministre des affaires étrangères, pour aviser au meilleur, développement de cette œuvre civilisatrice.

La parole fut ensuite donnée à M. de Quatrebarbes. Nous ne le suivrons pas non plus dans tous les détails où il entra pour réfuter les allégations du rapporteur; bonioas-nous à reproduire la fin de son discours.

La Chambre me permettra de citer ce fragment d*une lettre récente :

« Dans le désarmement oui a été fait dernièrement.,.. » (Interruption.)

Plmieurs voioo. La date !

M. DE QUÂTREBAR6ES. La lettre est du 10 jain dernier.

€ Tous les individus nommés François, Francis, ont été particulièrement torturés. Pendant que ces malheureux recevaient la bastonnade, on leur disait : vous êtes Français, appelez donc vos concitoyens à votre secours. Qu'ils viennent ces fils de prostituées, et vous verrez le sort qui leur est réservé. » -, Voilà messieurs, comment notre influence est respectée en Orient.

On vous a dit que les conseils mixtes maintenaient la justice ; eh bien ! à la même date, pendant la dernière récolte de la soie, les chefs druses venaient dans les villages s'emparer de la récolte des chrétiens.

Leurs propriétés sont toujours confisquées, et notre vice-consul à Saïda n'a pu encore rentrer dans les propriétés qui appartiennent à sa femme et à sa bellesœur, confisquées depuis 1841. Sur onze districts qui forment le territoire mixte, ily en a sept ou huit où les propriétés des chrétiens sont entièrement au pouvoir des Druses. Un grand nombre de chrétiens sont réduits, pour vivre, à garder les troupeaux qui leur ont été enlevés. (Aux voix ! aux voix !)

Messieurs, il n'y a qu'un seul remède à cet état de choses, c'est le rétablissement d'un pouvoir unique et chrétien, régnant sur la Montagne, payant tribut à la Porte, et reconnaissant sa suzeraineté. En dehors de ce principe, toute protection est impuissante.

Je termine par une phrase d'une touchante simplicité, extraite d'unelettre reçue dernièrement du Liban.

« Nous savons que jusqu'à présent vous n'avez cessé de travailler au salut de notre nation. Il n'est donc pas nécessaire de vous engager à continuer vos

efforts ; car celni qui commence an édifice doit Tachever, et si par hasard il ne le termine pas, il s*expose aux moqueries de tous. »

Cette phrase, messieurs, ne s'adresse pas à moi, qui ne suis rien ici que le faible écho des douleurs d'un admirable peuple ; elle s'adresse au pouvoir, au parlement, à la nation entière. Non, vous ne voudrez pas que le seul peuple chrétien qui soit resté, pendant huit siècles, indépendant et libre au milieu de l'empire ottoman, au berceau même de la religion chrétienne, aux lieux où on ne peut faire un pas sans fouler des ossements français ; non, vous ne voudrez pas que ce peuple disparaisse. Tôt ou tard, vous forcerez le pouvoir à le protéger, vous écouterez ses plaintes, vous ne permettrez pas qu'un ambassadeur lui refuse la protection de la France et lui défende d'élever ses cris vers vous. (Aux voix ! aux voix !)

M. LE PRÉSIDENT. Il n'y a pas d'opposition au renvoi î

M. LÉON DE MALEViLLE. Je demande la parole ; j'ai quelques mots à dire.

Messieurs, je demande pardon à la Chambre d'insister ; mais elle va comprendre que le rapport même qui vient de lui être fait au nom de la commission impose absolument à ceux qui se préoccupent du sort des chrétiens du Liban le devoir de repousser des tendances tout à fait nouvelles. (Parlez ! parlez !)

Je dis qu'il y a entre les conclusions et les développements du rapport une contradiction manifeste, et» dans tous les cas, il serait extrêmement regrettable, pour l'avenir même de cette question, pour l'avenir des chrétiens du Liban, qu'on pût croire que c'est sous l'influence de ces développements que le renvoi a été prononcé.

Je suis donc obligé do rappeler â la Chambre ce qui s'est passé en 1842. Dès 1840, la Porte avait manifesté rintention de supprimer complètement le protectorat français...

Que pouvait-il résulter de cette nouvelle usurpation de la Porte ? Toutes les avanies, toutes les violences qui attendent les chrétiens qui ont eu le malheur de vivre sous la domination directe du pouvoir musulman.

Je n'ai qu'à rappeler à la Chambre comment cette situation était caractérisée en 1843 par un homme compétent, l'honorable M. de Carné, qui disait au ministère : Après deiiCG années honteicses, vous vous êtes réveillés, vous vous êtes mis en négociations, et n'avez pas encore arraché ces malheureuses populations à l'administration musulmane. Quand on a demandé les conseils de l'Europe, la Porte n'a pas voulu rétablir l'ancien émir, si injustement dépouillé, parce que l'administration chrétienne avait le tort, aux yeux de la Porte, de rappeler l'ancien protectorat français. Alors on a imaginé ce qu'on appelle l'arrangement de 1842, c'est-à-dire la souveraineté divisée entre deux kaïmacams, l'un druse, l'autre maronite.

Le Gouvernement français accepta cet arrangement: c^est là son sort, il l'a accepté formellement, ainsi que l'atteste la première dépêche qui n'a été. communiquée qu'en 1846. Mais la Chambre ne partagea pas cet avis ; et je prie ici tous les membres qui en faisaient partie de se souvenir que la Chambre repoussa énergiquement l'arrangement de 1842.

Le Gouvernement lui demandait de l'approuver par un paragraphe explicite de l'adresse, et, sur la demande de l'honorable M. Berryer, la Chambre, après une discussion solennelle, inséra ces mots : Rendre

aax populations du Liban une administration conforme à leurs vœux. Leur vœu, constamment exprimé, c'est la réintégration de Témir Béchir et de sa famille.

Dès ce jour, la politique de la Chambre, du moins les conseils qu'elle donnait, étaient diamétralement opposés à la politique engagée par le ministère. Le ministère n'a pas suivi ces conseils ; il a accepté successivement tous les arrangements qui ont été proposés, et qui excluent sans cesse le vœu que la chambre avait exprimé pour le rétablissement de l'émir Béchir. Mais, dès ce moment, le silence du cabinet a été complet. La Chambre peut se rappeler que, depuis cinq ans, au commencement et à la un de chaque session, nous avons conjuré le ministre de s'expliquer sur les motifs qui ne lui avaient pas permis de suivre la politique conseillée par la Chambre, et q.u'elle voulait voir accepter.

Tous les ans, on nous a dit : Ne parlez pas, vos paroles sont dangereuses ; nous recevons (toujours à propos) des nouvelles qui nous rassurent ; taisez-vous, laissez-nous faire.

On avait de bonnes raisons pour garder le silence et nous l'imposer. Cette tribune avait prédit les malheurs affreux qui résulteraient infailliblement • de l'arrangement de 1842, et ses tristes prévisions s'étaient deux fois réalisées ; on n'avait plus le courage de nous dire que nous étions dans l'erreur, et le Gouvernement, fatalement engagé dans le concert européen, et subordonné à ses décisions, aimait mieux se taire que d'avouer son impuissance ou sa défaite. Naguère il se proclamait le protecteur du Liban en vertu d'un droit incontestable et d'une tradition non interrompue, et désormais il était à la suite des quatre

puissances, acceptait successivement tous les arrangements proposés... Ces détails me mèneraient trop loin... (Non ! non ! — Parlez ! parlez !)

Je rappelle à la Chambre qu'on a commencé par la division de la souveraineté entre deux kaïmacams ; mais on s'est bientôt aperçu que, dans les districts mixtes, cette division du pouvoir aurait pour effet de placer la population chrétienne, qui s'y trouve en grande majorité, sous la direction d'un gouverneur musulman, et que tous les malheurs que nous avions déplorés se renouvelleraient.

Alors on a inventé cette combinaison de deux vékils, l'un druse et l'autre maronite ; de deux magistrats municipaux qui semblaient devoir balancer la puissance trop grande des kaïmakams. Cette combinaison n'a abouti à rien, et les malheurs de 1845 ne l'ont que trop prouvé.

Plus tard, on a songé à l'établissement de divans composés d'éléments divers, mais placés sous la présidence d'une autorité musulmane, et toutes ces combinaisons ont échoué, parce qu'elles avaient toutes pour objet le maintien de l'administration turque. Je ne chercherai pas à passionner la Chambre en racontant de nouveau les effroyables malheurs qui sont restés dans la mémoire de tout le monde. Ces scènes de pillage, de meurtres et d'incendies ont épouvanté l'Europe, et j'ose attester pourtant que les récits étaient encore au-dessous de la vérité ; mais il est inutile d'insister sur des faits dont personne ne conteste la gravité, le Gouvernement ne Ta jamais méconnue. Mais vous permettrez à ceux qui ont prévu ces malheurs, qui n'ont pas pu être écoutés quand ils les ont prédits, de s'inquiéter de l'obstination aveugle

avec laquelle on persiste à maintenir un état de choses qui doit amener de nouvelles catastrophes. Âpres les cruelles déceptions que la Porte Ottomane n'a pas épargnées à ceux qui ajoutaient le plus de foi à ses promesses, il est vraiment dérisoire de nous dire que son administration directe peut garantir la sécurité des populations chrétiennes, qu'il est de notre devoir de protéger.

Tout à l'heure, M. le rapporteur vous parlait du gouverneur actuel de la Syrie, de Kaamil-Pacha. Je n'ai rien à en dire ; mais j'ai trouvé notre honorable collègue bien imprudent de s'engager à garantir la probité et la sagesse d'un administrateur musulman, quand il s'agit des chrétiens. J'ai à lui rappeler ce qui s'est passé en 1845, et ce qu'à coup sûr M. le ministre des affaires étrangères n'a pas oublié. Lorsqu'on se plaignait à la Porte des avanies dont les chrétiens avaient toujours à souffrir, la Porte répondait : c Mais nos agents sont éloignés de nous ; ils ne nous obéissent pas ; c'est contre notre volonté que ces choses se passent. Pour vous donner une preuve de notre bonne foi, nous allons envoyer là le ministre des affaires étrangères lui-même (c'était Chékib-Effendi) ; c'est lui qui a donné les ordres ; il va se rendre sur les lieux, et vous aurez au moins la garantie que les ordres seront exécutés. »

Eh bien ! l'arrivée de Chékib-Effendi dans le Liban, en 1845, a été le signal de la plus horrible persécution qu'aient encore éprouvée les malheureux chrétiens. J'ai besoin de le rappeler, quelque haute position diplomatique qu'il ait occupée depuis. A son arrivée à Beyrouth, on lui signale un chef druse, le cheik Hamoum-Abott-Nakedy assassin du Père Charles,

sapérieur du couyent d^Âbej, et dont rambassadeor de France avait demandé la mise en jugement.

Le crime s*était passé à la vue de tous, en présence même de la milice turque qui semblait Tassister. Eh bien ! Ghékib-^Ëffendi fait acquitter scandaleusement l'assassin ; ce sont les dépêches mêmes du gouremement qui le disent, et Tambassadeur a réclamé contre ce scandale. Ce n'est pas tout : après cet outrage à la justice et à l'humanité, Ohékib-Effendi a personnellement accueilli l'assassin et l'a mené en triomphe à Deir-el-Kamar, montrant ainsi, par l'ovation qu'il lui décernait, l'esprit de la mission qu'il avait reçue.

Voilà ce qu'a fait le ministre des affaires étrangères de la Porte.

Cononent la Porte lui a-t-elle montré son mécontentement ? On l'a fait ambassadeur de la Porte en Autriche ! Il est bien placé là, messieurs, car cet homme, couvert de sang chrétien, serre peut-être la main quia payé le massacre de la Pologne. {A gauche. Très-bien !)

Je rappelle ce souvenir, messieurs, pour vous bien faire sentir ce que les populations du Liban peuvent attendre de l'administration turque. Or, c'est vers ce but que la Porte, encouragée parles quatre puissances, a toujours marché; ce qu'elle a toujours cherché, ce qu'elle veut encore par la proposition qu'elle vous fait, et que le Gouvernement français aura encore l'imprudence d'accepter : elle vous propose aujourd'hui comme dernier moyen de pacification de détruire ce qu'elle nomme la féodalité. C'est au nom de la liberté ; ce sera bientôt au nom des idées de 89 qu'on viendra nous dire qu'on abolit la féodalité dans le

Liban. Sayez-yous ce qu*on fait ? Quand les musulmans abolissent la féodalité dans le Liban, ils abolissent les derniers garants de la liberté ; ils détruisent les trop faibles intermédiaires qui sUnterposent encore entre les populations sans armes et sans défense, et les agents exacteurs et violents delà police turque ; ils font disparaître les protecteurs pour être plus assurés d'o^^rimer les victimes.

Sachez-le bien, le jour où vous aurez laissé opérer cette révolution, vous n^aurez fait des chrétiens du Liban que de véritables rayas, c'est-à-dire des sujets directs de la Porte, et quand vous les aurez abandonnés à Tadministration musulmane, ils n'auront plus qu'à choisir entre la mort et l'apostasie ; c'en est fait de la population chrétienne, à la honte de la civilisation et de notre temps.

Toutefois, on af&rme que tout est tranquille dans le Liban, que la paix y est établie ; c'est, du moins, le rapporteur qui le dit; je ne sais si, sur ce point, M. le ministre accepte sa déclaration et partage sa sécurité.

Voici ce que nous avons reçu récemment du Liban, et vous allez voir, messieurs, par la première lettre que je vais avoir l'honneur de vous lire, à quel état de faiblesse et de peur sont réduites ces malheureuses populations :

« 27 mai 1847.

€ Je dois vous dire qu'il est venu de Gonstantinople une seconde lettre, écrite par l'ambassadeur de France. Il nous demande raison de la lettre que l'archevêque de Saïda a envoyée pour exposer tous les maui j tous les outrages, toutes les injustices et au:tres

choses qui ont été faites contre les Maronites. Il ajoute que toutes ces nouvelles font plus de mal que de bien, et insiste fortement pour que nous ayons à empêcher nos agents d'envoyer dorénavant des nouvelles en France, parce qu'elles sont imprimées et arrivent jusqu'à Oonstantinople. Cette lettre nous a fait craindre qu'on ne nous fît encore plus de mal qu'avant, et a complètement abattu notre courage. Cela nous fait craindre que tout le mal qui nous est arrivé ne provint des. nouvelles que nous avons données, et qui, du reste, n'ont servi à rien. Notre opinion serait donc que vous ne fissiez point imprimer dans les gazettes tout ce que nous vous disons. Nous craignons comme vous qu'on ne se prépare à nous faire une nouvelle guerre, et nous sommes tous sans armes. Vous voyez que notre terreur n'est que trop légitime. »

Ainsi, les clients de la France, les protégés de notre Gouvernement en sont là qu'ils ajoutent à leur malheur, lorsqu'ils expriment les plaintes les plus légitimes !

Je ne connais rien qui caractérise d'une manière plus affligeante le protectorat de la France en Orient, que cet effroi de ceux qui ont le plus d'intérêt à l'invoquer. Ils n'osent se dire les clients de la France et pourquoi? parce que ce protectorat leur a manqué, parce que l'autorité qui nous appartenait en Syrie et qui nous appartenait séculairement, nous l'avons volontairement désertée ; parce que nous avons voulu trouver place dans le concert européen, où nous n'avions qu'une voix. C'est pour cette unique voix que nous avons sacrifié des droits dont nous étions en posses- . sien avant d'y entrer.

Si M. le ministre des affaires étrangères contestait comme injuste cette appréciation de notre situation

en Orient, je montrerais par le texte même des dépêches, adressées à notre ambassadeur, qu'il a luimême le sentiment de notre infériorité qui nous rend solidaires de tous les actes du concert européen, en nous ôfcant toutes chances de faire prévaloir l'ascendant de notre protectorat.

Comme cette question reviendra ici plus tard et, malheureusement, à la suite de nouveaux désastres, je dis qu'il faut qu'il soit bien entendu que ce n'est nullement par adhésion aux développements du rapport que nous prononçons le renvoi des pétitions au ministre; autrement je supplierais la Chambre de prononcer l'ordre du jour. Si le renvoi devait avoir pour signification que nous avons abandonné l'espoir de voir rétablir l'émir Béchir et sa famille dans la souveraineté dont il a été dépouillé sans motif raisonnable, je dis que la cause des chrétiens du Liban serait à jamais perdue; je dis que le seul espoir qui leur reste, l'espoir que la France viendra à leur secours, comme elle en a le droit, serait désormais détruit, et que nous leur aurions fait plus de mal en un seul jour que les hésitations de notre politique ne leur en ont fait depuis sept ans.

C'est dans ce sentiment que, tout en demandant, comme le rapport, le renvoi de la pétition au ministre des affaires étrangères, je propose qu'on ajoute le renvoi à M. le président du conseil. Je ne fais cette proposition que pour bien marquer la différence qu'il y a entre l'opinion de ceux qui adoptent les conclusions du rapport, telles qu'elles sont présentées, et l'opinion de ceux qui, comme moi, pensent que le Gouvernement ne fasse pas défaut à la politique qui lui a été conseillée (Très-bien ! très-bien !)

M. CRÉMiEux. Je ne le nie pas : les réflexions qni viennent d'être présentées par rhonorable rapporteur ont été très-bien présentées ; et si c'est à la forme qae s'adresse le sentiment d'approbation qu'elles reçoivent... (Mouvement en sens divers. — Interruption.)

M. d'haubbrsart. C'est à la forme et au fond.

M. CRÉMIEUX. Je vais répondre à la pensée que vient d'exprimer M. d'Haubersart ; seulement je voua prie de ne pas aller au-devant de ma j^ensée, que vous ne pouvez pas saisir avant que je ne la dise. (On rit.) Voici ce que je dis : Je suis d'accord avec tous ceux qui approuvent la forme dans laquelle on rient de présenter ces réflexions ; mais je suis loin d'être d'accord avec ceux qui approuveraient le fond. Et la raison en est toute simple : c'est que, si vous voulez réfléchir un moment sur les paroles qui viennent d'obtenir l'approbation d'une partie de cette Chambre, vous en verrez facilement les déplorables conséquences. J'ai entendu ces mots : € On fait tant qu'on va rendre notre protectorat un objet de frayeur pour la population chrétienne du Liban. »

Voilà ce que j'ai entendu ; eh bien ! je viens dire que votre protectorat dans ces contrées, que j'ai vues aussi, est le seul lien, non-seulement qui rattache à la France les populations chrétiennes du Liban, que vous devez surtout protéger, mais encore le lien le plus fort que vous ayez avec l'Orient. Cette protection, résultat d'anciens traités, assurait, croyez-le bien, la juste prépondérance que la France avait exercée en Orient jusqu'en 1840. Oui, à cette époque encore, en 1840, le protectorat de la France était invoqué de toutes parts dans l'Orient. Et j'ai encore pu voir, dans le commencement de mon séjour en Orient, ce

que c'était que ce protectorat, avec quel respect on en parlait, et comment les populations chrétiennes pour lesquelles j'implore votre appui, moi dont la voix ne saurait être suspecte (Mouvement dans rassemblée), les populations chrétiennes revenaient sans cesse vers la France pour demander secours et protection ; et ce secours, et cette protection, jusqu'alors elles ne les réclamaient pas en vain, car la France parlait haut encore à cette époque. Mais à cette douloureuse époque, le protectorat de la France, qui était le véritable, je pourrais dire le seul protectorat des chrétiens du Liban, et qui existait depuis des siècles, ce protectorat s'est effacé. Les événements de 1840 ont porté le plus rude coup en Orient à l'influenee française. 11 aurait été possible de la relever, il fallait le vouloir; mais, au lieu de le vouloir, vous êtes arrivés à vous annuler. Oui, messieurs (et c'est depuis sept ans la base des graves reproches que l'opposition adresse à M. le ministre des affaires étrangères), pour rentrer dans le concert européen, le ministère du 29 octobre a donné la plus éclatante, la plus déplorable approbation à tout ce qui avait été fait contre la France (Vive approbation à gauche), et dès ce moment notre protectorat dans le Liban a reçu, disons-le, une atteinte mortelle. (Oui ! oui !)

Comment ! il ne faut pas nous mêler activement, avec ardeur, de ce qui . se passe dans le Liban ? J'aurais compris, hélas ! ce langage en 1841, au lendemain de 1840, quand on pouvait nous bercer d'un avenir meilleur ; mais après les événements de 1842,les événements de 1844, de 1845, de 1846, vous faites entendre ici de telles paroles ! Quoi ! messieurs, ces dévastations portées sur tous les points de la Mon^

tagne, ces violences, ces assassinats qui ont décimé les chrétiens du Liban, c'est là le seul sentiment que ces crimes horribles vous inspirent, àvous, population chrétienne et française ! C'est devant un tableau si désolant que vous approuvez ceux qui vous disent qu'il faut bien prendre garde d'intervenir d'une ma^ nière active î Pour moi, je le déclare, en présence d'un peuple si misérable, qui subit les atrocités aussi grandes, je réclame ici, je réclamerai partout l'intervention de la France pour le soutenir de sa force, de sa volonté. (Bravo ! bravo !)

Et, messieurs, il s'agit des chrétiens du Liban! Les chrétiens du Liban! mais ils sont vos frères depuis des siècles, non pas seulement vos frères en religion, mais vos frères à la guerre, vos frères sur les champs de bataille. Dans toutes les circonstances, vous les avez trouvés. Saint-Louis les a trouvés, Napoléon les a trouvés. (Bravos sur plusieurs bancs.)

Gomment ! en présence de ces deux grands noms, les chrétiens du Liban ne doivent obtenir de vous que cette marque d'un stérile intérêt :

€ Persuader à la Turquie que vous ne voulez intervenir que de manière à ne pas l'inquiéter ; persuader aux chrétiens que vous ne voulez intervenir que de manière à ne pas inquiéter la Turquie ! »

Messieurs, croyez-le hien, c'est le dernier coup porté au reste de l'influence française en Orient. Et j'ajoute que c'est la première fois qu'on a dit qu'il fallait parler si humblement dans ce pays.

On a parlé du gouvernement d'Ibrahim-Pacha dans la Syrie. Messieurs, j'ai vu Méhémet-Ali à l'époque oii il a été si malheureusement dépossédé de la Syrie : à cette époque, il faut bien qu'on en convienne, les

chrétiens du Liban étaient parfaitement tranquilles ; ils n^étaient pas sous le couteau des Druses ni des Turcs ; ils étaient paisibles, les Druses ne bougeaient pas.

On a dit que c'était le résultat de la barbarie d'Ibrahim-Pacha. Non, non, la barbarie n'a pas des fruits si heureux ! Je vais vous dire une parole de Méhémet-Ali, qui vous prouvera que ce n'était pas de la barbarie que ce gouvernement ; Méhémet-Ali m'a fait l'honneur de me le dire à moi-même. (Mouvements divers.)

Nous parlions un jour de religion, sous le point de vue qui nous préoccupe fort peu, j'en conviens, pour nos populations occidentales, mais qui est immense pour les populations d'Orient.

Eh bien! savez-vous comment Méhémet-Ali m'expliquait le calme et la paix dont il avait fait jouir la Syrie, comment il n'y avait plus de guerre d'extermination entre les Druses et les Maronites, ou plutôt comment il avait forcé les Druses à respecter les Maronites ?

Il me disait :

€ Moi et mes enfants, en fait de religion autre que notre culte, nous avons des opinions, des principes, qui, j'espère, ne périront pas dans ma famille ; nous ne nous mêlons pas du culte des autres; chacun exerce sa religion comme il le juge convenable, et, pour que l'ordre public ne soit pas troublé, nous n'intervenons pas. Nous tenons entre tous la balance, et malheur à qui voudrait mettre la force dans un des deux plateaux ! > (Mouvement général.)

Voilà ce que me disait Méhémet-Ali.

Mais quand au lieu de laisser entre les mains de

cd prince qui n'est certainement pas un barbare comme vous le dites, mais qui, au contraire, a dominé la barbarie ; quand vous lui avez enlevé la situation qu'il avait en Syrie, alors le désordre a commencé ; alors votre protection de France n'a plus compté pour rien : elle était beaucoup pour Méhémet-Ali ; elle n'a plus rien été pour les Turcs. Savez-vous pourquoi? Je vais vous le dire : vous êtes descendus, les autres puissauces ont monté. (Bravo ! à gauche. Oui ! oui !) Oui, messieurs, autant la France descendait, autant les autres puissances s'élevaient, et alors les Turcs ont fini par donner droit aux autres puissances, et plus à vous ; et l'intérêt des autres puissances, entendezrle bien, c'est qu'il y ait des troubles, parce qu'alors, comme votre protection ne vaut plus rien, c'est la protection des autres puissances qu'on réclame, et les autres puissances vont s'établir en Orient sur vos ruines. (Approbation.)

Eh bien ! détruisez donc l'ouvrage de saint Louis et

. de vos rois ; anéantissez d'un coup ces populations

chrétiennes qui ont la même foi, qui ont le même Dieu,

qui ont la même religion que vous, vous en êtes les

maîtres ! (Interruption prolongée.)

Si vous voulez parler haut, ces' populations ne tomberont pas ; si vous voulez vous faire voir tels que vous devez être, elles seront respectées. Mais si, au contraire, vous suivez la marche adoptée depuis sept ans, les Druses et les Turcs recommenceront l'année prochaine ce qu'ils ont fait l'année dernière ; et quand nous reviendrons vous solliciter pour les chrétiens du Liban, nous le ferons en ajoutant ces désolantes paroles : Nous sollicitons pour nos malheureux frères, dont le sang a été de nouveau répandu en Syrie, parce

qae vons avez manqué de force et de fermeté ; ce sang n'aurait pas coalé si tous aviez eu foi dans votre force et dans les plus glorieux souvenirs. (Vive approbation. — Applaudissements à gauche.)

M. de Malleville termina ainsi cette discussion :

Je rappellerai à la Chambre que la Convention nationale, au plus fort de la lutte terrible engagée avec TEurope entière, savait faire respecter, en 1794, sur la montagne du Liban, le nom français ; Aubert Dubayet, ambassadeur de la République française à Constantinople, ayant appris que les églises étaient fermées et que les prêtres étaient insultés dans le Liban, partit lui-même et se rendit sur les lieux pour faire rouvrir les églises et respecter les prêtres; noble et glorieux souvenir qui consacre sa mémoire et nous lègue un grave enseignement. Tandis que la Convention, dans rentraînement et la fermentation des passions de cette époque, fermait les églises de France, son ambassadeur, pour rester fidèle à son mandat, les faisait rouvrir et respecter dans le Liban, en les plaçant sous la protection du drapeau tricolore. (Sensation prolongée.)

A bout d'arguments, battu en brèche par ses meilleurs amis, qui n'admettaient plus son silence, M. Guizot ne trouva plus d'autre moyen de s'en tirer qu'en faisant faire une nouvelle enquête. Il en chargea M. de Lallemand, et, pour inspirer confiance aux catholiques, il lui joignit M. Eugène

Boréy qui, sans appartenir encore à la congrégation des Lazaristes, faisait tourner au profit des intérêts religieux tout le crédit que lui donnaient ses remarquables travaux scientifiques.

Immédiatement, les deux commissaires choisis par le ministre se transportèrent en Syrie. C'était un jeu joué d'avance. M. Guizot, depuis sept ans qu'il était aux affaires, devait connaître l'ét^^t du pays ; il voulait seulement fermer la bouche aux députés qui, à la session prochaine, lui adresseraient encore de nouvelles interpellations, en leur présentant un rapport de fraîche date tout conforme à sa politique. Les commissaires reçurent donc en partant des instructions en conséquence. D'un autre côté, on ne manqua point de faire préparer le terrain pour leur arrivée au Liban. La chose était facile : hormis les Maronites, tout le monde y avait intérêt, le gouvernement' ottoman, les puissances étrangères et les représentants de la France en ce pays. En effet, pour ces derniers, le moindre blâme jeté sur leur conduite s'il ne retombait point sur le ministre, retombait directement sur eux. Aussi, dès leur arrivée à Beyrouth, les deux commissaires furent bientôt gagnés à la politique anglaise et plutôt portés à admirer les réformes du gouvernement ottoman qu'à constater les persécutions dont la nation maronite avait été la victime. Quand, au

bout de quelques semaines, les commissaires vinrent rendre visite au patriarche de la nation, ils étaient tellement prévenus que celui-ci, dès la première parole, comprit qu'il n'avait pas affaire à des amis^ mais bien à des hommes qui n'avaient d'autre but que de faire une inquisition défavorable à la cause maronite pour servir et exalter la Turquie. Les paroles se glacèrent dans la bouche de ce respectable vieillard, et il comprit que l'heure de la délivrance n'était pas encore arrivée. Les commissaires poursuivirent leur inquisition.

Ils trouvèrent beaucoup de sages arguments pour contredire presque en tous points le récit des voyageurs et de M. Lamartine lui-même, en faveur de la nation maronite. Les kalebs musulmans et les schismatiques grecs leur fournirent même des documents sur l'origine et l'histoire des Ma:ronites , tout à fait en contradiction avec les historiens anciens les plus connus et les plus estimés des savants européens. C'est avec ces données que le rapport des deux commissaires fut rédigé, et sa conclusion inévitable a été, comme oh peut bien le penser, l'approbation complète de la politique de la France et de l'administration turque au Liban.

Par suite des événements, ce rapport, fait pour M. tjuizot, tomba entre les mains de M. de Lamartine, qui en fut indigné ; mais il n'en resta

pas moins au ministère des affitires étrangèreB, comme document officiel.

M. de Lamartine n'était déjà plus au pouvoir quand il fut déposé au bureau de l'Assemblée nationale, et les membres de la commission du budget, la plupart très-neufs en diplomatie, appuyèrent leur jugement sur cette pièce de date récente, n en est même résulté que, contrairement à ce qu'on s'est empressé de faire pour les autres pays, on a maintenu prés du Liban tous les agents diplomatiques dévoués à la politique du gouvernement déchu. Qui plus est, M. Joseph. Conti, viceconsul à Saïda, fidèle aux vieilles traditions de la France, était resté le seul défenseur officiel des Maronites ; ceux qu'il gênait toujours, nouèrent contre lui de basses intrigues; et le nouveau ministre de la République le destitua comme réactionnaire, presque au moment où Pie IX lui envoyait, par un bref, une nouvelle marque d'approbation pour son dévouement à la cause des chrétiens. On peut juger du bon effet que dut produire au Liban le résultat de l'enquête ordonnée par M. Guizot.

Citons, a cet égard, le témoignage d'un correspondant du journal L'Ère nouvelle.

Quand les deux envoyés français arrivèrent en Syrie, j'eus occasion de les voir à leur passage à

Saïda(Sidon),et, dès notre première entrevue, je crus remarquer qu'au lieu de chercher à connaître à fond les malheurs des chrétiens du Liban afin de leur être utiles, ils cherchèrent plutôt les moyens de démentir tout ce qui avait été publié relativement à la fâcheuse position de ces chrétiens. Ils se contentèrent donc de visiter quelques villages dont les habitants avaient eu le bonheur de pouvoir réparer, en tout ou en partie, les dévastations dont ils avaient été victimes de la part des Druses. Je fis tout mon possible pour les engager à se rendre aux villages de Niha, Maz-zarêet-el-Choufy et Measser, Grarbi-el-Bequâ, qui ont été entièrement brûlés et dont les églises ont été démolies; et ils eussent pu visiter plus de cinquante autres villages qui n*ont pas été mieux traités. Je dois dire, pour être véridique, qu'ils me promirent de s'y rendre; et pour rendre un hommage à la vérité, je dois ajouter qu'ils n'en firent rien.

Ils me demandèrent ensuite mon avis sur les moyens à employer pour ramener dans la montagne la sûreté et. la tranquillité : ma réponse fut que le seul moyen était de confier le gouvernement du Liban à l'émir Béchir, ou à quelqu'un de ses fils.

Les deux envoyés furent aussi voir monseigneur

l'archevêque de Saïda Après la visite, ce prélat

vint me trouver, et, les larmes aux yeux, il me dit avec l'accent de la douleur: < Nous nous attendions â voir des sauveurs dans les envoyés de notre protecteur, le gouvernement français; et, je suis navré de le dire, je ne trouve en eux que de nouveaux persécuteurs, puisqu'ils ne veulent s'arrêter qu'au dire de nos ennemis et ne cherchent qu'à nous démentir. Ils se sont Servis de toutes sortes de subterfuges pour

m'arracher Taveu que le dévoué père Azar, qui se trouve en France, n'était point mon grand-vicaire, et qu'il n'était point procureur de la nation maronite; enfin, avant peu vous verrez que ces messieurs nous auront fait plus de mal que de bien. »

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