‹ La France au pays noirChapitre 10 sur 29 · AMAZONE. — M1T1IA, LA PLUS ILLUSTRE · texte numérisé non relu

AMAZONE. — M1T1IA, LA PLUS ILLUSTRE

Le roi avait évacué l'enceinte royale et, protégé par les catholiques, avait atteint le bord du lac, à dix kilomètres de là. Le capitaine Williams, sorti du fort avec les Nubiens, fit ar-

Tacher le drapeau qui flottait sur la demeure de Mouanga.

Pendant ce temps, la résidence de la mission, Roubaga, •était livrée aux flammes, et la fusillade se mêlait aux horreurs de l'incendie. Mgr Hirth et ses prêtres baptisèrent les catéchumènes; dans une dernière absolution reçue et donnée, ils attendirent la mort. Les pillards accouraient de la capitale en cendres. Deux heures après, le capitaine Lugard, •avec une troupe nombreuse, arrivait, et les missionnaires prenaient le chemin du fort Kampala.

Des pourparlers étaient engagés par les chefs du protestantisme anglais avec Mouanga, réfugié sur l'îlot de Bulingugwé. Les missionnaires furent conduits auprès du roi par les gens du fort, afin de le presser de revenir dans sa capitale. Reconnaissance du drapeau de la compagnie YEast-African comme pavillon national, attribution des principales charges aux protestants, telles étaient les conditions imposées pour sa restauration. Mouanga les repoussa, et sous la grêle des balles, sous lefeu de la mitrailleuse anglaise, il s'embarqua, entraînant avec lui Mgr Hirth, tandis que les catholiques, fidèles défenseurs du souverain, essayaient encore de refouler l'ennemi.

Les autres missionnaires, saisis par les Bagandas, furent dépouillés de tout ce qu'ils avaient, même de leurs chapeaux, ■et ramenés sur le continent. Là, les Anglais les firent prisonniers, et les conduisirent au fort, où les mauvais traitements se succédèrent jusqu'au 8 mars, date à laquelle ils purent gagner le Kiziba.

La barque qui portait le roi et l'évêque, mais ne contenait ni eau ni provisions, aborda après un jour et une nuit de navigation à l'île Sésé. Gomme à Bulingugwé, les fusillades, les noyades, le feu, avaient ravagé l'île, et les chaînes d'esclaves se garnissaient de tous les malheureux victimes de la fureur sanguinaire du capitaine Williams et de ses émules

«en massacre. Il faut exterminer les catholiques, s'était-il ■écrié, et sa voix n'avait eu que trop d'écho.

Pendant vingt jours, ces scènes de dévastation ont duré ; pendant vingt jours l'Ouganda, jadis si prospère, a été livré aux fureurs sanguinaires des musulmans et des protestants. Ces derniers, cependant, ont fini par craindre de ne plus pouvoir dominer ce déchaînement de barbarie dont ils avaient été les complices. Ils ont offert le trône aux nièces du roi qui, avec leurs fils, se trouvaient à Notre-Dame de Kanioga. Le capitaine Williams a employé promesses et menaces, mais tout a été inutile. Nous ne voulons pas de vos honneurs, ontelles répondu, car nous tenons à notre liberté de catholiques plus qu'au titre royal, qui appartient à Mouanga.

Et comme les princesses étaient sur un territoire soumis à l'influence allemande, le sectaire britannique n'a pas pu employer la force. Les Allemands donnant des leçons de civilisation aux Anglais ! Quelle humiliation pour ces derniers !

L'Ouganda voulait son roi légitime, et la Compagnie East- African a été obligée de le rappeler. Mais, hélas ! les ruines sont nombreuses, et les conditions de retour sont dures pour les catholiques. Mouanga s'est fait protestant et n'est que le prisonnier des Anglais, qui, tout en désavouant la Compagnie East-African, l'ont subventionnée et continueront avec elle ou d'autres agents officieux des intrigues criminelles.

Nous croyons, à ce résumé très exact des faits, devoir joindre les extraits suivants de la lettre de Mgr Hirth, qui •envisage avec la fermeté de la résignation chrétienne la situation malheureuse de l'Ouganda :

« La navigation n'est plus libre sur le lac depuis que toutes les barques des îles de Sésé ont été prises par les protestants ■•et que la voie de terre par le Buddu est rendue presque impraticable, les marais étant grossis par les grandes pluies.

— ase —

» Les 50,000 chrétiens semés dans l'Ouganda et cette masse de catéchumènes qui n'avaient encore reçu que quelques éléments d'instruction, que vont-ils devenir?

» Ils sont condamnés à l'hérésie. Les conditions que le fort anglais, sous la pression des protestants, vient d'imposer aux catholiques, qu'ils parquent dans la seule et unique province du Buddu, ne nous permettent plus cle communiquer avec nos derniers catéchumènes.

» On poursuit également et les chefs et le peuple; le fort anglais, il faut lui rendre cette justice, essaie d'interposer sa protection et de juger les délits ; mais, à chaque nouvel effort tenté, il se voit obligé d'avouer son impuissance. Il a entrepris, depuis deux mois, de faire escorter par des soldats, de Mangi à Buddu, les bandes de catholiques qui émigrent de tous les points du pays ; mais combien de ces malheureux ne peuvent bénéficier de cette protection et sont arrêtés en route !

» Tout le long du Nil, dans les forêts et les marais qui bordent le fleuve à sa sortie du lac Nyanza, il y a plusieurs milliers de catholiques ; ils mourront de misère, ou, sïls sortent de leur retraite, ils deviendront la proie des vautours qui les guettent.

» Mais c'est contre nos grands chefs surtout qu'on s'acharne.

» Leur pieux prosélytisme est trop connu pour ne pas leur attirer un redoublement de haine. Quantité de ces chefs, les plus influents, ont été chassés et privés de leurs gouvernements donnés à des protestants. Les membres de la famille royale sont moins épargnés que les autres.

» Rien qui n'ait été tenté pour faire abjurer la vraie religion à plusieurs princesses aussi riches qu'influentes. Il faut citer surtout la princesse Rubuga, sœur du roi, pieuse et noble chrétienne.

» Avant la persécution, elle partageait avec le roi, son frère, l'administration et les revenus du royaume, à titre de reine, suivant l'usage du pays.

» Quelque temps seulement avant le 24 janvier, elle épousa le Mugasi, général en chef de toutes les armées du royaume, favori du roi, et chrétien aussi accompli que brave guerrier.

» Notre princesse, montrant un courage et un dévouement dignes des nobles sentiments de son époux, avait sacrifié, dès les premiers massacres, sa dignité et tous ses biens, et prenant le chemin de l'exil pour garder sa foi, avait suivi les catholiques. Elle se trouvait avec son époux dans l'îlot de Bulingugwé quand les protestants vinrent y poursuivre le roi et capturèrent les nombreuses barques qui s'y étaient réfugiées.

» Au plus fort de l'attaque, croyant que son mari s'exposait à une mort certaine pour la délivrer, elle sacrifia sa propre liberté et se livra volontairement comme esclave pour sauver celui qu'elle aimait et qu'elle savait être le principal soutien du roi ! Dieu bénit cet acte héroïque ; le Mugasi eut la vie sauve, mais en même temps commença pour la princesse Rubuga la servitude la plus dure; elle fut traînée, captive, dans la capitale où les hérétiques triomphaient. »

Mgr Hirth décrit ici les tortures auxquelles elle fut soumise, et la tentative faite pour l'obliger à renoncer à ses croyances. Le roi Mouanga remonta peu après sur le trône. Devant l'opiniâtreté de sa sœur à rester chrétienne, il dut lui accorder ce qu'elle demandait : quitter la capitale et rejoindre les catholiques en route pour l'exil.

La princesse vit bientôt son cortège se grossir d'une foule de femmes chrétiennes, n'attendant que l'occasion pour aller rejoindre leurs maris à Buddu. La caravane compta bientôt

de 200 à 300 personnes. Quel appât pour les protestants, qui voyaient passer cette proie facile, pour les chefs surtout, pleins de haine pour les catholiques, et dont la rapacité était excitée par l'espoir de s'enrichir de nouveaux esclaves !

Il ne fut pas difficile aux plus forcenés d'entre eux d'arracher au faible Mouanga la permission de tomber sur ce troupeau de femmes sans défense.

La paix était signée pourtant depuis plus d'un mois et les officiers du fort anglais avaient promis la sécurité des routes; mais, cette fois encore, les noirs se moquèrent de leur autorité comme, avant l'explosion de la persécution, ils avaient ri de leur prétendue responsabilité dans les jugements en vue.

« Arrivée presque à la frontière du Buddu, écrit le Père Biard de Meng, la caravane lut subitement assaillie. Il n'y avait que quelques hommes, on ne put songer à se défendre; ceux que les protestants purent saisir furent dépouillés, les femmes furent toutes enlevées et conduites dans les villages; six enfants à la mamelle furent jetés dans les broussailles.

» Les agents européens se sont indignés au récit de ces actes de sauvagerie. Je leur ai demandé de punir les coupables ; on m'a répondu qu'on le ferait plus tard. Un petit nombre de femmes seulement ont pu être retrouvées. Les vrais coupables ont été acquittés. »

Mgr Hirth continue sa lettre par le récit des humiliations que les missionnaires ont dû subir :

« Pour le moment, dit-il, la lutte nous sera impossible ; nous devons borner notre action au Buddu, région marécageuse actuellement ravagée par la peste.

» Au moment où j'écris, les païens ont pris les armes ; les chrétiens remporteront peut-être la victoire, mais quelle vie-

toire! Ils ne trouveront ici qu'un pays ruiné; c'est la famine et la désolation clans cette province. Plus que jamais la peste sévira. »

Le vénérable évêque-missionnaire signale en ces termes les dépréciations commises par les bandes grossissant sans cesse des musulmans provenant de l'ancienne troupe d'Éminpacha, et appelés à Mengo par le capitaine Lugard.

«Ces Nubiens, clit-il, formeraient, assure-t-on, un camp volant de plus de dix mille personnes. La dévastation du pays serait bientôt achevée, mais au profit de qui? Les bruits plus récents nous apprennent que ces Nubiens, mécontents maintenant des arrangements conclus avec la Compagnie de YEast-African, murmurent et se révoltent.

» Voilà la situation qui vient d'être créée au nord du Nyanza par la compagnie anglaise. Elle se complique encore d'un soulèvement général de toute la populace païenne, qui, évidemment, a reçu un mot d'ordre secret et se déclare l'ennemie de tous ceux qui professent une religion nouvelle.

» Elle dispose de forces considérables : tout le nord du Nyanza, c'est-à-dire la moitié de ses côtes, depuis le Kavirondo à l'est jusqu'à Kagera à l'ouest, est en feu. Dans l'Usoga, où le protestantisme vient de pénétrer aussi par la force, il y a eu déjà des combats sanglants. Un capitaine anglais y promène en ce moment son canon avec un corps de près de mille réguliers, sans compter l'armée des Bagandas protestants. L'Angleterre commence à éprouver les funestes effets de l'importation des fusils et de la poudre ; bientôt il faudra amener de la côte des régiments entiers pour contenir ces noirs qu'on se fait maintenant un jeu cruel d'armer et d'exciter les uns contre les autres. »

L'éloquente malédiction du cardinal Lavigerie restera

comme une flétrissure indélébile au front des bourreaux, et l'Angleterre, en répondant par des équivoques aux protestations de la France, a assumé devant le monde civilisé et devant l'histoire une responsabilité nuisible à son honneur national.

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