GUERRIER BAMBARA
(Gravure extraite des Colonies d'Afrique. — Quantin.)
une vallée qui n'ait son village, plus ou moins grand, plus ou moins apparent.
» Les habitations des indigènes étant très basses et les édifices publics absolument inconnus, il faut être dans le village même pour le voir. En outre, les populations ne sont ni affairées ni tapageuses. On les voit peu pendant la chaleur du jour, et l'on dirait qu'elles ne se réveillent que pendant la nuit. C'est au coucher du soleil que commencent les chants
et les danses, le bruit du tam-tam et les cérémonies des sorciers.
» La population du Congo est formée de différentes tribus ■dont les principales sont :
» Les Louanyos ou Bavilés, habitants du Loango.
» Les Balombas, à Mayumba et Cette-Cama.
» Dans le Haut Fleuve : les Babongas, les Achyras, les Baïkas, etc.
» Dans l'intérieur : les Bakugnis, les Babomgas, les Bakombas, les Batékés.
« Sur la route de Brazzaville : les Balalis, les Babuendis, les Ba-Congas.
» Au Stanley-Pool : les Batékés.
» Dans VOubanghi : les Baloïs, les Bondjas (les plus féroces).
» C'est surtout au milieu de ces populations que Ton peut voir combien la paresse est la mère de tous les vices et de toutes les misères.
» Pas de routes, pas d'agriculture, pas d'industrie, pas de commerce ; par suite, un peuple sale, mal vêtu et amaigri par les privations : voilà ce que l'on rencontre partout dans ce pays du Congo, où pourtant le climat est bien plus doux, le ciel bien plus beau, le sol bien plus riche que celui de l'Europe.
» Que manque-t-il donc à ces populations pour qu'elles vivent heureuses, au sein de l'abondance ? L'amour du travail et la foi. Et c'est aussi ce que nous nous efforçons de leur inculquer. Par le travail, en effet, nous ferons de ces pauvres sauvages d'abord des hommes, puis, les élevant un peu plus haut que la matière et la vie présente, nous espérons en faire des chrétiens. »
L'anthropophagie existe d'une façon particulière dans le
haut Oubanghi. Manger de la chair humaine est un régal et un titre d'honneur. L'esclave est tout simplement une viandede boucherie. On le met à l'engrais, si, après des incisions pratiquées dans le clos, il n'est pas jugé à point. On l'enferme dans une cage afin de hâter l'embonpoint. Si la maigreur persiste, on le noie, comme inutile.
Dans le cas, au contraire, où la graisse paraît suffisante, on casse bras et jambes au malheureux, qu'on immerge dans le fleuve, la tête seule sortant hors de l'eau, on le laisse ainsi toute une nuit afin de rendre plus facile à enlever l'épiderme noir. Les intestins sont des morceaux de choix. La tête bouillie clans de l'eau aromatisée de piments devient le plat du lendemain.
M. Dolisie, un des auxiliaires de Brazza, raconte qu'au cours d'un voyage d'exploration il aborda dans un village où il demanda du bois pour son vapeur. Au milieu des indigènes, il en remarqua un qui vidait une écuelle avec une grossière cuiller cle bois. C'était tout simplement un crâne dont le cannibale absorhait la cervelle encore toute fumante!
La civilisation chrétienne a détruit presque entièrement l'anthropophagie dans les autres parties du Congo, mais dans l'Oubanghi, à Saint-Louis, les missionnaires nouvellement arrivés n'ont pu encore obtenir la cessation des horribles festins. C'est en pleine région cannibale qu'ils sont allés, la croix à la main, et le Léon XIII fait flotter le drapeau tricolore sur le fleuve, le long des rives duquel noirs et léopards font assaut cle férocité.
Le Congo est, des nombreux fleuves qui arrosent le pays, le plus important. Sa largeur varie de 4 à 40 kilomètres, et ses eaux noirâtres coulent sur une longueur de 4,856 kilomètres.
Nos ports sont établis sur ce parcours, comme sur l'Ougoué,
l'Oubanghi et les autres rivières dont il est inutile de citer les noms. Les missions catholiques s'y rencontrent à côté des établissements militaires ; ainsi à Franceville, à Lastoursville, à Lambéréné, situé tout près du confluent du N'Gounié et qui est le point commercial le plus important de l'Ougoué. Les églises qui ont été élevées sont pour la plupart en fer, et ont été envoyées de Paris dans l'ouest africain par pièces numérotées.
Nous n'insisterons pas sur les productions du Congo, à peu près les mêmes que celles du Gabon ; le gibier n'y est pas très abondant. On y trouve cependant, outre des vols innombrables de perroquets gris, la caille, la pintade, la perdrix, le pigeon.
Comme minéraux, citons le cuivre, le plomb, le fer, l'étain, l'argent. L'agriculture commence à prospérer autour des postes et des missions. L'ébène, les bois de teinture comme le santal, les dents d'éléphant, les arachides, la gomme, le caoutchouc, constituent les objets d'échange contre de la verroterie et des colonnades. Les diverses peuplades aiment beaucoup nos étoffes, et les bouteilles sont par elles très recherchées, ainsi que la poudre et les armes. L'eau-devie, dite de traite, n'obtient qu'une trop grande faveur. Les miroirs font les délices des Congolaises, qui ne dédaignent pas les soieries. Il y a bien quelques tissus fabriqués et teints dans le pays, ainsi que des bracelets forgés avec le cuivre local, mais ces objets sont moins estimés que ceux d'importation européenne. Le climat est chaud , surtout durant l'hivernage, d'octobre au 15 décembre et de février au 15 mai. L'élévation et l'humidité simultanées de la température provoquent la fièvre et l'anémie. La dysenterie est également fréquente et meurtrière.
La végétation est très active dans ce sol tour à tour sur-
chauffé et inondé. La banane et le manioc, l'igname et la patate douce y foisonnent. Le cocotier vient bien et vite; l'avocatier donne des fruits dont le beurre rappelle celui du karité du Niger. Le jacquier, arbre à pain, fournit de gros et bons fruits, le manguier et le dika (dont le produit ressemble au cacao), l'oranger, le citronnier, le goyavier, le muscadier, l'ananas, méritent bien aussi une mention, et nous ne devons pas oublier le poivre, le piment, la canne à sucre et même la vigne, mais celle-ci à l'état sauvage.
Le Congo est un pays d'avenir; toutefois, beaucoup de difficultés sont encore à vaincre. Si les habitants ont une vague notion de Dieu, cette notion est obscurcie par les plus abjectes superstitions. La peur du surnaturel abaisse les âmes et provoque des cruautés inouïes. C'est ainsi que, parfois, on enterre femme et enfants tout vivants avec le chef de la case. Dans l'Oubanghi, on réserve un ou deux membres de la famille afin d'alimenter le repas de deuil. Les hippopotames paraissent régal trop vulgaire pour honorer la mémoire du mort.
La France a dans le Congo une colonie destinée à prospépérer, si des fautes d'organisation ne viennent pas compromettre l'œuvre de M. de Brazza et les travaux apostoliques des missionnaires.
M. d'Arminel et Louis n'avaient pas, en une seule leçon, étudié l'histoire, la géographie, l'ethnographie des habitants du vaste territoire dont Brazza venait de doter notre pays. Ils avaient patiemment feuilleté les documents officiels, les journaux des explorateurs, les Missions catholiques, et suivi, en quelque sorte pas à pas, les événements accomplis. Nous avons dû donner à leurs travaux une forme concise, car ce que nous voulions, c'était présenter à nos lecteurs la physionomie du pays que Louis avait le regret de ne pas
avoir pu parcourir. Cette tâche nous a été rendue facile — qu'on nous permette ce mot personnel — par le souvenir de nos voyages en ces régions, où nous avons eu le plaisir peu enviable de fréquenter les anthropophages, gens qui en valent bien d'autres, du reste, lorsque l'envie de croquer un homme ne leur vient pas. Nous étions, à l'époque dont nous parlons, presque un enfant et d'une maigreur qui n'a pas tenté l'estomac de nos compagnons de route. Si nous avions eu la mine grassouillette et les côtes bien garnies, il est probable que le plaisir d'écrire la France au pays noir nous serait présentement refusé.
Mais revenons clans le cabinet de travail de M. d'Arminel et de son fils.
— Voilà du nouveau ! dit Louis en ouvrant son journal. Le lieutenant cle vaisseau Mizon a fait sa jonction avec Brazza, en route pour le lac Tchad, et le Soudan est relié au Congo ; le commandant Monteil est arrivé par la voie cle Say, sur le Niger, à Kouka, voisine cle Barroua, le point cle limite assigné à l'influence française sur le lac Tchad. Dybowski a vengé Crampel, et M. Maistre poursuit sa mission toujours vers le lac Tchad.
— Mais c'est un triple succès. Vive la France !
— Oui, vive la France ! Et honneur aux pionniers de la civilisation !
— Pourrais-tu suivre sur la carte les chemins parcourus?
— Essayons, en nous aidant des notes envoyées par les explorateurs.
La mission, de Brazza.
Monté sur le Courbet, qui a de très réelles qualités et comme vitesse et comme bateau d'exploration, M. de Brazza a mis quatre jours pour se rendre de Bonya, notre poste de la Sangha inférieure, à Ouesso, station établie au confluent du N'goko avec la Sangha. Mais, en amont d'Ouesso, la vitesse a. été réduite par prudence. Lorsqu'on connaîtra les passes, la Sangha sera aisément navigable en toute saison jusqu'à Ouesso. Quant au passage d'Ouesso, on pourra même le franchir en déchargeant les bateaux. Du reste, le Courbet est arrivé en parfait état, tout prêt à remonter plus haut.
Sans perdre de temps, M. de Brazza profita des facilités que lui procurait la navigabilité relative de la Sangha pour pousser le Courbet plus au nord. Il parvint ainsi à Makela, par 3°43', point où peuvent remonter facilement les petits vapeurs à faible tirant d'eau.
Le 4 janvier 1892, M. de Brazza se trouvait au pied des rapides de Bania par 4°0'30" nord, dans le village du chef N'Djoumbé ; c'est le point où, au cours de son exploration, M. Fourneau avait campé. Le commencement des rapides se trouve, d'après les indigènes, à une très petite distance en amont.
A quelques kilomètres en amont de Makela cesse le pays de la brousse et commence le pays découvert, avec des collines formant un plateau élevé de cinquante à soixante mètres au-dessus du niveau du fleuve.
Les indigènes appartiennent à la race bakalais-akota du haut Ougoué et du nord. M. de Brazza commence à les comprendre. Depuis le confluent de l'Ikela et de la Massiepa, la population est très dense et de relations très faciles; les
306 vivres, manioc, bananes el farine de maïs, sont en abon- . ! s indigènes on1 des approvisionnements de vivres renier.
Partout la mission a été accueillie avec enthousiasme : elle montail escortée par des pirogues nombreuses indiquant les passages les roches.
!. - populations riveraines appartiennent à la race des Manzé el onl tous leurs villages dans les lies, même celles inondées aux crues. Elles cherchenl ainsi un abri contre les populations de lerre ferme — les N'Déré — et s'aventurent difficilement au delà du voisinage immédiat des rives. Les populations plus intéressantes pour l'avenir sonl celles de la terre ferme. M. de Brazza croii trouver après les N'Déré un mélange de N'Déré et de Peuls el plus loin de vrais Peuls. [] esl entré en relations avec les N'Déré à Makela.
Après Makela, il a vu un chef qui est venu de vingt kilomètres de la rive avec un certificat d'identité remis par M. Fourneau. Il se trouve tout près du pays où il y a eu une première escarmouche. (Test par là que la nouvelle de l'arde M. de Brazza s'est répandue utilement chez les N'Déré.
Le commis* général s'est installé sur la rive et a choisi un point pour établir la station de Bania donl M. Decri
mmencé la construction, qui est poussée activement : les indig lent en quantité les matériaux. Les relations
avec ' - N'Di i s'établisseni peu à peu. M. Biotest parti depuis trois jours pour aller chez le chef Djambala qui, il y a un an, avait fait à M. Fourneau un excellenl accueil. M. Blot .1 rencontré --il route le fils de Djambala, porteur du traitée! du pavillon remis par M. Fourneau; il venail à sa rencontre. M. Blot lui a fait rebrousser chemin et a continué avec lui sa route vers le chef Djambala.
A la date du 12 janvier, M. de Brazza n'avail encore avec
lui que quatre Européens, MM. Decressac, Blot, Denis et Pu treille. Après avoir établi un petit poste chez Djambala, M. de Brazza devait redescendre au confluent pour remonter la Massiepa, qui lui paraît être plus importante que l'Ikela et former le cours supérieur de la Sangha. C'est pour cette raison qu'il a évité de donner au poste le nom de Sangha, et l'a appelé « Banca, » nom du rapide.
Une fois de retour de la Massiepa, le Courbet a franchi les rapides de Bania et a pu mouiller dans l'Ikela, vis-à-vis des villages où, le 13 mai 1891, M. Fourneau, attaqué par les indigènes de Nzaoué, avait dû enlever les pirogues qui ont assuré sa retraite vers les postes de la Sangha.
La missior\ Mizor\.
Le 15 septembre 1890, M. Mizon avait quité la France et s'était rendu directement de Bordeaux au Niger. Il tenta de remonter ce fleuve en canot à vapeur portant pavillon français. Le mauvais vouloir de la Compagnie royale anglaise et les obstacles qu'il rencontra au début de son voyage d'exploration sont vainement niés par l'Angleterre. Dans le bas Niger, il fut frappé de deux balles : l'une au bras, l'autre à la cuisse. Deux mois il resta sur le flanc; mais il en réchappa, contrairement peut-être à l'espoir de ses rivaux, et par la Benoué il arriva de Lokodja à Yola, capitale de l'Aclamaoua. Le sultan lui fit, malgré les défiances que les Anglais avaient semées contre lui, une bonne réception et s'empressa de lui fournir tous les renseignements désirables, ajoutant ces mots : « Tant que tu seras sur mes terres, tu n'auras rien à craindre. »
De Yola, la « Versailles africaine, » M. Mizon descendit à
Ngaoundère ; puis il poursuivit sa route vers le sud-est en traversant des plateaux bien cultivés, où le blé pousse abondamment et où, par suite de l'élévation du sol, le thermomètre descend parfois jusqu'à zéro. On était alors en janvier.
Une série de petites rivières prennent naissance sur ces plateaux et se réunissent plus loin pour former un gros cours d'eau, le Kadéi, que M. Mizon a descendu jusqu'à Djambala, village assez important par son commerce et où il apprit l'attaque dont la mission Fourneau avait été la victime un an auparavant.
L'explorateur a constaté que sur tout ce parcours les populations sont de mœurs très douces ; elles venaient cependant de soutenir entre elles une guerre occasionnée par des questions de concurrence commerciale et au cours de laquelle les champs avaient été dévastés et les maisons brûlées. Des cadavres gisaient encore sur le sol. Impossible de trouver à manger; pas le moindre gibier à l'horizon. Pendant quatre jours, on dut jeûner, mais on n'en était pas plus triste pour cela, ajoute gaiement le narrateur.
Un peu au-dessous de Djambala, M. Mizon reçut un émissaire de M. de Brazza : « Si vous désirez que nous conférions ensemble des choses de ce pays, répondit M. Mizon au gouverneur du Congo français, descendez le Mambère ; moi, je continuerai à descendre le Kadéi, et si les dires des indigènes sont vrais, si ces deux rivières se rejoignent en se jetant dans la Sangha, nous nous rencontrerons forcément au confluent. »
C'est, en effet, ce qui arriva. Quelques jours plus tard, les deux explorateurs étaient réunis. Du 7 au 10 avril, MM. de Brazza et Mizon restèrent ensemble.
Ainsi se trouvait résolu le problème géographique relatif à la séparation du bassin du Niger de celui du Congo; résolu
aussi le problème de la limitation des Allemands clans leurs possessions du Cameroun, complètement circonscrites par la route qu'ont suivie nos deux compatriotes, l'un partant du nord, l'autre partant du sud. M. Mizon a la gloire d'avoir comblé un des vides de la carte d'Afrique et d'avoir exploré des régions que, malgré tous leurs efforts, ni les Allemands ni les Anglais n'ont encore pu atteindre.
Après avoir quitté M. de Brazza, M. Mizon continua à descendre la Sangha et le Congo, et il arrivait ainsi à Brazzaville le 27 avril.
Grâce à l'intrépidité dont il a donné tant de preuves au cours de sa laborieuse exploration, M. Mizon a pu franchir en quatre mois les sept cents kilomètres qui séparent Yola de l'île de Comasa, où il s'est rencontré, selon le dessein poursuivi, avec M. de Brazza. Il n'avait comme escorte que huit nègres, des Pahouins, paraît-il, et, dans ce parcours à travers une région complètement inconnue, il a non seulement résolu le problème géographique relatif à la séparation du bassin du Niger et du bassin du Congo, mais encore conclu avec les chefs indigènes des conventions qui complètent l'œuvre commencée dans le bassin de la Sangha par Cholet, Gaillard et Fourneau et si hardiment reprise par M. de Brazza. Une mention est due à son ami Félix Trehot, et aussi à la petite négresse Samabou, fille d'un chef de la Bénoué, où Mizon l'a ramenée. L'enfant a vite appris la langue française, et, disent les gazettes, est mise à la dernière mode.
Voici la dépêche officielle par laquelle M. de Brazza a fait connaître sa jonction avec M. Mizon :
Ile de Comasa, sur la Massiepa, par 3°40' de latitude nord, 9 avril 1892.
Je vous annonce que le lieutenant de vaisseau Mizon, sortant de l'Adamaoua, a pris contact, le 23 mars, avec le poste français établi
auprès du chef de Djambala, à 80 kilomètres au nord-est des chutes de Bania. Le 4 avril, il s'est rencontré avec moi à Gomasa (?), où j'étais monté à sa rencontre. Son voyage s'est accompli partout sans coup férir et en toute sécurité, bien qu'il n'eût que huit indigènes pour toute escorte.
Les populations ne sont nullement fanatiques jusqu'au territoire occupé effectivement par les Français.
La ligne de partage des eaux entre le bassin de la Bénoué et celui de la Sangha a été franchie par 6°30' de latitude nord.
Mizon a reçu un bon accueil partout et a été considéré comme le représentant de la France.
En somme, la France peut espérer de l'Adamaoua d'importantes relations commerciales. Ma mission, dit M. Mizon, était purement scientifique et commerciale. Je n'ai pas tiré un coup de fusil, et partout les populations m'ont reconnu comme le représentant de la France. Je n'ai éprouvé de difficultés au cours de mon voyage qu'avec les Anglais. Toutes les facilités, au contraire, je les ai obtenues de la part des indigènes, et je n'ai vraiment été en sécurité que lorsque je me suis trouvé hors de la sphère d'action de la Compagnie royale anglaise du Niger.
Le voyage de M. Mizon avait duré vingt mois, et n'avait coûté qu'une centaine de mille francs.
Il a valu à la France des traités précieux, notamment celui qui a été conclu avec le royaume d'Adamaoua, désormais placé sous l'influence française.
M. Mizon a barré la route du Tchad aux Allemands du Cameroun et réparé autant qu'il l'a pu la faute énorme qui fut commise lorsqu'on abandonna à une société anglaise les comptoirs du bas Niger et de la Bénoué, faute déplorée par le commandant Mattei, dont nous avons relaté les tristes pressentiments et les patriotiques alarmes.
La missior\ Dybowski et le massacre de la missior\ Crampel.
M. Dybowski, d'origine polonaise comme son nom l'indique, avait été envoyé par le comité de l'Afrique française
pour appuyer la marche en avant de Crampel se dirigeant du haut Oubanghi vers les bassins du Ghari et du Baghirmi, afin d'y acquérir des droits avant les voyageurs allemands. Il était maître de conférences à l'école d'agriculture de Grignon, et fut séduit par l'occasion qui s'offrait à lui d'accroître le domaine scientifique en môme temps que la puissance de la France.
M. Dybowski s'embarqua le 10 mars 1890 à Bordeaux pour Dakar, où il arriva onze jours après. De là il prit la route du Congo.
A Loango, M. Dybowski recruta les porteurs qui lui étaient nécessaires, et c'est sur ces entrefaites que survint le massacre de la mission Crampel.
Dès qu'il connut la nouvelle, M. Dybowski se porta sur le haut Oubanghi.
Il partit de Banghi le 25 octobre et le 3 novembre il campait à Bembé, où Crampel avait séjourné. Son escorte est ainsi composée : 46 laptots, dont 6 rengagés de la mission Crampel, 31 porteurs divers et 18 Pahouins porteurs armés.
M. Dybowski marche à l'avant-garde avec M. Nebout, l'ancien compagnon de Crampel. A Makobou, à Balao, ils retrouvent encore des traces du passage de leur infortuné prédécesseur. Us avancent à marches forcées et traversent le territoire des Dakwas, où ils se ravitaillent. L'explorateur raconte ainsi son voyage mouvementé :
« Les guides ne veulent pas sortir du territoire des Dakwas, qui sont en guerre avec les N'Gapous. Tandis que nous tra*versons un village, un vieux s'élance en travers du chemin et crie :
» — Ne va pas plus loin. Crampel s'est avancé, et il est mort. Biscarrat y est allé, et il a été tué.
» Donc, le 20 au matin, les guides nous abandonnent; mais, deux heures après, je les vois revenir couverts de sueur. Ils savent que les musulmans (Tourgous) nous attendent au passage d'un mauvais marais situé à deux heures de là. Je fais charger les fusils. Arrivée au marais, l'avant-garde va reconnaître le chemin ; les musulmans éaient effectivement campés là, mais ils se sont enfuis à notre approche. La colonne traverse le marais et pénètre chez les N'Gapous. Les villages sont déserts : les indigènes ont fui, abandonnant tout. Nous campons ; je fais voir que je ne viens pas pour faire la guerre et que nous paierons les vivres très cher. Mais rien ne bouge. Ce n'est que le lendemain qu'un indigène armé jusqu'aux dents s'avance en parlementaire. Je le rassure. Je lui dis que nous n'avons aucunement l'intention de faire la guerre aux N'Gapous, que les indigènes réfugiés clans la forêt peuvent donc revenir. Les femmes et les enfants restent cachés, mais les hommes s'approchent peu à peu et nous vendent des vivres; ils me promettent même des guides pour nous conduire chez le chef Yabanda, dont le village est à trois jours de marche. Le pays est très fertile et aussi bien cultivé que chez les Dakwas.
» Les musulmans continuent, paraît-il, de fuir devant nous. Le 22, après avoir traversé une superbe forêt de bambous, nous campons, à midi, auprès d'un marais. Le village de Yabanda est à une demi-journée. Je fais dire à ce dernier de venir, qu'il aura des cadeaux. Les indigènes m'apprennent alors qu'un Sénégalais de la mission Crampel a pu s'échapper des mains des musulmans et qu'il est chez Yabanda. Mais les musulmans qui sont dans le pays le cherchent et le réclament. J'ai hâte de savoir; cependant je n'ose m'avancer avec ma colonne, de peur de faire fuir encore les musulmans. Par deux fois, j'envoie chercher Yabanda. Il arrive enfin; je le ras-
sure et je lui fais des présents. Il m'amène justement le Sénégalais qui s'est enfui d'El-Kouti. Le pauvre noir n'a plus qu'un lambeau d'étoffe autour du corps. Son arrivée cause* une grande joie dans le camp ; lui-même est tout ému et heureux de retrouver enfin des amis.
» Je procède avidement à l'interrogatoire de ce Sénégalaisde la mission Crampel, Moussa-Sibi :
« Moussa faisait partie de l'escorte de Biscarrat lorsque ce dernier se trouvait au village de Makorou. Dès que Biscarrat apprit la nouvelle de la mort de son chef, il envoya Moussa- Sibi et Amadi-Diavoro en courriers vers El-Kouti, afin de savoir au juste à quoi s'en tenir. Des musulmans leur servaient de guides ; ils eurent soin de conduire les laptots par des chemins détournés, afin d'éviter de leur montrer le vrai, le plus court. Il leur fallut donc huit jours de marche pour atteindre El-Kouti. Là, ils furent désarmés; on leur dit que,, s'ils ne cherchaient pas à s'enfuir, ils seraient traités en hommes libres.
» Moussa put alors recueillir les renseignements suivants au sujet de la mort de Crampel. Peu de temps après que le chef de mission eut renvoyé M. Lauzière (mort durant l'expédition) vers M. Nebout, il reçut d'un sultan du nord une lettre écrite en arabe, qui l'invitait à venir lui-même ou à envoyer un de ses blancs, qui pourrait ramener des bêtes de somme et des hommes. Crampel, croyant enfin pouvoir se procurer les moyens de transport dont il avait si grand besoin, résolut de partir en avant avec Mohammed ben Saïcl, en laissant ses bagages à la garde d'Ischekkad. Il quitta El-Kouti un jour du commencement de mai, à quatre heures du matin. A midi, il s'arrêta et fit établir son campement. Il écrivait son journal lorsqu'il fut rejoint par une troupe de musulmans qui s'approchèrent de lui, l'entourèrent, comme ils le faisaient
souvent à El-Kouti. Il les pria de s'écarter un peu. A ce moment, il reçut, par derrière, un coup de hache à la tête et tomba. Au même instant, Mohammed ben Saïd, qui était sans armes, fut poignardé. Le Sénégalais Sadio voulut faire feu; mais il fut tué à coups de sagaies. Les corps de Crampel et de Saïd furent abandonnés dans les herbes. Le même jour, les assassins revinrent à El-Kouti.
» Ischekkad, qui était depuis quelque temps très aigri, aurait alors trahi, ainsi que deux Sénégalais, Demba-Ba et Amadi-Paté. Ils se seraient offerts à attirer MM. Biscarrat et Nebout clans un piège. Ischekkad serait même allé à Makorou et se serait trouvé là, caché dans les environs, quand biscarrat a été tué.
» Après le meurtre de Crampel, la dernière lettre qu'il avait écrite fut portée à M. Nebout, que Ton espérait attirer à son tour dans le guet-apens.. Il aurait certainement subi le même sort que Biscarrat, si Thomas, un bassa, n'avait réussi à s'enfuir et n'était venu le prévenir, alors qu'un jour seulement le séparait de Makorou. Après l'assassinat de Biscarrat, tous les hommes furent reconduits à El-Kouti. Moussa y retrouva : Mahmadou N'Diaye, Demba-Ba. Amadi-Paté dit Sir, Diogou, Fodé-Manzari, Oury-Diallo, Sidi-Suliman et Samba-Assa, tous libres, mais désarmés. Les autres, ainsi que les porteurs, avaient été, peu de temps après, dirigés vers le Baghirmi.... Ischekkad aurait eu sa part de butin et serait également reparti vers' le nord. Moussa-Sibi a vu Amadi-Paté et Demba-Ba enseigner aux musulmans le maniement des armes avec des fusils pris à la mission. Moussa proposa à ses compagnons de fuir, mais il fut trahi par Amadi-Paté et tous furent enchaînés. Remis en liberté, Moussa-Sibi s'enfuit avec Amadi-Diavoro; malheureusement, ils ne connaissaient pas le pays. Bientôt, mourant de faim, ils furent repris.
Quelque temps après, Moussa-Sibi proposa de nouveau à Diavoro d'essayer de regagner le sud. Diavoro s'y refusa et
Moussa-Sibi partit seul. Il parvint cette fois à atteindre Makorou. Les N'Gapous de ce village (Makorou, village du chef M'Poko), quoique tributaires des musulmans, le traitèrent
bien et favorisèrent sa fuite chez Yabanda. Là, il se cacha,, n'osant traverser seul les villages langouasi.
» Je demandai à Moussa-Sibi des renseignements sur El- Kouti. Suivant lui, ce n'est pas même un village, mais plutôt un lieu de campement où se rencontrent les bandes qui viennent périodiquement piller les N'Gapous. Chez les musulmans, le brigandage est, en effet, organisé ; il y a des chefs de razzia. Ali-Diaba, auquel Grampel a eu affaire, est un de ces chefs de bande. Il relève de l'autorité de Snousi, sorte de petit sultan qui se trouvait à El-Kouti, lors du passage de Crampel.
» D'après Moussa-Sibi, les hommes et les marchandises, tout a été dirigé vers le nord. Il n'est pas douteux que nous ne trouverions rien ni personne à El-Kouti. Seulement, si nous approchons, le Sénégalais pense que ses camarades seront mis à mort, sauf les deux traîtres, à qui l'on a donné une case et des femmes.
» Moussa-Sibi m'assure qu'il y a beaucoup de musulmans chez Yabanda et que ce sont les mêmes qui ont pris part aux assassinats, car ils ont en leur possession des objets ayant appartenu à la mission. Ils sont venus sous prétexte de commerce, mais en réalité pour observer. Ils se sont divisés, les uns demeurant au centre, d'autres marchant vers l'est, d'autres vers l'ouest. On peut les surprendre, mais ce ne sera pas commode, car ils sont sur leurs gardes, et leur intention est de fuir dès le matin vers le nord.
» Je donne à Moussa des vêtements et l'un des fusils de rechange que j'ai eu soin de prendre. Gomme je suis certainement en présence des assassins, ma résolution est prise : je vais attaquer et poursuivre sans merci ces brigands. Yabanda a promis de venir me chercher dans la nuit et de me conduire vers eux. Nous nous couchons tous de très bonne
"heure ; à neuf heures un quart, deux hommes de Yabanda viennent nous dire que les musulmans, inquiets, n'attendront pas le jour pour fuir ; aux premiers rayons de la lune, •qui se montre vers trois heures, ils lèveront le camp.
» Je prends aussitôt les mesures de combat : les porteurs resteront à la garde du camp; les Sénégalais partiront immédiatement. Quoique la nuit soit très noire, nous marchons rapidement à travers les hautes herbes et les marais boueux. Nous gardons un profond silence. Au bout d'une heure et demie, nous arrivons auprès des plantations. Les musulmans sont campés auprès d'un grand champ de mil. Nous commençons à ramper prudemment ; on aperçoit la lueur des feux. Nos hommes, stylés à l'avance, s'écartent d'eux-mêmes •en tirailleurs. L'ennemi est là, aux aguets, et le moindre bruit peut tout perdre. Malheureusement, les musulmans couronnent un petit mamelon, de sorte que quelques-uns seulement sont directement sous notre feu. Les fusils des blancs doivent donner le signal. Au premier coup de feu, les Sénégalais tirent, puis se lancent à la baïonnette. Les bandits qui ont échappé au premier choc se perdent dans la nuit, la poursuite est impossible. Nous campons sur les lieux ■en attendant le jour. Il n'y a que onze morts. Un petit garçon de cinq ans est venu se réfugier auprès de nous. De notre côté, un seul homme, un rengagé de la mission Crampel, Souffla, a la tète traversée d'une balle. Nous rendons la liberté à deux esclaves enchaînés. Tous les objets abandonnés par les musulmans sont ramassés : une vingtaine proviennent de la mission Crampel. »
Un vieux marabout, qui était parmi les prisonniers, refusa de parler. Il savait tout ce qui s'était passé lors de l'assassinat de Crampel, assassinat dont il avait été un des instigateurs. Il fut fusillé, ainsi qu'un de ses complices.
M. Dybowski poursuivit son chemin vers le nord-ouest. Après une marche de dix-sept jours à travers un pays ravagé, il arriva, harassé de fatigue et affamé, dans la région des rivières Konga, M'poho, Ombela et Kemo, qui se jettent dans le coude cle l'Oubanghi.
« A quelque distance de Kemo, où j'ai établi un poste, par 6° de latitude, je vis, écrit-il, venir à moi un nègre qui se dit être le chef du village. Je lui fis aussitôt des cadeaux considérables consistant en verroteries, pièces de coton et autres menus objets. Et nous convînmes de nous traiter mutuellement en amis.
» Je me gardai cependant de pénétrer dans le village avant d'avoir reçu les gages cle paix que les chefs donnent toujours aux étrangers.
» Bien m'en a pris. Le lendemain j'appris que j'avais eu affaire à un faux chef et que le véritable n'était pas du tout disposé à me recevoir. Il y avait même une bruyante discussion clans le village.
» Le vieux chef inclinait plutôt à me recevoir. Mais un jeune homme, vêtu d'une magnifique peau cle panthère, s'agitait beaucoup devant les milliers cle nègres accourus, et voulait s'opposer violemment à mon séjour dans sa tribu.
»Je postai alors des sentinelles autour cle mon camp, baïonnette au canon, pour contenir les indigènes, et je me retirai sous ma tente, — ce qui est considéré comme un signe de grand mécontentement. Et j'attendis.
» Enfin le chel me fut annoncé. Il m'apportait une poule blanche, gage de paix et d'amitié. Dès qu'il fut entré clans ma tente, il arracha des poignées cle plumes à la pauvre bête encore vivante et me les passa dans la moustache et dans la barbe.
» J 'étais désormais un ami.
» Je pus conclure avec le chef de cette région de la Kémé tous les traités politiques et commerciaux qui nous assurent la possession du pays.
» Ces pays sont très peuplés, entièrement fertiles; des centaines d'hectares, à la suite, sont cultivés; les cultures sont analogues à celles du Sénégal. Beaucoup de produits sont exploitables, tels que les gommes de toutes sortes, l'ivoire, le caoutchouc. Le café y croît très bien, mais est encore à l'état sauvage. >■>
Rapportant une collection magnifique d'animaux, de plantes et d'échantillons ethnographiques, M. Dybowski est rentré en France. Sa santé, minée par la dysenterie, l'a contraint à ne pas poursuivre l'exploration qu'a continuée M. Maistre avec cinq cents porteurs et quarante miliciens.
La missior\ Monteil.
Le commandant Monteil était chargé de parcourir la boucle du Niger de Ségou-Sikoro à Say, et d'explorer la ligne frontière franco-anglaise du Niger au lac Tchad, soit de Say à Barrocca.
Après avoir quitté Ségou-Sikoro, le commandant Monteil se rendit à San, petit État indépendant situé entre le royaume de Ségou, les États de Tiéba et le Dafma. La ville de San est à proximité du Mayel Balevel, et elle est le centre d'un commerce assez actif. Son influence dans la région est considérable. Ses chefs ont conclu avec notre explorateur un traité de protectorat.
De San, la mission gagna Sikasso, capitale des États de Tiéba, notre allié, et elle se rendit, à l'ouest, au pays des Bobo. Le 20 mars, le commandant Monteil concluait une con-
vention, à Boussoula, avec les chefs des Bobo-Dioulassou. Il a pu constater une immigration assez importante de Peulhs dans le pays des Bobo.
C'est alors que le commandant Monteil remonta au nord pour explorer le Dafina, dont le territoire s'étend à l'est du Ségou et du pays de San, au nord du Bobo et du Gouroussi et à l'ouest du Mossi. A Lanfiera, la ville principale du Dafina, M. Monteil fit alliance avec l'almamy Karamoko, dont l'autorité politique et religieuse est considérable dans le centre de la boucle du Niger et qui a des relations très suivies avec les chefs indigènes des pays situés entre le Dafina et le Niger. Karamoko consentit à placer le Dafina sous le protectorat français. Les Peulhs de cette région sont hostiles aux Toucouleurs et à l'ancien sultan de Ségou, Ahmadou.
La mission quitta Lanfiera le 15 avril 1891, et arriva, le 28 du même mois, à Waghadougou, la capitale de la confédération du Mossi.
Le Mossi est une fédération de nombreux petits États, •dont les chefs ou nabas ont toujours assez bien accueilli les voyageurs français Binger et Grozat. Le commandant Monteil resta plusieurs jours à Waghadougou et s'avança ensuite, vers l'est, en pays complètement inconnu, la région de Waghadougou à Say n'ayant pas encore été parcourue par un Européen.
La mission visita plusieurs nabas du Mossi, ceux de Boussouma, de Ouégou, et parvint à un pays nommé le Liptako, dont la capitale, Dori, est un marché important faisant un grand commerce avec Tombouctou. C'est le grand marché de sel de cette partie de la boucle du Niger.
Assez éprouvée par la perte de plusieurs animaux porteurs, enlevés rapidement par la peste qui ravageait tout le bassin du Niger, la mission quitta Dori, le 1er juin, pourga-
gner Zebba, la capitale du Yagha, à travers un désert de 80 kilomètres. Là, M. Monteil tomba très gravement malade, et son compagnon, M. Badaire, fut également atteint de la dysenterie. Les animaux achetés à Dori furent encore enlevés par la maladie; il fallut s'en procurer de nouveaux pour reprendre la marche vers le Niger. Le 19 juillet, le commandant partit de Zebba et, après avoir traversé le Torrocli et le Ouro-Gueladzio, il arriva enfin à Say.
Le roi de Say, dont les territoires et la capitale sont situés sur la rive droite du Niger, accueillit très bien la mission. La ville n'a pas l'importance qu'on lui attribue ordinairement, car son marché est difficilement approvisionné de marchandises européennes, le cours du Niger en aval étant parsemé d'obstacles qni rendent la navigation impossible.
Trois routes mènent de Say au Tchad, une par le nord, aussi longue que celle du sud. Le commandant, malgré les objurgations de son ami le roi de Say, se décida pour la route du centre, la plus courte, mais la plus dangereuse par la présence des pillards de caravanes.
« A la fin d'août, écrit M. Monteil dans une lettre qu'a publiée la Politique coloniale, nous traversons le Niger et nous voilà entrés bravement dans ces terribles pays qui ont nom Guerma, Maouri et Kabbi.
» Tout d'abord, tout alla bien, et nous pûmes gagner Bosso, capitale du Guerma, sans encombre, mais non sans des vol continuels faits presque sous nos yeux avec une audace incroyable. L'on m'a pris ainsi un paquet contenant une tenue complète de capitaine et du linge de corps. A Bosso, l'accueil ne fut pas mauvais. Le roi de ce pays de brigands est un brave homme, très simple, mais malheureusement sans grande autorité. Aussi les vols se continuaient, et Badaire
était obligé de passer presque toute la nuit debout, armé jusqu'aux dents, pour surveiller notre petit camp.
» De Bosso, nous nous dirigeons sur Ginouaé, capitale du Maouri : c'est dans ce trajet que nous avons eu le plus à •souffrir. A Torso, nous avons failli employer nos armes pour passer. Heureusement, pendant que nous parlementions une dernière fois, le roi du pays, en tournée dans ses États, arrive dans ce village et apprend notre situation. Il intervient ■en notre faveur, et, avec son aide, nous obtenons des guides et un sauf-concluit. Grâce à ces précautions, nous avons pu, sans trop de difficultés, traverser les autres villages et gagner Ginouaé. »
On passe ensuite une grande rivière qui a débordé et qui couvre une plaine de douze kilomètres, et l'on atteint Argoungou, la capitale du Kibbi.
« Argoungou est une grande ville située sur les bords de la rivière Mayo N'Kabbi. C'est une sorte de place forte placée à il 'avant-garde du pays, qui est constamment en guerre avec l'empire de Sokoto. La ville de Sokoto vers laquelle nous marchâmes ensuite, est à 120 kilomètres de la capitale du Kibbi ; nous y arrivâmes vers le milieu d'octobre. C'est une très grande ville, avec une enceinte de murs en terre; la plus grande partie de l'intérieur de la ville est occupée par des champs.de mil. Le commerce est nul. Les habitants, ruinés, comme partout, par la peste bovine, sont dans la plus grande pauvreté. Lamédioulbé, sultan de Sokoto, fut enchanté de notre arrivée, qui lui avait été annoncée; des bruits venus de fort loin lui avaient appris que nous faisions voyage dans le but de lui rendre visite, et il nous reçut tout à fait bien. Après plusieurs jours de repos à Sokoto, nous partons pour Kano, distant de vingt journées de marche. Nous passons d'abord à Zaouau, chef-lieu de la province
•de Zamfara, et le 25 novembre nous entrons à Kano.
» Kano est bien plus important que Sokoto. Entourée d'une ■enceinte de huit mètres de haut, la ville est construite de grandes maisons carrées en terre, avec des rues larges et propres. On a de l'eau en abondance.
» Le marché est très important ; on y trouve en très grand nombre les marchandises européennes les plus diverses. Il y a beaucoup de traitants arabes de Constantine, de Tunis et surtout de Tripoli. C'est le point terminus des caravanes venant de la Méditerranée et passant par Koukaoua et Zin- <ler. »
M. Monteil a conclu des traités avec tous les chefs des pays de Sokoto et du Bornou, et il a établi les véritables frontières du Sokoto qui limitent, d'après la convention du 5 août 1890, la sphère d'action de la compagnie royale du JNiger, c'est-à-dire de l'Angleterre. Sa mission avait une grande importance et a constitué un grand succès.
La missior\ Binger et Crozat.
M. le capitaine Binger s'était, en 1888-1889, jeté dans la brousse et, de Bammako à Kong, il avait ouvert à la France des pays jusqu'alors fermés à son influence ; lorsqu'il parvint à Grand-Bassam, il put avec raison dire qu'il avait relié les côtes de l'Atlantique au haut Niger. Le 11 janvier 1892, chargé de la délimitation des frontières de la Guinée française et des Achantis, il débarquait, venant de Marseille, sur la plage d'Assinie, cette langue de terre large de trois cents mètres à peine entre l'océan et un bras du grand lac d'Aby.
Le docteur Crozat partait de Kong vers les États de Tiéba,
qu'il avait déjà explorés avec fruit, pour se rendre au Sénégal par Bammako, et refaire ainsi à l'inverse le premier voyage de Binger. Cependant celui-ci, s'avançant sur le Diammara, concluait un traité plaçant ce pays sous le protectorat de la France. Arrêté avec son auxiliaire, M. Marcel Monnier, dans le Baoulé, tout près de la rivière Isi, chemin le plus direct de Kong au littoral, M. Binger a dû, non sans peine, regagner le bassin du Gomoé. Mais les communications sont établies, et le commerce de ces contrées riches descendra sur nos comptoirs de Grand-Bassam et d'Assinie.
Voici la description faite, par M. Marcel Monnier, de Krinjabo, que le lac d'Aby sépare seul de nos possessions :
« Quarante-huit heures, c'est plus qu'il n'en faut pour connaître son Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut avoir cinq à six mille habitants. L'aspect en serait presque séduisant pour peu que l'on déblayât les maisons en ruines dont les monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse mine auprès des constructions neuves. Celles-ci, généralement flanquées d'un enclos de bananiers, sont tenues avec une propreté inattendue. Le sol battu est soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s'ouvrent des chambres garnies de nattes et protégées du soleil et de la pluie par un avant-toit très surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en treillis. C'est la case du fétiche. Elle renferme quantité d'objets hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, que sais-je encore ? En quoi ce bricà-brac possède une salutaire influence sur la demeure et le propriétaire, c'est ce qu'il serait malaisé de définir. Le noir lui-môme paraît n'avoir là-dessus que des idées assez vagues. Aux questions qui lui seront posées à ce sujet, il restera bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait n'a pas besoin d'explication. C'est « fétiche, » et voilà tout.
» La plupart des habitations sont, à l'intérieur, revêtues à hauteur d'homme d'un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur, identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur de la maison barbare comme une hallucination, d'un classicisme incohérent : Pompéi restauré par les nègres.
» De promenade aux alentours il n'est pas question ; le village est bloqué par les bois. On n'y accède que par la rivière. »
Dans ce pays original, où la feuille de tabac, estimée cinq centimes, sert de monnaie, on n'est pas exempt de maladies. Il y en a même beaucoup. Le médecin nègre est très occupé et très considéré, bien qu'il tienne du charlatan et du griot.
Ses spécifiques sont : cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques sur toutes les parties du corps; incantations baroques dans lesquelles le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les gémissements d'un patient et les cris des animaux les plus divers. La mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du tam-tam. Ces petites fêtes ont lieu la nuit, devant un auditoire nombreux, et durent parfois plusieurs heures.
Si le malade meurt, les lamentations tapageuses ne cessent pas durant quarante-huit heures, l'espace compris entre le coucher du soleil et son lever restant spécialement affecté aux pétards et à la mousqueterie. Chacun, en entrant dans la demeure du défunt, apporte son offrande, des fruits, etc. Tout cela est déposé devant la bière, auprès de laquelle on rassemble les ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches, calebasses, — et jusqu'à sa seringue, l'instrument de Molière, les infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir. Autour du cercueil creusé clans
un tronc d'arbre et recouvert d'un pagne, deux pleureuses se roulent avec des cris horribles; les assistants accompagnent ces lamentations d'un marmottement nasillard.
M. Marcel Monnier nous fait un récit intéressant de ses excursions en Guinée, et nous trace en passant quelques pittoresques croquis.
Voici le portrait d'Akassimadou, le roi de Krinjabo, et des détails sur la réception :
« Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d'individus attendaient : l'un d'eux faisait flotter au bout d'une perche les couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs et l'un des porte-canne du roi : son équipement se composait d'un bâton de bedeau à pommeau doré et d'un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, nous nous acheminions, en file indienne, vers la capitale.
» Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui. Non pas clans son palais — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n'a point de palais — mais dans un local spécialement destiné aux blancs de passage à Krinjabo. L'idée est large, le local étroit. C'est une bâtisse construite sur le modèle des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé haut de trois mètres. L'intérieur est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux personnes peuvent tenir sans être trop mal à l'aise : à trois, c'est un encombrement; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à la galerie couverte qui fait le tour de l'édifice.
» A peine installés, nous nous rendons chez le roi, au débotté. Simple affaire de politesse. Pour le moment, il n'est nullement question du motif de notre visite. Des compliments de bienvenue, une enquête sommaire sur les santés
réciproques, rien de plus. « Tu vas bien!.... Moi aussi. — J'en suis charmé.... » Et l'on se sépare.
» Le roi est infiniment moins bien logé que bon nombrede ses sujets. La case est exiguë, disjointe, branlante; le chaume de palmes a connu des jours meilleurs. Tout à côté se trouve un appentis en bambou, de quelques pieds carrés, fermé sur trois côtés. C'est là qu'ont lieu les réceptions. Leprince est d'apparence très valétudinaire. Il est affligé d'une paralysie partielle; sa faiblesse est telle qu'il ne s'exprimequ a voix très basse; mais peut-être ne faut-il voir, dans ce susurrement, qu'une attitude, le désir d'être compris au simple mouvement des lèvres. Akassimadou doit avoir dépassé la soixantaine, — un âge avancé pour un noir. Il avait revêtu, pour la circonstance, un costume d'ordre composite : tunique d'administrateur colonial et bicorne de général avec plumet tricolore; un long pagne dissimulait ses jambes impotentes. »
De Krinjabo, M. le capitaine Binger gagna Nougoua, point, extrême de la navigation sur le Tanoué. Il s'était ensuiterendu à N'Gakin.
« Fiencadia, chef de N'Gakin, est un homme de soixantedix ans, un peu perclus — bien qu'il ait plus d'une fois déployé devant moi, parmi les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son village, une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par bonds,, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s'expliquait par la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont les morsures donnent aux plus vieilles, jambes une ardeur juvénile. Lors de notre réception, il avait étalé tous les joyaux de la couronne : pépites d'or breloquant aux bras et aux mollets; un long collier en grosses verroteries de Venise. A l'unique touffe qui lui reste sur l'occiput
était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à chaque mouvement de tète, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue assez cligne. Au bout d'une perche, un drapeau français était déployé au-dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans, lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant-projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions britanniques de la côte d'Or.
» Si l'étape de Nougoua à N'Gakin a été dure, celle de N'Gakin à Kokourou est terrible. Je n'ai pas souvenir d'un terrain semblable. La végétation en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque verticales; un exhaussement confus de collines dont les crêtes s'élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de système, une apparence de chaîne régulière. C'est le chaos, autant du moins qu'il est permis d'en juger dans l'ombre qui voile tous les contours. Impossible, même d'un de ces sommets, d'obtenir une vue d'ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds, les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l'espace un impénétrable rideau.
» Le sol parfois compact, hérissé d'énormes blocs de quartz, se métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur l'épais tapis de feuilles - qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels, -des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne
s'égare; une demi-heure, sinon davantage, s'écoule avant qu'on soit retombé sur la bonne piste. Les indigènes euxmêmes ont peine à s'y reconnaître. Les gens de N'Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans les bois et qu'il fallait envoyer des hommes à leur recherche.
» Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d'arbres écroulés, de broussailles épineuses; dans le pli de chaque vallon, un marigot aux eaux dormantes où l'on s'enlise jusqu'à mi-jambe; des haleines fétides montant des couches de feuilles pourries, des monceaux de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition. Ajoutez les exhalaisons de la pomme-cadavre qui mêle à tout cela sa puanteur de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar?
» Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés aux cabanes de Kokourou, occupées seulement par quelques femmes, qui se livrent au lavage de l'or dans un marigot voisin, pour le compte de Fiencadia. Bien misérables, ces trois ou quatre abris de palmes, à demi enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux alentours pour toute culture. Tels quels nous les avons salués comme le port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef, ficelé dans un pagne suspendu à une perche que deux hommes robustes portent sur l'épaule. J'en suis à me demander comment cette chaise à porteurs, si primitive soit-elle, a pu passer par ce chemin sans nom.
» En deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger). L'ancien village de Dissou, aujourd'hui abandonné, se
trouve à cinq ou six milles plus à l'ouest. Pendant ces deux: étapes, nous avons passé à gué cinquante-sept cours d'eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune desrivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plusou moins longue. »
Les massacres de l'Ouganda.
M. d'Arminel et Louis avaient mis à jour leurs études sur le Congo; ils dissertaient sur les inadmissibles prétentions des agents de l'État libre lorsqu'ils apprirent que M. de Poumayrac et un garde-pavillon français avaient été tués par des noirs.
— L'État libre appelle cela « des incidents de frontière ; » ce sont des crimes qui ne resteront pas impunis, s'écria Louis.
— Tu as raison, mon fils ; je regrette pour la Belgique qu'elle marche dans la voie tortueuse des intrigues anglaises. et allemandes.
— Stanley jalouse Brazza.
La conversation s'était arrêtée un instant lorsque M. d'Arminel poussa une exclamation douloureuse.
— Quelle infamie! et quel malheur!
— Quoi donc, mon père?
— Tiens, lis ce journal. L'Ouganda est en feu. Les Anglaisprotestants, alliés aux Baganclas musulmans ont chassé leroi Mouanga. Les stations des missionnaires de Buganda, au nombre de six, desservies par dix-sept missionnaires, quatorze prêtres et trois frères, ont été détruites. Près de cinquante mille néophytes ou catéchumènes, disséminés dansles provinces du Buganda, ont été dépouillés, ou ont eu
leurs maisons livrées aux flammes. Plusieurs milliers de femmes et d'enfants ont été réduits en esclavage, ou ont péri dans les eaux du lac. Une trentaine de chapelles, construites dans les principaux centres chrétiens, sont en cendres. Celle de la capitale, véritable monument pour le pays (60 mètres de long sur 25 de large), a eu le même sort.
Environ deux cents jeunes esclaves rachetés sont tombés au pouvoir des protestants. Six missionnaires sont prisonniers au fort.
— Et Jean?
— Sain et sauf, grâce à Dieu, dit M. le curé du Tuco. Un petit mot, venant de la Maison Carrée, d'Alger, m'apprend que notre cher ami a gagné Kiziba avec Mgr Hirth.
— Sait-on les causes exactes de cette révolution?
— On les connaît d'une manière précise et qui défie tous les démentis britanniques.
La Compagnie de YEast-African leva le drapeau des protestants qui voulurent l'imposer au roi; celui-ci s'y refusa. Des agressions se produisirent; Mouanga fut dépouillé de la moitié des îlesSésé; on ravagea des villages catholiques, tandis qu'un attentat était perpétré contre le souverain. Le fort anglais protégeait ces dépréciations, ces crimes, qui restèrent impunis. Mais un catholique ayant, en état de légitime défense, tué un protestant, le capitaine Lugarcl, qui venait de recruter dans l'Unyoro mille Nubiens déserteurs des troupes d'Éminpacha , prétendit exiger sa condamnation. Mouanga parlementait, lorsque le dimanche 24 janvier, des coups de feu retentirent. Les catholiques ripostèrent, et un protestant tomba. Les capitaines Lugard et Williams, — deux noms à retenir — avaient « leur cadavre. » Une mêlée épouvantable s'engagea ; cinq fois les catholiques, qui combattaient avec succès, bien qu'à armes inégales, montèrent à l'assaut du
fort; mais les munitions manquant, ils se replièrent sur le palais du roi, pour l'emmener avec toute sa cour dans leur retraite. Ils étaient vaincus.