‹ La France au pays noirChapitre 11 sur 29 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Par une belle matinée d'automne, le paquebot chargé du service des côtes occidentales d'Afrique était en partance à Bordeaux.

Les voyageurs terminaient rapidement leurs adieux et montaient à bord.

Une religieuse avait quelque peine à se séparer des tendres embrassements de sa famille.

— Que Dieu veille sur toi !

— Et qu'il vous protège !

Le sifflet retentit.

La sœur s'embarqua. On pleurait autour d'elle; elle pleura, ■elle aussi.

Mlle Naclèje d'Arminel, devenue sœur Marie, se rendait au •Congo avec plusieurs de ses compagnes. Son père, sa mère, ses trois frères l'avaient accompagnée jusqu'au bâtiment.

Ses vœux étaient comblés. Elle emportait les bénédictions ■de sa famille, gage de celles du Ciel.

Trois mois plus tard, Louis d'Arminel épousait la jeune orpheline du Huerca.

Le mariage eut lieu dans l'église paroissiale de Trie, mais ïe curé du Tuco voulut le bénir. Le futur, entouré de ses frères en grand uniforme, portait, comme eux et comme son père, le ruban de la Légion d'honneur, qui récompensait les services et les travaux scientifiques de l'explorateur.

Ce jour-là même parvenait à Victor d'Arminel la lettre ciaprès d'un de ses anciens camarades de bord :

« Devant Kotonou, » Mon cher ami,

« Me voici encore devant Kotonou ; ça chauffe à terre. J'ai pensé que tu recevrais avec plaisir quelques renseignements sur nos opérations militaires, qui ont pour conclusion la prise d'Abomey.

» Tu te demanderas d'abord quel peut être l'effectif des troupes que le colonel Dodds a sous la main. D'après les renseignements que j'ai pu recueillir, nous avons en ce moment au Dahomey un peu plus de 3,000 combattants, soit : 1 bataillon de légion étrangère à 800 hommes, 1 compagnie d'infanterie de marine à '150 hommes, 5 compagnies 1/2 de tirailleurs sénégalais représentant plus de 750 combattants, 3 compagnies de volontaires sénégalais, 450 hommes; 2 compagnies de tirailleurs haoussas, 400 hommes ; 2 escadrons de cavalerie, 200 sabres ; 2 batteries d'artillerie, 250 à 300 hommes ; 1 section du génie, etc.

» Naturellement, toutes ces troupes ne sont pas engagées dans la colonne. Il y a une compagnie de tirailleurs sénégalais à Grand-Popo, deux compagnies et demie de tirailleurs à Kotonou.

» Grâce à la présence de nos avisos et du Mytho en rade de Kotonou, on a pu réduire la petite garnison. Mais Porto-Novo doit être gardé de son côté; une compagnie de tirailleurs et les deux compagnies de haoussas sont restées dans la capitale de Toffa.

» Dans ces conditions, la colonne de marche comprend 950 soldats européens d'infanterie (légion et marine), 4 ou 5 compagnies de Sénégalais (soit 6 à 700 hommes), les

200 spahis et 300 à 4-00 hommes d'artillerie et du génie, sans compter naturellement les auxiliaires indigènes, sur lesquels, toutefois, il est prudent de ne pas faire trop de fond.

» Quant à l'artillerie, le corps expéditionnaire possède 12 canons de 8 de montagne, 12 pièces de 4 de montagne et 9 hotchkiss. Une partie arme les fortifications de Kotonou et de Porto-Novo, mais le colonel Dodds a pu prendre avec lui un matériel capable d'écraser, par la supériorité du tir et des projectiles à la mélinite, le feu des canons de Behanzin, que les Dahoméens savent utiliser maintenant grâce aux instructeurs spéciaux envoyés à Abomey par les traitants allemands de ce matériel de guerre, fourni en échange de « travailleurs libres » — tu sais que cela veut dire esclaves — pour le Cameroun et autres lieux.

» La colonne, après de brillants combats dans lequel le commandant Faurax, un officier d'autant de foi que de courage, a trouvé une mort glorieuse, a franchi le 2 octobre l'Ouémé. La voilà sur la rive droite. Les Dahoméens avaient massé des troupes considérables à la hauteur du gué de Tohoué. Le colonel Dodds s'attendait à une résistance sérieuse, mais le passage s'est effectué sans difficultés. L'ennemi s'était retiré à une dizaine de kilomètres du fleuve, dans une position assez forte, défendue par de l'artillerie; il s'est concentré auprès de Poguessa, ville située à environ trente kilomètres d'Abomey.

» Le 4 octobre, après trois heures d'un combat acharné, les Dahoméens avaient été complètement battus à Gbédé. Ils se sont enfuis en laissant plus de 2,000 morts sur le champ de bataille. Le 6, à Poguessa, nouvelle déroute des Dahoméens.

» Je t'envoie sous cette forme la nouvelle de la prise d'Abomey et de la défaite définitive de Behanzin.

» Je ne te dirai point : pends-toi, brave d'Arminel, nous

'" "~iftrr '"■»■"■"""

avons vaincu sans toi, car, bien qu'à Kotonou, je ne suis guère qu'un spectateur. La campagne, sauf les opérations cle la côte et quelques descentes à terre, aura été conduite et menée à bien par nos braves soldats d'infanterie de marine et leurs dignes auxiliaires.

» La petite saison des pluies a gêné les opérations, mais avec de l'énergie on est venu à bout de tout.

» Adieu et au revoir bientôt, mon cher ami, je te serre cordialement la main.

» André K....

» P. S. — Mon cher ami, les victoires succèdent aux victoires. Sur les quatre lignes cle défense établies par les Dahoméens, trois ont été emportées; les charges à la baïonnette méritent l'admiration de tous. Le colonel Dodds a marché ensuite contre Sabovi, où il est parvenu le 10 octobre. Les positions avaient été évacuées avec précipitation. Le 12, au delà d'Oubomedi, nos troupes prirent contact avec l'ennemi, qu'elles poursuivaient sans relâche, et le culbutèrent avec une telle vivacité que Behanzin abandonna même ses blessés. Du 12 au 16, série de succès éclatants qui devaient être couronnés quelques jours après parle triomphe de nos armes à Apka, la destruction de la dernière ligne de défense établie derrière la rivière Kato, et enfin par la prise de Gana et d'Abomey. C'en est fait cle Behanzin et de son prestige. »

Vive la France! s'écrièrent ensemble toute la famille d'Arminel et le vieux curé, qui ajouta : Dimanche, dans l'église du Tuco, nous chanterons le Te Deicm.

Page 1