‹ La France au pays noirChapitre 3 sur 29 · GUERRIER DE NUNEZ · texte numérisé non relu

GUERRIER DE NUNEZ

(Gravure extraite des Colonies d'Afrique. — Quantin.)

Piétri, la moindre difficulté à combattre. On m'a solennellement promis amitié pour les Français, et, en guise de billet de logement, offert une résidence superbe à mon choix. Et tenez, mon capitaine, la sécurité est si grande que j'étais assis à l'ombre d'un figuier magnifique devant la porte ouest

de Bammako, lorsque j'ai senti que quelqu'un me touchait l'épaule. Je me suis retourné et j'ai vu....

— Moi, interrompit le lieutenant Vallière. J'arrivais tout joyeux de mon exploration du Birgo et du Manding, — une vraie partie de plaisir. Quelques instants plus tard, la débâcle nous était signalée par quelques âniers fugitifs qui nous annonçaient votre présence ici. Nous sommes venus, nous avons vu, mais c'est vous qui avez vaincu.

— Eh bien, à Bammako ! vous dirai-je comme en nous séparant à Kita.

On se mit en route.

L'accueil fut très froid.

— Décidément, mon cher lieutenant, je porte la guigne, fit remarquer le capitaine Galliéni après son entrevue avec le chef du village.

L'échec de Dio avait eu son contre-coup à Bammako, et les bonnes dispositions avaient fait place à une réserve qui pouvait devenir de l'hostilité.

Après deux jours employés à se reposer et à se réapprovisionner, la colonne se dirigea vers le Niger, par Nafadié. Elle avait à peine quitté Bammako depuis quelques heures que les Bambaras y arrivaient à leur poursuite. Le plus léger retard aurait pu causer un désastre complet.

Parvenu au bord du Niger, à Dialiba, le capitaine Galliéni confia au docteur Bayol les notes et observations qu'il avait recueillies, et lui donna l'ordre de reprendre, avec soixante àniers, à travers le Manding, la route de Kita pour gagner de là Saint-Louis. Puis, sur des pirogues indigènes, il passa le fleuve avec son escorte. La mission avait maigre apparence, et elle ne possédait plus aucun des cadeaux destinés au roi de Ségou. Elle n'avait pas de médicaments, ses vivres étaient en petite quantité, mais l'humeur restait vaillante.

— Que pensez-vous, monsieur d'Arminel, de ce voyage scientifique ?

— Je le trouve plein d'attraits, mon capitaine, et j'ai bon espoir. Écoutez ces « Bissimillahi ».

— En effet, on nous acclame à Tourella. Les Toucouleurs nous dédommagent des Bambaras. Ah ! ceux-là ! si jamais je les repince ! De par Dieu, ils passeront un mauvais quart d'heure.

Le capitaine Galliéni ne se fiait qu'à demi aux assurances d'amitié qui lui furent données. Il avait lu le récit de Mage, et il savait que la franchise des Toucouleurs valait la foi punique. Il repartit le lendemain ; chemin faisant, il eut à compter avec le mauvais vouloir de villages où il ne trouva à qui parler, car, soit peur, soit calcul, les habitants avaient décampé, emportant avec eux toutes les provisions. Plus d'une fois, il dut méditer la locution vulgaire : « se serrer le ventre. »

A Sanankoro, un courrier du roi de Ségou vint interdire à la colonne d'aller plus loin, mais aucun compte ne fut tenu de cette injonction, et le 1er juin, le capitaine Galliéni arrivait à Nango, village situé à l'ouest de Ségou, dont il est distant de 40 kilomètres. Deux nouveaux envoyés d'Ahmadou lui intimèrent l'ordre de s'arrêter. Les vivres manquaient ; dans son dénuement la mission parlementa. Les jours se passèrent sans amener aucune modification à la situation. Et comme on allait entrer dans l'hivernage, il fallut songer à s'abriter contre les pluies en construisant à la hâte quelques cases et à y établir des tara (sorte de lit de bambou).

Ahmadou, en échange des mille francs, en beaux écus sonnants, que le capitaine Galliéni lui avait fait remettre, expédia à Nango un officier chargé ostensiblement d'assurer la subsistance des Français, et, en secret, de les surveiller. Plus

d'un chef toucouleur conseillait de couper la tête des étrangers.

Le mauvais temps était venu, et l'eau ruisselait à travers le toit en terre qui servait d'abri aux demeures des Français. Ceux-ci trompaient leur ennui en prenant des notes sur le pays où le caprice d'un tyran nègre les retenait prisonniers et leur mesurait la nourriture avec une parcimonie extrême.

La population, de mœurs douces, était pleine d'égards pour eux. Ces Bambaras, courbés sous la dure oppression des Toucouleurs, pressentaient des libérateurs en ces blancs qui supportaient gaillardement la misère. Ils les invitaient à leurs conciliabules sous les grands figuiers du village, à leurs libations de dolo, à partager leur couscous.

Il y avait six mois que la mission était captive et qu'elle demandait inutilement à se rendre à Segou, lorsqu'un jour le ministre Seydou Djeylia arriva à Nango avec une escorte considérable de hauts personnages, parmi lesquels Baffi, portant, au nombre de ses amulettes, un baril de cantinière recouvert d'étoffes bariolées.

Le capitaine Galliéni a ainsi raconté la réception à laquelle il fut convié avec ses compagnons :

« Nous allâmes attendre Seydou à l'entrée du village, sous un baobab, placé au centre d'une large avenue, pratiquée pour l'occasion au milieu des ronces et des cultures. Marico (l'officier des Soufas envoyé pour épier les Français) était en grande tenue de guerre; il portait sur l'épaule un carquois rempli de flèches, et, à la main, un arc dont la corde était faite d'une mince baguette de bambou ; de l'autre, une sorte de fouet à manche très court avec lequel il éloignait les curieux qui voulaient empiéter sur l'espace libre laissé devant nous. Les griots du village étaient rangés, prêts à accueillir de leurs chants discordants le beau cortège qui s'avançait.

» Nous vîmes d'abord paraître les Talibès à cheval. Ces guerriers portaient le costume sévère des adeptes de l'Islam : un grand boubou flottant, large pantalon bleu, vaste turban autour du petit bonnet blanc toucouleur, ceinture chargée de gris-gris, de la poire à poudre, du sachet à balles. Ils s'avançaient au grand galop de leurs chevaux, qu'ils arrêtaient brusquement vis-à-vis de nous.

» Les Talibés se rangèrent à gauche de l'avenue. Après vint la compagnie de Baffi, l'un des chefs captifs d'Ahmadou. Elle comprenait les Bambaras du Kaarta soumis au sultan. En tête marchaient les joueurs de tam-tam et de corne bambaras, les joueurs de flûte et les chanteurs. Derrière ce groupe venait Baffi, en grand costume, tout chamarré de gris-gris et une belle hache en cuivre sur l'épaule (il n'avait pas encore son parapluie rouge). Il s'avançait tantôt dansant, tantôt se dandinant, tournant autour de lui-même, se baissant et rasant la terre, puis se redressant. Plusieurs griots, les uns avec des clochettes, les autres criant simplement, le suivaient dans tous ses mouvements.

» En arrière de Baffi et marchant immédiatement sur ses pas, venait la compagnie des Soufas, armés de fusils et formés sur huit rangs, sur un front de trente hommes environ, très serrés les uns contre les autres. Arrivé à près de cinquante mètres de nous, Baffi mit subitement un genou à terre, en nous tournant le dos ; ses hommes imitèrent ce mouvement. C'était, paraît-il, le salut militaire.

» Puis la danse commença : Baffi, toujours suivi de ses griots, exécuta pendant une demi-heure une sorte de danse, pendant laquelle on lui passait successivement des fusils qu'il déchargeait, soit en Pair, feignant de viser quelque ennemi, soit en dirigeant son canon vers la terre, paraissant tuer un adversaire renversé. Cette danse guerrière se termina par une décharge

générale de tous les Soufas. Ensuite se présenta, raconte le lieutenant Piétri, également témoin oculaire, avec les mêmes cérémonies et les mêmes danses, une autre compagnie suivie d'un escadron à cheval des Phouls du Bakhounou, commandés par Sambourou. Ceux-ci s'avançaient en ligne, sombres et solennels, armés de leurs lances.

» Enfin parut après le cortège Seydou Djeylia à cheval, s'avançant à pas lents, au milieu d'une troupe de Talibés. Après le compliment de bienvenue, la fête se termina, les Européens rentrant chez eux, et les troupes avec leurs chefs se dispersant dans le village à la recherche d'une case où se loger. »

Le retour de la mission. — Rencontre des deux frères d'Arminel. — Leurs impressions. — Les projets de Louis.

Le lendemain, les palabres commencèrent et aboutirent, après quatre jours de discussion très serrée, à un traité qui nous accordait la libre navigation du Niger dans tous les pays soumis aux Toucouleurs.

Mais il fallait la ratification du roi. Celui-ci la fit attendre encore quatre mois, malgré les plus pressantes instances. Enfin, le capitaine Galliéni, ayant été informé que le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes occupait Kita et avait pris Goubanko, crut le moment favorable pour devenir plus pressant. Ahmadou céda et, le 10 mars, approuva le traité. Onze jours plus tard, la mission, munie des chevaux et des vivres nécessaires, quittait Nango.

— Je n'ai pas pu voir Ségou, comme Mage il y a dix-sept ans, s'écria en partant le capitaine Galliéni. Mais ce qui est différé n'est pas perdu, dit le proverbe, et je ne le ferai pas mentir.

A Kita, la colonne trouva le corps expéditionnaire, et Louis •d'Arminel put embrasser son frère.

— Ah ! mon cher Louis, je te revois enfin. J'avais bien craint de ne plus pouvoir te serrer dans mes bras.

— Grâce à Dieu, nous rentrons sains et saufs ; ah ! quelle exploration ! Je te raconterai toutes les péripéties de notre voyage. Mais, avant toutes choses, comment vont nos parents ?

— Très bien. Tu as là un paquet de lettres que j'ai ouvertes. Excuse-moi.

— De grand cœur.

— Le courrier de France a des charmes irrésistibles, et j'ai cédé au désir de lire ce qui était pour toi comme ce qui

était pour moi.

— Et tu as bien fait. Que devient le mariage de Nadèje?

— Toujours au même point. Notre sœur temporise. Elle ajourne la solution et prétend que ce serait à l'un de nous de se sacrifier. C'est le mot même qu'elle a employé.

— Le sacrifice a ses charmes, mais je ne me sens pas encore assez mûr. Il faut que je voie les Rivières du sud, le Gabon, le Congo, et ensuite, si j'en reviens, je ne dis pas que l'idée du repos calme de la famille ne me gagnera pas.

— Ainsi, tu veux, comme on dit ici, faire la côte?

— Oui, mon cher ; j'ai vu le Sénégal, le Soudan ; je tiens à aller visiter le littoral ouest. Brazza me tente, et le bas Niger m'intéresse vivement.

— Et le Dahomey ?

— On ne peut pas tout voir à la fois, et ce sera, d'ailleurs, la part de notre marin. Moi, je rêve quelque chose de mieux, je voudrais traverser l'Afrique de l'occident au levant. C'est là le foyer de l'esclavage. Je désirerais juger de visu de l'étendue de la plaie honteuse, de ses douleurs affreuses.

— Tu te proposerais clone d'aboutir au Zambèze, où se trouvent les Pères jésuites. C'est encore l'action française.

— Non, je voudrais couper le continent plus haut. J'avais, pensé d'abord à faire le tour par mer, à tourner le Cap, à pénétrer dans le Transwaal, à visiter les plaines du Zoulouland, où, sous la sagaie des sauvages, est tombé dans une embuscade lejeune prince français qui, vêtu de l'uniforme anglais, a fermé par une mort tragique le livre des Napoléons. A Natal, j'aurais trouvé les Oblats de Marie. Partout nos missionnaires vont porter la lumière de l'Évangile. Les Oblats de Saint- François de Sales sont dans le Namaqua ; les Mineurs Observantins au pays clés Gallas, en Tunisie, en Tripolitaine et en Egypte; les Lazaristes en Abyssinie, les Franciscains au Maroc ; les Jésuites sont aussi à Madagascar, et les Capucinsconvertissent les habitants des îles Seychelles.

Après les Pères du Saint-Esprit qui tiennent la plus grande partie de l'ouest africain : la Sénégambie, Sierra-Leone, le Gabon, le Congo français, la Cimbébasie, Je bas Congo, le bas Niger, et à l'est l'immense territoire de Zanguebar, je te citerai encore les Pères lyonnais des Missions africaines, qui ont pour royaume spirituel les pays compris entre le cap des Palmes et l'embouchure du Niger.

— Et les Pères blancs du cardinal Lavigerie?

— Oh ! je ne les oublie pas. C'est à eux que j'irai serrer la main si je parviens à traverser le continent noir. Aux lacs Nyanza et Tanganika nous avons des amis sûrs, et l'œuvre de pénétration s'opère avec succès.

— Qui sait si tu ne rencontreras pas sur ta route notre jeune abbé?

— Ce cher Jean Rival ! Et moi qui ne te demandais pas de ses nouvelles !

— J'ai reçu une lettre de lui. Il est, en ce moment, à la veille de partir pour Zanzibar. Il est Père blanc.

Après quelques jours de repos, la mission Galliéni se dirigea sur Saint-Louis, où elle rentrait le 12 mai 1881. Il y avait dix-sept mois qu'elle avait quitté la capitale du Sénégal.

Sur la côte occidentale d'Afrique. — Au bas Niger.

Louis d'Arminel apprenait ultérieurement le retour à Médine de la colonne expéditionnaire dont son frère faisait partie.

D'un caractère audacieux, il traça lui-même l'itinéraire de son voyage d'exploration, et se mit en route. Il avait deux laptots pour compagnons, quelques pièces d'étoffe, de la verroterie et.... sa bonne humeur. Par où passa-t-il? Comment parvint-il à traverser sans encombre le Fouta-Djallon (qui n'avait pas encore conclu un traité d'amitié avec la France), comment put-il gagner Konakry, qui est devenu aujourd'hui la résidence du lieutenant-gouverneur des Rivières du sud? Gomment put-il couper en ligne droite les États de Samory, qui avait voulu le retenir prisonnier, et après une heureuse évasion atteignit-il Kong et de là Grand-Bassam ? Ses notes de voyage ne feraient que répéter le journal d'explorateurs plus connus, notamment du capitaine Binger qui, en 1S89, devait placer les États de Kong sous notre protectorat, et relier ainsi nos possessions de la Côte d'Or à nos territoires du Soudan français.

Notons seulement que nous retrouvons notre voyageur dans le comptoir de Grand-Bassam, où nous avons tant de fois récriminé contre l'inflexible consigne qui nous interdisait de descendre à terre. Un jour, bravant la barre et ses requins,

nous nous jetâmes à l'eau, et quelques minutes plus tard nous déjeunions au blockhaus, de bon appétit, malgré une accablante chaleur. Oh ! les bonnes oranges ! Leur peau était toute verte, et nous ne les supposions pas mûres. Elles l'étaient pourtant, et nous en mangeâmes une demi-douzaine, — histoire de faire connaissance.

Mais ce n'est pas de nous qu'il s'agit.

Louis d'Arminel savait que la station avait été acquise en 1842 à la France, par le capitaine de vaisseau Bouët-Willaumez. Placé à l'embouchure du Gomoé, voie de communication avec l'intérieur et lesBambarasdu haut Sénégal, Grand- Bassam est un point important pour le commerce, mais l'insalubrité du climat éloigne les Européens. La factorerie Verdier y représente les intérêts français. Les marais des lagunes du Potou et de l'Ébrié produisent en abondance l'huile de palmes, et on y trouve beaucoup d'or massif, de là le nom cle Côte d'Or donné au littoral. Pour contenir la population turbulente des Bourbours, on avait construit un poste fortifié, aujourd'hui dégarni de soldats. A l'embouchure de la rivière Assinie se trouve le poste de Fort-Joinville, qui n'est plus occupé.

Tandis que Grand-Bassam, Assinie, Dabou, ne se ressentent guère de notre contact, Elmina, le Cap-Coast, Accra, sont de vraies villes anglaises. L'orfèvrerie locale est très achalandée et très artistique. Les bagues et bracelets en filigranes que nous y avons achetés figureraient avec honneur dans les vitrines des joailliers du Palais-Royal.

Nous voici à Porto-Seguro, qui fut sous le protectorat de la France, mais a été cédé à l'Allemagne, ainsi que Petit- Popo. A la bonne heure, Grand-Popo nous est resté. Le pavillon français flotte au-dessus de la dune. Dans les deux Popos le commerce est considérable, ainsi qu'à Whydah.

Nous aurons occasion de revenir au Dahomey. Présentement, il nous faut suivre M. Louis d'Arminel à Brass, dans ses excursions au bas Niger et sur les bords de la Bénoué.

Le Niger prend sa source sur le versant oriental du Fouta- Djallon, au mont Loma. Il se dirige vers le nord-est, arrose Bammako, Ségou, Sikoro, Cabra, le port de Tombouctou, longe le Sahara de l'ouest à l'est, oblique vers le sud-est jusqu'à Egga, puis, courant perpendiculairement à l'Equateur, va se jeter dans le golfe de Guinée par vingt branches formant un énorme delta. A 120 kilomètres dans l'intérieur, les eaux sont encore saumàtres. La largeur du fleuve est de 300 mètres aux environs du delta et de 2,000 à Onitcha. Les rives, bordées de palétuviers jusqu'à Abo, situé à 75 milles de la mer, sont pauvres et tristes. Des émanations produites par les détritus de toutes sortes forment des alluvions pestilentielles rendant le pays de Brass des plus dangereux pour les Européens. Il faut remonter le courant, qui est assez fort, pour gagner une région plus fertile et plus gaie, mais la navigation, difficile pendant la saison sèche, est périlleuse durant la saison des pluies, à cause des troncs d'arbres que charrient les eaux impétueuses et qui peuvent d'un seul coup causer au bateau à vapeur des avaries majeures.

M. d'Arminel avait rencontré à Brass le commandant Mattei, agent consulaire français et agent général de la Compagnie africaine, au service de laquelle le comte de Semelle venait de mourir.

La présentation fut vite faite.

— Mon commandant, lui dit l'explorateur, j'arrive du Sénégal et même du Soudan. J'ai parcouru le pays de Kong et je me suis embarqué à Grand-Bassam. Je viens continuer ici mes explorations, mais, vous le voyez par mon escorte, je ne suis qu'un amateur, et j'ai grand besoin d'appui. J'ai

deux frères officiers : l'un opère avec la colonne Borgnis- Desbordes ; l'autre est enseigne à bord du Faidherbe.

— Cher monsieur, répondit M. Mattei, en lui tendant la main, soyez le bienvenu. Si vous voulez me suivre clans mes tournées, peut-être votre carnet de notes y gagnera-t-il.

— Accepté de grand cœur et avec reconnaissance. Et s'il n'y a pas d'indiscrétion, où irons-nous?

— A Abo, à Onitcha, à Ighibé, à Lokodja, à Egga, à Bidah, dans le Noupé, à 300 milles delà mer. Puis nous visiterons Loko, dans la Bénoué. M. le comte de Semelle a fondé en ces endroits des factoreries françaises, il est mort à la peine. J'ai accepté l'honneur de continuer son œuvre et de l'étendre.

— Et quand comptez-vous partir?

— Dès demain. Je viens d'installer mon comptable, et j'ai hâte de renouer les relations commerciales de mon prédécesseur, de conclure des traités, d'opposer partout l'influence française aux intrigues anglaises.

— Le dessein est noble, mais avez-vous les fonds nécessaires, — pardon de la question, — pour le réaliser?

— A parler franchement, non. Mes crédits sont trop limités, et ici on ne fait rien sans argent. Le pot-de-vin est obligatoire.

— Mais, du moins, avez-vous pour auxiliaires des hommes sûrs comme énergie et comme dévouement?

— Pour cela, j'en réponds. Ce sont d'anciens militaires, ne connaissant que le devoir.

— Comment voyagerez-vous?

— Le plus possible par eau. J'ai mon bateau, le Rapide, qui mérite son nom. Vous verrez comme il fde. Donc, à demain.

— A demain, et merci.

— Mais où allez-vous coucher?

— Oh! n'importe où.

— Pas à la belle étoile, sans doute! Permettez-moi de vous offrir l'hospitalité.

— Oh!....

— Je suis le consul ici; je commande.

— Il fallut céder. M. Louis d'Arminel se laissa faire cette douce violence ; ses bagages furent transportés par les laptots, et le soir, avant d'aller prendre un repos nécessaire, on causa longtemps.

— Avez-vous remarqué qu'ici il n'y a aucun petit oiseau?

— Je n'ai pas fait cette observation, mais à quoi attribuezvous cette absence?

— Au mauvais air. Le cheval, le mulet, l'âne, ne peuvent vivre. Il n'y a ni chameau ni dromadaire. J'ai importé des lapins, ils sont morts, et vous n'en trouverez aucun. Le lièvre n'existe pas en ces régions. Par contre, la panthère vient jusque dans les environs deBrass.

— Ces peaux que j'aperçois dans votre bureau représentent vos prises?

— Non. Veuillez remarquer que les griffes manquent, ce qui leur enlève beaucoup de valeur. Je les ai achetées à un indigène. Mais mon sergent, lui, a la spécialité de cette chasse. Bombonnel II, comme je l'appelle, en est déjà à sa douzaine. Maintenant, il ne se contente pas de tuer les félins, il les prend vivants. Il y a quelques jours, ayant remarqué un endroit où les panthères allaient exercer leurs déprédations, il plaça sous du feuillage deux énormes cages de fer. Dans chacune d'elles il mit une chèvre. Le lendemain matin, les chèvres avaient été croquées, et les panthères se trouvaient enfermées dans les pièges. Devant elles les portes s'étaient ouvertes, pour se refermer aussitôt après leur entrée.

— Qu'avez-vous fait de ces animaux?

— Actuellement, ils sont en route pour le Jardin des plantes de Marseille.

Louis d'Arminel poussa tout à coup un léger cri, et se mit à se gratter avec fureur.

— Quelque moustique, sans doute.

— Oh! les moustiques, il y en a tant ici qu'on les avale. Mais l'enflure de votre main augmente. Vous aurez probablement été mordu par une chique.

— Quel est cet animal?

— Un insecte qui pénètre sous la peau et dépose ses œufs dans notre chair.

— Me voilà donc en train de couver des.... chiques! Et que peut-il en résulter?

— Des désordres graves, car l'éclosion de tous ces petits animaux vous causerait d'insupportables démangeaisons, interrompues seulement par des piqûres aiguës. Heureusement qu'il y a un sûr moyen de faire manquer la couvée.

— Il consiste?

— Oh ! il est d'une extrême simplicité.

Ce disant, le commandant prit une aiguille et procéda à un travail pareil aux recherches intercutanées que l'on entreprend lorsqu'en cueillant une rose on s'est introduit quelque épine dans les doigts.

— Il y a ici des caïmans, à ce qu'assurent les rares voyageurs venus en ces parages ?

— Des régiments, mon cher, le fleuve en est rempli, et les marigots leur servent de cuvette.

— Et les serpents?

— Des pythons rampant dans nos forêts.

— J'ai vu en débarquant beaucoup d'ivoire.

— Oui, il vient des marchés de l'intérieur ; l'éléphant

dédaigne nos parages. Ainsi je n'ai jamais pu me procurer une peau de ces pachydermes. On m'a affirmé que les naturels mangent les morceaux qu'ils ne parviennent pas à utiliser pour leurs chaussures et leurs selles.

— Et le tigre ?

— Il n'existe en Afrique que sur le tableau envoyé naguère au Salon de peinture par un artiste ultra-fantaisiste. Nous avons le lion, par exemple, et le rhinocéros, sans compter l'hyène, le lynx et les ruminants antilopes, tels que le daim, le chevreuil, le buffle. Bien entendu, je vous donne la faune de toute la vaste contrée que nous allons parcourir ; mes indications ne se limitent pas à Brass. Ainsi, dans le Noupé, il y a des tortues dont vous confondriez la chair avec celle du veau le plus délicat.

— Que fait-on de l'écaillé ?

— Rien encore, mais certainement elle sera utilisée, car elle est fort belle.

— Et le gibier de plume?

— Il abonde. Voici le héron, le marabout, l'ibis, l'aigrette blanche, le pélican, le courlis, la bécassine, les pluviers, les buses, etc. Mais ni perdrix ni cailles.

— Et comme oiseaux de basse-cour?

— Poules, dindons, pintades.

— J'ai cru entendre tout à l'heure le chant plaintif dans sa monotonie des tourterelles.

— Vous ne vous êtes pas trompé. J'en ai dans ma volière, et les pigeons habitent un petit pavillon réservé,

— Mais c'est un pays de cocagne !

— L'Afrique, mon cher, est riche en surprises. C'est le continent sur lequel s'exerceront les compétitions des peuples civilisés. Vous verrez que plus on s'enfonce dans les terres, plus la richesse est grande. Nos fleuves sont poisson-

O ta

neux, les troncs des palétuviers se changent en bancs d'huîtres, et les crevettes de Brass valent celles de nos côtes bretonnes.

— Et les arbres ?

— Ils sont très variés. Les forêts de roniers alternent avec les forêts de bambous ; le baobab aux colossales dimensions qui chasse la fièvre, le kola du Noupé, du Sokoto, qui est vénéré parce que, selon la légende, Mahomet s'assit à son ombre et distribua à sa suite les amandes logées dans le fruit assez semblable à la noix de coco. Dans l'aristocratie nègre, on vous offre une poignée de ces amandes comme en

, France on vous présente des dragées. Malgré le prophète, je préfère le dernier de nos fruits d'Europe.

N'oublions pas le cocotier, le papayer, le cotonnier, l'indigotier, le santal, l'acajou, et arrivons au bananier, après avoir respiré les parfums des orangers, des citronniers, sans dédaigner notre ami d'Europe, le cognassier.

— Je réclame pour l'ananas; vous m'en avez fait manger de délicieux tout à l'heure.

— Ceci nous fait passer des arbres aux arbustes et même aux légumes. Le café, la canne à sucre, les ignames, les patates douces, viennent très bien dans le Niger central. J'ai, du reste, ici, semé et obtenu des choux, tomates, radis, haricots, oignons, salade, persil, piment. Il n'y a que la pomme de terre que je n'ai pas pu acclimater. La vigne pousse avec vigueur, malheureusement elle s'en va toute en bois, et ne produit pas de raisins. Le riz, le maïs, le manioc, le mil, forment la base de la nourriture populaire. Mais il faut assaisonner les aliments. Or, nous n'avons ici que des chèvres, et le lait est rare. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous montrer notre beurre.

— Du beurre ? Ne me disiez-vous pas que le lait est rare ici ?

— Si rare que pour un de mes hommes malades, j'ai eu beaucoup de mal à m'en procurer une tasse par jour. Vous allez voir que malgré cela nous ne sommes pas trop à plaindre. Au reste, avez-vous trouvé ma cuisine bonne ?

— Excellente.

— Eh bien, je n'ai pas de secrets pour vous, et je vous conduis à ma fabrique.

Des femmes, armées de longs bâtons, sont rangées autour de barriques et barattent vigoureusement la matière grasse déposée dans les récipients. Mais ce n'est là que l'opération finale. Au préalable, on a extrait d'un fruit gros comme un petit abricot — très bon à manger — une amande qu'on pile et qui, après avoir été séchée au soleil, jetée dans l'eau bouillante, constitue cette précieuse margarine végétale. L'arbre qui donne ce produit ressemble au chêne ; il pousse dans les régions centrales du Niger, et son fruit, transporté sur la côte, s'échange contre du sel. Il se nomme Karité, mais les Français l'appellent communément Chabota; le mot anglais scheabutter, signifiant arbre à beurre, en indique avec précision la nature et les propriétés. Le Karité peut très bien être utilisé pour la fabrication du savon et de la bougie, et son suc, recueilli par incision, forme une substance ressemblant beaucoup à la gutta-percha.

Le beurre, à la confection duquel M. Louis d'Arminel assista avec curiosité, se conserve très longtemps. Il est expédié par milliers de barils et sert à l'alimentation de tout le bas Niger.

En entrant dans l'habitation, le commandant Mattei offrit à son hôte une boisson rafraîchissante que celui-ci trouva exquise.

— Est-elle aussi du pays, cette bière délicieuse?

— Certainement. C'est le Pilo, fabriqué avec le fruit du tamarinier.

— Puisque nous sommes en conversation friande, ditesmoi donc, je vous prie, comment se nomme la salade que vous m'avez offerte.

— C'est un chou-palmiste. Vous avez dû en manger au Sénégal.

— J'ai bien goûté là-bas quelque chose de ce nom, mais cela ne ressemblait en rien à ces bandes de chair blanche qui ont un goût succulent de noisette.

— Probablement avait-on commis la faute de faire cuire le chou. Or, celui-ci doit être cueilli jeune et servi tout frais. Mais chaque chou coûte un arbre, car dès qu'on a enlevé le fruit qui est à la tète du palmier, ce dernier meurt. Ici, point n'est besoin d'y regarder. Par contre, nous n'avons pas une datte, et je le regrette. Mais on ne peut pas tout avoir en ce monde, sans quoi il y a longtemps que le genre humain serait mort de paresse et de satiété.

Et maintenant, mon cher ami, les singes se taisent, c'est le moment du repos. Bonne nuit ! Et rêvez que nous allons à la conquête de la gent noire. Conquête pacifique qui, j'en ai la crainte, sera tôt ou tard rendue très difficile parles menées britanniques. Les Anglais sont des rivaux redoutables. Ils étaient là avant nous qui avons débuté il y a cinq ou six ans seulement dans notre action civilisatrice. Et puis, ils ont des millions devant eux, et notre caisse est moins bien fournie. Or, vous rappeliez tout à l'heure le proverbe : « Pas d'argent, pas de Suisse. » Il ne perd rien de sa justesse à être ainsi modifié : « Pas de cadeaux, pas de traités. » Il faut, selon le dicton du pays, ouvrir les mains si l'on veut que rois et roitelets autorisent la création de factoreries. Et encore ce que l'on donne ne met pas à l'abri des vols, des extor-

sions, car le nègre n'a pas sur la propriété des idées d'une correction parfaite. Sa parole est loin de valoir un acte. Il change souvent d'avis, et toujours selon ses intérêts. Pour lui, chose promise n'est pas chose due. Il y a clans le souverain noir du forban plus encore que du diplomate. Sa cassette ne s'approvisionne que par les cadeaux et par les rapines.

Le voyage s'effectua heureusement. Les eaux étaient encore hautes, et aucun obstacle ne vint contrarier la marche du Rapide.

A Abo, Louis d'Arminel contempla avec attention la figure des hommes tatoués à chaque joue par des barres horizontales du plus disgracieux effet. La mode vient du Noupé. Quant aux femmes, un trait vertical, du milieu du nez à la lèvre supérieure, est loin de les embellir. Le fétichisme règne dans ces contrées comme dans tout le bas Niger. Il n'y a pas longtemps que nos missionnaires ont réussi à abolir la coutume qui consistait à immoler tous les ans, par la main du roi, une jeune fille sur un rocher situé en face de la ville. Les sorciers ont voix au chapitre pour élire le roi choisi dans l'aristocratie militaire de chaque village. La paresse est un des vices de ces populations qui vivent de fruits, de poissons fumés, de quelques ignames assaisonnées avec de l'huile de palme et de la potasse. N'allez jamais dîner chez eux et ne vous éloignez pas trop du centre de vos relations,, car vous seriez mangé. Le cannibalisme est en vigueur.

Un jour, un missionnaire catéchisait un adolescent qui paraissait ne l'écouter que fort distraitement.

— A quoi penses-tu donc, mon ami ? lui demanda le Père.

— Je me disais que tu es bien gras, bien à point, et que tes mains seraient excellentes !

Cette réponse montre bien que si la bête fauve, apprivoisée dès son jeune âge, revient par une circonstance fortuite à son instinct farouche, de même l'anthropophagie, assoupie par l'éducation religieuse et le contact avec les mœurs civilisées, a parfois des réminiscences subites dans l'estomac des nègres.

Les cannibales, du reste, ne croient pas mal faire. Ils trouvent tout naturels leurs horribles festins.

Nous relevons dans le carnet de voyage de notre explorateur le récit suivant d'un dîner de sauvages auquel il avait assisté.

A l'entrée de la cabane au toit en feuillage, deux grosses pierres largement espacées en supportaient une troisième plate et large posée sur les premières comme un chambranle de cheminée. Au-dessous flambaient les débris d'un arbre que l'on venait d'abattre. D'énormes morceaux de chair fumaient sur ce gril d'un nouveau genre. Autour du feu, suspendue à un bâton par une liane, tournait en pivotant une longue brochette de perroquets. Nous entrâmes dans la hutte au son du tam-tam et nous nous assîmes sans chercher des sièges absents. Le rôti de perroquet était plus appétissant que l'autre plat. Cependant, un de nos compagnons mangea des deux.

— Ça bon, dit le chef.

— Oui, très bon, répondit notre camarade. Il y a donc ici du veau ?

Le chef sourit.

— Moi montrer provisions.

Et il souleva une natte qui séparait la case en deux.

Nous poussâmes un cri d'effroi. Devant nous gisait le cadavre d'un nègre sur lequel on avait pratiqué un savant dépeçage.

— Li pris hier, li tué ce matin pour li faire honneur !

Ma foi, pourquoi ne l'avouerions-nous pas ? Nous nous levâmes et nous partîmes après avoir manifesté à notre hôte le dégoût qu'il nous inspirait.

A Abo, M. Louis d'Arminel aurait certainement résidé longtemps si l'itinéraire n'avait eu ses délais infranchissables. Il nota la construction des huttes en terre, couvertes avec des branches de palmier et garnies de têtes d'hippopotames, de dents de caïmans, d'idoles burlesques, autant de fétiches protecteurs. Au moment où le Rapide s'éloignait de la rive, l'écho apporta le son des guitares qui alternaient avec les fanfares d'un cor en ivoire. Oh ! la drôle de musique ! Nous ne sommes pas surpris qu'elle n'adoucisse point les mœurs. Le nègre recherche le bruit et non l'harmonie.

Le pavillon tricolore que nous apercevons indique Onitcha.

— A terre ! tout le monde à terre ! C'est l'heure de la réception accordée par le roi, et voici en quels termes M. le commandant Mattei a raconté cette audience :

« Lorsqu'on arrive chez le roi, on est reçu par un garçon de treize à quatorze ans, tout nu; la loi l'oblige à rester nu tant qu'il servira le roi, à qui il sert de cuisinier, de valet de chambre, de messager et de chambellan. Cet enfant salue, comme tout le peuple du reste, en montrant le poing droit fermé, le bras ployé, le coude le lorig du corps et en faisant aller plusieurs fois le poing et l'avant-bras de l'avant à l'arrière. Si l'on n'était pas prévenu, on prendrait certainement ce mouvement pour des menaces.

» Après ce salut de bienvenue, le jeune chambellan nous fait entrer dans une cour à ciel ouvert. On y aperçoit au fond, à droite, contre le mur et y attenante, une banquette en terre battue, sur laquelle il y a une peau de panthère et au-

dessus, contre la muraille, un rideau de soie rouge. C'est le trône du roi Enéozonou, sur lequel les visiteurs n'ont pas le •droit de s'asseoir sous peine du crime de lèse-majesté.

» On leur offre, comme sièges, de simples caisses vides, de couleur verte, qui servent au transport du gin en bouteilles, dont on fait une consommation extraordinaire à la côte, et que Sa Majesté préfère au vin de palme, à tel point qu'il s'enivre au moins une fois par vingt-quatre heures.

» Le roi fait faire antichambre une demi-heure, non parce que ses occupations le retiennent, mais parce qu'il veut marquer sa souveraineté.

» Au bout d'une demi-heure, une petite porte, qui touche au trône et qu'on ne peut franchir qu'en se courbant en deux, s'ouvre avec fracas et on voit apparaître un énergumène qui, sans regarder personne dans l'assemblée, entre comme un fou furieux et va s'asseoir sur sa peau de panthère. C'est le roi !

» Voici son fidèle portrait :

» Taille au-dessus de la moyenne, parfaitement fait de corps. Age, trente-cinq à quarante ans. La couleur de sa peau est d'un noir peu foncé. Le crâne comprimé, le front déprimé, le nez légèrement épaté, les pommettes saillantes, les lèvres assez épaisses, les joues sont tatouées de trois lignes horizontales et parallèles de chaque côté du nez, les cheveux crépus, visage imberbe.

» Sur la tète, il porte tantôt une chéchia rouge avec un gland bleu, et tantôt un énorme chapeau de paille tout emplumé.

» Le buste est nu. Un grand pagne en soie de couleur, le plus souvent écarlate, est noué autour de la ceinture et tombe un peu au-dessous des genoux. La chaussure est inconnue.

» Au cou, un collier de corail.

» Aux chevilles, deux anneaux en étoffe rouge sur lesquels on a cousu trois petits grelots qui annoncent la marche royale.

» Au second doigt du pied gauche, il porte un petit anneau en cuivre, provenant de quelque rideau de navire, car ce n'est pas un article de commerce à Onitcha.

» En guise de sceptre, il tient à la main un gros bâton de soixante centimètres de longueur, au bout duquel est fixée une sonnette absolument semblable à celles que Ton met au cou des vaches dans nos champs, et à l'autre extrémité une queue de cheval, chose extrêmement rare dans le pays, car le cheval n'existe pas.

» Tel est le roi Enéozonou, qui sort de sa case pour se jeter sur un trône, absolument comme un de ces diables à ressorts renfermés dans des boîtes à surprises que l'on donne aux enfants le 1er janvier.

» A peine le roi a-t-il fait sa stupéfiante apparition que, par une autre porte, arrivent quatre femmes et six hommes. Ils se prosternent devant le roi et barbotent dans la poussière, dont ils se couvrent le visage et la chevelure.

» Enéozonou, d'une voix de gorille, prononce quelques mots en iagara, qui mettent un terme à cette scène grotesque.

» Sur l'ordre du souverain, tous ces lèche-poussière secouent leurs têtes de paillasses, et vont s'accroupir en face de ma petite escorte. Quant à moi, je restais assis sur ma pauvre caisse de gin, me demandant pourquoi le roi ne m'avait pas salué, ne m'avait pas adressé la parole et n'avait même pas daigné me regarder.

» Au bout d'un instant, un homme qui paraissait être dressé entre précipitamment et va parler à l'oreille du roi ; celuici, se tournant brusquement de mon côté comme s'il ne m'avait pas encore aperçu, me lance un regard que l'on croi-

rait menaçant, me montre ses deux poings fermés, qu'il fait aller, à l'instar de son messager, avec une vivacité vertigineuse. M. Nomaine, mon agent d'Onitcha, qui me servait d'interprète, me dit de lui rendre son salut avec la même pantomime. Je place mon agenda sur mes genoux, et rappelant à moi mes souvenirs de collège, sur la gymnastique, je me livre à ce nouveau genre de salutations, avec au moins autant d'adresse que mon roi.

» Je commençais à être fatigué de ce genre d'exercice, j'allais même m'arrêter , lorsque Enéozonou se livre à un deuxième mouvement plus excentrique encore que le premier.

» Avec les deux mains ouvertes, il se frappe les côtes plusieurs *bis de suite à se les enfoncer, puis il ferme les poings et me les met sous le nez, en sorte qu'au lieu de me reposer, je me vois contraint de singer le roi, non sans songer aux vicissitudes de la courtisanerie !

» Enfin, au bout de quelques secondes, mon supplice prit fin, et il me fit offrir à boire du vin de palme ; le chambellan but le premier, puis le roi et enfin moi et ma suite. Dans ce pays, l'amphitryon boit et mange toujours le premier, pour prouver que les mets ne sont pas empoisonnés, et c'est pour ce motif que son cuisinier est nu.

» Nous passâmes ensuite à la conversation.

» — Tu viens, me dit-il, remplacer M. le comte de Semelle ; j'ai appris avec peine sa mort, parce qu'il m'a fait beaucoup de cadeaux. J'ai entendu dire que, toi aussi, tu allais me donner beaucoup de choses ; je te recommande surtout le gin, le rhum, et puis des bouteilles qui font : boum! (vin de Champagne).

» Lorsque tu m'enverras du rhum, fais en sorte que ce soit dans des dames-jeannes comme ça ; et le roi, étendant ses

deux bras de toute leur longueur, décrivait dans l'espace une immense circonférence , image de son idéale dame-jeanne, qu'il aurait fallu fondre exprès pour lui, puisqu'il n'en existe pas d'un semblable volume.

» Les Anglais sont méchants, ajouta-t-il, ils ont tiré des coups de canon dans mon village, ils ont tout saccagé. Je ne veux plus qu'ils viennent dans mon pays; j'aime les Français, je l'ai dit à M. de Semelle, je le dis à toi, installez-vous ici comme chez vous.

» Je te recommande une chose, ajouta-t-il, si mes esclaves se sauvent chez toi, tu me les rendras.

» — A une condition, lui répondis-je, c'est que. tu les traiteras bien, que tu ne les frapperas pas, et que tu n'en tueras jamais un seul. A cette condition nous serons bons amis, et je te donnerai tous les ans des cadeaux.

» L'année suivante, en effet, M. Desperez, le directeur de la Compagnie, me donna pour le roi un drapeau tricolore dont la hampe, en cuivre doré, comportait une cinquantaine de grelots et une superbe queue de cheval tricolore.

» Lorsque je remis ce drapeau au roi avec d'autres cadeaux, dont quelques bouteilles qui faisoient boum ! et quatre grosses dames-jeannes de rhum, Enéozonou a failli s'enfoncer les côtes en signe de salutations. Ne mettant plus de bornes à l'expression de son contentement, ce jour-là, il est sorti de sa demeure pour m'accompagner, et si son jeune chambellan ne l'avait pas pris par les jambes et que je ne me fusse moimême arrêté, le roi aurait franchi les limites de son domaine et se serait exposé aux plus graves conséquences. »

Le roi d'Onitcha ne doit pas, en effet, sortir de ses cases. Il est en réalité le prisonnier des quatorze mille habitants de cette ville. S'il venait à enfreindre la consigne, il encourrait la peine de mort, qu'il éviterait, il est vrai, en livrant

plusieurs esclaves et en assistant à leur exécution. Une fois par an, — le jour de la fête des ignames — il lui est permis de franchir le seuil de sa demeure. Mais il doit danser sur la place, en portant un lourd sac de terre sur le dos, afin de prouver aux populations qu'il peut supporter le fardeau du pouvoir. Dans le cas où il serait incapable de remplir cette obligation, sa déchéance serait prononcée, et il devrait s'estimer heureux de ne pas être condamné à la lapidation.

En passant à Egga-Mambara, M. Louis d'Arminel remarqua que toutes les femmes fumaient. Elles portent le même costume que les hommes, un pagne, mais aux dimensions plus longues. Leur coiffure varie étrangement; ici, la mode musulmane d'une queue de cheveux au sommet de la tête rasée; là, une tonsure avec une couronne capillaire.

Que dire des anneaux ou plutôt des plats forés qu'elles portent aux jambes? Le bijou est aussi incommode que disgracieux.

Le Rapide est arrivé à Lokodja, construite au bas de la montagne sur laquelle était jadis l'ancienne ville détruite par les mahométans. La végétation est luxuriante; les oiseaux voltigent au milieu de cette nature riche et qui contraste avec la solitude morne et nue des campagnes de Brass. Les rues de la ville sont étroites, les maisons, bâties en forme de cône, sont adossées les unes contre les autres. Les Français furent reçus avec des marques de vive sympathie.

Egga, qui compte une trentaine de mille âmes, est encore submergée; on ne peut communiquer qu'en pirogue; c'est une Venise africaine, mais moins jolie, et il y manque les gondoliers et les vers du Tasse.

Egga n'est, du reste, qu'une petite ville à côté de Bidah, qui a près de cent mille habitants.

Le roi du Noupé, avec ses cavaliers au blanc burnous,, chamarrés d'or et d'argent et ornés du turban, le visage voilé comme les Touaregs du Sahara, est un potentat plus. sérieux que ses voisins. Il relève cependant du sultan de Sokoto. Mais ce vassal aime le décorum; il a une cour qu'il préside assis sur des coussins de velours rouge crépines d'or. Le premier chambellan est admis à l'honneur de lui gratter doucement les pieds !

M. Louis d'Arminel assista à une audience solennelle; il constata que le roi ne savait pas lire, car ce fut un taleb qui lui donna connaissance des lettres reçues. En se rendant dans la deuxième cour, où se trouvait le conseil, il aperçut les amazones, dont le courage au milieu des balles et des dards empoisonnés est proverbial.

Mais, à la sortie, un curieux spectacle lui était réservé. Deux femmes, portant une lourde charge sur leur tête, s'arrêtent tout d'un coup, s'assoient sur leurs talons, et se mettent à se congratuler, puis elles reprennent leur course dans les rues en poussant des cris. Ce sont des marchandes qui viennent d'échanger les compliments d'usage et qui vont vendre à domicile les provisions achetées au marché, très bien fourni en volailles et en viandes de boucherie, en poissons, etc. Les femmes du Noupé seraient presque jolies, si elles ne se teignaient pas le visage d'ocre .et autres couleurs. Elles sont vêtues avec une recherche relative ; on se croirait en pays arabe. L'industrie est assez florissante à Bidah ; on y fait des vêtements brodés et des chapeaux de paille très élégants. La verroterie est en honneur : bagues, colliers, bracelets de toutes nuances, sont portés par les indigènes.

Bidah a ses griots, et ils sont aussi plats courtisans queleurs collègues du centre africain, mais, du moins, ils chan-

tent plus juste, et la langue haoussa ne manque pas d'harmonie. Le commandant Mattei ose comparer la musique du Noupé à la musique espagnole. C'est peut-être hardi.

Weninghi, à droite, Ghouga, à gauche de Bidah, étaient les points extrêmes de nos établissements commerciaux.

Dans la Bénoué, nous avions Loko, Outché-Bou-Hou-Ibi.

L'influence française gagnait chaque jour du terrain, mais tout a été cédé à l'Angleterre, au grand détriment de nos intérêts coloniaux. La France a conservé, cependant, des agents intelligents et dévoués en la personne de ses missionnaires. A Onitcha, aujourd'hui préfecture apostolique, le P. Lietz, de la congrégation des Pères du Saint-Esprit, fonda une station qui comprend actuellement un hôpital, une église, des écoles chrétiennes. La mission est desservie par cinq Pères et quatre sœurs de Saint- Joseph de Cluny. A Lokodja, les Pères des missions africaines de Lyon se sont établis avec succès, ainsi qu'à Ighébé, à Assaba et à Odeni. A Bidah même, ces apôtres tentèrent l'œuvre d'évangélisation. Nous ne pouvons citer ici toutes les pieuses fondations des disciples du P. Libermann, de vénérable mémoire, et de Mgr de Marion- Brésillac, dont nous avons vu le tombeau naguère en passant à Sierra-Leone.

Les missionnaires groupent autour d'eux un troupeau de plus en plus nombreux. La charité amène les nègres à la foi. Les malheureux, qui croupissent dans la dégradation fétichiste ou tombent entre les griffes des musulmans, sont sensibles à la bonté avec laquelle nos prêtres de France soignent leurs plaies, — et il yen a d'épouvantables en ces régions, — soulagent leurs misères, travaillent à l'affranchissement des ■esclaves et, enfin, font pénétrer dans les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur la douce lumière de la vérité divine. Il viendra un temps où la moisson sera plus abondante, malgré

les obstacles apportés par le protestantisme anglais à l'expansion de la religion. Les noirs respectent et aiment les missionnaires, ces pionniers qui vont, sans armes, à la conquête du monde pour la gloire du Christ et le rachat de l'humanité. L'Afrique ouvre un vaste champ à l'apostolat ; de toutes parts, des ouvriers sont au labeur, et nous constatons avec fierté que c'est la France qui les fournit, la France qui •continue sa glorieuse mission de fille aînée de l'Église.

Louis d'Arminel, revenu à la côte, après un long et curieux voyage qui lui fournit une ample récolte d'observations sur les mœurs du pays, observations dont nous avons seulement relevé les principales, prit congé du commandant Mattei.

— Et maintenant, lui dit-il, emportant le souvenir impérissable de vos bontés pour moi, je vais, mon commandant, gagner le Gabon ; de là j'irai au Congo, car je suis curieux •de juger moi-même l'œuvre de Brazza. Elle me paraît appelée à doter la France d'un royaume, et à consolider en ces parages notre situation jusqu'ici précaire.

— Bon courage, mon cher ami. La traversée, du reste, ne ■sera ni longue ni pénible. Et puis, dans notre carrière, il ne faut compter ni son temps ni sa peine.

— Vous donnez un bel exemple de l'abnégation contenue clans cette formule exacte des devoirs d'un explorateur, et, toute ma vie, je tiendrai pour un honneur d'avoir passé plusieurs mois en votre vaillante compagnie. Je n'oublierai jamais, par exemple, la façon expéditive avec laquelle vous avez installé plusieurs factoreries, notamment au-dessus de Lokodja. C'était le cas de s'approprier, avec une légère variante, le mot de César : je suis venu, j'ai vu, j'ai vendu. Or, vendre, ici, c'est encore vaincre, et la pénétration française vous doit de brillants triomphes. Arriver en plein pays sauvage, et, aussitôt débarqué, abattre des arbres, construire

la charpente d'une maison, couvrir celle-ci, y enfermer des marchandises, et tenir marché, voilà ce qui s'appelle ne pas perdre de temps. Ah î si partout on agissait avec cette décision ! . . . .

— Mais, mon cher ami, c'est ainsi que pour fonder leurs chrétientés font les missionnaires. Je les ai vus à Lokodja s'improviser maçons, charpentiers, couvreurs, et vous avezpu remarquer que leur église est déjà très fréquentée. Voyezvous, le génie français se plaît aux actes hardis, et lorsqu'on prétend que nous ne sommes pas des colonisateurs, on répète inconsciemment une calomnie. On oublie que, dans l'Inde, les Anglais n'ont fait qu'imiter Dupleix.

— J'ai la conviction que l'Afrique est destinée à devenir le théâtre de l'émulation des puissances européennes; je vois avec plaisir notre patrie travailler à se tailler un domaine colonial digne d'elle. Nos possessions du nord-ouest vont se relier à celles du sud-ouest. Le Soudan se rattachera à nos établissements des Rivières du sud, et ici même....

— Oh ! ici ! n'en parlons pas. Il court de mauvais bruits. Je crains bien qu'un n'abandonne aux Anglais ces contrées qui, par le Niger, seraient le débouché de Tombouctou, et qui, par la Dénoué, nous conduiraient au lac Tchad, cet objectif des nations civilisées. Nous arriverons, toutefois, à ces deux points essentiels à notre influence. Nos soldats combattent, nos explorateurs avancent, et nos missionnaires attaquent par l'est le mahométisme et l'esclavage.

Du Congo même il partira des éclaireurs, soyez-en certain. Les fleuves africains ont tous des cataractes qui entravent leur cours navigable, mais on les franchira en pirogue. Il y aura des chutes nombreuses, des morts; qu'importe, puisque le sang des explorateurs sera une semence de Français, c'est-à-dire de chrétiens !

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