‹ La France au pays noirChapitre 4 sur 29 · COIFFURE DE JEUNE FILLE D'ABO · texte numérisé non relu

COIFFURE DE JEUNE FILLE D'ABO

La fin du xixe siècle et le commencement du xxe verront, J'en suis sûr, s'ouvrir à la civilisation le continent noir, qui, au point de vue commercial, est l'enjeu de l'avenir. Nous ne serons probablement pas appelés à entrer dans cette terre promise aux vaillants ; il nous est, du moins, permis de jeter un coup d'œil sur ces richesses jusqu'à présent enfouies dans les profondeurs africaines. Et nous aurons été à la peine, si nous ne parvenons pas à l'honneur.

— Voilà un tableau plein d'espérances, mon commandant, -et je crois que vous avez raison lorsque vous tracez ainsi les étapes fécondes de l'action française. Vous êtes un soldat, un diplomate et un explorateur. C'est le cumul dans le sacrifice. Moi, je ne suis qu'un fantaisiste coureur du monde, mais j'ai l'amour du métier. Nous nous retrouverons en France, si Dieu nous prête vie. En attendant, permettez-moi de vous embrasser.

Les deux amis se donnèrent l'accolade d'adieu.

A quelques jours de là, après escale à l'île Fernando-Po, Louis d'Arminel arrivait à Libreville.

Au Gabon. — La chasse aux éléphants. — En pays Pahouin.

Lorsqu'il y a déjà longtemps, hélas ! nous débarquâmes au Gabon, ce pays n'était pas encore ce qu'il est depuis devenu. Un wharf (pont s'avançant sur la mer) se détachait de la plage monotone, le long de laquelle défilaient un à un des naturels revêtus d'un costume à peu près semblable à celui des Grands-Bassamais. Sur le plateau se faisaient face deux bâtiments ressemblant d'une façon étrange aux halles en .pierre de nos chefs-lieux de canton. Dans l'un étaient les bu-

reaux du gouverneur et son appartement ; dans l'autre, la caserne avec quatre soldats et un sergent blanc ; l'hôpital' desservi par des sœurs de l'Immaculée-Conception de Castres, dont le couvent est à quelques pas de la place. Aujourd'hui on y voit aussi le tribunal, les prisons, les magasins deréserve. Du sommet du plateau on a un beau coup d'œil de mer. Le vaste estuaire du Gabon tire son nom du mot portugais Gabao, qui signifie caban. Nousa cceptons l'étymologie, mais en contestant sa justesse. Il faut avoir vraiment beaucoup d'imagination pour faire de pareils rapprochements. On n'en manquait point, paraît-il, au xve siècle. L'estuaire pénètre à une profondeur de soixante-dix kilomètres, dans les terres entre la pointe Pongura et la pointe Santa- Glara. Dans le fond se déversent le Rhamboué et le Komo, deux rivières qui forment une lagune. Deux îles, l'île Coniquet et l'île aux Perroquets, le divisent en un bassin extérieur et un bassin intérieur ; le premier seul est navigable et forme une rade excellente de sept milles de large.

Le territoire du Gabon proprement dit, constituant le territoire soumis à notre domination directe, a une superficie égale à peu près à celle de -trois de nos départements.

Les habitants se subdivisent en Mpongwés, Boulous etShekianis (hommes des bois). Ces derniers vivent dans les forêts, presque à l'état sauvage. Il convient de ne s'occuper que des premiers, qui sont les véritables Gabonnais, mais que les autres tribus de sang mêlé, comme les Boulous, sont en train d'absorber. La race est belle, quoique aux formes moins robustes que celle des noirs du Soudan ; la physionomie dénote l'intelligence ; la couleur de la peau est très bronzée. Le Gabonnais se revêt volontiers des étoffes d'Europe, et la coiffure des femmes forme un véritable casque. Les cheveux tressés sont maintenus par de l'huile de coco et de la graisse,.

ce qui accroît encore la mauvaise odeur naturelle à ces populations de couleur. Les fruits et le manioc, dont on enlève le principe vénéneux par l'ébullition, composent le menu des repas. A la marée basse, les indigènes viennent chercher les petits poissons qui se sont oubliés dans les mille creux de la grève, ils les font sécher au soleil et s'en montrent très friands. Le Mpongwé est indolent ; il passe son temps à fumer dans les palabres où s'exerce sa faconde ; les femmes vaquent aux travaux pénibles ; mais qu'on ne les plaigne pas trop, car le proverbe : travailler comme un nègre, a été édité par quelque mauvais plaisant. La viande de chevreau, — la seule à peu près que l'on trouve au Gabon, — est très chère ; cela ne pousse pas les Mpongwés à l'élevage des troupeaux ; les poules se vendent à des prix exorbitants, les œufs valaient, de notre temps, vingt centimes pièce, et cependant la volaille était rare, car personne ne se donnait la peine de faire venir les couvées.

Comme industrie, aucune n'existe ; les plus actifs des Mpongwés servent de courtiers aux quelques factoreries établies sur les côtes ; jadis, ils opéraient sur la chair humaine; aujourd'hui, ils rabattent les marchands d'ivoire. Leurs mœurs ne valent pas mieux que celles des autres nègres ; ils ont la passion des boissons fortes, et fréquemment, quand vous pénétrez dans leur case, vous les trouvez plongés en un lourd sommeil. Ces cases, construites grossièrement avec des bambous, sont divisées en deux pièces : salle à manger, chambre à coucher ; dans la première se fait la cuisine ; dans la seconde, des nattes jonchées de feuilles de palmier font fonctions de lits. Une seule ouverture donne accès dans ces habitations, où il n'est pas prudent, pour cause de vermine, de séjourner longtemps.

Détail curieux : lesGabonnaises excellent dans le métier de

blanchisseuse. Jamais nous n'avons vu de chemises mieux repassées que celles qui sortent de leurs mains; mais il ne faut pas être à court de linge, car les artistes du lavoir prennent leur temps pour donner satisfaction à leurs clients.

Chaque village a son roi, et quel roi ! Nous avons eu sept princes du sang pour laver notre vaisselle et cirer nos bottes; ce sont là des professions libérales dans ce pays équatorial. Les piroguiers forment aussi une classe à part. Creuser un tronc d'arbre, le polir, et ensuite devenir le pilote pagayeur, telle est l'ambition de beaucoup de Mpongwés, dont la vanité se trouve flattée des rapports avec les Européens de la rade. Le fond du caractère national est une fierté poussée jusqu'à l'orgueil vis-à-vis des autres nègres, et la recherche de toute occupation qui le rapproche des blancs est l'objectif de ce peuple appelé à disparaître clans les croisements de races. Le fétichisme domine en ce pays; cependant, aucun sentiment d'animosité n'existe à l'égard des missionnaires, qui ont surtout à lutter contre une indifférence à peu près absolue.

Le Mpongwé, nous l'avons dit, dédaigne les autres noirs et essaie, — qu'on nous passe le mot, — de leur jeter de la poudre aux yeux. Nous avons relevé des enseignes curieuses sur les débits de boissons très nombreux à Libreville. Des matelots facétieux se sont amusés à mystifier leurs clients trop confiants. C'est ainsi qu'on pouvait lire sur certaines boutiques : « Grand fripon, voleur, » traduction libre de quelque réclame commerciale commandée par les courtiers et aubergistes de la plage.

Les missionnaires déploient un zèle méritoire à éduquer et à instruire négrillons et négrillonnes. Ils ont appris le mpongwé et enseignent le français. Dans leurs classes, se trouvent des Gabonnais, Boulous, Pahouins, dont quelques-uns deviennent de bons chrétiens. Ils ont formé autour du couvent

une véritable colonie où l'on rencontre jusqu'à des noirs des possessions portugaises rachetés de l'esclavage. Savez-vous que, parfois, il se pose de singuliers problèmes de conscience? Un jour, nous aperçûmes au large une pirogue qui semblait abandonnée. Envoyé pour la remorquer, nous vîmes qu'elle renfermait quinze enfants de six à sept ans, ce qui équivaut pour l'âge européen à dix et douze ans. Nous ramenâmes à bord contenant et contenu. Un conseil fut tenu pour savoir ce qu'on allait faire de ces petits noirs. Il était évident qu'ils avaient été vendus, mais que le négrier, sentant la frégate, était resté au large. Les remettre à terre, c'était clone les livrer à la traite, ou les exposer à la mort. Les parents affecteraient de ne pas les reconnaître. Après réflexion, il fut décidé qu'on les confierait à la mission et que plus tard, citoyens libres, ils deviendraient des matelots indigènes. Ainsi fut fait, et les Pères les embrigadèrent dans leur orphéon et dans leur société philharmonique, tous deux excellents.

Placé entre la mer qu'il domine et d'immenses forêts qui l'abritent, le superbe établissement des missionnaires, avec une belle église surmontée delà statue de la sainte Vierge, se détache au milieu des broussailles qui garnissent le sommet des collines. Un jardin, où sont acclimatés les légumes d'Europe et réunis tous les fruits du pays, une ferme abondamment pourvue, forment les dépendances de la fondation de Mgr Bessieux, qui, après les rudes labeurs de l'apostolat sur divers points de la côte, établit en 1844 la mission aujourd'hui prospère et dont les œuvres rayonnent jusque dans l'intérieur des terres.

Saluons avec respect ce vieil évêque, qui passa plus de trente ans de sa vie sous ce climat insalubre.

Les frères, qui secondent les missionnaires, ont établi des

ateliers où ils enseignent les états manuels, et les sœurs de l'Immaculée-Gonception de Castres aident vaillamment à l'œuvre de lumière et de charité. Nous parlions plus haut des remarquables blanchisseuses de Libreville. C'est aux religieuses que les marins doivent de pouvoir porter des chemises repassées et raccommodées. Elles exercent une véritable influence par leurs bienfaits, à ce point que la première sœur morte au Gabon, — le martyrologe est, hélas ! très long ! — fut déterrée par les noirs, qui lui coupèrent la tête pour faire de ses dents et de ses cheveux des gris-gris protecteurs.

On arrive au couvent des sœurs par un immense potager où l'agréable le dispute à l'utile. A côté de l'oignon pousse la rose odorante, qui conserve sa suprématie sur les fleurs les plus éclatantes et les plus variées.

M. Louis d'Arminel avait été reçu à la mission avec le plus courtois empressement. Là, il apprit que le Faidherbe était allé croiser devant Loango et Saint-Paul de Loanda, et que son retour n'aurait pas lieu avant deux mois. Il résolut alors de mettre ce temps à profit pour étudier le pays et pénétrer dans la contrée baignée par l'Ogoué.

La première curiosité à voir était le roi Denis, dont les villages s'étendaient sur la rive gauche de l'estuaire. C'était une personnalité originale que ce souverain noir presque centenaire. Il ne manquait pas d'intelligence, et il poussait loin l'amour du panache. Il fît sa soumission à la France plutôt pour porter un beau costume que pour trouver clans notre occupation une garantie contre des voisins gênants. Brave à la guerre, habile dans les transactions commerciales, le roi Denis avait, eh diverses circonstances, rendu d'importants services à des marins naufragés. Le traité conclu avec lui ne fut donc que la sanction de bons rapports

antérieurs. La pension qu'on lui alloua n'était point à dédaigner ; la croix de la Légion d'honneur lui plut fort, mais il stipula que lorsque sa pirogue accosterait à bord d'un de nos navires de guerre, on le saluerait au canon. Cette clause a été supprimée en 1860 par le capitaine de vaisseau Bosse, — depuis amiral — qui, en sa qualité de créole de l'île Bourbon, ne pouvait s'habituer à traiter en souverain le vieux nègre, dont l'aspect cocasse inspirait plutôt l'hilarité que le respect. Un jour, nous entendîmes sur mer un véritable charivari, et nous aperçûmes l'embarcation du roi Denis. Celui-ci était revêtu d'un habit brodé style Louis XIV, tel qu'en portaient les marquis des comédies de Molière; un chapeau de général surmontait une gigantesque perruque ; un large pantalon aux couleurs voyantes tombait sur des souliers de matelot, mis sans bas. Tandis qu'un chambellan tenait au-dessus de la tête de Sa Majesté un parasol mesurant au moins dix mètres d'envergure, le roi Denis débarquait grave et fier, ayant à la main une colossale canne de tambour-major. Cette étrange toilette lui avait été offerte, sur sa demande, en cadeau par notre gouvernement.

Le roi Denis changeait, du reste, souvent d'uniforme. Lorsque M. Louis d'Arminel entra dans la vieille case que le noir souverain n'avait pas voulu quitter pour habiter celle que les Français venaient de lui construire selon le confort européen, il était vêtu d'un costume de général anglais.

L'explorateur trouva la population en grand deuil. Un des princes collatéraux étant mort, on avait enterré vif un adolescent de quinze ans dont la langue avait été coupée au préalable.

M. Louis d'Arminel ne put réprimer un mouvement d'horreur. Le roi, lui, n'était pas sorti de son impassibilité.

— Sois le bienvenu, dit-il à son visiteur, puisque tu es l'ami des bons Pères. Et surtout ne leur dis pas le spectacle qui vient d'avoir lieu. Cela leur ferait de la peine. Je suis leur ami, et leur grand chef m'a envoyé une décoration. Moi, vois-tu, j'aime les blancs ; mon fils est élevé en France et s'est fait catholique. Je reste fétichiste, mais je déplore les sacrifices sanglants.

— Pourquoi alors n'as-tu pas empêché qu'on plaçât ce malheureux sous le cadavre de ton parent?

— Parce que je ne le pouvais pas. Mon peuple m'obéit, sous la réserve que je ne contrarierai pas ses usages. C'est un peu ici comme chez vous : je suis le chef, il faut donc que je suive mes sujets.

J'ai réussi à abolir la traite des esclaves, et cela n'a pas été sans peine. Si tu connaissais nos gens, tu serais moins surpris de mes paroles. D'ailleurs, on me rend partout justice, Tiens, voici la couronne d'or que la reine Victoria d'Angleterre m'a donnée. Vois comme elle me va bien.

Et le vieillard ceignit son front du bijou tout étincelant de pierreries.

— Je voudrais bien connaître ton pays, et les missionnaires m'ont dit que je pouvais compter sur ton concours.

— Sans doute, je te donnerai un de mes hommes qui te conduira où tu voudras. Ne t'aventure pas trop loin, cependant. Nos forêts sont peu sûres, les Pahouins ne respectent pas toujours les voyageurs, mais Bounda est de ma famille, et il te recevra bien.

En attendant, permets-moi de t'offrir des rafraîchissements.

Sur un signe, des noirs apportèrent une table élégamment servie de fruits, ananas, bananes, oranges, et sur laquelle fumait un café qui exhalait une odeur exquise.

Louis d'Arminel était surpris de trouver ce lunch appétissant, et il en fit compliment à son hôte.

— Oh ! nous avons un peu de tout, ici ; la terre est bonne, ■et si l'homme n'était pas paresseux, elle fournirait d'abondantes ressources. Ce café vient de la mission, la bière arrive de Glass, le village anglais de la rivière.

— Et l'eau-de-vie sera de France, interrompit d'Arminel, en retirant d'un panier porté par un de ses nègres une bouteille poussiéreuse sur laquelle se détachait ce mot éloquent : Armagnac.

Le roi Denis but une pleine rasade.

— Excellent! Excellent! Le gin ne s'approche pas de ce .goût. Et tu en as beaucoup de ces bouteilles?

— Je t'en apporte deux ; c'est un produit de mon pays.

— Eh bien, fameux pays, s'exclama le souverain, qui commençait à ressentir une douce ivresse. A la vie et à la mort, entre nous !

— Accepté. Cet Armagnac a été récolté par mon père, et j'en ai mis dans mes bagages pour me réconforter dans les jours de fatigue. Je n'en ai donné à aucun des princes africains, tu es le premier.

— Oh! inutile d'en faire boire aux Pahouins. Verse leur un peu de tafia ou de schenic, comme disent les matelots. Plus ce sera fort, meilleur cela leur paraîtra.

— Merci du conseil; j'achèterai dans l'une de nos factoreries de l'alcool qui satisfera ces gosiers.

— Fort bien, mais je voudrais te faire assister à une chasse aux éléphants, avant ton départ.

— J'accepte avec plaisir.

— Alors, reste ici. Je vais donner des ordres, et demain nous nous mettrons en route, ou plutôt tu te mettras en route avec l'escorte que je t'aurai choisie.

— Non. Je n'ai pas prévenu de mon absence. Mais quêtes hommes viennent demain me prendre à Libreville, et jeserai prêt.

— Et quels moyens de transport auras-tu ?

— Le canot de la mission.

— Oh ! alors cela ira tout seul, d'autant plus que les Pa~ houins vivent en bons termes relatifs avec les Pères.

On se sépara, et le jour suivant, à l'heure dite, M. Louis d'Arminel partait.

La traversée fut favorisée par la marée montante, jusqu'à la rivière Bohuin, puis l'embarcation s'engagea dans une des nombreuses criques qui dentellent la rive. Elle arriva bientôt en plein pays pahouin.

D'où viennent ces Pahouins qui envahissent l'ouest africain? se demandait l'explorateur. La terreur qu'ils inspirent est facile à concevoir. Leurs dents aiguisées en triangle indiquent l'acuité de leur appétit cannibale, et ils exercent sur les. autres nègres une véritable fascination. Ces mangeurs decadavres sont grands, bien pris de taille. Leurs cheveux, rangés en petites mèches qui se tiennent droites, sont abrités par une coiffure en plumes rouges de perroquet. Us portent un grand collier fait de dents d'animaux sauvages ou d'osselets de doigts humains. Une ceinture en écorce d'arbre entoure leurs reins vigoureux; elle est parfois remplacée par des fourrures garnies de perles. Ils mettent au pied deux anneaux en métal. Un bouclier en peau d'hippopotame complète le costume de guerre. Gomme armes, ils emploient des flèches et sagaies empoisonnées. La sagaie est un fer de lance forgé dans le pays et emmanché à des tiges debois très dur et très flexible; elle rappelle le javelot ancien. Les Pahouins ont aussi tout un assortiment de couteaux, et leur suprême ambition est de posséder des fusils. Ceux-ci

leur sont livrés dans les factoreries contre de l'ivoire ou contre des peaux. Ils ratent souvent, car ils sont à pierre, et, dans la saison des pluies, deviennent inutilisables. C'est le stock du vieux matériel de nos gardes nationales qui s'écoule sur la côte, avec grand profit pour les courtiers.

Les femmes, dont aucune ne remportera jamais le prix de beauté, sont vêtues de peaux rattachées par une large ceinture en perles. Elles nattent leurs cheveux en les entremêlant de filigranes de cuivre; elles ont les bras et les jambes chargés d'anneaux en verroterie et en métal.

Les Pahouins sont des forgerons habiles, et leurs cases spacieuses renferment de nombreux ustensiles de ménage en fer et en terre fabriqués par eux. Dès qu'ils s'installent sur un point, ils le défrichent avec activité, et le bananier remplace promptement les broussailles de la forêt. Leur occupation principale est la chasse. Le pays est giboyeux. Le singe dit pain à cacheter, à cause de la tache blanche qui décore sa face arrondie, leur fournit des rôtis succulents. Le perroquet grisa queue rouge et la pintade alimentent leur pot-aufeu, et le sanglier fumé constitue la réserve des provisions. Ils font uneguerre acharnée au m'bocco, animal gros comme un lapin, dont la spécialité consiste à ronger les dents d'éléphant tombées avec l'âge, ou encore attachées à la carcasse des pachydermes morts. Lorsqu'ils trouvent une fourmilière ils interrompent le défilé des utchougous, défilé qui durerait sans cela des journées entières, et avec de l'eau chaude mettent à mort ces insectes qui, bouillis et piles, forment une pâtée très estimée par.... les sauvages.

Cependant un grand bruit de tam-tam résonnait sur les bords de la rivière.

— Bounda! Bounda! criait un individu coiffé d'un chapeau-claque, et dont le bizarre accoutrement prêtait à rire.

— 1L9 — Ce roi pahouin faisait hommage de vassalité au prince qui, tenancier d'un domaine appartenant au roi Denis, son parent, avait su asservir le pays à sa domination.

Bounda reçut à merveille M. Louis d'Arminel, charmé de trouver dans des cases élégantes un mobilier européen, chaises et table, sans oublier le tapis.

— Tu viens de la part de Denis, et tu es ici chez toi, dit Bounda à l'explorateur. Je te montrerai nos richesses et je serai à tes ordres. En attendant, tu dois avoir faim....

— Je l'avoue sans honte.

— - Eh bien, passons dans l'autre case.

Le menu n'avait rien de somptueux, mais pour le pays, il était rare : canard, gâteaux anglais, thé et sucre.

La conversation allait bon train lorsque tout d'un coup Bounda se leva, et quelques minutes plus tard, des cris et des sanglots retentirent.

— Ne fais pas attention, c'est une de mes femmes que j'ai corrigée à coups de lanières d'hippopotame, et comme elle résistait encore, je l'ai prise par le cou et par les pieds et lancée à terre. Dans huit jours, elle sera remise et deviendra d'une obéissance absolue.

M. Louis d'Arminel trouva que le procédé manquait de douceur, mais il put constater que son efficacité avait été complète. Bounda reprit :

— Et tu viens ici pour voir une chasse à l'éléphant? Tu ne pouvais mieux tomber. Les Pahouins du village voisin ont organisé une battue, tu y assisteras.

— Je vais leur donner des munitions.

— Excellent moyen de te concilier leurs bonnes grâces. L'explorateur sortit et distribua de la poudre et du plomb

aux noirs, qui se mirent à danser et à tirer à profusion clés coups de fusil.

Pendant ce temps, Bounda parlait toujours. Enfin, les crépitations de la mousqueterie cessèrent, et reconduit dans sa case, M. Louis d'Arminel put goûter un repos bien gagné. Il relata, cependant, avant de s'endormir, les épisodes de son excursion.

Dès l'aube, la fusillade recommença. C'était le signal pour se mettre en campagne. Après quelques kilomètres parcourus, Bounda, frappant sur l'épaule du Français, lui dit :

— Attention! nous allons voir passer les éléphants, mais point de bruit, et ne tire pas.

En effet, le troupeau fut bientôt en vue; une trentaine de Pahouins le pourchassaient depuis huit jours, et avaient fini par l'acculer dans un coin retiré de la forêt, cerné avec soin par une multitude d'indigènes.

— Vois-tu, les bêtes sont fatiguées, et elles ont soif. Or, ici, il n'y a pas d'eau; force leur sera de succomber.

— Est-ce qu'elles ne feront pas une trouée au milieu de tout ce monde?

— Non, la force leur manquerait, et puis, écoute, écoute! Un bruit formidable allait grandissant; des cris stridents

se mêlaient aux détonations de la poudre; bientôt une multitude innombrable déboucha de tous les côtés. En un clin d'œil, des tas d'herbes sèches furent arrachés, et l'on y mit le feu. Les éléphants, harassés, terrorisés, avaient vainement essayé de continuer leur route. Tandis que l'incendie gagnait avec rapidité, les Pahouins abattaient les arbres, qui, en tombant, formaient d'infranchissables barricades, laissant à peine un espace libre d'un ou deux kilomètres où les prisonniers pouvaient encore se mouvoir. La nuit venue, des veilleurs s'installèrent dans des cases construites à la hâte, et l'explorateur tint à rester avec eux. La garde dura dix jours, durant lesquels Bounda pourvut au ravitaillement de son hôte. Les

féticheurs, jugeant le moment arrivé, se livrèrent à des cérémonies qu'il est inutile de raconter, car toutes ces jongleries burlesques se ressemblent. Puis, trois pirogues, faisant fonctions de vastes auges pleines d'eau, furent introduites à la nuit dans l'arène qui renfermait les captifs.

Le jour était à peine levé que les bandes de Pahouins prévenus accouraient en se livrant à leurs bruyantes démonstrations. Bounda donna un ordre, et tout le monde se tut :

— Entrons, dit-il, en s'adressant à M. Louis d'Arminel ; le troupeau est à nous.

— Que s'est-il donc passé?

— Ah! c'est très simple. Regarde les éléphants; ils sont couchés et ils ne se relèveront pas. Un sommeil stupéfiant les accable; ils sont à nous.

— D'où provient ce sommeil? Et pourquoi hier leur a-t-on donné de l'eau, puisqu'on voulait les prendre par la soif?

— L'eau était empoisonnée; altérés, les éléphants en ont bu, sans s'arrêter au goût. Et maintenant, ils n'attendent plusque le coup de grâce.

Les Pahouins, sur un signe de Bounda, s'élancèrent sur les animaux, qui furent tués et dépecés en quelques instants.

— Mais, avec ce procédé, fit observer l'explorateur, il n'y aura bientôt plus d'ivoire.

— C'est bien possible. Chacun pour soi. Et puis, en s'enfonçant dans les terres, on trouvera encore des éléphants, sois tranquille. Les Pahouins remonteront dans les régions d'où ils sont descendus, et ils nous apporteront le produit de leur chasse. Voilà du moins ce qu'ils répondent lorsque nous prévoyons les résultats de leurs campagnes. Moi, je suis de ton avis. J'aimais mieux la chasse au piège. Les Pahouins dévalisent le pays, ils détruisent la race au grand détriment de l'avenir, car l'ivoire est la base du commerce gabonnais.

— J'ai lu dans un de nos livres l'histoire d'un avare qui, ayant une poule pondant des œufs d'or, la tua afin de posséder tout d'un coup le trésor. Il me semble que les Pahouins sont un peu comme ce niais.

— Et tu as raison. Enfin, quand il n'y aura plus d'éléphants, il faudra chercher autre chose pour trafiquer. Autrefois, on avait la traite, elle a cessé, nous vivons cependant. Nous possédons des bois précieux, et si Ton fouillait dans la terre, on trouverait de l'or. Il y en a, car j'en ai découvert, mais il faut l'extraire, et je n'ai pas les moyens de faire cette opération.

— Sais-tu, mon cher hôte, que tu es très instruit pour un nègre?

— Pas nègre, Mpongwé.

Louis d'Arminel sourit de la distinction.

— Tu parles très bien notre langue, tu as des notions de minéralogie. Où donc as-tu appris cela?

— Chez mon parent le roi Denis, ami des missionnaires.

— Et tu n'es pas catholique?

— Non. Que veux-tu ? Les Pères n'admettent pas que la femme soit la bêle de l'homme, et ils en font notre égale.

— Sans doute.

— Je comprends YAniambié; je crois qu'il y a un Créateur au-dessus de nous, et je ne suis pas la dupe clés fétichistes, mais ils servent mon pouvoir. Le noir a une peur horrible des puissances cachées. Il redoute jusqu'à la viande de certains animaux, et si quelqu'un en mangeait, il serait puni de mort; il a des oiseaux, des arbres sacrés. Moi, je ris de tout cela, tout en affectant de m'y conformer. Ainsi, j'ai assisté récemment au sacrifice d'une jeune fille égorgée pour savoir s'il y avait des mauvais sorts contre la tribu des Pahouins,

FEMME CIVILISEE D'ONITCIIA

— 12-4 — et dévorée ensuite. Par exemple, je n'ai pas mangé de chair humaine. Je ne suis pas cannibale.

On voit que Bounda était peu sincère, et qu'il spéculait sur les croyance des noirs aussi cyniquement que sur les défenses des éléphants.

C'était un sceptique comme il y en a, même en France, et un sceptique calculateur. M. Louis d'Arminel essaya vainement de l'amener à plus de sincérité et à plus de lumière. Il dut le quitter sans avoir pu moraliser cet exploiteur effronté de la crédulité et de l'ignorance, et après l'avoir récompensé en belles espèces sonnantes de son hospitalité. Il revenait, du reste, charmé d'avoir pu saisir sur le vif de vrais sauvages, d'avoir vécu au milieu d'eux, et de s'être ainsi procuré des renseignements véridiques sur des peuplades peu connues. Il ne pouvait se défendre d'un grand sentiment de pitié pour ces noirs dont la frayeur surpassait encore la barbarie, et lorsqu'il rentra sur notre territoire du Gabon, il songea que Libreville était ainsi appelée parce qu'elle servit d'abri aux pauvres esclaves parvenus à s'échapper des mains des négriers, et aussi de terre rédemptrice aux enfants rachetés par les missionnaires et reconquis à la vie du Christ. Lorsqu'il contemplait le drapeau surmontant le palais du gouvernement et la Croix qui dressait ses bras bénits au-dessus de l'église, il se disait : Voilà bien la personnification de la France, glorieux instrument des gestes de Dieu. Et il appelait de ses vœux l'heure où Brazza allait rejoindre le Gabon et le Congo en un seul bloc et pousser ensuite vers le lac Tchad ses investigations, qui sont autant de conquêtes. Marche, le marquis de Compiègne et tant d'autres explorateurs avaient frayé la voie de l'Ogoué, et préparé ainsi le grand travail d'unification qui devait étendre sur une superficie deux fois plus grande que la France notre

influence encore enfermée, à l'époque, dans une étroite limite.

Un matin, le pavillon placé à l'extrémité du wharf signala l'arrivée du Faidherbe , dont on apercevait au loin, à perte d'horizon, le sommet de la mâture; la coque se dessina peu à peu, et quelques heures plus tard l'aviso mouillait en rade. L'ancre était à peine tombée que les deux frères d'Arminel se trouvaient réunis.

On devine si les effusions furent tendres.

Le marin n'en croyait pas ses yeux; il avait l'émotion de la surprise.

— Toi ici, mon cher Louis!

— Oui, mon cher Victor. Je ne pouvais vraiment passer si près sans venir t'embrasser.

— As-tu reçu le courrier de France?

— Non, mes lettres voyagent du côté de Fernando-Po, où nous devions atterrir, et nous sommes revenus directement. €e sera pour le prochain paquebot. Aux dernières dates, toute notre famille allait bien.

— Et tu ne fais pas comme elle, toi? Car tu as l'air bien fatigué. Moi, je me porte à ravir. En t'attendant, j'ai chassé l'éléphant au pays des Pahouins.

— Mes compliments; tu es né pour les voyages.

Le climat m'a anémié, mais je ne regrette pas ma campagne, qui touche à sa fin.

— Quoi ! sitôt!

— J'estime qu'il est temps; d'ailleurs, je suis mon bateau, qui est à bout de station. Encore une tournée au Fernand- Vaz, et le cap sur Rochefort.

Et toi?

— Oh ! moi, j'ai de tout autres desseins. Je voudrais explorer l'0°roué.

— Viens avec nous, tu verras toujours l'embouchure de ce fleuve, et le pays en vaut la peine, à ce que m'assurent des camarades qui ont visité ces dépendances de nos possessions.

— Je ne demande pas mieux, si la chose est possible, mais comment obtenir le passage?

— Rien de plus aisé avec un commandant aussi aimable que le nôtre. Je paierai ta table, et nous avons une couchette inoccupée. Cela tombe au mieux.

On pense bien que nous n'allons pas rapporter ici les conversations prolongées que, durant une semaine, les deux frères eurent tantôt à bord, où Louis d'Arminel était devenu, après présentation au carré et au commandant, un convive assidu, tantôt en se promenant sous les ombrages du beau jardin du gouvernement, où tant de fois — qu'on nous passe ce souvenir — nous avons mordu à belles dents dans de savoureux ananas, et goûté toutes les espèces de bananes, sans dédaigner même celles que l'on désigne, dans un langage plus irrévérencieux que scientifique, sous le nom de banane à cochon.

Au Fernand-Vaz. — Les gorilles. — Le courrier de France

à bord.

Comme Victor l'avait annoncé, le Faidherbe appareilla pour Fernand-Vaz. Il longea la côte jusqu'à la pointe des fétiches, puis, doublant le cap Lopez, il vint mouiller à la pointe de la douane.

C'est une juridiction curieuse que celle exercée par le commandant d'un croiseur français. Il reçoit toutes les plaintes et tranche tous les différends. Figurez-vous un juge de paix siégeant l'épée au côté. Et les causes sont très va-

riées, et il faut statuer avec prudence et résolution, en tenant compte des mœurs du pays, des incidents politiques qui se greffent, quelquefois, sur des contestations anodines en apparence. Il y a aussi les palabres, qu'il importe de savoir diriger sous peine de les voir s'égarer dans des discussions tour à tour oiseuses ou violentes. C'est là que, dans les jours de détresse, les femmes noires deviennent un instrument de crédit et sont assimilées à de simples marchandises données en warrant. Que la femme le veuille ou non, elle sert de garantie à des marchés, et parfois elle représente le gage d'un Jot de caoutchouc fort abondant en ces parages. Le commandant français doit aussi faire tondions de médecin. S'il guérit, ou plutôt si le chirurgien du bord guérit quelques-unes des graves affections cutanées si nombreuses en ces lieux malsains, son influence devient considérable. Mais il doit éviter avec le plus grand soin de rire des pratiques superstitieuses, des idoles grotesques de peuplades qui vivent dans une perpétuelle terreur des pouvoirs surnaturels. Tel îlot est sacré, on ne doit pas l'aborder sans purifier l'embarcation en la touchant avec une branche fétiche. Les esclaves font partie des animaux domestiques ; on les vend sans s'inquiéter si la mère sera séparée des enfants, si le mari ne sera pas éloigné de sa compagne. Avec les factoreries, les contestations sont fréquentes. C'est la guerre du noir au blanc. Le nègre trompe tant qu'il le peut sur la marchandise vendue, et trop souvent il ne fait, en agissant ainsi, que se livrer à des représailles contre la cupidité des traitants anglais et allemands qui majorent les prix de tout ce qu'ils vendent et pèsent à faux poids tout ce qu'ils achètent.

Le Cama est voisin de la lagune du Fernand-Vaz. C'est là que du Chaillu, qui pénétra le premier en ces régions, se livra à des chasses dans lesquelles, paraît-il, il blessa plus

-d'une fois la vérité. A l'en croire, par exemple, le gorille ou djina serait un singe aussi redoutable que gigantesque, et se rapprochant singulièrement, par son intelligence et sa structure, de l'espèce humaine. D'autres voyageurs, M. le marquis de Compiègne notamment, à qui nous venons d'emprunter des notes très intéressantes sur les coutumes pahouines, ont contesté l'exactitude de ces assertions. Selon eux, le gorille n'offre aucune ressemblance avec l'homme, devant lequel il fuit, et serait de prise assez facile. Des deux côtés il y a quelque exagération. Nous avons recueilli au Gabon des détails précis sur ces animaux, et lorsqu'on apporta à bord de la frégate la Danaé le cadavre du djina dont le squelette se trouve aujourd'hui au muséum du jardin des Plantes, nous ne pûmes nous défendre d'une certaine émotion. Ce géant poilu ressemblait beaucoup à l'homme, dont il est très différent, cependant, au point de vue anatomique. Sa face avait de frappantes analogies avec le visage d'un nègre à la barbe hirsute; l'œil n'était pas dépourvu d'intelligence.

— Li, fainéant, disaient les nègres ; li, monde pas vouloir parler. Li méchant.

Nos matelots ne tarissaient pas en plaisanteries sur le bonhomme frisé, et lorsqu'il fut, non sans peine, ratatiné dans une barrique d'eau-de-vie, les marins, toujours facétieux, plongèrent leur boujaron (petit gobelet en étain tenant un seizième de litre, et servant de mesure pour les rations d'eau-de-vie).

— 11 en laut un peu pour tout le monde, mon ami. A ta conservation jusqu'à Paris !

Et, — chose répugnante, — ils burent de l'alcool déjà tout imprégné de la forte odeur du quadrumane.

Gomme on le pense bien, on causait dans le carré du Faidherbe de du Chaillu, du marquis de Compiègne et des gorilles.

— Pour se faire une opinion exacte, il faudrait voir par soi-même.

— Eh bien, mon cher Victor, la chose est facile, dit Louis d'Arminel. Ce matin même, j'ai vu un nègre qui m'a proposé de me conduire au camp des gorilles. Si le commandant nous y autorisait, nous pourrions faire une fameuse chasse.

— Bravo ! bravo ! Il faut inviter le commandant, c'est la plus sûre manière d'obtenir son consentement.

— C'est cela ! C'est cela !

Et les rires et exclamations joyeuses ne discontinuaient pas.

— En vérité, Messieurs, dit le commandant en se penchant sur le panneau vitré de la dunette, on ne saurait prétendre que le Fernand-Vaz engendre la mélancolie. Tous mes compliments. C'est ainsi que j'aime à voir mes officiers, mais l'équipage ne partage pas votre bonne humeur.

— Il y aurait un moyen sûr de rendre à l'équipage sa gaieté.

— Lequel, docteur?

— Il suffirait de le distraire.

— Me demandez-vous pour lui un casino, un café chantant?

— Non, assurément, car le remède serait pire que le mal.

— Et vous proposez ?

— Une chasse.

— A quoi ?

— Oh! le gibier ne manque pas. On pourra tuer quelques antilopes, quelques aigles blancs, des singes bleus.

— J'y consens volontiers. La pêche très heureuse faite il y a quelques jours avait amusé nos hommes ; il en sera de même de la chasse. Donc, accordé.

— Je n'ai pas encore achevé ma pétition, poursuivit le

docteur. Il serait injuste de ne rien concéder à votre étatmajor, mon commandant, sous prétexte qu'il supporte vaillamment les atteintes du climat et les piqûres des moustiques.

— Et vous demandez ?

— Une chasse aux gorilles. Veuillez remarquer que nos matelots en profiteront aussi. Et ce sera bien plus intéressant encore que de jeter la poudre aux moineaux, pardon, je me trompe : aux perroquets et aux écureuils.

Le visage du commandant se rembrunit.

— Mon cher docteur, la requête est admirablement présentée.

— Procès bien plaidé, procès gagné, interrompit Victor d'Arminel.

— Je ne suis pas un juge, mon cher lieutenant, je suis un camarade. Et je voudrais bien être agréable à mon état-major, mais il y a des responsabilités à courir, clés périls inutiles à braver.

— C'est pourquoi, mon commandant, aussitôt autorisés à marcher, nous voulions vous prier de prendre la tête de la colonne.

— Mon commandant, je ne suis qu'un passager, et ma présence ici n'est motivée que par votre bienveillance; toutefois, voudriez-vous me permettre d'appuyer la demande du carré ?

— Certainement, mon cher explorateur.

— C'est, en effet, comme explorateur que je sollicite votre consentement à une partie de plaisir qui peut avoir son importance au point de vue scientifique.

Les savants sont un peu semblables aux médecins. Les uns disent oui, les autres disent non. Le gorille, pour certains, est un ancêtre, non perfectionné, de l'homme ; ils lui découvrent, avec une modestie excessive, un air de famille. A

côté de ces matérialistes qui, pour ne pas voir le ciel, penchent toujours leurs regards vers la terre, il y a les notabilités sérieuses de la science anthropologique qui, elles, n'hésitent pas à laisser les gorilles aux singes comme on doit, selon la chanson, laisser les roses aux rosiers. Mais le gorille est l'objet de légendes qui ne sont peut-être pas plus authentiques que les exploits prétendus des voyageurs qui les ont mises en circulation. Il y aurait donc quelque intérêt à dégager la vérité. L'occasion est propice. Nous sommes en plein pays de djinas; comment ne saluerions-nous pas ses habitants?

— Et puis, mon commandant, fit observer le docteur, ne serait-il pas très flatteur pour les officiers du Faidkerbe de voir leurs noms cités à l'ordre du jour de la Société de géographie ?

— J'en conviens, et cependant j'hésite encore à céder à vos instances, car le moindre accident qui surviendrait me vaudrait une affaire désagréable.

— Un plébiscite, mon commandant. Et prenez seulement des volontaires.

— Voilà une idée pratique, qui lève tous mes scrupules. Il reste bien entendu que je suis de la partie.

— Il n'y aurait pas de bonne fête sans vous, mon commandant.

— Merci du compliment. Nommons tout de suite une commission d'organisation. Je vous propose de charger MM. d'Arminel de tous les préparatifs avec le docteur. Il y aura lieu d'assurer le service des vivres ; à cela, je pourvoirai volontiers avec votre adhésion. Quant aux cartouches à balles coniques, il faudra les confectionner.

— Inutile, mon commandant. Mon frère Louis a de ces dragées pour tout le monde.

— Il importe aussi de s'enquérir, afin d'éviter des fatigues •superflues, de l'endroit où les gorilles se promènent présentement.

— Sur ce point, j'ai des renseignements minutieux. Au pays de Cama, voilà où il faut aller, et nous tomberons en pleine tribu simiesque.

C'était par une belle matinée. Le soleil ne dardait pas encore ses brûlants rayons que le corps d'officiers du Faidherbe, commandant en tête, et suivi de quinze matelots tous armés de carabines Gras, s'avançait tantôt rampant à travers les broussailles, tantôt traversant en bon ordre les rares clairières des forêts touffues. Ils étaient précédés par un nègre qui avait la réputation d'être le meilleur chasseur du pays.

Au bout d'une heure de marche, le noir, se rabattant sur la petite troupe, leur indiqua du doigt une masse noire juchée sur un arbre.

— Li ! li ! femelles pas loin.

On s'avança doucement et silencieusement. Mais bientôt la masse noire disparut.

— Nous sommes au vent, dit Louis d'Arminel, et le gorille nous aura sentis. Cet animal a l'odorat très fin.

— Voilà notre chasse perdue? C'est vraiment dommage.

— Pas encore, mon commandant. La sentinelle s'est repliée sur le camp, qui ne doit pas être éloigné.

En ce moment, le nègre revenait sur ses pas, en donnant de grands signes de contentement.

— Li dormir, li beaucoup.

Cela signifiait qu'une troupe de gorilles se livrait tout près de là aux douceurs du sommeil.

— Pas un mot, et le doigt sur la détente, commanda Louis d'Arminel.

C'était un véritable camp que celui des djinas. Des factionnaires en gardaient les abords, tandis que le gros du régiment était étendu sur un monceau de feuilles sèches.

— Li mâles, murmura le nègre, en désignant les quatre gorilles éveillés et debout sur leurs pattes de derrière.

En atteignant le point extrême au delà duquel il était impossible de dissimuler sa présence, le commandant fit signe de s'arrêter et d'épauler.

— Feu ! cria-t-il de sa voix éclatante.

Une formidable détonation suivit. Lorsque la fumée fut dissipée, on aperçut trois gorilles baignant dans leur sang, et les femelles s'enfuyant en emportant leurs petits.

— Victoire! victoire ! s'exclamèrent les matelots.

— Ne vous hâtez pas trop, mes amis, leur cria Louis d'Arminel. Souvent, ces animaux font le mort; ils ont leursruses de guerre.

— Ah ! je vais lui en donner, moi, des ruses de guerre, à ce vilain monde, s'exclama un loustic de l'équipage, et il courut sus à l'ennemi.

Soudain, un des gorilles se dressa, poussa un rauque gémissement, dans lequel la colère s'alliait à la douleur. Et il enlaça de ses bras velus et nerveux le gabier. Mais celui-ci, qui connaissait la boxe et ses secrets, parvint à se dégager. Alors, le gorille, cassant une branche d'arbre, se mit à la manœuvrer comme un Breton son pen-bass, et il se jeta bravement au-devant des chasseurs qui, croyant le combat fini, n'avaient pas rechargé leurs armes.

— Au couteau ! et en prononçant ces mots, Victor d'Arminel se porta à la rencontre du gorille, qui tomba comme une masse. La lame avait traversé le cœur.

— Oh î les horribles bêtes ! telle fut la réflexion générale.

— Non, assurément, nous ne sommes pas cousins, ricana le docteur.

Trois gorilles tués en quelques heures. L'expédition avait réussi à merveille. Le retour fut plus long que l'aller, car il fallait rapporter les dépouilles opimes.

On proposa aux noirs de manger les djinas, mais ce fut en vain.

— Nous pas Pahouins, nous pas boire sang et manger parents, répondirent-ils.

A bord, les mêmes scrupules ne se manifestèrent pas, e il paraît que la chair fut trouvée délicieuse.

Le soir, on inscrivit sur le journal :

« Excursion à terre, soleil ardent. Nous avons tué trois gorilles, sans compter l'autre gibier. »

Sous cette forme laconique était tranchée la grosse question de la non-humanité des djinas. Et l'on rit beaucoup des récits fantastiques de du Ghaillu, qui avait abusé du proverbe : A beau mentir qui vient de loin.

Le Faidherbe rentrait en rade de Libreville au moment même où l'aviso-poste apportait le sac des dépêches.

Il faut avoir vécu loin de son pays pour comprendre la joie intense causée par ces mots : Le courrier de France! En un clin d'œil, le dépouillement est fait, le classement par navire est opéré. A cette heure, il y a comme un arrêt dans les services à bord. Chaque homme, depuis le dernier des matelots jusqu'à l'officier le plus élevé en grade, a des lettres à lire, des nouvelles à apprendre. Les rires joyeux ont souvent pour contraste les larmes du deuil. N'est-ce point l'image même de la vie, où la douleur coudoie sans cesse le bonheur?

Il y avait un gros paquet à l'adresse de Victor d'Arminel, et les deux frères se mirent avec un affectueux empressement à l'agréable labeur.

— Oh ! oh ! s'écria Victor, voilà du nouveau. Notre sœur a enfin consenti à se marier. On n'attend plus que moi pour les noces. M. de Sauriac est agréé, notre père et notre mère sont à la fois contents et tristes. C'est que le Tuco va être bien vide lorsque l'ange de la famille aura d'un coup d'aile quitté le vieux château.

— Chère Nadèje, je suis tout heureux d'apprendre qu'elle va devenir « madame », mais, comme toi, je pense à la solitude de nos bien-aimés parents. Sais-tu bien que....

— Pardon de t'interrompre. Voilà qui te concerne spécialement, et Victor lut :

« Mon cher Victor, je n'ai pas besoin de te dire que si l'union projetée nous réjouit pour ta sœur, nous ne pouvons, — car il y a un peu d'égoïsme même clans l'amour d'un père et d'une mère, — nous défendre d'un sentiment de chagrin à la pensée que bientôt nous serons seuls dans le manoir où, — c'était hier, — vos voix si fraîches et si chères éclataient comme des fanfares de gaieté. M. de Sauriac va nous enlever un trésor de tendresse, et nous prendre une partie de ce cœur dans lequel nous aimions à lire. C'est la vie. On élève ses enfants, on les caresse, on les choie, puis un jour vient où se vide la maison comme le nid d'hirondelles. »

— Les hirondelles reviennent'. Ainsi, mon cher Victor, tu vas rentrer en France. Pourquoi n'y mouillerais-tu pas définitivement ton ancre? Tu es un brillant officier, et tu pourrais trouver un parti avantageux, en échange de tes épaulettes.

— Quitter la marine ! Briser une carrière qui répond à tous mes goûts....

— Eh ! qui te parle d'une renonciation définitive?

— Un marin qui se marie doit donner sa démission. La vie de ménage est incompatible avec la présence à bord. Quelle existence que celle d'une famille dont le chef vogue

sur les mers, tandis que sa femme, ses enfants, sont seuls au foyer !

— Seuls? tu oublies papa et maman.

— A Dieu ne plaise, mais il vient un jour, hélas ! où la mort retranche les parents ! C'est une de ces lois de nature qui brisent le cœur et qu'on ne peut éviter!

— Oh ! je t'en prie, n'évoquons pas ces lugubres perspectives !

— Toi, mon cher Louis, tu es libre de tes mouvements, et tu pourrais faire souche de d'Arminels. Charles et moi, nous avons chacun une épouse : l'armée et la marine. Tu es, au contraire, tout préparé par ta carrière aux douceurs du repos après les courses vagabondes à travers les pays lointains. A ta place, je clôturerais mon journal d'explorations, et....

— Tu te marierais ?

— Ce n'est pas seulement mon opinion. Ecoute :

« Je ne sais où est ton frère Louis. Dans ses dernières lettres, il me disait bien qu'il se proposait de se rendre au Gabon, mais il m'indiquait l'intention de poursuivre jusqu'au Congo. Si tu parviens à saisir la résidence de notre affectionné nomade, dis-lui que ta mère et moi nous l'attendons ici pour occuper la place de sa sœur. Nous « prenons de l'âge, » et nous voudrions bien être un peu comme tout le monde : avoir un bâton de vieillesse. Que Louis revienne donc, ne serait-ce que pour quelques mois. Nous essaierons de nous habituer au vide qui va se faire au Tuco.... Plus tard, ton frère pourra reprendre ses voyages. Pousse-le à cette bonne résolution, je t'en prie, pour ta mère surtout, qui répète sans cesse que la gloire est une belle chose, mais qu'il y a du temps pour tout. Dans la vie il ne s'agit pas seulement de courir, il faut aussi savoir se reposer. Et puis il

passera des noirs aux blancs, car il a neigé sur nos têtes- Les années nous ont poudrés à frimas.... »

— Eh bien, qu'en dis-tu ?

— Je dis que je suis résolu....

— A quoi ?

— A donner satisfaction aux désirs de notre père. Le sacrifice est grand ; je le ferai néanmoins de bon cœur....

— Voilà une décision qui fait honneur à ton cœur, mon cher Louis. Si elle ne me surprend pas, elle me comble dejoie. Et tu partiras bientôt ?

— Dès la première occasion.

— Sur Y Arabe, alors ?

— Cet aviso va donc rentrer en France ?

— Oui, directement; à peine fera-t-il escale à Dakar.

— Et tu crois qu'il serait possible de prendre passage à bord?

— Ceci est une affaire délicate à traiter, vu ta bonnemine, mais point impossible à résoudre. Comme explorateur, tu pourrais obtenir quelque privilège.

Au détour de l'allée ombreuse où ils se promenaient, MM. d'Arminel aperçurent un matelot qui venait à eux d'un pas rapide.

— Qu'y a-t-il de nouveau, Doarec? Est-ce moi que tu cherches?

— Faites excuse, mon lieutenant, c'est bien vous. Le commandant m'envoie vous dire de rallier le bord au plus tôt.

— Que se passe-t-il donc? tu as la figure toute joyeuse.

— On l'aurait à moins. Nous partons pour la France!

— Comment ! on t'embarque sur Y Arabe?

— L" Arabe? Mais, mon lieutenant, vous ne connaissez. donc pas la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— L'ordre est arrivé de substituer le Faidherbe à Y Arabe, qui est désigné pour Loango. Et, après-demain, en dérapant l'ancre, nous chanterons :

Vers les rives de France

— Voilà, mon cher Louis, qui est providentiel, car sur le Faidherbe ton couvert est mis. Je me charge de tout. Doarec, pousse au large et dis au commandant que, dans quelques minutes, je serai à bord.

— Pardon, mon lieutenant, mais j'ai pour instruction de me tenir à vos ordres et de vous ramener.

— Partons. A ce soir, cher Louis, fais tes malles, et je viendrai te prendre pour dîner. Nous verrons le commandant.

Le retour en France. — Un homme à la mer.

Le surlendemain, à l'aube, le Faidherbe envoyait à la rade ses saluts d'adieu. Rangés autour du cabestan, les malades contemplaient la côte qui peu à peu fuyait devant leurs yeux, tandis que les gabiers, sautant de màt en mât, exécutaient les manœuvres avec une agilité que, depuis longtemps, on ne leur connaissait plus. Victor d'Arminel était sur son banc de quart, et de sa voix la plus vibrante faisait les commandements. Son frère, adossé contre les bastingages, regardait d'un œil pensif cette terre dont il n'avait pu fouiller les forêts profondes le long de l'Ougoué. Il regrettait sa tâche inachevée; mais tout d'un coup sa pensée l'emportait au delà de l'Océan, et sa physionomie changeait d'aspect. Elle devenait souriante. Le fils avait vaincu l'explorateur. Il se disait qu'après tout partie remise n'était pas partie perdue; que, d'ailleurs, d'autres que lui achève-

raient l'étape, et que Brazza suffirait même seul à la besogne.

— Tout le monde sur le pont !

Au milieu des sifflets, car, dans la marine, tout se fait au sifflet, l'équipage monta sur le pont.

— A serrer les kakatoès !

Des mousses s'élancèrent dans les haubans.

— A serrer les perroquets !

En quelques minutes les voiles furent pliées.

— A prendre deux ris dans les huniers ! — A carguer la misaine ! — A carguer la grand'voile !

Pendant que s'exécutaient ces commandements, un grain s'abattait sur le Faidherbe; les nuages noirs s'étaient accumulés avec une rapidité vertigineuse. Une trombe de vent tordait en quelque sorte le navire, ballotté sur la houle avec sa voilure de cape.

Le commandant se tenait à côté de l'officier de quart. Il interrogeait l'horizon, tandis que les lames furieuses déferlaient sur le pont.

— Bast ! disait un vieux matelot, c'est le Gabon qui nous envoie son dernier bonjour. Quelques minutes encore, et nous reprendrons nos allures.

— Un homme à la mer ! cria le timonier.

— Jetez les bouées ! laisse arriver ! stoppez la machine ! carguez partout!

— Sifflez le canot-major, ajouta Victor d'Arminel.

— On ne peut, avec ce temps, essayer un sauvetage, murmura le commandant. Il y a des sacrifices douloureux....

— Mon commandant, veuillez prendre le quart et m'autoriser à descendre dans le canot. Le péril est grand, mais, avec la grâce de Dieu....

— Je ne puis vous laisser ainsi aller à une mort certaine.

— Voyez tous ces braves.... ils ne demandent qu'à mar-

cher. Et tenez, le malheureux nous attend, il est sur la bouée.

— Impossible, lieutenant, nous allons tâcher de nous rapprocher. Je veux tout faire pour le sauver, tout, excepté compromettre la vie de ses camarades, sans utilité pour lui.

Le Faidherbe, dépouillé de sa voilure, était exposé aux plus graves dangers; à chaque instant, il courait le risque d'être pris en travers par les vagues et de sombrer. On ne tenait plus que difficilement sur le pont, au moment surtout où, changeant de route, l'aviso se trouva de bout à la lame.

Victor d'Arminel, les yeux fixés sur un point noir, avait gagné l'arrière, le commandant l'avait remplacé sur le banc de quart.

— Doarec, dit-il au gabier attentif à ses côtés, silence et discrétion. Fais une double clef à la ligne de loch. Nous approchons de la bouée. Quand nous serons à distance....

— Compris, mon lieutenant. Je suis prêta....

— Tu n'as pas compris. C'est moi qui....

— Vous !

— Oui, moi, j'ordonne. Tu me passeras la double clef autour du corps, et si tu vois que je parviens à saisir le noyé, tu fileras de la ligne afin que je puisse amarrer ton camarade.

— Mais ce n'est pas travail d'officier, mon lieutenant.

— Au contraire, le poste du péril revient de droit aux galons. Pas un mot de plus. Il ne faut pas que le commandant se méfie. A sa place, j'agirais comme lui. Il y a des responsabilités qui écrasent les chefs clans certains instants.

— Mon lieutenant, l'homme est encore vivant. Je le vois agiter son béret.

Le Faidherbe passait à une encablure de la bouée.

Tout d'un coup, une clameur s1éleva, un bruit sourd vint jeter l'angoisse dans tous les cœurs.

— Le lieutenant à la mer!

— Stoppez!

Doarec tenait de ses mains crispées la ligne de loch, qui se déroulait avec une vitesse extraordinaire.

Le commandant devina l'acte héroïque de Victor d'Arminel. Louis, au contraire, était en proie à d'horribles inquiétudes.

— Oh ! s'écria-t-il, mon commandant, je vous en supplie, sauvez mon frère!

— Je ferai tout ce qu'il me sera possible de faire, mais pas plus pour un officier que pour un matelot, je n'ai le droit d'exposer une embarcation dont tout l'équipage périrait infailliblement, car elle serait brisée contre les parois du navire avant de toucher à l'eau.

Quelques minutes poignantes s'écoulèrent. Puis, on vit le nageur aborder la bouée, se pencher sur son compagnon, et on aperçut Victor d'Arminel qui faisait signe de haler sur la ligne de loch. Doarec, aidé par sa bordée, s'acquitta de ce soin.

— Gela vient, cela vient, criait-il joyeux,

A chaque instant, la bouée disparaissait submergée, mais son précieux fardeau était toujours là. Enfin arriva le moment décisif. La bouée était à pic du bord. Des gabiers, cramponnés aux porte-haubans, tandis que d'autres la hissaient avec un palan, l'élinguèrent avec soin. Le sauvetage était accompli. Quelques frictions et des grogs chauds remirent le matelot, qui sauta au cou de son sauveur :

— Cela ne me dispensera pas d'aller pieds nus au sanctuaire de Notre-Dame des Flots. Me voyant périr, je l'ai invoquée, et elle m'a envoyé son secours. Je vous dois la vie, mon lieutenant. Elle reste à votre service.

— ■ Lieutenant, rendez-vous dans votre chambre. Le docteur ira vous y soigner.

— Merci, mon commandant, à part la fraîcheur de mes vêtements, je suis très bien.

Et il serrait Louis dans ses bras.

— Ah ! mon pauvre frère, j'ai bien cru que c'en était fait. Vois-tu si notre père avait raison de nous recommander d'apprendre à nager et à plonger !

— Lieutenant, rendez-vous aux arrêts!

Victor d'Arminel obéit, mais Louis jeta un regard furibond au commandant.

Celui-ci suivit l'officier :

— Mon cher ami, vous avez désobéi à mes ordres, et je vous ai puni. Ainsi le veut notre discipline, que des esprits superficiels trouvent mesquine et ridicule, et qui, pourtant, forme les hommes de cœur. Vous êtes un héros et vous serez récompensé.

Victor d'Arminel serra la main du commandant avec effusion.

Gomme le commandant revenait sur le pont, Doarec, à la tête d'une députation, se présentait devant lui. 11 tortillait son béret d'une main fébrile, qui était l'indice de son embarras :

— Mille pardons, mon commandant; serait-ce un effet de votre bonté de vouloir bien nous écouter quelques secondes?

— Parle, mon garçon.

— Nous est avis que le lieutenant n'a pas désobéi à vos ordres.

— Gomment cela ?

— Vous aviez refusé de laisser mettre le canot-major à la mer, mais vous n'aviez pas défendu de se jeter à l'eau.

— L'observation est juste; il n'y a eu, en effet, qu'excès •d'initiative, et heureux excès.

— Timonier, prévenez M. le lieutenant d'Arminel que je désire le voir, et que je lève la consigne.

Des applaudissements accueillirent ces paroles. Louis d'Arminel se rendit dans le cercle formé sur la dunette. Le temps s'était remis au beau, et ce fut au milieu des félicitations de tous que le brave officier acheva cette journée mouvementée.

Le reste clu voyage se passa sans incident à noter. Aussitôt débarqués à Rochefort, les deux frères expédièrent cette dépêche :

« Arrivés ce matin ; partirons demain pour vous embrasser. — Victor-Louis. »

Au Tuco. — Une chasse fatale.

Les joies du retour furent indicibles. Il faut les avoir connues pour en apprécier la vivacité et la douceur. Nous ne les décrirons pas, mais nous les avons ressenties, et elles demeureront jusqu'au dernier instant de notre vie le cher souvenir de la jeunesse, souvenir sur lequel, hélas ! la mort a étendu ses voiles de deuil !

La rentrée au pays, la vue clu clocher d'où l'angélus s'égrène de la vieille tour comme un Alléluia, la maison où chaque meuble est un ami, le verger avec ses beaux fruits, le jardin avec ses fleurs embaumées, le père, la mère, dont chaque ride indique les souffrances endurées pour l'amour des enfants, les domestiques fidèles qui sont des amis, le chien qui prodigue ses caresses commi aux jours des premières chasses, le cheval qui piaffe et qui hennit, tout fait

fête au voyageur qui revient, et dont le cœur se dilate sous ces émotions diverses, mais qui, toutes, le ramènent au jeunetemps.

Lorsque Victor et Louis revinrent au Tuco, le château était en pleins préparatifs pour les noces de M1Ie Nadèje. M. de Sauriac avait été officiellement admis comme prétendu, et la bénédiction nuptiale devait être donnée le mois suivant.

La jeune fille ne témoignait aucun déplaisir ni aucun empressement. Elle accueillait les hommages avec une aimable réserve et se tenait aussi éloignée d'une raideur désobligeante que d'une inclination particulière. Elle avait résisté longtemps ; elle cédait pour satisfaire ses parents, mais elle avait loyalement prévenu M. de Sauriac qu'elle faisait un mariage de raison. Le fiancé, charmé d'être accueilli dans une famille dont il estimait la traditionnelle honnêteté, n'en demandait pas davantage. Il connaissait par le vieux curé les vertus de Mlle d'Arminel, et il se disait que dans un pareil trésor il trouverait certainement la monnaie de sa pièce. Ses futurs beaux-parents l'entouraient d'attentions, et il trouva dans Victor et Louis, ses camarades de jadis, des frères pleins d'affectueuses prévenances. Tout allait donc sans encombre, et dans le village, si les pauvres regrettaient Mllc Nadèje, on était unanime à se réjouir de ce qu'elle avait trouvé un parti cligne d'elle.

La jeunesse, voulant célébrer à sa façon l'union projetée, organisa une chasse au sanglier. Tout le pays convié, les premières invitations furent pour le Tuco. Au jour dit, Victor et Louis d'Arminel étaient sous les armes dès les premières lueurs matinales. Aussi lorsque les principaux chasseurs arrivèrent, les deux frères les reçurent-ils sur le seuil du portail extérieur.

Cependant, M. de Sauriac gravissait la côte de la chapelle en compagnie de M. le curé qui allait dire sa messe.

Il entra, et tandis qu'il causait amicalement avec M. d'Arminel, MIle Nadèje se montra un instant avec sa mère.

— Surtout prenez bien garde à nos chasseurs, dit la jeune fille. Dans une battue, les fusils partent tout seuls.

— Il ne faut rien exagérer, mon enfant. Nos villageois ne sont pas des écoliers. Et tes frères, d'ailleurs, régleront la chasse.

— Mademoiselle, répondit à son tour M. de Sauriac, je suivrai votre conseil, mais je serais désolé qu'une partie de plaisir pût vous occasionner l'ombre d'un désagrément.

— En route, cria Victor.

Allons, chasseur, vite en campagne, Du cor n'entends-tu pas le son?

La meute était superbe et de tous côtés surgissaient des paysans venant coopérer à la chasse.

Sur les confins du bois du Bedat, on découpla les chiens. La piste avait été reconnue, et les postes furent promptement distribués. Le sanglier ne tarda pas à être levé. Des hauteurs de Bentejac, M. de Sauriac suivait avec intérêt la course de la bête serrée de près, et que, de temps en temps, un coup de fusil saluait au passage. Peu à peu, les aboiements se rapprochèrent, et sur l'étroit sentier apparut le sanglier, bavant l'écume et le sang et rendu furieux par les blessures reçues.

M. de Sauriac épaula vivement et fit feu. Le solitaire poussa un grognement terrible et continua sa route. Une seconde détonation retentit, puis plus rien. Lorsque la meute arriva, le piqueur aperçut un horrible spectacle. M. de Sauriac râlait sous la dent de la bête, qui l'avait éventré. Son

couteau de chasse à la main, il s'était défendu de son mieux, mais sans succès.

Le sanglier s'acharnait encore sur l'infortuné chasseur lorsqu'une balle le coucha par terre.

Le cor exhala des sons plaintifs, et bientôt accoururent MM. d'Arminel et leurs compagnons de battue.

— Il n'est pas mort, dit Louis, le cœur bat encore. Vite le prêtre et le médecin. Transportons-le au château.

Une civière fut improvisée avec des branches, et le triste cortège s'achemina vers le Tuco, où le retour fut aussi triste que le départ avait été gai.

— Quel malheur, ma pauvre enfant ! disait sa mère à MUe Nadèje.

— Oh! maman, j'avais comme un pressentiment, ce matin!

— Voilà M. le curé, interrompit le père. Prions et espérons.

Lorsque le pasteur de la paroisse pénétra auprès du blessé, il vit que M. de Sauriac était mortellement atteint.

— Monsieur le curé, murmura celui-ci d'une voix faible, je voudrais recevoir les derniers sacrements. Je sens que c'en est fait de moi.

— Le docteur monte, c'est un habile praticien....

— Inutile de me bercer d'illusions quand je vais dormir dans l'éternelle réalité.

— Cependant, laissez-vous panser; je serai là à votre chevet.

Le médecin entra, il examina les plaies, les lava, rédigea une ordonnance et se tournant vers le prêtre :

— Mon office est fini. C'est votre ministère dont le malheureux a besoin. Hàtez-vous; dans une heure il ne serait plus temps.

La confession fut prompte.

Quelques minutes plus tard, la clochette annonçait que le curé portait au malade le Dieu de l'Eucharistie. M. etMmod'Arminel, ses fils et sa fille, étaient prosternés à l'entrée de leur demeure.

Après avoir communié et l'extrême-onction reçue, M. de Sauriac remercia le prêtre, et serrant la main de M. d'Arminel :

— J'avais fait un rêve de bonheur; il s'est brisé avec ma vie. J'aurais été si heureux d'être votre fils! Je me résigne et j'offre à Notre-Seigneur le sacrifice de ma vie. Priez pour moi !

La fatigue gagnait visiblement le blessé. Victor et Louis veillaient en pleurant.

— Nous aurions été de bons frères, balbutia le mourant. Quand sa famille, prévenue de la catastrophe, parvint au

Tuco, M. de Sauriac avait rendu le dernier soupir. Elle assista le lendemain aux funérailles, et elle partit désolée, en ramenant avec elle le corps du cher défunt.

Le soir de l'enterrement, le curé était au château. Il avait là une mission de charité à remplir.

— Ah ! mon cher ami, je n'avais pas pleuré autant qu'aujourd'hui depuis longtemps. Ce service funèbre me rappelait celui qui fut célébré pour vous lorsque l'on annonça votre mort en pleine guerre. C'était également avant un mariage, mais cette fois la nouvelle était fausse heureusement.

— Moi aussi, je pleure, car voilà tous nos projets d'avenir détruits. Et puis, il était si bien, M. de Sauriac, il aurait rendu ma fille si heureuse !

— Ce que Dieu permet est impénétrable, et l'on doit savoir baiser sa main dans la douleur. Et MUe Nadèje?

— Elle est avec sa mère ; la pauvre enfant se reproche

de n'avoir pas consenti plus tôt ; elle dit que, sans les retards imposés par elle, la maudite chasse n'aurait pas eu lieu.

— Il ne faut pas la laisser s'abandonner à de pareilles idées. En acceptant la main de M. de Sauriac, elle faisait œuvre de dévouement filial, car, je puis vous le déclarer, elle ne se mariait vraiment que par déférence. Maintenant, elle reprendra sa vie habituelle auprès de vous, et si elle déplore la mort de M. de Sauriac, croyez bien que son chagrin est dépourvu de tout motif égoïste.

— Permettez-moi de faire prévenir de votre présence ma femme et ma fille. Mais, tenez, je les entends qui descendent l'escalier.

Mme et MUe d'Arminel accueillirent avec respect les condoléances du vénérable prêtre.

— Mademoiselle, Dieu n'a pas voulu le mariage qui nous aurait comblés de joie, il faut savoir s'incliner devant sa volonté.

— Oh ! monsieur le curé, quel affreux événement ! Si je n'avais pas dit oui, M. de Sauriac serait encore de ce monde.

— Mon enfant, en obéissant aux désirs de vos parents, vous accomplissiez généreusement un devoir. N'allez donc pas vous créer de chimériques scrupules. Ce serait mal. Vos frères escortent le cercueil de l'homme de cœur qu'ils auraient été heureux de voir devenir votre époux. Ici nous prierons pour lui.

— C'est encore nous qui sommes les plus à plaindre, ma chère Nadèje, dit tendrement la mère.

— Pourquoi?

— Parce que nous avions fondé de grandes espérances sur une union à tous égards très convenable. Et voilà que tout est anéanti !

— Tout, c'est trop dire, madame. Qui sait ce que Dieu nous réserve? Votre famille n'est pas la seule dans laquelle le deuil se substitue brusquement à la joie. Et le monde marche avec ses peines et ses angoisses, car il lui reste l'espérance, le bien suprême qui console et qui fortifie. Où donc en serionsnous si nous ne savions élever nos âmes à la^hauteur des calamités qui nous assaillent? Mais la vie ne serait plus possible.

— Vous avez raison, monsieur le curé, et Nadèje est jeune.

— Oh ! papa, je t'en prie ! tu vois bien que Dieu ne veut pas que je me marie !

— Si telle est sa volonté, elle s'effectuera, ma chère enfant.

Le prêtre se retira, et l'on aurait pu l'entendre le long^du chemin dire en se parlant à lui-même :

— M'est avis que Mademoiselle n'a pas tort. Elle 'me semble prédestinée à une vie tout autre que celle du ménage.

Au Soudan.. — Les premières campagnes. — Keniera. Niafadié.

Pendant que se passait au Tuco le triste événement que nous venons de raconter, Charles d'Arminel combattait au Soudan sous les ordres du colonel Borgnis-Desbordes. Il prit donc une large part aux expéditions annuelles qui eurent lieu dans ce pays et dont nous allons retracer l'ensemble, en nous arrêtant seulement aux points les plus importants.

Trois chefs ennemis ont personnifié la résistance à nos armes : Samory, qui lutte encore, Mahmaclou-Lamine, qui a péri dans Faction, Ahmadou, que nous avons entrevu à Segou, et qui est actuellement retiré dans le Macina.

De Samory on ne connaît que vaguement l'origine. On sait seulement que né vers 1830, sur la rive droite du Niger, il fut pris dans une razzia et devint l'esclave d'un marabout nommé Moro. Celui-ci en fit un musulman ardent, et remarquant son intelligence, il l'utilisa comme ânier pour le négoce. C'est ainsi que Samoiy eut l'occasion de visiter Médine et Bakel, et de prendre une grande influence sur les gens avec lesquels il entrait en relations. Il se disait envoyé d'Allah, et inspiré par lui. Il conquit rapidement la confiance publique, et Moro, en concevant quelque ombrage, le mit aux fers sous un prétexte futile, afin d'humilier sa fierté. L'es-

clave promit d'obéir désormais et fut libéré de ses entraves, mais la haine couvait dans son cœur. Il endoctrina des jeunes gens qui virent en lui un prophète; il excita leurs convoitises et leur fanatisme, et quand il fut sûr de leur fidèle concours, il s'empara de son maître, le mit.aux fers à son tour, et quitta le pays en faisant parade de sa mission religieuse.

— Je vais répandre au loin la parole de Dieu ; toi, tu prieras ici pour le succès de mon entreprise, dit-il en ricanant à Moro enchaîné.

Et il partit, inaugurant ce système de pillage et de massacres qui a fait cle lui le plus redoutable bandit des régions soudaniennes. Tous les hommes de proie se rangèrent sous ses ordres, et le Ouassoulou devint bientôt le fief ensanglanté de ce barbare, dont la haute taille et la voix sonore étaient, pour les nègres de ces régions désolées, des indices de prédestination au commandement. Musulmans ou fétichistes furent indistinctement ses victimes d'abord, ses complices ensuite.

Il y avait, clans une vaste plaine située sur la rive droite du Niger, une ville fortifiée par une solide muraille et qui était le grand marché de la contrée pour l'échange des esclaves et de l'or du Ouassoulou contre du sel et des étoffes venant du nord. Elle s'appelait Reniera, et Samory avait résolu ■de s'en emparer. Le chef de la cité dépêcha un envoyé à Kita pour demander l'aide des Français. Le commandant du poste ne pouvait songer, vu le petit nombre de ses troupes, à intervenir militairement. Il essaya de la médiation. Un officier indigène se rendit à Reniera et de là à Gulaba, auprès de Samory, qui entra dans une violente colère lorsque lui furent faites des ouvertures pacifiques. Le messager français fut emprisonné, et ne dut qu'à son habileté d'échapper à la mort qui l'attendait.

Le prophète, maître d'un empire qu'il avait formé du Tankisso à Sierra-Leone et à la république de Libéria, se mit en route vers le Bouré et franchit le Niger. Lorsqu'il arriva devant Reniera, au mois de novembre 1881, la récolte n'était pas faite, et il résolut d'affamer les malheureux habitants. Sur les hauteurs, il fit construire quatre redoutes entourées ■de fortes palissades, et l'armée aux grands chapeaux coniques surmontés d'une touffe de paille, aux boubous couleur de rouille, garnis d'amulettes, organisa un blocus infranchissable. Durant cinq mois, Reniera résista aux angoisses de la faim, mais les provisions de mil étant épuisée», force était de se rendre.

Cependant, le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes, parti de Rayes, était arrivé à Rita. II apprit le siège de Reniera, les défections et la terreur que causait dans le Manding et jusqu'à Niagassola, à 25 lieues de Rita, la venue de Samory. Son parti fut vite pris. Vers la fin de février, nos troupes campaient à quatre kilomètres de la ville assiégée. Le combat s'engagea promptement, et les fanfaronnades de Samory tournèrent à sa confusion. Ses guerriers lâchèrent pied dès la première attaque, et nos soldats, les poussant vivement la baïonnette dans le dos, entrèrent avec eux dans la ville. Là, un horrible spectacle les attendait. Il n'y avait plus comme habitants que quelques malheureux infirmes qui mouraient de faim. Tout le reste de la population avait été égorgé ou emmené en esclavage. Les puits regorgeaient de cadavres, et un brasier encore incandescent exhalait la forte odeur de chairs et d'os grillés !

Samory, qui avait failli être pris dans la redoute qu'il occupait, battit en retraite; et ce n'était pas avec un contingent de 200 hommes que le commandant français pouvait poursuivre une armée qui allait recevoir des renforts. En

route, le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes infligea à Tabou, frère de l'émir, une défaite près du marigot de Kaba. Il mit ainsi fin aux incursions de cavaliers qui avaient plusieurs fois attaqué la colonne. L'achèvement des forts de Kita, la construction de celui de Badoumbé furent les derniers actes cle la campagne.

Rentré à Kayes en juin, le lieutenant-colonel Borgnis- Desbordes repartit en novembre (1882) avec la mission de relier Kita à Bammako, et de construire un fort en cet endroit. Chemin faisant, il s'empara de Moungourla sans coup férir, et rasa ce centre d'agitation. A Daba, trouvant la route barrée, il engagea un combat qui ne dura que deux heures, et fit, le 19 janvier 1883, flotter le drapeau français sur le village. Il faisait ses préparatifs pour rentrer à Médine lorsque lui fut annoncée la marche des troupes cle Samory, commandées par son frère, sur Bammako. Il se porta, avec 250 hommes, à la rencontre de l'ennemi, fort de 4,000 fantassins et 200 cavaliers, et après des combats acharnés qui durèrent du 2 au 5 avril, le mit en pleine déroute. A quelques jours de là, il dispersa encore les contingents de Tabou à Koumakhana et à Maréna. Ayant pacifié le pays, il rentra à Médine dans le commencement de mai, non sans laisser une garnison à Bammako.

Ce fut M. le lieutenant-colonel Boilève qui lui succéda dans le commandement du Soudan. La fin de Tannée 1883 et les onze premiers mois de 1884 s'écoulèrent sans incidents militaires. En apprenant que le chef français avait procédé, à Kita, à une revue dans laquelle figuraient dix pièces cle campagne, Tabou repassa sur la rive droite du Niger, tandis qu'Ahmadou, pour des raisons qui n'ont jamais été bien précisées, abandonnait Segou, sa capitale, où il laissait un de ses fils, et se fixait à Nyamina, près du Kaarta.

ta

Le fort de Kounclou, entre Kita et Bammako, fut bâti durant la campagne fructueuse, quoique peu guerroyante.

L'année suivante, le commandant Combes, le héros entré le premier à Daba, par la brèche à peine ouverte, dirigeait la colonne partie de Diamou le 31 décembre 1884, se rendait à Badoumbé et de là à Niagassola, où un fort était aussitôt construit. Samory ne bougeant pas dans le Bouré, la conquête de cette région fut résolue. Mais bientôt l'émir, à la tête de 6,000 hommes, vint bloquer Niafadié, poste placé entre Niagassola et le Niger. Nous allons emprunter au capitaine Peroz, l'un des combattants en ces journées héroïques, le récit des principaux épisodes qui précédèrent et suivirent ce siège. Disons seulement que Charles d'Arminel, atteint par une insolation, n'avait pu y prendre part et était resté à Niagassola. Il venait d'être nommé lieutenant.

Le capitaine Louvel, avec la colonne de Sieké, avait rallié Niafadié et faisait route vers Niagassola, lorsqu'une dépêche du commandant Combes, averti de la marche offensive de Samory, lui ordonna de se montrer de nouveau dans le Bouré et dans le Sieké et de reconstituer le poste de Niafadié, vers lequel se dirigeait un convoi de vivres. Ces ordres furent exécutés ; le capitaine Louvel laissa au capitaine Dargelos la garde de la ville et repartit pour Bougourou, qui, située au pied des monts Sakala et garnie d'une double enceinte en pisé, pouvait être rapidement transformée en une excellente place forte. Ses hauts figuiers et ses gigantesques baobabs lui donnaient un aspect ravissant, et le gibier abondait dans la plaine et les forêts avoisinantes. L'agréable le disputait à l'utile, et les populations vaillantes et dévouées à la cause française constituaient un élément sûr de résistance. Dès le lendemain de son arrivée à Bougourou, le capi-

taine Louvel envoya des reconnaissances clans la direction du Niger. A Setiguia, le lieutenant Bonnard trouva les habitants réunis en de tumultueux palabres. Les uns se prononçaient pour nous, d'autres, alléguant que les Français les compromettaient sans les soutenir, étaient d'avis de boire le dégué avec Samory, guerrier de leur race. Boire le dégaé, ou couscous au lait, avec l'émir, équivalait, selon les usages locaux, à signer un traité d'alliance. Le roi Nandamakha voulait partir avec nos soldats ; il pressentait la mort prochaine qui l'attendait. Notre détachement, après un séjour de vingt-quatre heures à Setiguia, s'achemina vers Bougourou. Il s'était à peine engagé dans les ravins, qui du plateau descendent jusqu'à un large thalweg, que des détonations nombreuses lui apprenaient que Samory tuait Nandamakha.

Voici ce qui s'était passé à Setiguia :

« La nuit précédente, Samory était arrivé sans bruit avec toute son armée à Kintinian, résidence du roi Dimio, détrôné par nous. Un espace de dix kilomètres, en terrain très couvert, sépare à peine Setiguia de cette dernière ville, et il est facile d'y manœuvrer inaperçu. C'est ainsi que le faux prophète, dès la première partie de la nuit, avait porté en avant le corps d'armée de son frère Malinkamory, fort d'environ 5,000 hommes, dont 400 cavaliers, et l'avait établi de façon à couper Setiguia de toute communication extérieure. La route seule de Bougourou, par laquelle le détachement français devait se retirer, n'était que surveillée; mais elle avait été laissée entièrement libre, de façon à ne pas renforcer la défense de la ville de nos fusils si redoutés.

» Nandamakha, avec cet instinct commun à tous les noirs, avait flairé le danger immédiat qui le menaçait, quoique aucun signe extérieur ne le révélât. Le nuit était tranquille

et sereine ; le grand silence qui s'étendait au loin sur la campagne était à peine troublé par le doux murmure de cette brise régulière qui, aux approches de l'hivernage, rafraîchit, le soir, l'atmosphère embrasée. Peut-être était-ce ce silence qui oppressait Nandamakha.

» Pourquoi le concert discordant où se mêlent, aux appels aigus de mille insectes criards, le rugissement des fauves, le hurlement lugubre de l'hyène, les glapissements du chacal, les aboiements des cynocéphales, familiers nocturnes des alentours de sa ville, ne se faisait-il point entendre? Dans l'ombre épaisse qui l'environnait, n'auraient-ils point cédé la place à des fauves plus cruels et plus dangereux, dont il lui semblait voir les prunelles s'allumer sous la noire feuillée?

» Se sentant perdu, Nandamakha n'avait rien tenté pour se soustraire par un effort désespéré au sort qui l'attendait; il avait négligé de prendre les précautions les plus ordinaires. La porte de son tata n'était même pas fermée lorsque le lendemain, dès l'aube, le dernier de nos tirailleurs disparut derrière les crêtes empourprées.

» Ace moment même, les cavaliers de Malinkamory faisaient irruption sous les remparts de la ville, et un flot de fantassins cachés à petite distance de la citadelle se ruait sur elle, l'inondant de toutes parts, en prenant possession sans qu'un coup de fusil parti de la place vînt ralentir leur élan.

» Nandamakha, étendu inerte sur son estrade, la tète soulevée sur son coude, les vit se précipiter dans sa demeure en hurlant des cris de mort. Devant un tel hérissement de fusils et de sabres, il n'abaissa même pas la main sur le cimeterre doré, signe de son investiture royale, reposant à ses côtés. Quelques coups de feu abattirent son corps, et il tomba dans la position où l'avait jeté le choc des projectiles. Pourquoi, en opposant une résistance vaine, aurait-il pro-

longé son agonie? Sa tète, immédiatement tranchée, fut placée au bout d'un long bambou, et son exposition au-dessus des remparts, saluée d'un hourra de victoire de toute l'armée ennemie, glaça d'effroi les malheureux Sétiguiens, qui se sentaient pour la plupart voués à un sort pareil. Dès ce moment, le massacre de cette population affolée commença avec ces raffinements de cruauté dans lesquels excellent les guerriers de Samory. Tous les membres de la famille de notre infortuné protégé succombèrent dans les tortures les plus effroyables ; les femmes seules furent épargnées pour être présentées en dépouilles opimes au prophète, et orner son clionfoiUou, ou champ des captifs. Aussitôt la ville prise, Malinkamory s'était porté en avant, comptant rejoindre notre reconnaissance et l'enlever. Il espérait, en forçant de vitesse, l'atteindre sur la rivière Kommodo, dont les rives sont escarpées et le passage difficile, avant que le capitaine Louvel eût eu le temps de se porter à son secours. Heureusement, la marche de nos tirailleurs avait été, comme de coutume, fort rapide ; ils étaient à plus d'un kilomètre de la rivière lorsque les premiers cavaliers ennemis arrivèrent, bride abattue, en explorer les rives.

» Pendant ce temps à Bougourou, aux premiers coups de feu entendus très nettement, grâce à l'élévation et à la sonorité du sol argileux, toute la compagnie courait aux armes. Sans perdre une minute, le capitaine Louvel se dirigea à marche forcée sur Setiguia. Une heure après, il aperçut la section Bonnard débouchant du bois voisin, et, à grande distance en arrière, un parti de cavaliers dont les casaques rouges se détachaient crûment sur le ciel bleu. Bientôt la jonction des détachements fut opérée.

» Les coups de feu avaient alors cessé à Setiguia; le capitaine pensa cependant qu'il était de notre honneur de conti-

nuer à marcher en avant, et d'offrir le combat à l'ennemi, malgré la grande disproportion des forces. Il connaissait exactement la topographie de la région ; aussi la position des avant-coureurs ennemis lui indiquait facilement que Samory, informé de son arrivée subite, poussait ses troupes derrière la rivière Kommodo, dont les rives, taillées à pic et couvertes de bois touffus, formaient un retranchement redoutable. Ses renseignements ne lui laissaient pas ignorer, en outre, que cette armée était forte de près de 10,000 hommes, comprenant deux ou trois mille vieux soldats aguerris ayant déjà lutté en bataille rangée contre nos colonnes.

» Après quelques minutes de repos, pendant lesquelles une minutieuse inspection des armes fut passée, la colonne *se portait en avant, en formation de combat. Les cavaliers ennemis, dont l'audace était devenue extrême, se rapprochaient d'elle, et, après avoir parcouru à fond de train ses quatre faces, battaient précipitamment en retraite sur le point où la route traverse le Kommodo. Us avaient eu quelques hommes abattus.

» Une plaine, s'étendant jusqu'au Niger, borde la rivière perpendiculairement à la route de Sétiguia, sur une longueur de deux à trois kilomètres. Boisée à ses extrémités, elle forme en cet endroit une large clairière coupée par les fourrés épais qui croissent sur les berges du Kommodo ; derrière cet écran impénétrable de verdure, une armée peut manœuvrer à l'aise, masquée aux yeux de l'ennemi; même battue, elle peut, en sacrifiant quelques hommes à la défense de la rivière, gagner la forêt sans être inquiétée et s'engager clans une succession de vallons difficiles à travers lesquels la route serpente. Là, abritée du feu de l'assaillant, une défense pied à pied lui permettra de ralentir sa marche jusqu'à ce que, reformée et ayant repris haleine, elle tente de nouveau le sort par un vigoureux retour offensif.

» Le Kommodo, dont les boues charrient, dit-on, des paillettes d'or et dans lesquelles bientôt s'enliseront des centaines de cadavres, prend naissance sur la ligne de partage des eaux du Bakhoy et du Niger. Roulant en hiver, clans un lit étroit et profond, creusé dans une haute couche d'argile, une eau rapide et impétueuse, il transporte, en saison sèche, un limon épais et perfide où le voyageur s'engloutit parfois et meurt noyé clans la fange. Les hautes berges, taillées çà et là en forme de grottes par la violence du courant, supportent péniblement une bordure d'arbres touffus dont les racines déchaussées se cramponnent désespérément au sol, qui, chaque jour, se dérobe sous elles. Des milliers de lianes enlacent troncs et branches, comme si elles voulaient fuir cette fosse maudite, et arrivées au faîte, retombent bientôt en longues tresses frissonnantes ; en touchant terre elles paraissent reprendre de nouvelles forces pour recommencer leur éternelle ascension. A leur pied poussent drus et serrés des buissons épineux fertilisés par l'humus qu'elles contribuent à former. Dans ces fourrés, où les feuilles mêmes sont pourvues de griffes minuscules acérées, les hippopotames, grâce à leur solide cuirasse, se sont frayé de larges battues, utilisées par les indigènes, trop paresseux pour se créer un passage plus commode.

» A cette époque de l'année, quoique les premières pluies de l'hivernage fussent déjà tombées, les eaux étaient encore très basses; la difficulté du passage résidait surtout clans la raideur des pentes d'accès et la nature détestable du fond de ce gué bourbeux.

» Malinkamory, frère cadet de Samory et homme de guerre renommé, avait, avec une habileté étonnante, mis à profit l'excellente position défensive que présentait le Kommodo. Les deux flancs de la crémaillère entre lesquels notre colonne

allait forcément s'engager étaient bondés de fantassins. Il avait fait tailler à la hâte de nombreux débouchés dans le fourré qui les masquait, laissant pour les couvrir un mince rideau de feuillage. Sa cavalerie, forte de quatre à cinq cents chevaux, était massée sur son extrême flanc gauche, et des rampes larges et commodes, pratiquées dans les berges, lui permettaient de la jeter inopinément en formation de combat, à la première hésitation, sur notre droite ou sur nos derrières. Pour neutraliser les avantages de nos armes sur ses fusils à pierre, il avait donné ordre de laisser nos tirailleurs aborder la rive sans donner signe de vie et de les accueillir à bout portant par un violent feu croisé : quatre rangs de combattants devaient tirer successivement et sans interruption.

» Si le capitaine Louvel avait donné tête baissée dans un piège si adroitement tendu, c'en était fait de la colonne; grâce à la cavalerie ennemie, pas un homme n'échappait au massacre dans cette vaste plaine dénudée. Mais Malinkamorv ignorait les règles précises de la tactique européenne, qui ne permettent pas à une troupe, en terrain dangereux, d'aborder un obstacle ou un couvert sans l'avoir minutieusement exploré. Les cavaliers avaient vu notre colonne s'avancer massée, les hommes coude à coude, en une belle ordonnance; mais ils n'avaient pas remarqué, en avant, en arrière et sur les flancs, des tirailleurs isolés se glissant d'arbre en arbre, de broussaille en broussaille, sondant tous les replis de terrain.

» Au prix de quelques hommes, le capitaine Louvel allait

savoir ce que cachait ce rideau muet masquant l'obstacle le

- plus sérieux de la route ; grâce à une exploration bien

menée, le dispositif ennemi lui serait vite connu, et ce fossé

profond, disposé pour l'attaque et à l'escarpe abrupte, de-

viendrait pour l'ennemi, au moment de la retraite, un immense tombeau.

» La colonne, formée en carré, s'avançait dans la plaine du Kommodo. Il était huit heures du matin. L'avant-garde, composée d'une douzaine d'hommes et marchant à une centaine de pas du corps de troupes, s'avançait sans bruit, se glissant d'un buisson à l'autre et gagnant les débouchés de la rivière. Derrière l'écran de la verdure de la rive, un œil exercé pouvait apercevoir l'uniforme jaune des sofas pendu aux naseaux de leurs chevaux pour empêcher leurs hennissements, tandis que les fantassins, étendus immobiles derrière leurs créneaux de feuillage, choisissaient, le doigt sur la détente, le tirailleur qu'ils allaient abattre. Le fourré seul sépare les combattants. Le son aigre d'une corne retentit, aussitôt la fusillade éclate et dans la fumée qui couvre les combattants les cris sauvages des guerriers de Samory se mêlent aux clameurs des tirailleurs, le tout dominé par le bruit de la mousqueterie. Bientôt le canon de la colonne accourue au secours de l'avant-garde mêlait sa voix tonnante à cet effroyable concert.

» L'action devenait générale. Refoulée sur les fonds de la rivière, la cavalerie ennemie essaya un mouvement tournant, mais elle fut reçue avec une vigueur qui mit le trouble dans ses rangs. L'infanterie, chargée à la baïonnette, et prise de panique, se rejeta dans le fourré, non sans avoir subi de grands dommages. Le lit de la rivière était jonché de cadavres. Un spectacle étrange s'offrit alors aux tirailleurs qui franchirent le fourré : « Dans le coude du Kommodo, enfoncés dans la vase jusqu'au ventre, ne prenant aucune part aux émotions de la lutte et occupés seulement à jouer de leurs instruments, se tenaient une centaine de musiciens vêtus de sarraux curieusement bariolés et coiffés de bonnets

indescriptibles, soufflant clans clés cornets, des flûtes, des fifres, des sifflets, qu'accompagnaient des tam-tams, des triangles, des sortes de guitares aux sons harmonieux et des xylophones, le tout manié avec rage, et remplissant le ravin ■d'une puissante cacophonie bien faite pour donner la réplique aux hurlements de guerre de troupes à demi sauvages •et aux cris de douleur des mourants et des blessés.

» En avant, dans une immobilité de statue, les bras croisés, un large manteau de peau de guépard jeté sur les épaules, la taille ceinte de l'écharpe rouge insigne de sa valeur, se dressait superbe, sous son haut casque de cauries, le chef de •Gankouna. A ses côtés, un jeune noir à peine adolescent élevait fièrement la hampe d'une longue flamme déchiquetée par la mitraille, symbole autrefois de victoire certaine; car partout où Samory l'avait déployée, aux sons du terrifiant orchestre dont elle était inséparable, les peuples s'étaient enfuis éperdus, n'osant tourner la tête. Mais cette grandiose apparition s'abîma presque aussitôt sous une implacable tempête de feu, et bientôt, quelques instruments surnageant sur l'eau demeurèrent les seuls témoins propres à rappeler •cette héroïque vision.

» L'avant-garde des tirailleurs avait poussé très loin dans le fourré; on se porta à son aide, tandis que, sur la rive droite, les sofas, appuyés par toute la cavalerie de Malinkamory et •qui s'étaient reformés en bataille, furent jetés dans le fond du Kommodo et servaient de cible aux coups de nos soldats. A l'aile gauche, la victoire avait été plus facile. Fuyant en désordre devant nos alliés, dans la direction de Sétiguia, l'armée ennemie disparut. Le capitaine Louvel, manquant de munitions, ne put la poursuivre et regagna, non sans regret, son cantonnement de Bangourou. Le soir même il partait pour Niafadié afin de porter secours à ce poste établi en un endroit

difficile à défendre et mal défendu par des fortifications dérisoires. Il avait vu se profiler au loin la silhouette des cavaliers de Samory qui voulaient couper la ligne de communication et, après avoir saccagé Niafadié, où il croyait qu'existaient des approvisionnements considérables, se jeter sur la colonne française et l'anéantir en profitant de son épuisement. »

Ici, nous allons encore laisser la parole au capitaine Peroz, qui lut un des acteurs vaillants d'une admirable épopée, dont nous avons, d'après lui, raconté, en les résumant, les glorieux épisodes.

« La marche de nuit en pleine montagne fut une des plus pénibles qui aient jamais été faites. Le lendemain matin, lorsque la colonne arriva au petit jour sous le tata du postede Niafadié, les hommes se laissaient tomber comme desmasses, incapables de la moindre énergie ou du moindreeffort.

» Le capitaine Dargelos, pendant sa réclusion dans ce pauvre réduit, n'avait heureusement pas perdu son temps ni épargné ses peines, pas plus que celles de ses hommes. Le mur en pisé qui entourait le hameau des Finankés avait été organisé défensivement, des créneaux, percés de mètre en mètre, les tours flanquantes aménagées avec deux étages de feu, et les portes renforcées. — Il n'y avait pas de puits dans l'enceinte ; des Malinkés puisatiers essayaient d'en forer un. Les alentours avaient été dégagés du côté du grand villageen abattant les cases de façon à ménager un champ de tir, les hautes herbes brûlées tout alentour. En attendant que le puits fût achevé, des jarres pleines d'eau étaient disposéesdans toutes les cases, où l'on avait mis en réserve le peu de mil trouvé dans le village. Les autres approvisionnementsconsistaient en deux jours de biscuit, trois jours de maïs à

raison de 250 grammes par homme, et une ration d'eau de vingt-quatre heures. C'est donc sur de pareilles conditions que le capitaine Louvel dut tabler en arrivant au poste. Il était inutile de songer à les augmenter : à part de l'herbe et du bois, rien aux alentours qui pût même tromper la faim.-

» Un seul parti était à prendre : quitter au plus vite la région et se rapprocher de Niagassola, d'où un convoi rapide pourrait ravitailler la petite colonne, en attendant qu'elle reçût de nouveaux ordres. Mais il ne fallait pas songer à se mettre en marche le jour même : pas un homme n'aurait pu suivre. Le départ fut donc fixé au lendemain matin. Toute la journée et toute la nuit du 1er juin, le détachement, enfermé dans le tata, dormit à poings fermés.

» Le lendemain, dès l'aube, tout le monde était sur pied et faisait ses préparatifs de départ ; la colonne était formée au dehors du village, les cartouches et les vivres étaient distribués. A sept heures, l'avant-garde prenait ses distances lorsque, tout à coup, les crêtes avoisinantes se couvrirent d'une nuée de cavaliers ennemis, pendant que de toutes parts résonnait le tam-tam de guerre de l'almamy et les trompes des sofas. »

Il n'y avait plus pour la colonne, vu son faible approvisionnement de cartouches, qu'à s'enfermer dans le poste et à attendre les secours demandés à Niagassola, où des courriers prompts à franchir 100 kilomètres ne tarderaient pas à parvenir et à annoncer la marche en avant de Samory.

« Ordre fut donné de courir aux postes de combat dans l'intérieur de l'enceinte qui, fort heureusement, avaient été assignés la veille, à tout hasard. La pièce de canon chargée à mitraille restait dans l'ouverture de la porte qui devait lui servir d'embrasure.

» Quoique ces dispositions eussent été très rapidement

prises, les fusils passaient à peine à travers les crénaux, que des masses profondes de sofas, conduits par leurs chefs à cheval, s'avançaient en courant sur le tata ; dix mille hommes allaient lui donner l'assaut le plus furieux que jamais Samory eût tenté. Ace moment poignant, bien des cœurs de noirs ou de blancs ont dû se serrer et cesser de battre derrière cette fragile enceinte d'argile qui seule séparait les cent vingt-cinq combattants de la colonne du Sieké, de cette phalange innombrable de brutes fanatiques dont il semblait que la poussée seule allait abattre muraille et hommes !

» Cependant, les capitaines Louvel et Dargelos, juchés chacun sur le toit d'une case pour dominer le terrain environnant, attendaient impassibles le moment de commander : feu!

» Dans les créneaux, chaque homme ajustait un chef et retenait son souffle, le doigt sur la détente.

» L'ennemi était arrivé à 300 mètres ; un grand silence s'était fait sur un coup de corne- aigu parti d'une colline voisine, où on apercevait un groupe de brillants cavaliers. Pas un coup de fusil, pas un seul cri; on n'entendait plus que le grondement croissant des milliers de pas frappant le sol durci. Pour que, dans une attaque de vive force, les sofas se tussent ainsi, il fallait que les ordres donnés par l'almamy fussent terribles.

» Un espace de 200 mètres, puis de 100 mètres seulement, séparait Français et sofas. Nos officiers pouvaient alors distinguer très nettement, du haut de leur observatoire, les figures grimaçantes des premiers rangs des assaillants; derrière eux, leurs chefs à cheval, serrés les uns contre les autres, pour les pousser en avant, indiquaient de leur sabre nu le point à attaquer ; puis, derrière encore, une autre ligne ; puis une autre, et enfin, une nuée de cavaliers inondant la campagne,

prêts à enlever les fuyards ou à ramener à l'assaut les sofas repoussés.

» Le silence épouvantable planant sur cette mer humaine fut enfin rompu ; les sofas étaient à trente mètres de l'enceinte. « Attention! feu! » avait crié une voix, et le fracas de cent vingt fusils Gras et d'un canon qui détonent lui avait répondu. Fauchés par cette averse de plomb, les premiers rangs de l'assaillant étaient tombés, mais leurs chefs, poussant à grands coups de sabre ceux qui restaient, avaient atteint le pied du tata dans un suprême élan. Debout sur leurs chevaux, ils se cramponnaient au mur, s'efforçant de le renverser ou de l'escalader ; à peine quelques sofas tiraient-ils; tous, se culbutant, grimpant, sautant, hurlant, couverts de sang, se jetaient sur la muraille, et, dans une rage convulsive, l'éraillaient de leurs ongles jusqu'à ce qu'un coup de feu ou de baïonnette vint les rejeter pantelants sur le sol.

» Cet assaut terrible dura dix minutes à peine ; dix siècles pour les braves qui le supportaient. Quelques minutes de plus, et, las de tirer, de tuer, d'assommer, ils fussent tombés inanimés dans les mains cle l'ennemi.

» Tout d'un coup, sans cause appréciable, une panique soudaine saisit les sofas jusqu'alors si vaillants et si acharnés à la lutte; ils fuient dans toutes les directions, courbés en deux sous une pluie de balles. Les sabres de leurs chefs s'élèvent et s'abaissent sans relâche abattant les fuyards, mais en vain. Eux-mêmes, devenus le point de mire des défenseurs, qui commencent à choisir leur but, tombent atteints les uns après les autres, et leurs chevaux errent à l'aventure dans un galop affolé.

» Encore quelques instants, et il ne restera plus sur le plateau qui entoure le tata que des cadavres ou des mourants

et des blessés qui, résignés, attendent la mort dans une dernière prière qu'ils égrènent sur le chapelet (musulman) pendant à leur poignet.

» Dans les bois, dans les ravins, dans les montagnes, retentissent les cornes de ralliement ; le bruit sourd et puissant du tam-tam de l'almamy résonne ; les coups de feu deviennent plus rares, puis ils cessent graduellement. De temps à autre,, des coups de sifflet partent du fourré voisin et semblent aller se répondant tout autour du poste. L'assaut est manqué, il est vrai ; les pertes de l'almamy sont énormes et surtout cruelles, car il avait mis en avant ses soldats les plus braves et ses meilleurs chefs; mais peu lui importe, le temps lui donnera ce que le combat lui a refusé.

» Au grondement de son tam-tam, tous ses chefs de colonnes se sont réunis; il leur a donné ses ordres, et peu après les sifflements des flûtes de guerre des sofas lui indiquaient qu'ils étaient exécutés ; le poste était étroitement gardé, et un cordon épais et rapproché de grand'gardes l'enserrait d'un cercle de feu. Quatre grands camps étaient, en outre, rapidement établis sur ses quatre faces, et un cinquième à cheval, sur la route de Niagassola, se couvrait de ce côté par de solides retranchements.

» Quoique victorieux, la situation des défenseurs de Niafadié était terrible.

» Cette fusillade à outrance avait mis à sec les cartouchières des tirailleurs, et il ne restait plus, pour attendre des secours qui peut-être tarderaient plusieurs jours, que les quarante cartouches de réserve par homme. Si, en réduisant la ration quotidienne de la garnison à une poignée de maïs et à un demi-biscuit, on pouvait encore durer, en revanche, aucune possibilité apparente de se procurer de l'eau. Celle qui était contenue dans les jarres allait être épuisée le soir même,.

et, dès le lendemain, la garnison serait en proie aux affres horribles de la soif sous ce climat de feu.

» Par un hasard inespéré, car, en cette saison, les périodes de sécheresse absolue sont de dix à douze jours, clans la soirée le ciel se couvrait de nuages, et le lendemain, à deux heures, un orage épouvantable versait des trombes d'eau sur les montagnes du Siéké. Dès les premières menaces du ciel, le capitaine Darjelos avait fait boucher tous les déversoirs du tata et calfater le bas de la porte ; l'enceinte allait ainsi servir de cuvette dans laquelle on recueillerait une eau souillée, mais précieuse. Les déjections de deux cents hommes, en comprenant quelques réfugiés malinkés et deux mulets, l'avaient transformée en un liquide jaunâtre et puant; mais tel qu'il était, il avait pour les malheureux une valeur inestimable, car il les sauvait d'une mort certaine. Tous les récipients, y compris les bidons des hommes, furent remplis et entassés dans une case que l'on tapissa de paille pour la maintenir plus fraîche ; le sergent-fourrier Delobelle fut préposé à sa garde avec ordre de tirer sur qui voudrait en user en dehors des distributions régulières. En se basant sur dix jours de siège, la ration fut fixée à vingt-cinq centilitres par homme et par jour ! Qu'on me permette d'ajouter que pendant ces dix jours que dura effectivement le siège, la température maxima journalière oscilla entre 42 et 44 degrés, et celle de la nuit entre 30 et 35 degrés centigrades! »

Aux souffrances inouïes endurées par la poignée de braves s'ajoutaient de continuelles alertes. Jour et nuit, à toute heure, ils eurent à repousser les assauts des sofas, dont les avant-postes campaient à quarante mètres seulement du tata, et décrivaient aux malheureux, dans d'épouvantables menaces, les supplices auxquels ils étaient destinés lorsque la faim et la soif les auraient obligés à se rendre.

« Le nombre très minime des cartouches qui restaient pour la défense avait obligé le capitaine Louvel à prendre la décision suivante : seuls les meilleurs tireurs reconnus et désignés seraient autorisés à tirer sur l'ennemi, sauf au cas d'attaque générale.

» Ils avaient été partagés en quatre groupes qui se relevaient tour à tour aux créneaux.... Ils ne devaient jamais faire feui à plus de 200 mètres; aussi, chaque fois qu'ils tiraient, un sofa tombait.

» Samory avait voulu, le soir même de l'attaque et de l'investissement du poste, faire enlever les cadavres amoncelés, tout alentour, pour leur donner la sépulture, mais tous ceux de ses hommes qui s'étaient avancés en rampant pour accomplir cette tâche funèbre étaient restés sur le terrain. Aussi force lui avait été de laisser, à sa grande honte, le& corps de ses plus fidèles guerriers pourrir sur le champ de bataille. Rien ne peut donner une idée du charnier qui entourait ainsi Niafadié; chaque matin, lorsque le soleil se levait et en dégageait les puanteurs, les Européens étaient pris de vomissements.

» Enfin, pour mettre le comble aux misères des assiégés,, l'affût de la pièce de 4 s'était rompu pendant le premier assaut, et ses paquets de mitraille, qui auraient épargné tant de cartouches, devenaient inutiles. »

Pendant ce temps, le capitaine Péroz, commandant de Niagassola, apprenait, sur cle vagues renseignements, et le combat du Kommodo et l'investissement cle Niafadié. Les quatre courriers envoyés par le capitaine Louvel, surpris en route par les cavaliers de Samory, avaient été mis à mort.

Un fort marcheur fut désigné pour franchir en vingtquatre heures, à travers les montagnes, 136 kilomètres, et rejoindre le commandant Combes, dont la colonne expédi-

tionnaire était dispersée sur toute la longueur de la route «de Kayes à Bammako, sur 500 kilomètres de profondeur. La mission était difficile à remplir, elle fut cependant accomplie. Le commandant Combes n'avait avec lui que son escorte, composée de vingt et un tirailleurs et quinze spahis. Il se mit aussitôt en route pour Niagassola, où il arriva le 6 juin. Là, il apprit par un indigène, échappé des mains des .sofas, que, grâce à une pluie abondante, la garnison française avait pu ne pas mourir de soif. Laissant la garde de Niagassola à un détachement venu en toute hâte de Kita, sur l'appel direct du capitaine Péroz, le commandant se mit ■en route pour Niafadié. Son effectif se composait de quinze spahis, quinze soldats européens d'infanterie et d'artillerie 4e marine, une compagnie de marche de tirailleurs portée à •cent douze fusils, deux canonniers européens et six tirailleurs desservant un canon de montagne. C'est avec ces quinze sabres, •cent vingt-sept fusils et une pièce de 4, que le commandant Combes et ses braves officiers allaient à la rencontre des milliers d'hommes formant les armées de Samory. Le 10, après des combats acharnés, la colonne expéditionnaire entrait à Niafadié et faisait sa jonction avec la compagnie Louvel, qui venait d'infliger aux cavaliers ennemis, postés à Bougourou, une défaite sanglante, et de dégager ainsi le village. Les héros du siège ressemblaient à des squelettes. Dès le soir, pour échapper aux émanations infectieuses, nos troupes partirent en se dirigeant sur la place de Kolita. Le retour jusqu'à Niagassola fut un combat continuel, et presque toujours sous une pluie diluvienne. Le passage du Kokoro, vivement ■disputé, s'effectua après une lutte corps à corps de plusieurs heures. Ce fut la dernière bataille à soutenir, et la colonne, l'arme sur l'épaule, clairons sonnants, rentra à Niagassola.

Nous n'avons pu lire sans une vive émotion le journal du fort qui relate cette épopée.

Samory s'était rabattu sur Siguiri, mais, l'année suivante, il se montra devant Kita, et ses bandes envahirent le Birgo, le Gadougou et le Bafing. La campagne de 1885-1886 fut employée, par le lieutenant-colonel Frey, à les repousser avec succès. Malinkamory, surpris et battu au marigot de Fatako-Djingo, se sauva précipitamment vers le Niger, et Samory fit demander la paix, qui lui fut octroyée. On pouvait voir en 1886 à Paris le fils de l'almamy, qui adopta avec une excessive promptitude les vices de notre civilisation, sans s'approprier ses qualités. Le traité, astucieusement consenti, était incomplet. Il fut ultérieurement rectifié par la cession de tout le territoire bordant la rive gauche du Niger, de Siguiri à Bammako et la rive gauche du Tankisso. Ce résultat fut dû à la mission conduite avec fermeté et intelligence par le capitaine Péroz, qui nous a laissé un récit très circonstancié de ses négociations avec Samory et de son séjour. Anticipant un peu sur les événements, nous allons en détacher quelques détails intéressants sur la réception de l'officier français à la cour du monarque, alors en résidence à Bissandougou, car il n'habitait que l'été Sanankoro, sa ville natale.

A la cour de Samory.

« La réception fut très brillante. La quantité de personnages importants qui y avaient été convoqués, les richesses et le grand apparat déployés en cette circonstance, indiquaient toute l'importance qu'y attachait l'almamy.

» Nous fûmes nous-mêmes très frappés par l'habileté de la

mise en scène, dont le cadre original de la mosquée, du donjon, des hautes cases et des remparts du palais était bien fait pour rehausser l'éclat. Nous nous avançons lentement, guidés par Karamoko (le fils parisianisé de Samory), vers la large marquise qui abrite l'almamy et sa cour.

» L'almamy est à demi couché sur un tara élevé où s'entassent les couvertures aux dessins éclatants. Il est fort simplement vêtu : des bottes moresques, un turban noir, un cafetan de couleur foncée sous lequel se devine un boubou blanc. Sa coiffure, sorte de diadème en or finement ciselé et un collier de même métal délicieusement ouvragé, sont les seuls insignes décelant son rang. Son entourage, au contraire, assis sur des fauteuils très bas, fait ressortir la sévérité de ce costume au moyen des vêtements aux couleurs voyantes dont sont revêtus les personnages de la suite : cette bigarrure de couleurs donne un ton chaud à tout ce tableau. A sa gauche, accroupi par terre et contre son tara, Ausoumana, son griot familier, sans qui rien ne se décide : il est vêtu d'un boubou bleu et d'un sarrau noir. Puis, du même côté, Kissi, le chef du trésor, dont la robe verte, constellée de grigris, jette la première note gaie.

» Samory ne se lève pas lorsque nous descendons de cheval. Nous nous arrêtons devant lui après l'avoir salué, et il nous tend la main d'une manière très affable. De toutes parts éclatent les rauques accents des trompes se mêlant en mesure au ronflement des tam-tams et aux grondements du tambour de guerre de l'almamy.

» Celui-ci paraît avoir une quarantaine d'années (M. Péroz Ta vu en 1887). Sa figure est intelligente et fine, ses mouvements sont aisés et gracieux. Une barbe clairsemée et quelque peu allongée sous le menton donne à sa figure un ovale distingué qui, ajouté à l'étrangeté d'un enduit argenté

formant cercle autour de ses yeux, iait de l'ensemble un visage frappant et qui se grave dès l'abord dans la mémoire.

» Le vacarme épouvantable des instruments de toute sorte saluant notre arrivée empêche au début toute conversation, et couvre les paroles de bienvenue qu'il nous adresse sur un ton voilé ; aussi profitons-nous de ce répit pour admirer en toute sincérité le spectacle saisissant que nous avons sous les yeux.

» Ce qui frappe à première vue, c'est la forme qu'il affecte •en son ensemble : le croissant. De même que l'entourage 'de Samory est disposé d'une façon qui peut paraître l'effet du hasard, mais qui, en réalité, est fort habilement calculé au point de vue d'une heureuse harmonie des couleurs et des formes, de même les escortes des différents chefs qui l'accompagnent décrivent en avant de son estrade un demi-ovale parfait, qui laisse entre lui et elles un vaste emplacement couvert de sable blanc apporté du fleuve.

» En arrière de l'almamy, deux hommes entièrement vêtus de rouge, un peu à la mode des bourreaux de l'ancien temps, se tiennent debout et immobiles. Ils portent la hache et la masse d'argent, insignes de la royauté. Leur visage est couvert d'un masque élevé, garni de poils de fauves, rouge également.

» A droite et à gauche, dix-neuf femmes, littéralement affaissées sous le poids des ornements d'or massif qui leur chargent la tête, la poitrine et les bras, sont rangées clans différentes postures gracieuses. Quelques-unes sont belles d'une façon absolue ; trois ou quatre ont un regard d'une intensité étrange, tantôt doux, tantôt cruel, comme celui des panthères.

» En arrière encore, une rangée de servantes, les cheveux constellés de verroterie, de corail et d'ambre. Enfin, formant

un vaste hémicycle épais de vingt mètres, la garde du palais composée d'enfants de dix à quinze ans, accroupis à la turque, les jambes croisées, le fusil dans les jambes ; ils sont échelonnés fort symétriquement du plus petit au plus grand.

» Après la lecture de la lettre du ministre de la marine et de celle du colonel Galliéni, qui m'accréditent auprès de lui, l'almamy-émir nous fait asseoir à ses côtés, sur son divan. Après quelques compliments gracieux, il donne ensuite le signal de la fantasia montée à notre intention.

» D'abord, les cavaliers entrent dans l'arène dans un galop vertigineux arrêté court par moments, par une vigoureuse saccade sur le terrible mors dont la bride arabe est munie. Les fusils sont jetés en l'air et retombent en main en faisant feu. Après un chassé-croisé assez court, ils disparaissent en faisant place à Malinkamory, un des principaux chefs militaires et frère du roi. Il s'avance lentement, entouré de trois à quatre cents guerriers pressés autour de lui en une épaisse phalange. Dans cet ordre, qui est pour eux une formation de manœuvre ou de rassemblement pareille à notre colonne double, les fantassins exécutent différents mouvements de parade dans lesquels une mimique d'ensemble joue le plus grand rôle.

» Après le frère de l'almamy, cinq ou six chefs de différentes régions firent également évoluer leurs hommes. Puis nous assistons à un intermède de bouffons extrêmement curieux. Leurs chants et dialogues sont fort amusants, et les femmes de Samory et lui-même daignent rire.

» De tous les assistants, les deux masques costumés de rouge, qui m'avaient frappé à mon arrivée et que je prenais pour des bourreaux, sont les plus réussis. L'extravagance de leur marche, une sorte de boiterie cadencée, leur façon de

faire sonner les grelots qui les couvrent, les changements incroyables de physionomie pendant le débit de l'hymne de louanges qu'ils adressent à Samory, en font des Triboulets achevés.

» La cérémonie se termine par des discours d'apparat fort laudatifs pour tous les personnages principaux, Français et Malinkés. Le débit de ces discours est réglé de singulière façon. L'orateur chante ses paroles avec un rythme monotone régulièrement scandé; à ses côtés, un griot répète, dans un hurlement puissant, les dernières phrases prononcées.

» Il est onze heures; chacun, blanc ou Malinké, a hâte de regagner sa demeure. L'almamy se lève et, après nous avoir souhaité un bon repos, rentre dans son palais, où s'engouffre avec lui une partie de sa garde, tandis que l'autre nous conduit au campement construit à notre intention.

» C'est une grossière image des constructions de ce pays, telle qu'on peut la faire en quelques jours, car les travaux n'en ont été commencés que lors de notre passage du Niger. Elle est située à l'extrémité d'une croupe qui se détache du mouvement de terrain sur lequel Bissandougou est bâti. A portée de pistolet elle s'affaisse sur un vallon ombreux que traverse un ruisseau d'eau limpide courant sur un lit de fins graviers.

Le plan général de notre campement est un ovale flanqué sur trois faces par des bastions qui renferment nos habitations particulières. Au milieu, une grande cour couverte par un toit de nattes, bordée sur tout son pourtour par les cases en pisé de nos tirailleurs, de l'interprète et de ses domestiques.

C'est dans cette cour que se tiendront nos réunions lorsque l'almamy ou un certain nombre de personnages de marque viendront nous rendre visite. Une enceinte en palissade gar-

nie de seccos dérobe notre intérieur à la curiosité insatiable des Malinkés.

Enfin, à trente pas de notre demeure, s'élèvent les écuries, et à côté se trouve le parc, qui ne renferme pas moins de cent bœufs et cinquante moutons. G'estle cadeau de bienvenue de Samory qui, sachant combien les Européens apprécient les poulets, les œufs et le lait, y a joint plus de deux cents poules ou coqs, plusieurs milliers d'œufs et d'innombrables calebasses de lait, sans compter le beurre, les bananes et les oranges dont nous ne savons que faire.... »

Cette prodigalité fit place bientôt à une parcimonie extrême. M. Péroz et sa suite visitèrent Bissandougou, et leurs notes sont intéressantes à consulter.

« Situé par 11° 15' de longitude ouest et 9° 18' de latitude nord, à 410 mètres d'altitude, Bissandougou forme deux villes bien distinctes : la résidence de l'almamy-émir et la vieille ville.

» Cette dernière ne mérite aucune mention spéciale : une muraille à demi ruinée que les maisons escaladent; quelques beaux arbres à l'intérieur frappent seuls à première vue.

» A l'intérieur, rien ne la différencie des villes de la région, à l'exception peut-être d'une plus grande somme de soins apportés à la construction, de plus de propreté dans les rues, et, conséquemment, d'un air de bien-être plus apparent. Elle est séparée de la résidence par une plaine basse, large de 500 à 600 mètres, dans laquelle sont tracées des avenues qui vont de la place de la grande mosquée de l'almamy-émir aux deux extrémités de ses murailles. Ces avenues sont bordées d'arbres récemment plantés et protégés par des cages de bambous.

» Quant à la résidence de Samory, créée de toutes pièces il y a quelques années, et assise sur une croupe gréso-ferrugi-

neuse bordée d'eau courante, elle décèle, même en dehors du palais proprement dit, une grande recherche d'un confort relatif et une propreté exquise.

» La demeure de l'almamy-émir en occupe le centre et est dégagée de toutes parts par de larges rues ou de belles places soigneusement sablées. Elle se compose d'une double ceinture de tours basses énormes; une muraille dentelée formant enceinte les réunit les unes aux autres en forme de crémaillère régulière. Au sud, au nord et au couchant, deux corps de garde qui se commandent et où veillent quelques sofas donnent accès dans l'intérieur; du côté du levant, un donjon carré, crénelé, armé de quatre coulevrines, haut d'environ seize mètres, large de vingt-cinq mètres, domine le palais et tous les alentours.

» A l'intérieur, une première cour circulaire de grandes dimensions, dont le sol est couvert d'un fin cailloutis, donne accès dans le logement même de l'almamy-émir. Au centre de cette cour, une large marquise recouverte de nattes finement tressées l'abrite en partie des ardeurs du soleil soudanien. Tout au fond se dresse le bâtiment clans lequel se trouve la salle d'honneur.

» C'est une tour gigantesque, de forme circulaire, d'un diamètre de trente-trois mètres environ. La muraille, haute detrois mètres et épaisse d'un mètre, est surmontée d'un toit de chaume conique, lamelle à l'intérieur de branches de palmier d'eau, jointives et passées au feu, ce qui leur donne l'aspect du vieil acajou. Ce toit déborde à l'extérieur de plusieurs mètres et est soutenu par deux rangées de piliers sculptés en forme de colonnes torses ; il dessine ainsi tout autour du bâtiment une large galerie circulaire dans laquelle s'ouvrent trois portes basses fermées par des battants en bois précieux ornés de curieuses ferrures.

» Au dedans,, le sol est fait d'argile battue et durcie au feu ; tout alentour règne une large banquette de laquelle se détache une estrade couverte de tapis, sur laquelle se tient l'almamy. Aucun ornement sur les murailles, couvertes d'une teinture uniforme gris-perle, si ce n'est une moulure festonnée en forme de corniche.

» Le sommet du cône aplati, qui porte le plafond, est à plus de. treize mètres au-dessus du sol.

» En traversant cette salle, on arrive dans une deuxième cour également circulaire, formée par les logements particuliers de. I'almamy-émir. Elle est circonscrite par des tours basses juxtaposées et bordées d'une galerie qui permet d'aller extérieurement de l'une à l'autre sans s'exposer au soleil.

» Enfin, au fond de cette dernière cour, s'ouvre le donjon. La salle basse est soutenue par des piliers en briques surmontés d'un chapiteau carré, sur lequel repose le plancher de l'étage,, plancher fait de madriers jointifs recouverts de briques. Un escalier coudé, muni d'une rampe, tiré d'un seul bloc d'argile durcie, conduit aux appartements supérieurs, ornés d'étoffes, d'armes et d'objets d'art de fabrication européenne. A chaque angle, une coulevrine en batterie protège les abords du palais.

» Au dehors, des rues très larges et bien entretenues séparent les demeures des femmes de l'almamy-émir et de leurs gens de celles des principaux personnages de la cour. Elles sont construites sur le plan de la demeure de Samory, mais, toutes les proportions en sont fort réduites. Enfin, en dehorsde la résidence, l'entourant d'un épais fouillis de cases mal construites et mal entretenues, sont groupés les logements des sofas; la façon irrégulière dont elles sont réparties et leur malpropreté extérieure déparent fort les abords de la ville et lui font perdre en partie son cachet d'originalité.

» L'idée qui a présidé à la construction de la résidence de Bissandougou a été de faire grand et confortable, tout en conservant les caractères particuliers des habitations mandingues.

» Cette même idée se retrouve dans la grande mosquée.

» Il eût été cependant facile à l'almamy-émir d'élever un bâtiment d'une architecture semblable à celle des mosquées du Bâté, qui sont de mauvaises copies de l'architecture arabe, introduites dans le pays, il y a une cinquantaine d'années, par Mahmadou,roi de Kankan. Il avait vu et avait dû admirer, alors qu'il n'était qu'un guerrier heureux, le palais du roi Mamby, de Kangaba, qui passait pour une merveille et qui, chose à noter, rappelle clans son ensemble les grandes lignes de l'art égyptien. Mais, avec cette finesse de jugement qui lui est propre, il a pensé faire mieux en donnant à ses ouvriers la tâche de se perfectionner en ce qu'ils savaient faire plutôt qu'en exigeant d'eux un travail qui révélerait leur inexpérience, en édifiant un bâtiment bâtard et sans proportions dont riraient les chérifs maures du Macina qui viendraient à sa cour.

» C'est ainsi que la mosquée fut construite, comme son palais, à la mode du pays, mais dans des proportions telles que nulle part elle n'a son égale.

» Elle occupe une superficie de seize cents mètres carrés enceints par une muraille artistement ornée de moulures de formes géométriques. Une galerie, soutenue par des piliers ouvragés, l'enveloppe sur ses quatre faces. A l'intérieur, deux rangées de colonnes la partagent en trois nefs raccordées à l'est par un vaste hémicycle où se tient le marabout. Le toit, en forme de pyramide quadrangulaire, couvre le tout; il est soutenu par un inextricable fouillis de poutres énormes, qui prennent appui sur la muraille et les piliers. Une forêt entière

a dû être employée à la construction de cette charpente haute de vingt mètres. A l'extérieur, les angles dièdres du toit sont ornés d'une série d'arêtes allant de la base au sommet; le couronnement est formé d'un large croissant.

» Une grande place carrée, plantée d'arbres régulièrement alignés, la dégage de toutes parts, tandis que trois vérandas solidement construites permettent aux fidèles et aux désœuvrés de converser commodément à l'ombre en attendant l'heure du salam.

» C'est sur cette place que tous les vendredis, en sortant de la mosquée, l'almamy-émir entend les réclamations ou les doléances de ses sujets, venus quelquefois des parties les plus éloignées de son empire, pendant que ses fils, à cheval, en grand équipage et suivis de leurs gens, font la fantasia et apprennent à faire manœuvrer leurs troupes.

•» Bissandougou, ville et palais, est entouré de tous côtés par une ceinture de collines dont les flancs sont couverts de riches cultures. Les maisonnettes des captifs qui les entretiennent émergent çà et là des bouquets de bois qui les couronnent. Entre cette verdoyante ceinture et les pentes douces qui descendent de la ville, coulent deux ruisseaux qui cachent, sous une épaisse frondaison, des eaux vives et limpides.

» En un mot, vu à quelque distance, Bissandougou a plutôt l'aspect frais et riant du chef-lieu d'une colonie agricole que de la résidence du chef redouté du vaste empire du Ouassoulou. »

Mahmadou-Lamine. — Ahmadou. — La colonne Archinard.

Tandis qu'un pacte provisoire était conclu avec Samory, un faux prophète, Mahmadou-Lamine, appelait les popula-

lions du Guoye et du Bondou aux armes. Né aux environs de Bakel, parti à vingt ans pour la Mecque, il revenait, après trente ans d'absence, dans les pays Sarakollés où il projetait de se tailler un royaume. Ahmadou le retint prisonnier durant cinq ans, et ce n'est qu'en 1885 que cet homme astucieux et brave put s'évader et gagner le haut fleuve. Le lieutenant d'Arminel, dont la santé se rétablissait peu à peu, exerçait à Kayes les fonctions de commandant de place. Prévenu des menées de Lamine, il le fit arrêter par les tirailleurs.

— Que signifient, lui dit-il, ces menées qui sèment l'agitation autour de vous ?

— Moi, prophète. Je suis l'ami des blancs.

— Singulier ami que celui qui va partout réveiller les haines et exciter les défiances.

— Qu'ai-je donc fait ?

— Tu as ameuté contre nous les dupes naïves de ta prétendue mission. Tu as, par des prédications secrètes, organisé -une conspiration qui doit bientôt éclater.

— Je prêche le coran, mais cela m'a été permis.

— Est-il aussi permis de faire assassiner nos soldats dès qu'ils s'écartent un peu de leurs garnisons ? Penses-tu que j'ignore tes conseils de désordre dissimulés sous une apparence de zèle religieux ?

— Je défie qu'on prouve un seul fait à ma charge.

— Le colonel va revenir. Il a vaincu Samory ; il viendra ,hien à bout du marabout Lamine.

— Je l'attends avec confiance.

— Je ne sais ce qu'il te réserve, mais si cela dépendait •de moi....

— Ce qui est écrit est écrit.

— J'y ajouterais un post-scriptum.

— Ce serait la mort d'un innocent.

— Innocent î allons clone ! Les témoins seraient nombreux •s'ils n'étaient réduits au silence par le fanatisme et par la peur; Niokoto me suffira.

. — Niokoto î Je ne le connais même pas.

Reconduit en prison, Lamine parvint à entrer en rapports avec l'extérieur. A quelques jours de là, on apprenait à Kayes que Niokoto, le témoin à charge, avait été trouvé mort dans sa case. L'enquête ne put découvrir les causes de •ce décès, mais le lieutenant d'Arminel resta convaincu que quelque main musulmane avait supprimé le témoin gênant.

Le faux prophète avait mie langue dorée ; il unissait la souplesse et la ruse à une énergie que rien n'ébranlait.

Lorsqu'il comparut devant le lieutenant-colonel Frey, il •se confondit en assurances de dévouement, il jura qu'il était acquis à nos intérêts, il proposa de rallier le Bondou à la ^ause française.

Laissé en liberté, et traité en ami, il recommença avec prudence ses manœuvres souterraines, puis, s'enhardissant, il ■se mit à prêcher ouvertement la « guerre sainte. » A quelque temps de là, il enlevait le poste de Sénoudébou, et surprenait par trahison à Kounguel un de nos détachements qu'il massacrait. C'en était fait. La rébellion à main armée se développait rapidement. Lamine vint attaquer Bakel. Il fut repoussé et se réfugia dans le Bondou, puis à la frontière de la Gambie anglaise, après sa défaite à Kydira, où il n'échappa à la mort que par une fuite précipitée. Il avait perdu tous ses bagages et — détail curieux — les 300 corans qui formaient sa bibliothèque de campagne. Ayant repris l'offensive au mois de septembre, il fut battu devant Sénoudébou. L'année suivante, il devait périr à Lamen-Kotto, après •avoir été chassé de sa résidence de Toubakouta par les troupes du lieutenant-colonel Galliéni, qui avait succédé au

lieutenant-colonel Frey, sous le titre nouveau de commandant supérieur du Soudan français.

L'action de Mahmaclou-Lamine méritait d'être notée, car elle vint un instant compliquer la situation.

Le lieutenant-colonel Galliéni avait, entre temps, écrasé à Goumbof, dans le Rip, Saer-Marty, un des partisans de Lamine, et complété ainsi la répression des insurgés auxquels le lieutenant-colonel Frey avait infligé des leçons décisives à Mannaël, à Kemandar et à Guémou.

La puissance française s'étendait au Diakha, au Tali, au Nieri et au Gamou, c'est-à-dire jusque dans le pays compris entre le Bonclou et la Gambie.

Ahmadou se décida, en mai 1687, à traiter, lui aussi, et à placer ses États sous notre protectorat. Ce n'était plus l'époque où Galliéni ne pouvait entrer à Segou et était, avec sa mission, détenu pendant de longs mois à quelques kilomètres de cette capitale. Le pays bambara de Sokoto et celui des Maures Ouled-Embareck, au nord des États d'Ahmadou, avaient également reconnu notre domination, et nous avons raconté le succès des négociations du capitaine Peroz, aussi bon diplomate que brave officier, auprès de Samory. Le commandant Archinard compléta l'œuvre si bien commencée en obtenant de l'almamy-émirde Bissanclougou la cession de toute la rive gauche du Niger, depuis Siguiri jusqu'à la limite de son empire en amont de cette ville. Il établit un poste fortifié à Kouroussa, pour surveiller à la fois Samory et le Dinguiray. Sa campagne (1888-1889) fut marquée par la prise de Koundian, qui, placé à 80 kilomètres de Bafoulabé, servait de quartier général aux pillards de caravanes. Quelques coups de canon et une vigoureuse prise d'assaut prouvèrent à ces malfaiteurs que les soldats français n'étaient pas longtemps arrêtés par les ta tas des noirs.

Le 6 avril 1890, le commandant Archinard, — aujourd'hui colonel, — prenait en quelques heures. Segou et s'era-

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