‹ La France au pays noirChapitre 5 sur 29 · UN GRIOT A BIT) A · texte numérisé non relu

UN GRIOT A BIT) A

parait du trésor, contenant 500,000 fr. Nos soldats, du haut des terrasses recouvrant les maisons à la façon arabe, pouvaient contempler Madani, fuyant avec quelques cavaliers pour gagner Nioro, où se trouvait encore Ahmadou, son père. Il avait perdu son royaume et emportait la conviction

■que les Toucouleurs ne pouvaient pas résister aux Français. Aussi concluait-il à l'abandon du Kaarta, mais les guerriers d'Ahmadou ne partagèrent pas cette opinion, et il fut décidé que le « casseur de têtes » montrerait à son fils que les chevaux étaient faits pour marcher contre l'ennemi plutôt que pour se dérober au combat. Ahmadou, très abattu lui-même depuis la prise de Koniakary, et que la perte de Segou et d'Ouossebougou, ville forte commandant la route de Nioro, affectait profondément, avait dit à ses officiers : Décidez î Il obéit à ceux dont il était le chef, et qui résolurent de reconquérir Koniakary, à la faveur des inondations de l'hivernage qui devaient, pensaient-ils, empêcher tout secours de venir de Kayes. Les oracles des marabouts, les prédictions du grand marabout, les sortilèges fétichistes, tout fut mis en œuvre. Une femme tout habillée de blanc, des versets du Coran écrits sur sa tête rasée,, fut envoyée à Koniakary.. Qu'un malheur arrivât à cette femme ou qu'elle fût reçue dans l'enceinte de la forteresse, et la fortune se tournerait contre nous. On la laissa se promener comme elle voulut sans lui faire aucun mal et en surveillant les portes jusqu'à ce qu'elle •se décidât à s'en retourner.

La femme ayant échoué, on vit un jour rôder autour des murs une ânesse,, dont une partie des poils rasés laissait voir des inscriptions arabes. Elle fut entourée d'autant de respect que la femme et finit par disparaître sans avoir été introduite dans la citadelle.

Enfin une jument blanche vint à son tour. Cette fois, le lieutenant Valentin, qui commandait le poste, n'y tint pas, se moqua de nos auxiliaires (qui se défiaient, car ils avaient aussi leurs marabouts et leurs sorciers), s'empara de la jument et la regarda comme de bonne prise ; elle servit à monter un de nos spahis auxiliaires. L'attaque eut lieu, les as-

saillants montrèrent de la bravoure, mais ils furent repoussés et se retirèrent vers Nioro, où ils recommencèrent la guerre de pillage, de razzias et d'incursions.

Charles d'Arminel, qui avait pris part à de nombreux engagements, durant son séjour déjà long et son incorporation dans des colonnes successives, était très épuisé par les fatigues et aussi par le climat. Il apprit, en arrivant à Kita, sa nomination au grade de capitaine, et rentra en France pour raison de santé.

A la table de famille. — Le Père Jean. La R. M. Javouhey.

Le château de Tuco réunit encore une fois autour de la table de famille les convives que nous avons, au début de ce livre, présentés au lecteur. Le jeune capitaine fut, — est-il besoin de le dire, — reçu à bras ouverts. Ses frères étaient là ; par une heureuse coïncidence, l'enseigne promu lieutenant de vaisseau à la suite des événements de Madagascar, auxquels il avait été très honorablement mêlé, se trouvait en congé, et quant à Louis, l'explorateur, il se disposait à accomplir enfin son voyage à travers le continent noir, mais à l'inverse de Stanley.

C'était le soir de la fête de saint Louis. Le vieux curé porta gaiement la santé de M. et de Mme d'Arminel.

— Je bois, dit-il, à ce père et à cette mère qui peuvent, mieux encore que Gornélie, la hère Romaine, s'écrier en montrant leurs enfants : Voilà mes joyaux. Tous les trois ont tait leur devoir; tous les trois ont servi Dieu et la France. Ils ont tenu plus encore que je n'avais promis en leur nom.

— Merci, monsieur le curé, répondit Charles, merci au nom de tous; ce que nous sommes, après nos parents, nous le devons à vous qui nous avez baptisés, qui nous avez préparés à recevoir le Dieu vivant au jour de notre première

Communion, l'Esprit-Saint par la Confirmation. Et ces pieux souvenirs nous ramènent vers un ami qui n'est pas ici. Je bois à notre digne pasteur et à l'absent. En ce moment la porte s'ouvrit.

— Jean ! s'écrièrent M. et Mme d'Arminel.

— Jean ! balbutia le curé en se jetant clans les bras de l'arrivant.

— Pardon, pardon, nous voulons notre part, dirent les trois frères.

— Et moi aussi, mon Père, ajouta Nadèje, qui offrit cordialement la main au religieux.

— Un verre! commanda le maître de la maison.

— Et je réclame le premier choc, ajouta en riant Mme d'Arminel.

Le moine s'assit à côté de la gracieuse hôtesse; c'était bien toujours ce visage réfléchi qui avait été dès l'enfance le reflet d'une âme paisible, mais le regard avait pris une expression plus virile, une grande barbe noire tranchait avec la blancheur de la robe du Père. Le teint un peu hâlé augmentait encore l'énergique apparence de la physionomie.

— Et nous expliqueras-tu comment tu es ici ? demanda le curé, dont les paupières étaient devenues subitement humides et rouges.

— Rien de plus simple. Chargé de recueillir des offrandes pour nos pauvres missions de l'Est africain, j'ai pensé que si l'on n'était pas prophète en son pays, on pouvait avec profit y devenir mendiant pour les frères de là-bas. Je suis arrivé il y a quelques heures, j'ai embrassé ma famille, et je n'ai pas oublié que c'était la Saint-Louis. J'étais bien sûr de vous trouver réunis ici comme jadis. Gloire à Dieu qui m'a donné cette joie !

— Elle est bien partagée, je te l'assure, mon cher Jean, interrompit Louis.

— Et j'ajouterai, en ma qualité de marin, que si ma tête n'était pas solide, j'en perdrais la boussole, comme disent nos matelots.

Nadèje, qui était sortie sans bruit, rentra et s'approchant de Jean :

— Mon Père, pour les frères de là-bas.

Et elle tendit un petit paquet au religieux.

— Tu as donc fait des économies, chère sœur? interrogea Charles.

— Des économies, sur quoi ? Mlle Nadèje me donne toutesses rentes pour mes pauvres, fit observer le curé.

— Alors, je n'y comprends rien, dit M. d'Arminel. Voyonsdonc ce cadeau mystérieux.

— Oh non ! papa, je t'en prie.

Mais Louis avait ouvert la boîte :

— Un bracelet ! des boucles d'oreilles ! une broche en diamant ! Qu'est-ce que Jean va bien pouvoir faire de toutesces belles choses, à moins qu'il ne les offre à quelque reine de l'Ouganda?

— Mais c'est un écrin de noces ]

— Oh ! Nadèje ! Tu ne feras pas cela !

— Tu ne t'y opposeras pas, chère maman. Tu m'avais donné ces joyaux pour parer la fiancée. La mort les a rendus inutiles pour moi, car tu sais bien que je ne me marierai jamais. Laisse-moi faire servir ces parures au rachat des âmes.

La jeune fille avait parlé avec une sainte émotion.

— Mlle Nadèje a raison, Madame, dit le curé.

— Eh bien ! je cède, mais avec l'espoir que plus tard j'aurai à racheter d'autres bijoux.

— Maman, veux-tu me permettre, en ce jour de fête, de vous faire une confidence ?

— A moi, ou à nous ?

— A tous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. J'ai écouté avec beaucoup d'intérêt les récits de Louis, j'ai recueilli avec plaisir les impressions maritimes de Victor, et, ma foi ! en entendant Charles raconter ses batailles, j'ai senti qu'il y avait du militaire dans le sang des d'Arminel. Je me suis dit que je ne pouvais pas combattre comme l'un, naviguer comme l'autre, m'en aller comme le troisième vers le sauvage inconnu. Mais j'ai trouvé dans la bibliothèque un livre qui m'a éclairée sur ma vocation. Je l'ai lu, relu, je le porte toujours sur moi. Le voici. Voulez-vous que je vous fasse connaître son titre ?

— Volontiers, ma chère enfant.

— La R. M. Javouhey, fondatrice de la Congrégation de Saint-Joseph de Cluny.

— Je crois comprendre, murmura Louis à l'oreille du Père blanc.

— Et moi, je suis sûr que tu ne te trompes pas.

— Et que dit ce livre ? demanda M. d'Arminel.

— Mon cher papa, il raconte l'histoire d'une jeune fille qu'on voulait marier et qui finit par décider son fiancé à entrer à la Trappe. Il énumère les vertus de cette intrépide catéchiste durant l'époque révolutionnaire où les prêtres étaient proscrits sous peine de mort, et où prier était puni comme un crime.

Il y a dans ces pages attachantes comme un parfum de la vie des saints.

— En quoi cela peut-il concerner ta vocation? Est-ce que tu voudrais nous quitter, nous laisser seuls, ta mère et moi?

— Nanette Javouhey aimait bien ses parents, et elle se fit religieuse; elle emmena avec elle ses trois sœurs. Moi, je vous aime de tout mon cœur, et je vous laisse trois fils.

— A eux trois ils n'en valent pas un, comme société, s'entend, puisque nous ne les voyons que par rares intervalles. Le capitaine appartient à l'armée, le marin à son bord, et l'explorateur à ses caprices, n'est-ce pas, Louis?

— Mais je croyais que Louis était décidé à se fixer auprès de vous?

— Si le malheur ne t'avait pas fait veuve avant d'être mariée, ma chère sœur, je serais venu te remplacer auprès de nos parents ; toi étant là, tu es une société plus douce que je ne pourrais l'être, et puis je n'ai pas achevé ma mission.

— Quoi ! repartir encore ! dit tristement Mme d'Arminel.

— Oh ! ce sera mon dernier voyage ! Le Congo m'appelle, et je voudrais aller comme Trivier d'une mer à l'autre. Après cela, je deviendrai aussi casanier que papa.

— Eh bien, j'attendrai ton retour, car Nanette Javouhey a donné l'exemple de la patience, et elle a fait de si grandes choses....

— Narre-les donc, tu en as fort envie, et nous t'interrompons toujours.

— Merci, mon Charles.

Anne Javouhey, née en 1779 près de Seurre, sur les bords de la Saône, était la fille de cultivateurs jouissant d'une grande aisance, et l'aînée de ses trois sœurs, qui devaient devenir ses collaboratrices dans l'œuvre dont elle allait être la fondatrice. Elle fut, durant la tourmente révolutionnaire, l'auxiliaire aussi intelligente que courageuse des confesseurs de la foi. — Cette demoiselle Nanette, disaient ceux qu'on appelait à tort les patriotes, nous berne et se joue de nous, et il n'y a pas moyen de mettre la main sur son curé!

Je ne vous raconterai pas son séjour chez les filles de la Charité à Besançon, à la Trappe, en Suisse, je vous dirai seulement qu'elle était installée à Chamblanc, dans une communauté créée par la munificence de son père, lorsque Pie VII, revenant de Paris, où il avait sacré l'empereur Napoléon, passa à Chalon. Elle se rendit dans cette ville avec ses sœurs, sous le costume des paysannes de la Bresse chalonnaise : robe bleue, fichu de même couleur à pois blancs, petit bonnet de linge tuyauté. Comment s'y prit-elle? Je l'ignore. Toujours est-il que dans l'église de Saint-Pierre elle et ses sœurs « furent, dit M. Léon Aubineau, communiées des mains du Souverain Pontife, qui leur accorda ensuite une audience. »

Nanette Javouhey voyait sa vocation se dessiner. Elle apercevait en rêve des enfants de couleur lui tendant les bras, elle les entendait l'appeler leur mère. En attendant qu'elle pût changer le rêve en réalité, elle fonda une école à Chalon et plaça la chapelle sous le vocable de saint Joseph. De là le titre de la congrégation, qui s'est complété plus tard par l'adjonction du nom de Cluny, quand la congrégation eut dans cette ville son principal établissement. Ce fut dans la même église de Saint-Pierre où le pape avait béni Nanette Javouhey qu'eut lieu, le 12 mai 1807, sous la présidence de Mgr de Foulanges, évêque de Chalon, la cérémonie des vœux et de la vêture des huit premières religieuses. Le pas décisif était fait; dans les diocèses de Dijon, de Besançon, de Meaux, de Paris, l'OEuvre s'établit avec la pauvreté pour base; elle allait se répandre dans le monde entier, se vouant aux soins hospitaliers en même temps qu'à l'enseignement. La Restauration réclama son concours pour les écoles et les hôpitaux d'outre-mer, et notamment pour l'île Bourbon et les îles Seychelles. Le Sénégal, les Antilles, la Guyane, l'Océanie, les îles Marquises, Taïti, la Nouvelle-Calédonie, Madagascar,

les îles du Mozambique, Pondichéry, le Coromandel, et tout récemment le Congo, ont sollicité le zèle de la R. M. Javouhey et des dignes continuatrices de son œuvre admirable. A Rome, en Portugal, en Irlande, en Ecosse, en Amérique, à la Trinidad, à Haïti, aux États-Unis, au Pérou, les seize cents sœurs de Saint-Joseph de Gluny font aimer Dieu et la France.

La Mère Javouhey, c'est un grand homme, disait le roi Louis-Philippe.

A la Guyane, où cette religieuse vécut cinq ans, évangélisant les naturels tout en leur enseignant aussi la culture des terres, elle avait laissé de tels souvenirs qu'en 1848, appelés à voter, les sauvages voulurent voter pour la « chère Mère. » Comme on leur représentait que cette élection était impossible, ils dirent avec dégoût : Qu'on élise alors qui l'on voudra; nous n'y prenons aucun intérêt.

Il n'est pas jusqu'aux Indiens Galibis, nomades, qui ne gardent dans leurs forêts respectueuse et fidèle mémoire de la Mère Javouhey, et M. Léon Aubineau ajoute qu'ils se vantaient de n'avoir pas manqué de prier Dieu, ni eux ni leur famille, douze ou quinze ans encore après le départ de la Mère, morte le 15 juillet 1851 dans les sentiments de la plus admirable et de la plus humble piété.

La Mère Javouhey avait pour maxime :

« 11 faut savoir en tout aimer à faire la sainte volonté de Dieu et à la faire aimer. »

Au point de vue terrestre, elle résumait ainsi ses moyens d'action :

« Tout le bagage d'une sœur de Saint- Joseph doit tenir dans un chausson. »

Elle avait placé sa congrégation sous le patronage du P. Libermann, supérieur de la congrégation du Saint-Cœur

de Marie, qui s'unit à celle des Pères du Saint-Esprit. Ce patronage a été dévoué, et les fils du Vénérable continuent à donner leurs soins et leur concours aux filles de la Mère Javouhey.

— Mais c'est une vie de sainte que tu viens de nous raconter là, ma chère enfant.

— Oui, une vie qui eut ses dures épreuves courageusement supportées en même temps que ses labeurs vaillamment entrepris.

— Nous avons vu à l'œuvre les sœurs de Saint-Joseph de Cluny. A leur santé et à leur prospérité!

— Victor, merci pour elles !

— Et vous voudriez aller, vous aussi, Mademoiselle, à la conquête des âmes? demanda le P. Jean.

— C'est mon plus cher désir.

— La patience, ma chère enfant, vous le rappeliez tout à l'heure, est une vertu, dit le curé, et la volonté de Dieu se fera, soyez-en sûre.

— Par saint Louis, ni sa mère ni moi nous ne voudrions contrarier la vocation de Nadèje. Mais nous lui demanderons de rester encore avec nous jusqu'à ce qu'un de ses frères vienne prendre sa place.

— Je serai là dans dix-huit mois, à moins qu'il ne m'arrive malheur. J'en prends l'engagement.

— Il vaudrait bien mieux ne pas repartir, insinua Mme cl'Arminel.

— Maman, si tu l'exiges, je céderai, mais ce sera un grand chagrin pour moi de ne pas réaliser le voyage que j'ai étudié minutieusement sur la carte.

— Est-il donc si intéressant d'aller vivre au milieu de ces noirs cannibales, ou tout au moins sauvages?

— Si j'osais intervenir, je vous répondrais : Oui, Madame,.

car ces nègres sont des victimes que l'on appelle à la liberté, des aveugles auxquels on rend la vue.

— Je comprends cela pour vous, mon cher Jean, pardon, mon Révérend Père, vous êtes un apôtre, mais Louis ne sera qu'un voyageur.

— Oh! Madame, les explorateurs, surtout quand, comme mon camarade, ils sont chrétiens, passent, eux aussi, en faisant le bien. Et, pour vous dire toute ma pensée, il est bon que dans ces régions que Stanley terrorisa avec ses balles explosibles, d'autres viennent apprendre aux nègres infortunés que le voyageur anglo-américain a excité la réprobation du monde civilisé par ses procédés cruels et, disons le mot, ses attentats contre le droit des gens. La France y gagnera un bon renom, et partout où on l'aimera, la moisson catholique sera plus abondante.

— Il est donc bien beau, le pays où vos missions sont établies?

— Magnifique, Madame ; la religion y prospère, et je vous assure que nous y dépensons avec amour nos forces, notre dévouement.

— Vous allez y retourner bientôt ?

— J'attends incessamment des ordres à ce sujet.

— Vous devriez bien nous faire le récit de ce que vous avez vu depuis votre départ, dit M. d'Arminel. Nous connaissons, par les lettres de nos fils, les œuvres et les mérites des Pères du Saint-Esprit, sur lesquels, du reste, d'intéressants ouvrages ont été publiés ; ma fille nous a retracé les vertus de la mère Javouhey et de sa famille religieuse. Nous désirerions entrer maintenant en relations avec les Pères blancs.

— Je suis tout prêt, cher monsieur, à donner satisfaction à votre aimable demande. Mais l'heure est avancée.

— Onze heures ! s'écria le curé en sursautant. Il est onze heures, et je ne suis pas au presbytère ! C'est capable de scandaliser ma domestique, qui trouvera que le festin a duré trop longtemps. Il est vrai qu'elle aura dormi sur sa chaise.

— Eh bien, puisqu'il n'y a pas de bonne fête sans lendemain....

— Demain, très volontiers.

— Le dîner sera servi à six heures précises, afin de vous permettre les détails, car vous devez en savoir beaucoup, avec votre méthode de travail et d'observation.

— J'ai tout résumé dans des notes que je vous lirai , si vous le souhaitez, en me tenant, du reste, à votre disposition pour les questions que vous auriez à m'adresser.

— C'est entendu, et merci.

— Mon cher monsieur le curé, dit M. d'Arminel en retenant le pasteur un peu à l'écart, comme tout cela nous vieillit! Entre les deux repas de la Saint-Louis, que de choses se sont passées ! Les enfants sont devenus des hommes graves ; plus heureux que moi, ils ont pu continuer à servir la France, à suivre leur carrière. Les voilà bien lancés. Il n'y a que Louis....

— Est-ce d'un mariage que vous voudriez me charger?

— Oui, pour son retour. Je vois bien que Naclèje nous quittera bientôt.

— Que voulez-vous, cher monsieur, Mlle Nadèje se serait, je vous l'ai dit, mariée par obéissance; un funeste événement l'a dégagée de sa promesse. C'est une bénédiction de Dieu qu'au lieu de rester vieille fille, elle songe à entrer en religion. J'y perdrai autant que vous, en la personne de mes pauvres ; aussi vais-je tâcher de pourvoir à son remplacement pour l'approvisionnement de mes aumônes. Je deviens, à moi seul, une véritable agence matrimoniale.

— Avez-vous quelques vues?

— Un de mes confrères m'a parlé, à la conférence chez le doyen, d'une jeune orpheline pour laquelle on cherche un mari.

Il y a là toute une histoire intéressante. Elle habite au Huerca, en compagnie d'un vieux serviteur qui lui a sauvé la vie lors d'un naufrage dans lequel a péri sa famille.

— Mais le Huerca appartient à M. de Tazillac, de Trie, si je ne me trompe.

— M. de Tazillac est son oncle. Il avait un frère qui était allé se fixer à la Nouvelle-Orléans et y fit fortune. C'était le père de la jeune fille, qui est fort bien, m'a-t-on assuré, au physique et au moral. Reste à savoir si M. Louis lui conviendra, et si elle conviendra à M. Louis. Est-ce bien ainsi que l'on dit ces choses?

— Oui, c'est là le langage usité.

— Enfin, j'ai deux ans devant moi et j'aviserai. Me voici à la porte du presbytère. Bonsoir, dormons bien, et nous nous réveillerons demain en plein Ouganda. L'est africain après les côtes occidentales. Nous aurons fait de grands voyages autour de votre table hospitalière.

Les Pères blancs. — Dans l'Ouganda. — Les esclaves.

A l'heure dite, l'auditoire était au grand complet dans le salon de M. d'Arminel.

Le P. Jean commença aussitôt la lecture de ses notes, entremêlées de quelques observations.

En 1876, à la suite de la publication des voyages de Livingstone et de Stanley, qui complétaient les investigations des Burton, Gameron, Speke, Nachtigal, Barth, Schweinfurt et d'autres voyageurs, il se fonda à Bruxelles, sous le patronage du roi Léopold, — Français par sa mère, la princesse- Louise d'Orléans, — une association internationale destinée à ouvrir à la civilisation l'Afrique équatoriale dans un champ ainsi limité : à l'orient et à l'occident par les deux mers ; au midi par le bassin du Zambèze ; au nord par les conquêtes du nouveau territoire égyptien et le Soudan indépendant; les explorateurs venant les uns de l'océan Atlantique, les autres de l'océan Indien, doivent ainsi se rencontrer sur les hauts plateaux d'où sortent les sources de deux grands fleuves africains, le Nil et le Congo.

Pie IX touchait à la fin de sa longue et sainte carrière; il comprit que l'Église ne pouvait pas laisser le champ libre au protestantisme, autour duquel se groupaient des concours cosmopolites, sous peine de faire tourner au profit de l'er-

reur une généreuse initiative. C'est à l'Église qu'a été dite la divine parole : « Allez et enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Mais où trouver les ouvriers nécessaires à l'œuvre catholique? Les sommes et les ressources manquaient aux missions d'Afrique, déjà absorbées dans un labeur incessant. Le grand pape pensa alors aux missionnaires d'Alger. Ils étaient encore peu connus. Douze ans auparavant, à la suite de la famine de 1867, Mgr Lavigerie avait fondé des orphelinats arabes; trois jeunes gens et M. Girard, le supérieur du grand séminaire cle Kouba, celui que le clergé algérien appelait le Père éternel, s'offrirent. Un jésuite, un sulpicien, un lazariste, furent réunis dans une pauvre maison de louage sur les hauteurs d'El-Biar. Le noviciat était ainsi établi à l'endroit où l'armée française, venant de Staouëli, força le vieux nid cle pirates musulmans à ouvrir au monde civilisé les portes de la barbarie. Un fils de Saint- Vincent de Paul, l'apôtre de la charité, un fils de Saint-Ignace, l'apôtre de la foi, un fils du vénérable M. Olier, l'apôtre de la sainteté ecclésiastique, étaient groupés, sous la direction de celui qu'on a appelé avec raison le grand cardinal, autour du berceau des œuvres africaines et particulièrement de la Société naissante des Pères blancs. Les orphelins avaient grandi, et en 1878, les missionnaires supplièrent en termes touchants le saint-père « d'agréer l'entier sacrifice de leur volonté, de leurs personnes, de leur vie, pour le salut de la pauvre Afrique équatoriale. » Ils étaient dix, dont le R. P. Livinhac, aujourd'hui vicaire général de la Société des Missionnaires d'Alger et coadjuteur de l'éminent primat.

Avant de les suivre dans leur voyage, rappelons que la Maison-Carrée était devenue le centre agrandi du noviciat, que Carthage a vu s'élever par leurs soins la cathédrale de

ça

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