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Saint-Louis. Il était équitable de donner le vocable de ce saint à la magnifique église érigée sur les lieux où une chapelle rappelait que le roi très chrétien était mort sur un lit de cendres, achevant ainsi dans la pénitence sa carrière vaillante de croisé. Nous ne citerons pas ici toutes les fondations des Missionnaires d'Alger : sœurs vouées exclusivement au service des Arabes et des noirs, écoles, villages catholiques de Saint-Cyprien et de Sainte-Monique, hôpitaux, séminaire de Saint-Eugène, collège de Saint-Charles, à Tunis, école cle médecine à Malte. Nos soldats et nos marins savent ce qu'a fait avec ses auxiliaires le cardinal Lavigerie, qui a imposé le respect même aux ennemis de l'Église, et qui jouit d'une popularité immense en Algérie et en Tunisie. Là lesœuvres des Pères blancs se confondent, du reste, avec tant d'autres, et nous ne devons oublier ni les trappistes, cesdéfricheurs infatigables , ni les Frères des écoles chrétiennes, à la fois éducateurs et agriculteurs, ni le clergé paroissial, qui compte de savants et de vertueux représentantstels que M. l'abbé Brevet, le curé vénéré de Tlemcen, qui a doté cette ville d'un musée minéralogique. En Egypte aussi, l'action française a persisté malgré les fautes politiques, mais ce sont là choses connues et admirées; n'insistons pas et revenons aux Pères blancs.
Tout d'abord, pourquoi ont-ils choisi le costume blanc d'où ils tirent leur nom? — H y a deux causes. La laine blanche les protège mieux que quoi que ce soit contre le soleil. D'autre part, ils ont adopté les vêtements de l'Afrique du Nord, afin de pouvoir se mêler plus aisément aux indigènes, dont ils possèdent très bien la langue. Le burnous flottant, la gandourah, et pour coiffure la ceccia, comme nos chasseurs d'Afrique, ou le kaik avec la corde tressée en poils dechameau, voilà leur uniforme. Ils portent toute la barbe,.
parce que les Arabes n'aiment pas les hommes imberbes et pensent, selon le proverbe, que du côté de la barbe est la toute-puissance. Quelles sont leurs ressources? La charité française. Après avoir établi solidement leur apostolat de la province d'Oran jusqu'au Djurjurah, jusqu'à la régence de Tunis, ils ont pénétré au M'Zab et à Ouargla, en plein Sahara. Ils ont Kairouan, la seconde ville sainte des Arabes, Tabarca, ■en pays kroumir, et lorsque les musulmans leur parlent de La Mecque, ils peuvent répondre : nous sommes à Jérusalem ■et à Rome, les deux cités de Dieu, et le tombeau du Christ est le seul d'où se soient répandues sur le monde la vérité et la vie.
Trois par trois, ils s'acheminèrent par les gorges de l'Atlas. Ils voulaient atteindre les Touaregs et entrer à la suite de ces nomades à Tombouctou.
Dès 1875, sur la route d'In-Salah, trois Pères furent assassinés ; leurs têtes avaient été tranchées et leurs corps jetés •au feu. C'est ainsi que les Touaregs noirs acquittaient leur dette de reconnaissance vis-à-vis de Mgr Lavigerie qui avait, l'année précédente, obtenu la grâce de plusieurs rebelles de leur tribu. « Tu es notre Père, avait dit le chef des Touaregs, nous te devons la vie. Compte désormais sur nous ; nous répondons de ceux de tes enfants que tu voudras envoyer dans le Soudan. Nous les accompagnerons, nous les défendrons jusqu'à la mort. »
Les missionnaires d'Alger avaient arrosé du sang de leurs martyrs le chemin du désert. En 1881, trois autres Pères prenaient la route de l'est par Rhat. Ils avaient noué des alliances avec les Touaregs, mais ils allaient tomber entre les mains des assassins de l'infortuné Flatters ('). Ils dépassèrent
(1) Le lieutenant-colonel Flatters avait été chargé, en 1879, d'étudier la route la plus favorable à un chemin «de fer transsaharien. N'ayant pas réussi à achever sa mission, il repartit d'Ouargla le 4 décembre 1880, avec le capi-
Rhat, s'avançant à travers les sables, et soignant les malades qui se présentaient à eux. Gomment le crime fut-il accompli ? On l'ignore encore, mais au début de Tannée 1882, on apprit que le P. Richard, un Breton de bonne race, et ses compagnons, avaient été décapités auprès d'un puits. Des recherches immédiates permirent de retrouver quelques ossements calcinés, des vêtements en lambeaux et ensanglantés. Détail touchant : un grand lévrier arabe — un slougi — qui appartenait au P. Richard, était immobile autour de ces
taine Masson, le lieutenant de Dianous, les ingénieurs Béringer, Roche, Santin, le docteur Guiard et une escorte de tirailleurs commandée par le maréchal des logis Pobéguin. Egaré par les guides, il fut massacré au bir el Gharama, sur l'oued Netura, au moment où il faisait curer le puits pour procurer de l'eau à ses hommes. Des bandes de Touaregs Hoggar l'assaillirent. MM. Béringer, Roche et Guiard furent mortellement frappés au début de l'action. Le colonel Flatters et le capitaine Masson vendirent chèrement leur vie. Le lieutenant de Dianous eut la difficile mission de ramener à Ouargla la colonne, qui était à 1,400 kilomètres, soit à cinquante jours de marche de cette ville. Il fut tué en route, ainsi que M. Santin, le maréchal des logis Pobéquin, égorgé et mangé le 31 mars par les tirailleurs survivants, au moment d'atteindre Hassi-Mesegguem. Les tirailleurs avaient dévoré plusieurs de leurs camarades et pillé le trésor de la mission. Ils voulaient se débarrasser d'un témoin dangereux de leur infamie, dit avec raison le capitaine Henri Brosselard dans son livre : Les deux missions Flatters.
Le massacre du colonel avait été provoqué par les excitations venues d'Angleterre et d'Italie qui voulaient faire échec à la pénétration française au Soudan par la voie du Sahara. Le commerce anglais se sert du Maroc, le commerce italien de la Tripolitaine. Tous deux voyaient avec déplaisir se préparer une route commerciale de l'intérieur africain à l'Algérie.
Enfin, il ne faut pas oublier que les Touaregs appartiennent à la secte des Senoussyah, secte pleine de cupidité et de fanatisme qui rêve la conquête du Sahara, du Soudan, — où les Touaregs ont déjà Tombouctou, — et du Sénégal. Cette vaste confrérie a juré une guerre d'extermination à l'élément chrétien. Et c'est au cri de : Mort aux chrétiens, que Flatters et ses compagnons ont été assassinés. Les Touaregs, qui sont des agents forcenés de l'esclavagisme, occupent l'oasis du Touat, d'où la France les chassera par mesure de salubrité publique, et cette oasis complétera utilement nos possessions du sud algérien. Le Maroc fait valoir sur le Touat des droits qu'il sait bien ne pas posséder.
débris — nous allions dire de ces reliques — et poussait des hurlements. La légende du chien fidèle est vraie sous toutes les latitudes.
Le Te Deum fut entonné en l'honneur des martyrs. Et l'action apostolique, fortifiée par les bénédictions de Léon XIII, l'illustre Pontife, se dirigea non plus vers le nord, mais vers le sud-est.
Les dix, qui seront bientôt suivis de beaucoup d'autres, sont partis. Ils vont arborer sur les bords du Victoria et du Tanganika la bannière à croix rouge et bleue du Sacré Cœur. C'est le cadeau des saintes filles du Carmel d'Alger. Ils avaient été devancés par le P. Charmetant, qui était allé, muni des pleins pouvoirs du cardinal Lavigerie, préparer les voies et moyens à Zanzibar. De la traversée nous ne dirons rien, sinon qu'en visitant Djeddah, les Pères recueillirent la tradition d'après laquelle Eve aurait été enterrée dans cette ville. Une géante, si les mesures locales étaient exactes. La femme d'Adam aurait eu une taille de quatre-vingts mètres. Passons et sourions. A Aden 0), arrêt chez les capucins, dont la maison et la chapelle sont mises à la disposition des missionnaires. Voilà Zanzibar, un vrai fouillis de verdure. Quand on sort des sables arides de Suez et des rochers du
(1) Aujourd'hui, nos navires s'arrêtent à Obock, qui, situé à la sortie du détroit de Bab-el-Mandeb, est un point d'escale précieux. Ce port fut cédé à la France en 1862, avec le territoire qui s'étend depuis le Ras-Douméirah, au nord, jusqu'au Ras-Ali, au sud. En 1885, le protectorat fut établi sur les territoires de Tadjourah, d'Ambabo, de Sagallo et du Gubbet-Kharab, et les îles Mouscha, qui devinrent propriété française, ainsi que Ris-Jibouti, à l'extrémité de la côte méridionale du golfe d'Obock. Nous avons donc aujourd'hui une région de plus de cent vingt mille kilomètres carrés sous notre influence directe. Le pays est sec et peu productif. Les populations soumises à notre domination sont les Danakils, les Somalis et les Gallas, venus des pays voisins. Le Choa et l'Abyssinie sont en relations commerciales assez fréquentes avec nos possessions. Ces peuples, au teint noir avec une
.golfe Arabique, on est ravi de cette luxuriante végétation ; on respire avec joie ces balsamiques émanations. Cocotiers, bananiers, girofliers viennent à profusion ; la canne à sucre y est abondante. La ville est le grand marché de la côte orientale d'Afrique. Ses rues étroites et tortueuses sont fort animées. On y vend jusqu'à du poisson rôti et de l'eau fraîche. La population est un ramassis cosmopolite, aux costumes les plus divers. A signaler l'hôpital catholique et l'école d'arts et métiers dirigée par les Pères du Saint-Esprit. Mais la mer est magnifique, la brise souffle du large; nous abordons à Bagamoyo, où quelques rares maisons en pierre tranchent avec les cases de paille. Sur le terrain sablonneux poussent des palmiers, cocotiers, pêle-mêle avec des arbustes ■d'Europe ; c'est la plantation des Pères du Saint-Esprit, dont les ateliers de menuiserie et les forges occupent le personnel des enfants rachetés de l'esclavage. Stanley fut reçu à Bagamoyo ; il n'entra pas dans l'élégante chapelle, et, une fois loin de ses hôtes, il attaqua leur frugalité monastique, et il feignit de croire que le vin qu'on lui avait offert constituait le bon ordinaire des religieux. « Il n'aurait pas dû payer son hospitalité en aussi mauvaise monnaie, » dit avec raison le P. Ruellan dans son journal.
nuance verdâtre, sont, comme les Danakils, guerriers et pasteurs. Le meurtre est chez eux en honneur. Ils sont armés de javelots et de couteaux recourbés. Les Gallas ne portent pas le pagne comme leurs voisins. Us ont la toge abyssine ; leur peau est blanche, si on la compare à celle des tribus qui les entourent. A Obock et dans les pays voisins, les missionnaires et les sœurs, venus de France, travaillent avec un zèle des plus louables à éclairer les populations ignorantes. On a décoré, en 1892, Mgr Taurin, jésuite, qui depuis quarante-cinq ans évangélise les Gallas.
Presque en face d'Obock, à l'entrée méridionale de la mer Rouge, sur la rive arabique, se trouve Cheick-Saïd ; placée en face de l'ile anglaise de Périm, elle pourrait avoir une grande importance militaire ; elle appartient à la France depuis 1868.
C'était le 17 juin 1878; le P. Gharmetant, chaussant les guêtres dont Livingstone se servait lorsque la mort le surprit dans ses excursions africaines, prit la tête de la caravane catholique. Le voyage fut long et pénible, dans la terre marécageuse, et il fallait se garer des crocodiles, qui pullulent dans les rivières et sur leurs bords. Ce reptile est toujours en embuscade ; il prend jusqu'aux oiseaux posés sur les branches qui pendent le long de l'eau. Au moment de passer le Kingani, le P. Gharmetant embrassa et bénit ses compagnons, puis il donna l'ordre de départ aux piroguiers, et il resta sur la rive, afin d'obéir aux instructions qu'il avait reçues. Il avait le cœur gros, car, comme Moïse, il ne pouvait pas entrer dans la terre promise, mais la consigne était formelle. Le procureur général des Pères blancs, aujourd'hui directeur des écoles d'Orient, faillit, du reste, mourir en plein exercice d'apostolat, car la fièvre jaune l'avait guetté et saisi. Le précieux auxiliaire du cardinal Lavigerie en ressent encore à cette heure les trop durables effets.
Les missionnaires suivirent la route qu'avait prise Stanley; mais où ce dernier avait semé l'épouvante, ils versèrent le baume de la charité. Ce fut un spectacle bien touchant que la messe célébrée le premier dimanche, en plein air, au milieu de ce pays sauvage. Le pittoresque s'ajoutait à l'auguste, et la nature semblait s'être parée pour mêler ses harmonies et ses splendeurs aux prières des hommes. Un missionnaire, le P. Pascal, était mort en route ; les neuf autres arrivèrent au Tanganika et dans l'Ouganda, ceux-ci à la fin de janvier 1879, ceux-là le 19 juin de la même année, après un voyage de plus de dix mois, depuis leur départ d'Alger, pour les premiers, et de quatorze mois et vingt-cinq jours pour les seconds.
Les eaux argentées des lacs de l'Afrique équatoriale sem-
blaient former comme d'immenses baptistères, aux yeux émerveillés des missionnaires. Ils s'étaient séparés en deux groupes depuis Tabora. A Ouijiji, l'accueil fut satisfaisant, mais pour ne pas être gênés par les menées musulmanes, les Pères blancs se fixèrent un peu au nord, dans l'Ouroundi. Leur première demeure fut un hangar couvert en paille.
Les défrichements donnèrent d'excellents résultats. La campagne est jolie, et le sol aussi fertile qu'accidenté.
Dans l'Ouganda, les missionnaires reçurent l'autorisation de s'établir à Roubaga, capitale des États de Mtésa, qui leur fit une concession d'un hectare de bonne terre plantée de bananiers ; il leur donna un troupeau de bœufs, et leur fournit les matériaux et les ouvriers nécessaires à la construction d'une grande hutte de forme plus ou moins européenne.
Mtésa, il est vrai, avait reçu des cadeaux superbes. MgrLavigerie les décrit ainsi :
« Le sauvage cherche surtout ce qui brille, sans trop se préoccuper de la forme et de la fraîcheur des objets. J'avais donc eu la pensée de faire visiter, à Paris, le marché du Temple, au moment du départ de notre caravane, et d'y faire acheter les dépouilles de nos grandeurs déchues. On ne se figure pas ce qu'on y trouve, grâce à nos révolutions, d'habits de sénateurs ou de ministres, neufs encore ou peu s'en faut. J'en fis faire à bon compte une collection pour le roi Mtésa et sa cour. Je me rappelais le succès qu'avait eu, dans une mission de l'Amérique du Nord, un habit de suisse de paroisse, de la paroisse de Saint-Sulpice, si je ne me trompe, un habit rouge à la française, chamarré d'or. Il fut donné au chef sauvage d'une peuplade récemment devenue chrétienne. Quel ne fut pas l'étonnement du vénérable missionnaire de voir, à la procession du Saint-Sacrement qui avait lieu bientôt après, le chef indien se présenter fièrement revêtu, pour tout
costume, c'était en été, de son habit à la française, à la tête de ses sujets, qui l'entouraient de leurs témoignages d'admiration. Le succès de nos habits de ministres a été le même sous l'équateur, où il était encore plus favorisé par la température. Mtésa n'a pas voulu être en reste de générosité avec les Pères. Il a, d'ailleurs, accordé toute liberté pour prêcher l'Evangile. »
La croix était plantée ; le bon grain allait germer promptement, les missions succéder aux missions. Les Pères blancs arrivent en nombre ; ils bravent les périls du voyage de Zanzibar aux lacs, les fatigues accrues par le manque de nourriture ; ils déjeunent avec quelques racines broyées ; ils dinent avec un quartier de girafe, ils montent et ils descendent toujours, ils franchissent les rivières, ils gravissent les montagnes, ils avancent sans cesse : ceux qui vont au Nyanza, par le nord, ceux qui se dirigent vers le Tanganika et les sources du Congo, par l'ouest. De Brazzaville jusqu'aux cataractes de la ligne de l'équateur, des caravanes remontent aussi. Il n'y a pas que des prêtres à accourir au pacifique assaut des pays nègres. Des laïques sont leurs auxiliaires, et le capitaine Joubert a installé à Saint-Louis, au sud de Mapla, sa suzeraineté en pleine route de l'esclavage. Les enfants des missions sont ses soldats. Pour mieux marquer son dévouement, il épouse une indigène. C'est le comble du sacrifice.
Ce Vendéen, qui fut le compagnon de Charette, a des émules parmi les anciens zouaves pontificaux. A Madagascar, c'est le sergent de Villèle, jésuite; dans le Sahara, le caporal Voisin, missionnaire d'Alger, mort à la peine en 1883; au Gabon, le zouave Augouard, Père du Saint-Esprit et depuis vicaire apostolique du haut Congo français.
Partout des chrétientés ont surgi, des églises ont été construites, et leurs vocables remplacent même les noms des
localités barbares. Sainte-Marie de Roubaga est comme la chapelle de Notre-Dame d'Afrique. Les martyrs de la masse noire sont, hélas! nombreux, et, selon la belle pensée de Mgr Lavigerie, on peut les rapprocher des chrétiens qui, il y a seize cents ans, tombèrent sur la colline où s'élevait Utique, colline que la liturgie nomme la masse blanche parce que, suivant la parole de saint Augustin, la chaux où ils furent ensevelis recouvrit ces martyrs comme d'un blanc linceul. Il y a dans l'histoire des faits d'héroïsme qui nous reportent aux premiers temps de l'Église. Mtésa était devenu ingrat. Son fils Mouanga tourna sa fureur païenne jusque sur les membres de sa propre famille convertis à la foi. Il cède à un ministre cruel, il ordonne des massacres. Rien n'ébranle le courage des victimes. Les enfants courent au supplice, en regardant le ciel et en confessant Jésus-Christ. Jamais Rome n'offrit de plus admirables exemples, et les sauvages de l'Ouganda égalent bien en férocité les fauves du Golisée.
Cent cinquante martyrs, dont trente et un jeunes pages du roi, sont massacrés et meurent en confessant leur foi. Les supplices atteignent le suprême degré de la cruauté. On coupe les pieds et les mains des patients, on les fait griller, puis on leur arrache du dos des lanières de chair, et on abandonne les infortunés à leur lente agonie. Ainsi périt le chrétien Mathias. On raconte que trois jours après avoir subi ces horribles traitements sans se plaindre, il vivait encore. Des esclaves qui allaient couper des roseaux, étant passés par là, entendirent une voix qui les appelait. Ils s'approchèrent. Le mourant les pria de lui donner un peu d'eau ; mais épouvantés à la vue de ce malheureux, horriblement mutilé, ils prirent la fuite et le laissèrent consommer son sacrifice, privé, comme le divin Maître, du moindre soulagement, au milieu des plus atroces souffrances. Les hyènes et les oiseaux
de proie, si nombreux dans le Bouganda, auraient, assuret-on, respecté son corps, qui se serait séché au soleil.
— Massacre tous ceux qui prient, avait dit le roi Mouanga à Katikiro, le conseiller et l'exécuteur de cette tuerie.
Jamais consigne ne fut aussi ponctuellement accomplie. Mais Mouanga allait connaître ses vrais amis. En 1888, deux ans après la persécution ordonnée par lui et qui s'était calmée peu à peu, les Pères blancs et leurs fidèles pouvaient se croire aux catacombes. C'est la nuit seulement qu'ils se réunissaient, et encore devaient-ils avoir soin d'éviter les affluences nombreuses. Cependant, les musulmans, s'enhardissant, chassèrent Mouanga. Son successeur Karema, poussé par les quelques Arabes qui se trouvaient dans le pays, dépouilla les missionnaires de tout ce qu'ils possédaient, les jeta en prison. Un moment il fut question de les égorger ; la crainte de provoquer une intervention de la France fit adopter le parti de les expulser. Ils se réfugièrent dans le sud du lac, où ils parvinrent après dix-sept jours de navigation périlleuse, et fondèrent Notre-Dame des Exilés. C'est là que Mouanga vint demander asile à ceux dont il avait été l'ennemi acharné, et auxquels il allait devoir sa restauration. Les Bagandas, opprimés par leurs nouveaux maîtres, résolurent de s'en débarrasser. Les misères souffertes avaient éclairé ces âmes, et un grand mouvement religieux se produisit. Mouanga ne dut qu'à son titre de catéchumène d'être rappelé. Les missionnaires rentrèrent, et recommencèrent avec fruit leur œuvre apostolique. La sœur du roi se fit catholique, et elle épousa le général en chef de l'armée, qui était un chrétien, sans perdre son rang à la cour. La mission fut rétablie, et la prospérité revint avec la paix. L'abolition de l'esclavage fut ordonnée; le pays put se croire délivré du joug musulman.
Au Tanganika, trois Pères, dont le P. Deniaud, ont été
tués clans une invasion des Wabikaris, en voulant délivrer un petit nègre, mais c'est là, heureusement, un crime isolé. Les Arabes, cependant, travaillent le pays, et il faut toujours être en garde contre des attaques suscitées par leur fourberie.
— Et vous, où étiez-vous, mon Père, pendant ces jours de calamités ?
— Avec mes frères, répondit simplement le missionnaire.
— Croyez-vous, du moins, que l'ère des malheurs soit finie ?
— Il n'est guère permis de l'espérer. Veuillez remarquer que notre situation a bien changé depuis 1878. Alors nous aurions pu procurer à la France, sans coup férir, le protectorat sur les grands lacs, bien nommés, puisque le Tanganika a deux cent cinquante lieues de long. Aujourd'hui, le partage s'est effectué au profit de l'influence anglaise, d'une part, et de l'influence allemande, de l'autre. On nous a garanti la liberté religieuse, mais vous savez ce que valent ces promesses.
— Votre apostolat s'exerce-t-il 'sur un vaste espace?
— Jugez-en : le vicariat apostolique de Nyanza a 650,000 kilomètres carrés de superficie. Il est difficile d'indiquer, même approximativement, sa population. Je rnote seulement quatre mille chrétiens et huit mille catéchumènes. Il comprend les stations religieuses de Sainte-Marie cle^Roubaga, Notre-Dame de Kamoga, clans le Bukumbi, Notre- Dame des Exilés, dans le Nyaghézy, Notre-Dame de Bon-Secours, dans l'île de Sésé. Je signale en passant le séminaire de Notre-Dame de Kamoga, où dix jeunes nègres ont commencé leurs études de latin, les quatre orphelinats où sont élevés deux cent cinquante enfants rachetés de l'esclavage.
Le provicariat apostolique de l'Ounyanyembé a 240,000 kilomètres carrés. Sa population, décimée par la chasse aux
esclaves, s'élève à environ huit cent mille habitants. Son premier poste, fondé à Tabora, centre arabe, fut transporté à quelques kilomètres dans le nord-est, à Kipalapala, et encore a-t-il fallu diriger les cent cinquante enfants rachetés vers Notre-Dame des Exilés, pour les soustraire à la surexcitation des Arabes.
Un poste, reliant à mi-chemin le Nyanza et le Tanganika, est en voie de fondation dans l'Ousambiro. A Zanzibar se trouvent un petit orphelinat et la procure, relevant de celle de Paris, dirigée avec tant de zèle par le P. Louail.
Le vicariat apostolique du Tanganika a 170,000 kilomètres carrés. Sa population est inconnue; elle est à la merci des Arabes, qui ont à Ouijiji leur foyer de traite. Son chef-lieu est Notre-Dame de Karema, entouré de plusieurs villages chrétiens. Saint-Jean d'Ufipa est sa station principale. Il y en a cinq autres secondaires.
Le provicariat apostolique du haut Congo a 270,000 kilomètres carrés. L'esclavage fait des coupes sombres dans ces populations, dont il est impossible de fixer le chiffre. Le cheflieu de la mission est Lavigerieville, entre le Massanzé et l'Ougouma; Mapla et Saint-Louis sont les deux autres stations, mais il y a encore quinze chrétientés et trois chapelles.
On compte mille chrétiens baptisés, et plusieurs milliers de catéchumènes qui viennent se grouper en petits villages autour des stations.
Le pro vicariat du Nyassa, tout récemment fondé, a 320,000 kilomètres carrés. Ici encore la traite rend tout dénombrement impossible.
L'unique station à cette heure est Mponda. J'en ai fini avec la statistique.
— Mais elle est pleine d'intérêt, car elle renferme l'histoire de l'Église naissante. Quel est le caractère des indigènes?
Quels sont les plus grands obstacles que vous rencontrez pour leur conversion?
— Les indigènes seraient d'humeur douce si les superstitions ne les rendaient facilement féroces. Ils croient à un être supérieur, Mowigou, mais ils sont obsédés par la peur des sorciers. Ils se couvrent d'amulettes. Ils dansent pour conjurer le mauvais sort, ils battent du tambour pour écarter la tempête.
Mon confrère, le P. Guillemé, missionnaire à Mapla, expose ainsi l'origine des Wagovas d'après la croyance des indigènes :
« Les deux premiers hommes de ce pays vinrent du ciel. La faim rend ingénieux, dit-on, et comme ils étaient hommes, ils eurent faim, et pour satisfaire ce besoin de notre humaine nature, ils cherchèrent de la nourriture, goûtèrent de toutes les herbes, fouillèrent toutes les racines. Parmi ces dernières, ils en découvrirent une d'une saveur toute spéciale et délicieuse au goût. Ils prirent les branches et les racines de cette plante pour en propager l'espèce ; les branches seules poussèrent pour donner de nouvelles racines semblables aux premières. C'était le manioc, qui, encore de nos jours, est la base des aliments qui composent l'ordinaire de nos sauvages et qui donne le tapioca d'Europe.
» Plus tard, ils découvrirent un autre fruit agréable à la vue et délicieux au goût, c'était la banane, qu'ils surent transformer en pombé (espèce de vin). Ils transmirent ce secret à leurs descendants, qui savent maintenant profiter et même abuser de ses propriétés enivrantes.
» Les premiers parents des Wagovas aimaient à se promener, paraît-il, et un jour, pendant leur promenade, ils trouvèrent par hasard un petit tronc d'arbre creux, le ramassèrent et s'en servirent pour y mettre leur nourriture; c'était
l'invention de la première assiette de bois, dont on se se/!, encore aujourd'hui. Cette première assiette ayant besoin d'être nettoyée, on la porta à la rivière où, je ne sais comment, elle glissa et échappa des mains de la femme qui, de ce temps, faisait déjà la cuisine et la lessive, pour tomber à l'eau. Au lieu de couler au fond, comme ils s'y attendaient, l'assiette surnagea sans faire eau et flotta, entraînée par le courant; elle fut perdue. Ils retournèrent à leur case tout tristes de la perte d'un meuble si utile, en pensant au moyen de le remplacer. Ils reprirent leurs anciennes feuilles de banane pendant que l'homme s'ingéniait à en tailler une autre clans le tronc d'un arbre. La nouvelle assiette terminée, on l'employa, on la lava, et toujours elle flottait sur l'eau sans la laisser y entrer. De là l'idée ingénieuse d'en creuser une très grande pour y monter, marcher sur l'eau et pêcher le poisson dans le Tanganika. Ce fut l'invention des bateaux qui maintenant sillonnent le lac en tous sens, et qui ne diffèrent de leur premier type que par leurs dimensions; tous étant des troncs ■d'arbres coupés sur les montagnes, creusés sur place à coups de hachette et ensuite descendus dans le Tanganika.
» Ce premier homme et cette première femme eurent de nombreux enfants, qui peuplèrent le pays en se dispersant de tous les côtés. Tout fut bientôt cultivé, et le désert disparaissait rapidement par la présence des hommes qui se multipliaient; lorsque tout à coup apparut dans le pays un monstre horrible à six têtes qui ne se nourrissait que de chair humaine; il dévorait les hommes, les femmes et les enfants, venant les chercher jusque dans leurs villages. Il dévora ainsi beaucoup de monde, diminua considérablement le nombre des habitants, et menaçait même de les anéantir tous. Plusieurs avaient bien essayé de l'arrêter en lui résistant en face, mais tous étaient morts victimes de leur héroïsme.
» Les forces humaines semblaient être impuissantes contre cet ennemi redoutable; le chef du pays, alarmé des ravages qu'il faisait parmi ses sujets, résolut, pour se débarrasser de ce fléau, de consulter les fétiches étrangers, puisque les siens étaient incapables de rien faire contre le monstre. Il envoya clone son fils, dont le nom est resté en grande vénération dans tout le pays, trouver un grand sorcier qui demeurait bien loin, très loin, dans un pays étranger. Le fils du sultan marcha longtemps, bien longtemps, traversa beaucoup de rivières, parcourut beaucoup de déserts, escalada plusieurs montagnes ; enfin, après bien des souffrances et beaucoup de privations, il arriva chez le sorcier. Celui-ci, après de longues communications avec ses fétiches, découvrit le moyen de détruire le monstre. Il lui remit, comme armes, des harpons très aigus et un couteau coupant comme un rasoir, avec lesquels il pouvait aller attaquer le monstre à six têtes. Confiant dans les armes et les promesses du sorcier, l'envoyé revint chez son père, raconta les principaux incidents de sa mission, et, dès le lendemain de son arrivée, alla avec ses armes au-devant de la bête, qui l'avala d'un seul trait, tout vivant, armes et bagages. Il se dit : Je suis perdu, le sorcier est un farceur. Mais, une fois dans le ventre de l'animal (c'est le narrateur qui parle), il réfléchit un peu et s'aperçut qu'il était encore vivant, armé comme auparavant. Alors il se lève et se retourne pour déchirer avec ses armes le monstre qui rugit, bondit, se roule sur lui-même en gémissant. Le vainqueur sortit de l'arène où il était enfermé, revint clans son village dont il fut le plus grand chef.
» Les habitants furent désormais tranquilles jusqu'au jour néfaste et à jamais regrettable où les traitants firent leur apparition clans le pays. Maintenant encore, ces pauvres sauvages sont à la recherche d'un libérateur pour chasser ces
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autres monstres qu'on appelle chasseurs d'esclaves. Missionnaires et pasteurs, nous gardons contre ces odieux ravisseurs le petit troupeau qui nous entoure. »
— Le pays de ces missions de Nyanza et du Tanganika est-il fertile? demanda Louis d'Arminel.
— Oui, et la terre y rend au centuple tout ce qu'on lui confie.
— Et la population?
— Par la légende que je viens de vous conter, vous pouvez juger de leur naïveté. Comme dans toute l'Afrique, on trouve les indigènes en butte à la domination musulmane. Les mœurs sont celles des habitants du Soudan. Voulez-vous quelques traits distinctifs des coutumes et usages des Wagovas?
— Volontiers.
— Je commence par le mariage. La femme est la chose du mari qui l'a achetée. Voici la cérémonie. Après le repas de noces, au moment où les parents vont remettre la marchandise, ils envoient chercher chez le fiancé une natte et une pioche. Le lendemain, celui-ci vient et trouve la jeune fille assise sur la natte qu'il a envoyée, devant elle un panier de bouillie surmonté de la pioche. Il prend avec cet instrument, servant de cuiller, un peu de bouillie qu'il présente à la jeune fille. Celle-ci mange la moitié de cette bouillie et passe le reste à son futur, qui invite alors tout le monde à goûter ensemble au plat commun. Puis, quelques cruches de pombé aidant, la gaieté se manifeste par des chants et des danses au son des tambours.
Si la gaieté s'exprime par le rire, la tristesse ne se traduit point par les larmes. Lorsqu'une mort survient, tout le village est dans le deuil et entonne un chant destiné à indiquer le chagrin ressenti. On lie alors le défunt dans une natte, on l'enterre assis, les genoux repliés sur la poitrine et les
bras croisés. Une fois dans la fosse, tous les parents viennent tour à tour, sans pleurer (c'est défendu), jeter une pierre au défunt. La femme arrive la dernière déposer à ses pieds le pot et la cuiller qui servaient à cuire sa nourriture pendant qu'il vivait. Elle revêt ensuite ses habits de deuil, ce qui consiste à se ceindre le front et la poitrine de trois feuilles de bananier. Le lendemain tout est fini. Est-ce seulement là-bas qu'on pense peu aux trépassés ?
Pour certains personnages marquants, comme le chef d'une nombreuse famille, on plante un pieu grossièrement taillé, qui a la prétention injustifiée de rappeler les traits du mort. Les parents font de temps en temps devant ce pieu le sacrifice d'une poule et arrosent la terre avec du pombé. S'ils négligeaient ce devoir, le défunt viendrait la nuit les réveiller à coups de balai ; s'ils sont fidèles à ces offrandes, il leur indique les endroits où ils trouveront des trésors, du poisson et du gibier. Le culte des morts est, on le voit, intéressé.
Le respect des faibles est inconnu ; l'amour paternel et maternel n'existe guère au Tanganika. Il n'est pas rare de voir un père et une mère se lasser de soigner leur enfant malade ou trop chétif pour être vendu comme esclave ; ils l'assomment et le jettent dans les broussailles. Ce sera la pâture des hyènes pour la nuit suivante !
— Oh ! quelle horreur ! N'y a-t-il pas quelque exagération ? Ces faits monstrueux sont-ils certains ?
— J'ai vu les cadavres des pauvres petits, et j'ai pu, en maintes occasions, sauver la vie à des négrillons en les achetant à leurs parents.
— Quelles sont les causes de l'esclavage ? Et comment se fait-il que toute une race se laisse ainsi subjuguer et avilir?
— Il y a quatre causes principales.
Les tribus d'Afrique sont toujours en guerre les unes contre les autres, ce qui a fait dire non sans raison, hélas ! que l'Afrique perd son sang par tous les pores. Or, tout prisonnier est esclave. Il connaît son sort, et il faut bien qu'il s'y résigne, sous peine d'une mort immédiate.
Les vagabonds qui errent de village en village sont à l'affût d'une proie à saisir. S'ils trouvent un enfant, une femme dans un endroit isolé, ils l'emportent. C'est encore un contingent pour l'esclavage.
Je vous ai dit que des parents dénaturés vendaient aussi leurs fils et leurs filles.
Enfin, il y a des Arabes qui ont organisé de véritables chasses à l'homme. Partout où ils passent, le sang est versé. Un malheureux se réfugie-t-il sur un arbre, on l'abat d'un coup de fusil s'il ne descend pas, aussitôt découvert, pour tendre le cou aux chaînes de fer. C'est ainsi que poussant devant eux ce bétail humain, les écumeurs de l'Afrique augmentent à chaque pas leur butin, et gagnent les côtes, notamment de Zanzibar, où les négriers attendent leur chargement ; depuis quelques années, l'exportation par mer est rendue difficile par une plus vigilante surveillance du littoral. Aussi les marchands de chair humaine prennent-ils les routes intérieures allant au Maroc ou en Egypte, et au Soudan ou au Dahomey. On ne peut se figurer la cruauté de ces scélérats, qui ne comptent pour rien la vie d'un homme, qui se rient de ses douleurs, abandonnant les corps des victimes qui succombent sur le chemin, où les bêtes fauves et les oiseaux de proie viendront déchiqueter le cadavre. Le cardinal Lavigerie a décrit avec une éloquence indignée ces atrocités ; je ne vous les redirai point. Mais sachez qu'aucun tableau n'est exagéré, que l'imaginatien n'est pour rien dans ces descriptions de crimes de lèse-humanité. J'ai vu des malheureux atta-
chés par des cordes traversant leurs oreilles sanglantes ; j'en ai vu d'autres tomber mourant de faim et de soif après des marches forcées de nuit et de jour, sous le bâton des bourreaux. A Ouijiji, il y avait tant de cadavres d'esclaves que les hyènes, repues, ne pouvaient suffire à les dévorer. Elles s'étaient dégoûtées de la chair humaine ! Il fallut prendre des mesures sanitaires pour prévenir la peste.
Pour les reconnaître, on marque les esclaves au visage en leur faisant de larges blessures ou de profondes brûlures, puis on se met en route. Un peu de bouillie et parfois de viande desséchée ou salée, voilà la nourriture. Quant à l'eau, elle est rationnée ; les esclaves peuvent boire seulement une fois par jour ; et ils s'en vont ainsi haletants, sous un soleil brûlant. Je vous ai dit que les traînards étaient tués en route. Aux étapes, une inspection est passée. Les marchands d'hommes assomment les infortunés que l'excès de fatigue désigne pour une mort prochaine. A quoi bon s'embarrasser de ces non-valeurs ? Chaque coup de barre de bois derrière la nuque procure une économie de nourriture, et leurs camarades de captivité pourront, en les voyant pendus aux branches de l'arbre sous lequel a lieu la halte, méditer sur la nécessité de ne pas se plaindre et de se bien porter.
— Quelles abominations ! Et elles sont fréquentes ?
— Moins aujourd'hui. L'œuvre antiesclavagiste a déjà porté quelques fruits. Mais il faut se défier de l'astuce nègre. C'est ainsi que le gouvernement belge faisait à Tippo-Tib une rente de vingt mille francs souscrite par Stanley, qui, le nommant gouverneur de Stanley-Falls, l'avait chargé de combattre et capturer les négriers , ses anciens complices. Or Tippo-Tib n'a point renoncé à faire la traite. Autant vaudrait charger de la douane un contrebandier. Il a reçu très bien Trivier, remontant le Congo,
et cet explorateur fait de son hôte un éloge aussi vif que peu mérité. Notre compatriote n'a pas eu le temps, dans la rapidité de sa course transversale, de s'apercevoir des pièges tendus à sa bonne foi dans un pays dont il ne connaissait pasla langue et d'où il a rapporté des notes trop sommaires. Mais il a traversé l'Afrique d'un océan à l'autre, et il n'a pasbesoin, pour parler des contrées équatoriales, de faire appel aux voyageurs étrangers, Stanley, Wissmann ou Serpa Pinto. Il a montré beaucoup de ténacité et de courage.
Lui aussi a vu l'esclavage en action, et il l'a flétri en termes vigoureux. Il a constaté que dans les possessions allemandes et portugaises, la traite était encore pratiquée. La France a été la première des nations à combattre cet exécrable négoce, que l'Église condamne et réprouve, et qui est comme une tache dans notre siècle de civilisation et de progrès.
— Dites-moi, mon cher Jean, est-ce que vous allez retourner dans ces pays dont vous nous avez parlé avec tant d'émotion?
— Oui, cher monsieur. Mais j'irai d'abord en Algérie, où m'attendront de jeunes médecins voulant bien se dévouer à notre œuvre. Pour conquérir l'âme des nègres, il faut soigner leur corps.
— C'est une belle mission que la tienne, mon ami, dit le curé. Et si j'avais quelque vingt ans de moins....
— Par exemple, vous nous quitteriez? Mais alors tout le Tuco vous suivrait, monsieur le curé, s'écria Victor.
— Oh! mon cher enfant, ne vous animez pas. Je suis vieux, et je dois me préparer pour un tout autre voyage.
— Lequel? demanda Charles.
— Celui d'où l'on ne revient pas.
— Le train n'est pas prêt heureusement. Et vous avez encore du bien à faire.
— Il faut en laisser à son successeur, sous peine d'être égoïste. En attendant, je vais rêver noir.
Un coup de sonnette retentit à la porte du château.
— Minuit, qui peut venir à cette heure? Un domestique entra :
— Pour M. Charles, une dépêche.
— Bravo ! Je pars avec le colonel Archinard !
— Quoi, déjà !
— Excuse-moi, mon père, mais on va se battre de nouveau au Soudan. Et je serai au foyer de l'action.
— Heureux frère !
— Oh ! Victor, prends patience, le Dahomey pourrait bien te valoir quelque campagne.
— Mauvaise nouvelle à apprendre à ma femme, mon cher monsieur le curé.
— Chargez MIle Nadèje de la commission.
— Excellente idée ! Merci.
Charles et Victor reconduisirent le pasteur et le missionnaire, tandis que Louis restait avec son père, dont il avait remarqué l'émotion.
En regagnant leur demeure, Victor dit à Charles :
— Tu disais plus vrai que tu ne le supposais tout à l'heure. Je ne voulais pas troubler la soirée de famille, mais j'ai reçu avis officiel de me tenir prêt à embarquer. Il se prépare quelque chose à l'intention du roitelet Behanzin.
— Pauvre mère! Elle va avoir un grand chagrin! Louis va rester encore quelque temps, et j'espère bien le détourner de l'idée d'aller au Congo.
— Cela ne sera pas facile.
— Je le crains; on pourrait, cependant, lui démontrer qu'il ne verra là-bas rien de nouveau après Brazza et ses émules.
A quelques jours de là, les deux frères étaient partis pour leur destination respective.
Ce double départ attrista beaucoup M. et Mme d'Arminel, mais la résignation vint peu à peu. Il faut, comme dit le proverbe, « se faire une raison, » et les devoirs des fils envers la patrie imposent certaines épreuves que les parents doivent accepter sans murmure.
Il restait, d'ailleurs, au Tuco, Louis qui redoublait de prévenances et d'entrain, et M1Ie Naclèje, dont l'aimable piété charmait le château, des maîtres aux domestiques.
Encore le Soudar\. — Prise de Nioro. — Fuite d'Ahmadou. Les victoires du colonel Archinard.
Le colonel Archinard, qui était venu prendre en France quelques mois de repos, rentrait au Soudan en septembre
Il allait recommencer contre Ahmadou l'expédition interrompue par les mauvais temps. A peine arrivé à Kayes, il lui faut surveiller Samory, abondamment approvisionné par les Anglais de Sierra-Leone en fusils à tir rapide et munitions, et qui envoie des secours à Kinian assiégée par notre allié le roi Tiéba. Et voilà que le 10 décembre, le village de Oualia, à l'est de Koniakary, a été pillé par les Toucouleurs d'Ahmadou. Nos spahis accourus au bruit de la fusillade ont infligé une leçon énergique aux agresseurs. C'est le début de la campagne dans le Kaarta. Le lendemain, la colonne se mettait en marche.
Nous avons sous les yeux le volumineux rapport du colonel Archinard, qui raconte avec détails la campagne dans laquelle Charles d'Arminel eut l'occasion fréquente de déployer avec ses camarades son bouillant courage et ses qualités militaires. Nous ne pouvons suivre pas à pas nos troupes par un récit technique des opérations, mais nous citerons les principaux épisodes de l'expédition.
La colonne comprenait 42 officiers et 113 soldats français; îe contingent indigène, 6 officiers et 464 hommes de troupes régulières, 368 spahis, 54 servants d'artillerie, plus les conducteurs et les domestiques. Le service du transport était fait par 180 chevaux et 416 mulets. Il faut ajouter au personnel ci-dessus indiqué les auxiliaires, ainsi répartis : 300 du Bondou, 300 du Guémou, 400 du Khasso, 100 du Logo, 100 du Kamera, et 100 Maures, au total 1,300.
Le départ eut lieu le 17 décembre, et le 1er janvier, le colonel Archinard, après les brillants combats de Niogomera, de Korriga et de Katia, entre à Nioro. Charles d'Arminel pénètre vers midi dans la ville avec l'avant-garde. La cité n'est pas défendue. Ahmadou a fui pendant la nuit; assis au pied d'un baobab, durant le dernier engagement, il a vu disperser ses dix mille hommes, et son découragement est •extrême.
Tout est désert dans Nioro et aux environs ; on ne rencontre que quelques vieillards ou quelques infirmes errant dans les rues tortueuses ou sur les terrasses des habitations, construites selon la mode bambara, et entourées de murs. Nioro n'est pas fermé par une enceinte; ses alentours sont très cultivés; les légumes font les délices des soldats, qui se proposent devenir visiter les plantations de tabac, et boivent, •en passant, aux nombreux puits des jardins. Le capitaine d'Arminel est bien renseigné ; il traverse les marchés divers, et gagne la place sur laquelle se trouve l'entrée de la forteresse. Le « tata d'Ahmadou » forme un grand quadrilatère, dont le plus petit côté a 177 mètres de long et le plus grand 197, si les chiffres du colonel Archinard sont exacts, et ils doivent l'être. Au centre est un mamelon d'où l'œil plonge sur les dattiers des environs et sur les plaines sablonneuses qui font suite aux champs de mil et de maïs. Les murs sont
formés d'épaisses pierres plates ainsi qu'à Koniakary, mais maçonnés comme les moellons de Koundian, tandis qu'à Ségou la terre seule est employée. Cinq tours à deux étagesde feux flanquent le ta ta. En traversant la forteresse et après avoir longé de sinueux corridors, nos soldats pénètrent dans l'habitation d'Ahmadou, meublée à l'européenne et où se trouve le seul lit de Nioro. Le capitaine d'Arminel l'essaie et le déclare excellent. Il le réserve pour le colonel, mais celuici, qui entre avec son état-major, l'affecte à un de ses officiers gravement malade, le capitaine Lejeune, qu'une fièvre hématurique devait emporter quelques jours après.
C'est dans cette chambre que s'échangent les souhaits du jour de l'an, et le conseil prend place sur le canapé et les fauteuils Louis XV qu'Ahmadou ne lui a cédés qu'à contrecœur.
— Pour nos étrennes, dit le colonel, nous allons visiter la case du célèbre El-Hadj-Omar. Elle ne doit pas se trouver loin d'ici.
— A côté, mon colonel, dans cette cour.
— Vous êtes tout orienté. Mes compliments.
— Je les reporte sur Mage, mon colonel. Car je dois a son< intéressant ouvrage ce renseignement et beaucoup d'autres.
— La modestie sied aux braves et aux savants, capitained'Arminel. Et maintenant, allons-y voir, comme dirait un gamin de Paris.
La maison d'El-Hadj-Omar, le père d'Ahmadou, était, de même que celle qu'il avait jadis occupée à Ségou, construite en forme de kiosque arrondi, avec un toit conique et en paille; l'air circule entre le toit et les murs. Le conquérant avait voulu, par ce spécimen d'architecture toucouleur, marquer sa domination. Toutefois, pour les parois, la terre remplaçait les grossières tresses de paille de Ségou.
C'est là qu'Ahmadou se réfugiait pendant les orages, car il a peur, comme un enfant peu courageux, des coups de tonnerre. Quelques vieux sabres et la canne du commandeur des croyants, quelques drapeaux sont accrochés le long de la muraille. La fuite précipitée n'a pas permis d'enlever ces objets. Le capitaine d'Arminel a exploré la ville, et il a fini par mettre la main sur un Toucouleur blessé. La tenue de cet ennemi indique qu'il avait un gracie élevé. Longtemps il se refuse à parler ; il croit son maître prisonnier. Mais on lui apprend qu'il s'est dérobé.
— Ah ! s'écrie-t-il alors, lui pas brave comme son père, lui pas valoir Montaga, son frère, qui, ici-môme, se fit sauter plutôt que de se rendre à Ahmadou ! Les guerriers lui conseillaient de mourir à leur tête, mais je vois bien qu'il a préféré son plan : aller à Kolonima, et de là, s'il ne se décide pas à tenter une attaque pour reprendre Nioro, suivre la route du Macina.
— Quels peuvent être ces cavaliers sur la colline?
— Ceux d'Ali-Bouri, un vaillant du Djoloff. Mais ils se retirent. Le pays voit avec joie cesser la domination d'Ahmadou.
— Tu auras la liberté, si tu as dit vrai.
— Regarde, voici les sofas qui viennent se soumettre. Et le Toucouleur montrait des bandes qui gagnaient la ville, sans armes.
Charles d'Arminel alla rendre compte de sa conversation au colonel Archinard, qui bientôt reçut de nombreuses députations des villages voisins. Il les accueillit avec une bienveillante fermeté. Après avoir laissé reposer ses troupes et mis la ville en état de défense contre tout retour offensif ou contre un blocus éventuel, le commandant en chef partit le 3 janvier avec la colonne expéditionnaire. Le jour même
elle entre à Youri, et la bataille s'engage non loin de là, à Leva. Ahmadou, surpris, se sauve en toute hâte, tandis que ses soldats font face et luttent avec intrépidité. L'incendie de Leva éclairait bientôt après leur déroute complète.
Si nos contingents indigènes avaient exécuté les ordres reçus, on s'emparait d'Ahmadou qui, exténué de fatigue, s'était jeté à bas de sa monture, et, couché sur la terre, avait dit aux siens (le colonel Archinard mentionne le propos dans son intéressant rapport) : « Les Français peuvent me tuer là, s'ils veulent; je ne bouge plus. » Mais nos auxiliaires avaient évité tout contact avec le chef toucouleur. Ahmadou, en se réveillant, n'était plus résigné à mourir; il s'engagea dans le Bakhounou, remonta jusqu'à Oualata et se dirigea de là vers l'est. Les Maures lancés à sa poursuite pillèrent ses bagages, mais il parvint néanmoins à arriver au Niger et à gagner le Macina.
Le combat de Bandiougoula, dans lequel le commandant Ruault fit 700 prisonniers, dissipa les derniers rassemblements toucouleurs. Le colonel Archinard pouvait procéder à l'organisation administrative et militaire du Kaarta. Durant la campagne, l'ennemi avait perdu plus de 3,000 hommes et un drapeau, une grande quantité d'armes, 300 chevaux, plusieurs centaines d'ânes, 5,000 têtes de bétail. De notre côté, il y avait eu 3 morts et 53 blessés, — sans comprendre les contingents auxiliaires, — durant ces combats et ces marches.
La campagne continua par la prise de Kankan. Samory incendiait ses villes et villages en les évacuant. Il n'épargna pas sa capitale, Bissandougou, et se réfugia du côté de Sanankoro.
Dans ce pays ravagé, où « les oiseaux ne chantaient plus, » où toute culture était anéantie par la marche des vainqueurs et la fuite des vaincus, il y eut de nombreux engagements.
C'était le fusil au poing qu'on se fra}rait un passage, et à chaque instant des alertes nouvelles s'ajoutaient aux fatigues extrêmes de ces étapes successives dans des régions à conquérir.
Le colonel Archinard avait chassé Ahmadou, refoulé Samory, consolidé notre puissance à Ségou et à Sanssanding, où il avait intronisé des souverains placés sous la dépendance immédiate d'un résident français. Le roi Tieba n'avait pris Kinian, la ville qui était pour lui une perpétuelle menace, qu'avec le secours du capitaine Quiquandon, aussi brave soldat qu'explorateur érudit et audacieux. Dans le Dinguiray, Aguibou, frère d'Ahmadou, avait fait sa soumission et s'engageait à servir plus fidèlement que son autre frère, Mounirou, dont les promesses n'avaient pas été tenues. C'est ce dernier qu'Ahmadou était allé rejoindre, avec l'intention, réalisée depuis, de le supplanter dans le Macina.
Voici comment Aguibou formulait son adhésion à la puissance française :
« Je suis le premier des Toucouleurs qui se soit rallié sincèrement. Quand on fait un trou et qu'il en sort un rat, tout le monde est étonné; on s'écrie : Tiens! voilà un rat! Tout le monde le regarde. Si, de ce trou, il sort d'autres rats, deux, trois, quatre.... on les regarde encore, mais on s'en étonne beaucoup moins que du premier, et c'est toujours du premier qu'on parlera d'abord. Moi, je suis ce premier rat. Je demande à ne pas avoir à en rougir; aujourd'hui, je suis entre les mains de Français, je viens chercher des ordres. »
Et comme Aguibou voyait accueillir ses offres de services et jeter un oubli généreux sur ses antécédents, il ajouta en recevant le pouvoir :
« Aujourd'hui, tu me donnes un bâton ; un bâton en lui-
même n'est pas grand'chose : c'est un bâton, et voilà tout ? mais un bâton donné par les Français n'est pas un simple bâton, c'est un objet précieux, c'est plus qu'un bâton qui serait en or, parce que ce bâton-là donne la puissance. J'étais semblable à un pigeon, et personne ne fait attention à un pigeon; mais, aujourd'hui, je suis avec vous et avec lesvôtres, je ne suis pas seul, et si on ne fait pas attention à un pigeon, tout le monde, cependant, regarde une bande de pigeons. »
Après avoir séjourné un mois à Siguiri, le colonel Archinard partit pour Kayes. C'est à Kita qu'il eut avec Aguibou l'entrevue que nous venons de raconter. Le 26 juin, il rentrait à Kayes, et dix jours après, il s'embarquait sur un petit chaland pour se rendre à Saint-Louis et de là en France.
Il avait le droit d'être fier de son œuvre, et sans se fairede périlleuses illusions sur la solidité des amitiés laissées en pays noir, il pouvait espérer que les populations délivrées de la tyrannie sanglante d'Ahmadou et de Samory, — pour ne parler que des chefs, ■ — conserveraient quelque gratitude pour le drapeau libérateur. Lorsqu'il avait pris le commandement supérieur du Soudan français, l'étendue territoriale des provinces administrées par nous et sur lesquelles notre action s'exerçait, réelle et effective, était d'environ 20 millions d'hectares. Au départ du colonel Archinard, elle atteignait le chiffre de 33 millions d'hectares, non compris les 12 millions des royaumes de Samory et de Tieba. Comme terme decomparaison statistique, disons que la superficie delà France est de 52 millions d'hectares, celle du Sénégal de 12 millions, et enfin celle des rivières du Sud, avec le Fouta-Djallou, de 9 millions.
Chez les Frères de la Mennais.
Charles d'Arminel avait fait toute la campagne, et il n'avait reçu qu'une blessure légère en apparence, une piqûre de flèche, mais la flèche était empoisonnée avec le suc d'une plante vénéneuse (le strophantus), et une vive inflammation se manifesta dans les chairs atteintes. Lorsqu'il parvint à Saint-Louis, il fallut bien reconnaître qu'il était hors d'état d'être transporté en France.
— Si li vouloir, li guérir, lui dit un jour Yolof, qui l'avait toujours suivi.
— Et que faut-il faire?
— Demander bon frère Victrice.
— Il est donc médecin ?
— Non pas comme monsieur le major, mais li connaît remèdes noirs. Camarade à moi sauvé par lui coup de flèche comme capitaine. Frère Victrice, avant venir Saint- Louis, a vécu avec noirs de Casamance. Li savoir tous poisons.
— Eh bien, va prier le major de venir.
— Pas major, frère Victrice.
— Non, le major, d'abord.
Le médecin militaire était un de ces hommes de cœur et de savoir comme on en rencontre beaucoup à la tête du service médical de nos régiments.
— Ma foi, mon cher capitaine, le meilleur médecin est celui qui guérit. La science n'a pas encore trouvé l'antidote efficace du strophantus. Il est fort possible que la plante curative ne soit pas ignorée des nègres, et par suite du frère dont vous parle Yolof. A votre place, je n'hésiterais pas, et, quant à moi, je serai très heureux de prendre une leçon de thérapeutique locale.