‹ La France au pays noirChapitre 7 sur 29 · AUTRES TYPES DIVERS · texte numérisé non relu

AUTRES TYPES DIVERS

Le soir même, Charles d'Arminel était transporté dans l'établissement des frères. Une chambre bien aérée lui servait d'ambulance. Auprès de son lit se tenait un religieux qui veillait le malade en proie à une crise violente. De temps en temps, il approchait des lèvres de son hôte une tisane dont il le priait de prendre quelques gorgées. Peu à peu,, l'agitation cessa et fît place à une prostration complète.

— Une goutte de cordial, capitaine.

— Merci, j'ai besoin de dormir.

— Il ne faut point de sommeil en ce moment.

— Oh ! je vous en supplie !

— Inutile. Il est nécessaire de veiller. Le mal est lâche,, il vient lorsque nous ne savons pas le regarder en face. Racontez-moi comment vous avez été blessé.

— A l'assaut du tata d'un petit village. Je n'ai rien senti pour ainsi dire, à peine quelques gouttes de sang ont-elles coulé. La plaie s'est vite fermée. Je me croyais guéri ; à parler franc, je ne m'écoutais guère tant qu'a duré l'action, mais depuis, il a bien fallu être plus attentif au mal. Le poison m'a miné, et....

— Oh ! tout danger disparaîtra promptement si vous suivez, mes ordonnances, or la discipline est une vertu militaire et religieuse, dit le frère Victrice en souriant. De quel département êtes-vous, mon capitaine ?

— Du Gers. Mais je connais votre costume : chapeau à la romaine, soutane sur laquelle se détache le grand crucifix de cuivre. Nous avons à Pavie une succursale de PloërmeL Nous la devons au zèle pieux de Mgr de la Croix d'Azolette,. qui honora par ses vertus le siège primatial de la Novempopulanie et des deux Navarres.

— Pavie, oui, tout près d'Auch, j'y suis allé au sortir dui noviciat.

— Alors, nous sommes compatriotes.

— Oui, et puis, si loin de la France, les distances s'effacent et l'on est voisin à une centaine de lieues près.

— J'admire votre œuvre, et je désirerais la connaître mieux. Je voudrais surtout l'apprendre par la vie de son fondateur. Ne pourriez-vous pas me faire une petite biographie parlée?

— Cela n'est assurément pas difficile. Mais un pauvre ignorantin n'est savant qu'avec son livre. Accordez-moi trois minutes pour aller prendre celui-ci à la bibliothèque.

Quand le frère Victrice revint, il entendit un ronflement prononcé.

— Quoi ! déjà ! Allons, mon capitaine, la consigne n'est pas de ronfler.

i — Mille excuses, cher frère, mais le sommeil m'a foudroyé.

■ — Tenez, avalez encore ce cognac de ma composition, il vous réveillera.

L'officier avait à peine pris le breuvage tonique que le sang remontait à ses joues.

— Merveilleuse boisson ! Vous la nommez?

— Ploërmeline.

— Va pour Ploërmeline puisqu'il n'y a pas moyen d'en savoir plus long. Toujours est-il que je me sens beaucoup mieux.

— Oh î pas d'illusions qui amènent les déceptions. Il vous faudra encore longtemps avant d'avoir votre exeat. Le strophantus a opéré sur un corps fatigué, et il a exercé de profonds ravages. Grâce à Dieu, tout ira bien si vous voulez m'obéir. Cela vous reposera du commandement.

— Et si je suis bien sage, vous me raconterez une histoire.

— Volontiers. Voici celle que vous m'avez demandée tout à l'heure.

— Je suis tout oreilles.

— Nous sommes à Saint-Malo, le 8 septembre 1780. En ce jour de la Nativité de la sainte Vierge, naissait au n° 3 de la rue Saint-Vincent, à deux pas de la maison qui avait servi de berceau à Chateaubriand, Jean-Marie de la Mennais.

Dès sa plus tendre enfance, le fils de l'armateur que Louis XVI avait anobli, en récompense de patriotiques et charitables services, se distingua par sa piété et son énergie. Il fut, durant la période de la Terreur, l'enfant de chœur des prêtres proscrits. Lorsqu'en 1801 il se présenta à l'ancien évêque de Saint-Malo, qui habitait alors Paris, pour entrer clans les ordres, Mgr de Pressigny le conduisit rue de Vaugirard, dans l'édifice occupé aujourd'hui par l'Institut catholique.

— Nous sommes, dit-il au jeune homme, dans la chapelle de l'ancienne abbaye des Carmes. Ici même, il y a neuf ans, le 2 septembre 1792, l'archevêque d'Arles, les évoques de Saintes et de Beauvais, trois vicaires généraux, quarante supérieurs de couvents ou de séminaires, et avec eux une foule de prêtres et de moines qui avaient refusé le serment révolutionnaire, furent sabrés ou fusillés en haine de la religion. Voici les traces du massacre ; l'immense tache de sang n'est pas effacée, et les bourreaux vivent encore : pensez-vous, mon fils, qu'ils ne recommenceront pas ?

Jean-Marie de la Mennais répondit :

— Ils peuvent recommencer, Monseigneur. En Bretagne, j'ai vu des prêtres monter à l'échafaud. Leur sang, qui coulait sous le fer impie des persécuteurs, a fait naître les premiers germes de ma vocation, et ce sang répandu à flots me donne, comme celui qui recouvre ces pierres, la ferme résolution de verser le mien pour la même cause. L'exemple est devant moi, Monseigneur; avec la grâce de Dieu, j'aurai la

force de le suivre. Être ministre de Jésus-Christ et martyr, n'est-ce pas double bonheur et double gloire ? L'évèque attira le jeune homme dans ses bras.

— J'attendais cette réponse, et je vous avais bien jugé, mon fils. Préparez-vous à l'ordination.

Huit jours après, le 21 décembre, à la chapelle des Ursulines, Jean-Marie de la Mennais recevait les ordres mineurs et le sous-diaconat ; il fut ordonné diacre, à Rennes, le 24 septembre 1803, et prêtre le 25 février suivant. Je passe sur son temps de vicariat à Saint-Malo, où il cumulait les fonctions de professeur à l'école ecclésiastique. Chanoine honoraire de Rennes, il est bientôt appelé dans le diocèse de Saint-Brieuc comme vicaire général de Mgr Caffarelli, et à la mort de ce prélat, élu par le chapitre vicaire capitulaire, avec charge d'administrer ce vaste diocèse. Ici, je renonce à narrer les travaux multiples de l'abbé infatigable. C'est à Saint-Brieuc qu'après avoir appelé les frères des Écoles chrétiennes, il londe la communauté des sœurs de la Providence et l'institut des Petits Frères, qui iront à Josselin, puis à Ploërmel, et se confondront fraternellement avec les recrues de l'abbé Deshayes, le curé d'Auray.

Devenu, après sept ans de travaux apostoliques et par obéissance, vicaire général du grand aumônier de France, l'abbé Jean-Marie de la Mennais quitta le diocèse de Saint- Brieuc pourvu enfin d'un nouveau pasteur. Il rendit dans ce poste élevé d'inoubliables services. Mais il garda son humeur enjouée. Peu soigné dans sa tenue, il était l'objet des taquineries de la cour. Deux dames l'ayant un peu plaisanté sur sa toilette négligée.

— Eh ! ne voyez-vous pas, Mesdames, qu'elle fait pénitence pour les excès de la vôtre ?

En 1824, il rentra en Bretagne, content du bien qu'il

avait pu accomplir, ayant refusé les honneurs de la mitre, et résolu de se consacrer tout entier à ses oeuvres, auxquelles il allait ajouter l'école des Hautes Études de Malestroit.

En voilà assez pour une fois. Demain, je vous donnerai quelques détails sur notre institut. La distraction est utile, mais la fatigue serait nuisible à votre état. Et puis, le courrier de France part ce soir, et vous voudrez, sans doute, écrire à vos parents.

— Oui, quelques mots. Je me sens très bien, et je pourrai faire une lettre, pourvu qu'elle ne soit pas trop longue.

Quand le frère Victrice se fut retiré, Charles d'Arminel prit la plume.

« Saint- Louis, le....

» Ma chère maman,

» J'espérais bien, après la campagne du colonel Archinard, aller t'embrasser ainsi que papa. Mais ce plaisir m'a été refusé. La blessure que j'ai reçue à la fin de l'expédition m'a mis hors d'état de voyager. Grâce aux bons soins du frère Victrice, — car je suis pensionnaire des frères, tout comme si j'avais dix ans, — la flèche ne laissera aucun souvenir fâcheux, mais j'ai beaucoup souffert. Les poisons des sauvages sont subtils; heureusement, le religieux qui me traite est expert en l'art de guérir à la façon des noirs, et bientôt je serai tout à fait remis. Ne soyez donc pas inquiets.

» On prépare en ce moment une nouvelle colonne qui sera commandée par le colonel Humbert. Ma place y est tout indiquée. Je vous reviendrai ensuite, avec un bon et long congé. J'ai appris que Victor s'était distingué au Dahomey. Gela ne m'a pas étonné ; il y a de la graine d'amiral dans le "cerveau fraternel.

» Et Louis a-t-il renoncé définitivement à ses voyages d'ex-

ploration ? Je souhaite qu'on puisse le fixer. Dis-le-lui de ma part. Quant à Nadèje, sa vocation solide s'affirme de plus en plus, si j'en crois — et comment ne pas le croire? — notre vénéré curé, dont j'ai trouvé une affectueuse lettre à mon retour de Kayes. Chère sœur, elle est bien digne de servir dans la phalange admirable des « bonnes sœurs. »

» J'ai reçu des nouvelles de Jean; le Père blanc est revenudans l'Ouganda. Il paraît que les affaires s'embrouillent, que les Anglais, comme à Madagascar, nous suscitent là-bas des difficultés. Je n'en suis point surpris. Ces insulaires ont la haine de la France, et leurs ministres protestants sont les ennemis acharnés de l'Église. Ces vendeurs de cotonnades, dans lesquelles ils glissent quelques bibles falsifiées, trouvent qu'il est plus facile de calomnier nos missionnaires que de les imiter. Au Soudan, nous avons ramassé sur les champs de bataille des fusils d'importation anglaise. Samory les avait achetés à des traitants de Sierra-Leone, contre des livraisonsd'esclaves. Voilà, prise sur le fait, la morale britannique! Il y a loin des déclarations humanitaires dont les Anglais assourdissent le monde à leurs actes de honteuse complicité avec les musulmans, marchands de chair humaine.

» Écris-moi souvent et longuement, ma chère maman, embrasse pour moi père, frère et sœur, n'oublie pas ma petite cargaison d'affectueux respect pour le presbytère, et garde pour toi de ces baisers la plus grosse part, car je vous aime bien tous, et toi en particulier.

» Ton fils affectionné,

» Charles.

» P. S. — J'ai lu sur les journaux qu'à Paris, un malotru avait insulté le fils d'Ahmadou, le petit Abdhou-Lahi, qui avait été fait prisonnier à Ségou. Outrager un captif, un en-

fant, c'est lâche. On a condamné l'insulteur, et nous tous ici, qui avons combattu le roi toucouleur, nous applaudissons à la protection que la loi française accorde au fils du vaincu. Nous avons acquis la certitude, parles correspondances trouvées àNioro, que Samory, Ahmadou, étaient d'accord, malgré leurs intérêts divers, contre les soldats de la France. Ces gredins, beaucoup plus intelligents qu'on ne le suppose, comprennent que nous venons affranchir les peuples soumis à leur écrasante domination, et ils font la guerre non par patriotisme, mais par cupidité. La civilisation gêne leur commerce, et la liberté menace leur tyrannie. En deux mots, voilà l'histoire du Soudan. Nous allons de l'avant, et l'ennemi se replie, sauf à reparaître bientôt. Tous les ans, l'hivernage nous force à rentrer dans nos garnisons, d'où nous repartons à la belle saison. Cependant, chaque fois, nous gagnons du terrain, nous échelonnons des postes, et c'est ainsi que le drapeau se montre sur tous les points de ces régions désolées par les déprédations des bandits nègres.

» Mais mon post-scriptum s'allonge démesurément.

i> Je m'arrête, en vous embrassant tous, de nouveau, bien tendrement. »

Le lendemain, le frère Victrice fut ravi du bon état dans lequel il trouva son malade, qui causa gaiement, malgré l'agitation encore un peu excentrique du pouls.

— Votre lettre est maintenant en route pour la France, mon capitaine. Le paquebot est parti il y a deux heures. Gela vous a fait du bien d'écrire à votre famille.

— En effet, je constate une grande amélioration, et si ce n'était pas la fièvre....

— Vous vous porteriez comme le pont Neuf. Mais la fièvre

- HMË

est une compagne tenace; enfin, nous la chasserons, soyez tranquille.

— ■ Comment pourrais-je me montrer impatient sans être ingrat? Vous me pansez si bien.

— Je panse et Dieu guérit, comme disait Ambroise Paré, un savant qui était en même temps un grand homme de foi.

— Oh ! il y a encore beaucoup de croyants, et dans l'armée peut-être plus qu'ailleurs.

— C'est ce qui nous console et nous donne bon espoir pour la patrie. Le peuple, voyez-vous, n'est pas mauvais, quoi qu'on en dise, et les efforts de l'instruction chrétienne ne sont pas perdus.

— Assurément. Les frères du bienheureux de la Salle et de M. de la Mennais ont répandu une bonne semence, et dans l'enseignement secondaire les ordres religieux ont rivalisé d'ardeur avec le clergé séculier, afin de faire fleurir la moisson pour Dieu et pour la patrie. Ici même, vous avez eu de brillants succès. Vous tenez en échec le mahométisme, et Mgr Kobès en vous appelant, en 18 il, dans son vicariat apostolique des Guinées et de la Sénégambie, fit acte de bon patriote.

— Mais vous avez donc étudié l'histoire '.de notre Institut?

— Non, et vous m'avez promis de me la dire. Mais comment ne pas voir ce qui éclate à tous les yeux? Partout où sont les frères de l'Instruction chrétienne, l'islamisme recule. Votre collège et vos écoles, ici, ont fait des prodiges. N'est-ce pas l'amiral Protêt qui, en 1851, disait, en couronnant les élèves, au frère Eutyme : « Vous n'avez pas à me remercier de l'intérêt que je prends à vos écoles; c'est vous-même, ce sont MM. les frères, qui, par vos soins, vos peines, les résultats que vous obtenez, éveillez naturellement une sympathie générale que je regarde comme un devoir pour le gouverneur. »

Ainsi parlèrent les autres amiraux et gouverneurs.

Le général Faidherbe pensait autant de bien du frère Eutyme que le vicaire apostolique, qui en disait : « Il exerce sur les enfants une surveillance providentielle. » Et l'on peut étendre l'éloge du frère Liguori, dont la mort fut en 1876 un deuil officiel et universel, au frère Didier, au frère Magloire, qui , — ce dernier en 1891 , — ont reçu des médailles d'honneur, tant pour leur dévouement scolaire que pour les progrès imprimés par eux à la culture. Vos élèves sont au conseil général, à la Chambre de commerce, dans la municipalité, dans les administrations diverses, dans nos régiments, où ils donnent l'exemple du courage et delà discipline. Le frère Pascal, votre directeur principal, et le frère Gyprien, votre supérieur général, ont le droit d'être fiers de la colonie religieuse. A Saint-Louis, il n'y a eu qu'une voix, au conseil privé comme sur la place publique, pour le maintien intégral des cadres des frères du Sénégal. A Rufisque, depuis 1888, l'école laïque a été, sur la demande des habitants, remplacée par une école chrétienne. Et vos cours d'adultes? Ah ! si j'étais le gouvernement, je ferais plus encore que de vous admirer, je vous aiderais. Les frères valent une armée contre la perversion musulmane, pour le triomphe de notre patrie sur la barbarie africaine. Je voudrais grossir vos rangs, vous fournir des locaux scolaires, vous amener à la suite de nos colonnes.

— Plaise au ciel que vous deveniez gouvernement ! Vous venez de faire si bien notre éloge, que je ne sais comment vous remercier.

— La chose est facile. Complétez mes notes de soldat par une lecture spirituelle. Montrez-moi les débuts de l'œuvre dont, mes camarades et moi, nous avons salué ici l'utile épanouissement.

— Je souscris avec gratitude à votre désir.

M. Jean-Marie de la Mettrais avait remarqué qu'au milieu des passions encore déchaînées, l'œuvre du bienheureux de la Salle se développait lentement. Il écrivit un opuscule qui fit une profonde impression sur l'opinion; c'était la condamnation du système de l'école mutuelle. Paris, la province,, s'émurent, et les frères des écoles chrétiennes furent appelés dans les villes; dans la capitale, quarante-cinq établissements s'ouvrirent. Le grand vicaire capitulaire de Saint- Brieuc avait déjà établi dans la ville épiscopale une maison de frères. Mais, avec son coup d'œil observateur, il comprit que le mal de l'impiété avait gagné les campagnes, et qu'il fallait le combattre dans chaque village. Or, la constitution des frères de la Doctrine chrétienne enjoint à ceux-ci de vivre en commun et d'être trois au moins dans la paroisse. Cette règle ne permet pas les fondations rurales. M. Jean- Marie de la Mennais décide qu'il y a urgence à combler la lacune que ne pouvait prévoir le bienheureux de la Salle, car, de son temps, les écoles de hameaux étaient tenues par le clergé. Il choisiten 1817 trois jeunes ouvriers et paysans, les réunit dans sa maison de la rue Notre-Dame, leur donne des leçons d'orthographe, d'arithmétique, fortifie leur instruction religieuse, les forme à l'obéissance, leur adjoint bientôt des compagnons. Le succès ne se fait pas attendre. Les Petits Frères s'en vont dans les paroisses, un par un; ils sont logés et nourris au presbytère, et leur traitement est modeste. Les communes veulent toutes avoir des écoles chrétiennes, et, dans ce but, se créent parfois de singulières ressources. M. de la Mennais cite le fait suivant : « A X., d'après l'avis du conseil municipal, on ouvrit un cabaret au compte de la paroisse, et tous les habitants s'engagèrent à aller boire de préférence dans ce cabaret privilégié, dont les profits étaient appliqués à l'entretien du frère et de son école. » L'inten-

tion était bonne, mais « si jamais école n'a été plus riche, » n'est-ce point parce que l'on abusa du cabaret?

La Bretagne demanda, à elle seule, tant de frères, que le personnel manqua. Il fut impossible de fournir tous les maîtres désirés, et l'on dut établir un tableau d'expédition. Cependant, l'œuvre recrutait de nombreux novices, et son fondateur déployait une activité qui n'était jamais en défaut. C'est l'époque où l'aumônier de Ploërmel mettait pour suscription sur ses lettres : A M. l'abbé de la Mennais, sur les grands chemins de Bretagne.

Plus tard, le gouvernement invita les frères de l'Instruction chrétienne à se charger de l'enseignement primaire aux colonies. C'est ainsi que nous sommes au Sénégal, aux Antilles, etc. Dans le monde entier, l'œuvre de l'abbé de la Mennais, reconnue en 1822 par le gouvernement, bénie et approuvée dans ses Règles et Constitutions par le Souverain Pontife en 1851, a rayonné, et chaque jour elle voit croître son influence. Si vous allez à Ploërmel, vous verrez que l'Institut a fait des progrès, même en architecture, et que nous nous nommons légion.

C'est le 26 novembre 1860 que notre vénérable fondateur s'éteignit, à l'âge de quatre-vingts ans, emportant dans le tombeau les regrets de ses enfants en Dieu et du monde catholique. Ai-je besoin d'ajouter qu'il s'était saintement préparé à la mort?

— C'était le couronnement d'une vie d'apôtre. Mais vous ne m'avez rien dit, mon cher frère, du grand chagrin de votre illustre maître, qui fut à la fois un écrivain puissant, un penseur remarquable et un homme d'œuvres.

— Un chagrin ? Il en eut un bien cuisant, en effet. Ce fut son frère. A l'institut, on n'en parle jamais.

— C'est encore de la charité pour le malheureux apostat, dont la larme suprême sur sa couche désolée a été le seul té-

moignage de remords. Pie IX avait eu raison de s'écrier : Ces deux hommes n'étaient pas frères !

Si j'osais, je vous demanderais de compléter votre récit en me parlant un peu de vous.

— Oh ! moi, c'est bien simple. Enfant de Ploërmel, j'ai grandi auprès de la chapelle; lorsque j'ai été en âge de prononcer des vœux, j'ai revêtu la robe de l'institut, placé sous la protection spéciale de la sainte Vierge, et.... me voilà. J'ai été envoyé ici parce que je jouis d'une excellente santé. J'aime beaucoup les noirs, et vous voyez qu'ils ont du bon, car ce sont eux qui m'ont appris à soigner les blessures faites par les flèches empoisonnées. Mais, assez causé, mon capitaine ; c'est l'heure de prendre votre potion.

On pense bien qu'avec la convalescence, les conversations se multiplièrent et se prolongèrent. Le frère Victrice connaissait dans tous ses détails le Tuco et ses habitants lorsque, remis sur pied, Charles d'Arminel quitta son hôpital particulier pour reprendre son service.

Ses désirs avaient été exaucés ; il était désigné pour rejoindre la colonne expéditionnaire du Soudan, qui allait poursuivre sans l'achever l'œuvre du colonel Archinard.

La fïr\ de la campagne.

La campagne à laquelle participa, non sans éclat, le capitaine Charles d'Arminel amena la prise deBissandougou, Kérouane, Sanankoro et Toukoro, où la défaite de Samory fut éclatante. Nos troupes s'emparèrent de 70,000 cartouches, 95,000 capsules, 12,000 balles, 20 tonnes de poudre, 80 barres de sel, 60 tonnes de riz, des dents d'éléphant, et de la plupart des cadeaux qui lui avaient été remis par la mis-

sion Peroz. Le 14 février 1892 comptera dans les fastes de notre armée soudanienne. Cependant, après la prise de sa place d'armes, l'almamy continua les hostilités.

Il fut battu en dix-sept rencontres, parmi lesquelles celles de Fabala et de Bécé, positions défendues par des palanques et des palissades barrant les marigots. A Bécé, le chef des griots fut tué, et Samory éprouva des pertes considérables.

Le colonel Humbert, après avoir approvisionné pour un an les postes de Sanankoro, Kérouane et Bissandougou, rentra à Siguiri et de là se dirigea, le 20 avril, sur Kita et Kayes. La campagne était terminée et le mauvais temps ajoutait à la fatigue des troupes, qui avaient livré seize combats du 10 janvier au 14 mars.

Enregistrons, pour finir ce tableau sommaire de la campagne, la reconnaissance dirigée, le 27 avril, par un de nos nouveaux postes de la vallée du Milo. Samory, surpris, faillit tomber entre les mains de nos soldats, auxquels il n'échappa que par une fuite précipitée. Dans cet engagement fut mortellement atteint le lieutenant Biétrix qui déjà, en 1891, avait été mis par le colonel Archinard à l'ordre du jour de la colonne.

Pendant que nos soldats remportaient victoires sur victoires, un courageux officier, le capitaine Ménard, était tué près de Kani. Il venait d'explorer pendant dix-huit mois les pays de la Côte d'Or au Niger et achevait sa mission lorsqu'il dut, en février, prendre parti pour le roi Fakourou-Bemba, qui attaquait Seguela, village de Samory, mais fut repoussé. Assailli dans sa case, blessé à l'épaule gauche, Ménard tua vingt-neuf guerriers de Sekouba. Le feu ayant été mis à son habitation (sanié), il s'élance au dehors en tiraillant et est atteint d'une blessure mortelle au moment où il traversait un cours d'eau. Les cinq tirailleurs qui avaient combattu à ses

■côtés étaient morts. Le reste de son escorte parvint à gagner Bammako.

Du côté de Ségou, la perception de l'impôt avait servi de prétexte au soulèvement organisé par les gens de la province de Baninko, annexée aux États de l'ancienne capitale d'Ahmadou, qui, bien que toucouleur, possédait un parti remuant parmi les Bambaras rebelles à l'influence des chefs implantés par le colonel Archinard.

C'est dans une de ces révoltes locales que le lieutenant Huillard fut tué avec son interprète, près de Souba, à 50 kilomètres de Ségou. Le capitaine Briquelot vengea sa mort dans trois combats successifs qui dispersèrent entre Souba et Baroelé les révoltés Peulhs et Bambaras.

Le dernier mot n'est pas dit au Soudan. Ahmadou travaille le Sanssanding et le Ségou. Samory, qui continue à recevoir des Anglais de Sierra-Leone des armes échangées contre des esclaves, — ce qui met deux fois l'Angleterre en dehors du droit des gens, — ne cesse pas cle dévaster le pays, dépeuplé à ce point qu'on ne compte plus qu'un homme par kilomètre carré. Nos postes sont toujours sur la défensive, et le système des colonnes qui vont périodiquement les ravitailler est très onéreux par suite de l'extension croissante de notre occupation. Un grand coup reste donc à frapper pour ouvrir l'ère de la pacification. L'épée de la France veille à la garde -du drapeau.

Elle achèvera l'œuvre commencée par Faidherbe et si vaillamment poursuivie par ses successeurs.

Au Dahomey, — Les amazones. — Behanzir\. — Les grandes coutumes. — Les captifs. — Le P. Dorgère et le traité. — Les victoires françaises.

Pendant ce temps, il se passait au Dahomey de graves événements auxquels Victor d'Arminel prenait part. Nous allons les raconter.

Il y avait autrefois trois monarchies dans la partie de la côte des Esclaves connue aujourd'hui sous le nom de Dahomey. Leurs capitales étaient Wydah (Juda), Alladah et Canna. Or, il arriva que le roi d'Alladah étant mort, l'un de ses trois fils, qui se disputaient le trône, se réfugia auprès de Da (serpent), roi de Canna, qui se montra très généreux, mais qui, las de ne pouvoir satisfaire sa cupidité, lui dit : « Veuxtu donc bâtir des cases sur mon ventre? » Le malheureux prince avait prévu le sort qui l'attendait. Quelque temps après, fait prisonnier, Da était jeté vivant dans une fosse qu'on appela Abomey, et son ventre servit d'assise au palais de Dahomey (ventre de Da). De là le nom du royaume unifié par le fratricide dont fut victime le roi d'Alladah, et par la défaite du souverain de Wydah.

Le Dahomey présente cinquante kilomètres de côtes et pénètre à cent cinquante kilomètres vers le nord. Nos possessions de Porto-Novo confinent dans l'est à Lagos, qui est aux Anglais, et dans l'ouest à Togo, par Grand-Popo et

Agoué. Ce fut une grande faute que de céder aux Anglais et aux Allemands des territoires en ces parages, où nous pou-

vions assurer à notre commerce des transactions actives. Nos relations avec le] Dahomey remontent à plusieurs siècles. Dès le xive siècle, nous avions à Wydah un établisse-

•ment qui fut plus tard fortifié. En 1670, la compagnie des Indes avait décidé le roi d'Alladah à envoyer une ambassade à la cour de France, et la chronique du temps a conservé la liste des cadeaux offerts à Louis XIV : deux coutelas à jour fabriqués dans le pays, deux sagaies très bien travaillées, une veste et un tapis de fil d'écorce d'arbre, dont la finesse et les ornements étaient du meilleur goût. La réception eut lieu à Versailles, où l'ambassadeur se rendit dans le carrosse du roi, tandis que ses enfants montaient dans le carrosse de la reine. La cour tout entière, le Dauphin et le duc d'Orléans, les princes, ducs et pairs, entouraient Louis XIV qui, couvert de diamants, était assis sur un trône élevé. Les compagnies française et suisse, les deux compagnies de mousquetaires, étaient aussi de la fête.

En 1851, un traité reconnut « l'intégrité du territoire du fort français (de Wydah) ; en 1868, Kotonou (lagune des morts) nous était concédé avec une bande de plage d'une vingtaine de kilomètres de largeur sur six kilomètres de profondeur. La guerre de 1870-1871 suspendit notre action sur les côtes occidentales d'Afrique, mais, en 1878, les bases des conventions antérieures étaient élargies, et nous établîmes sans opposition, en 1885, une garnison à Kotonou en même temps que nous installions quelques miliciens à Porto-Novo, dont le roi Toffa s'était, en 1863, et depuis, en 1883, placé sous le protectorat français. Tout d'un coup, le roi du Dahomey, Glé-Glé, fit sommation d'évacuer et Kotonou, qu'il niait nous avoir cédé, et Porto-Novo, qu'il considérait comme une dépendance de ses États. Il ne fut pas répondu à ces injonctions. En mars 1869, les troupes dahoméennes envahirent le royaume de Toffa, pillèrent les plantations de Porto- Novo, dont les habitants se réfugièrent éperdus sur le territoire anglais de Lagos. A Kotonou, les gérants de nos facto-

reries étaient contraints, sous peine d'être chassés de la ville, de comparaître debout, tête nue, devant la populace armée de bâtons et de lances, et de reconnaître l'autorité du roi de Dahomey. A Wydah, les factoreries françaises étaient fermées, alors que les commerçants étrangers n'étaient pas inquiétés.

C'en était trop. Le lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud reçut la délicate et périlleuse mission d'obtenir des explications sur les actes déloyaux de Glé-Glé. Comme les cadeaux rétablissent parfois l'amitié, M. Bayol était porteur de nombreux présents, parmi lesquels se trouvait un superbe casque de cuirassier dont la crinière était peinte en vert, couleur nivale du Dahomey.

Arrivé au Bénin le 1er octobre 1889, le délégué français se rendit à Porto-Novo, d'où il adressa à Glé-Glé une lettre lui demandant d'envoyer à Kotonou un représentant muni de pleins pouvoirs. Il ajoutait : « Je suis chargé de vous remettre des présents qui vous sont envoyés de France. Je m'empresserai de le faire dès que toutes les affaires seront terminées. »

Glé-Glé répondit qu'il n'avait pas de traducteur capable et demandait qu'on lui envoyât quelqu'un pour lui traduire la lettre. M. Bayol partit le 16 novembre pour Abomey, où il arriva le 25. Il a ainsi narré dans son rapport officiel la réception qui lui fut faite :

« Nous avons été reçus par une députation solennelle composée de huit grands chefs escortés par des milliers de soldats tirant des salves de mousqueterie. Des indigènes avaient des pavillons anglais surmontés d'une tête de mort. Huit coups de canon ont été tirés pendant les toasts qui me furent portés par les envoyés du roi.

» Un peu avant la nuit, j'arrivais sur la grande place du palais, couverte d'une foule que j'estime à quinze ou vingt

mille personnes. Tous les chefs du Dahomey, en costume de guerre, se tenaient sous d'énormes parasols, aux postes qui leur avaient été désignés. Il nous- a fallu faire trois fois le tour de la place avant de descendre de hamac et de pouvoir complimenter le roi.

» Da-Da-Glé-Glé a quitté son trône pour nous recevoir ; il a tenu à écarter les morceaux de bambou qui séparent le terrain réservé à lui seul et à ses femmes, et s'est entretenu avec moi pendant un quart d'heure. Il m'a surtout parlé de sa puissance, m'a répété qu'il était le plus grand roi de l'Afrique et que ses soldats étaient invincibles. La foule l'a acclamé en l'appelant Quini ! Quini! Quini! (le lion des lions), et le roi, satisfait, après m'avoir présenté au prince héritier, Kon-Dô (le requin), est remonté sur son trône en continuant de fumer une longue pipe à tuyau d'argent, et je me suis retiré. »

La mission fut logée chez le trésorier général. Elle était surveillée de très près et M. Bayol ressemblait plutôt à un captif qu'à un hôte diplomatique. Le 23, durant un lunch chez Kon-Dô, les cadeaux destinés au roi furent remis à son héritier, qui remercia vivement et invita les membres de la mission à assister aux fêtes données sur la place du palais pour inaugurer les grandes coutumes. Les processions de fétiches étaient grotesques , mais les sacrifices humains étaient odieux. La plupart des malheureux égorgés appartenaient au royaume du Porto-Novo, placé sous le protectorat de la France, et bien que M. Bayol n'assistât pas à ces exécutions, les Dahoméens s'arrangèrent pour le contraindre, lui et ses compagnons, à contempler chaque jour les victimes des cérémonies sanglantes. Nos compatriotes ne pouvaient qu'à force de précautions éviter les mares de sang qui entouraient la demeure royale.

M. Angot, secrétaire de M. Bayol, dit à ce sujet :

« Il nous fallut, le 1er décembre, pour entrer chez le roi, passer au milieu de dix-huit têtes d'hommes fraîchement coupées et déposées, de chaque côté de la porte, sur deux petits monticules de sable.

» Une large flaque de sang humain masquait l'entrée de la demeure royale; il nous fallut beaucoup de précautions pour n'y point marcher. Dans l'intérieur du palais, je vis également plusieurs têtes fraîchement coupées.

» Le lendemain, en nous rendant, à une heure et demie, au palais du roi, seize nouvelles têtes avaient été placées aux mêmes endroits que la veille.

» Avant d'arriver à l'endroit où se tenait le roi, on nous fit passer au milieu de quatre potences au haut desquelles, pendus par les pieds, la tête en bas, étaient deux malheureux hommes morts dans cette position après avoir été mutilés et avoir eu les yeux crevés et les dents cassées. »

Les grandes coutumes commencées, Glé-Glé devint invisible. Il tomba malade, et M. Bayol, dont la santé était fort ébranlée, fut averti qu'il serait prudent de sa part d'abréger les négociations. Éviter de signer un traité et lui substituer une lettre au président de la République, telle fut la pensée du représentant français pour sortir de l'antre dahoméen. Kon-Dô dicta, M. Angot écrivit, M. Bayol signa; le lendemain, 28 décembre, la mission quittait Abomey et à marches rapides parvenait le dernier jour de l'année à Kotonou. Il était temps. Glé-Glé venait de mourir, à l'âge de soixantequinze ans, et si cet événement avait eu lieu avant le départ des Français, nul doute que ceux-ci n'eussent été massacrés.

Que disait la lettre? Elle portait la reconnaissance du vasselage du roi Toffa vis-à-vis du Dahomey, constatait que ces derniers réclamaient la circulation exclusive de l'Ouémé,

fleuve navigable des lagunes jusqu'au nord d'Abomey, et représentait Glé-Glé comme n'aj^ant pas conclu le traité de 1878. Les cabécères (chefs) qui avaient consenti cette convention avaient été décapités; Kotonou était revendiqué comme faisant partie d'un territoire dont le Dahomey ne céderait jamais une parcelle. Aux reproches qui lui étaient adressés pour ses razzias, le roi nègre répondait par une énumération de griefs plus nombreux que concluants.

Ce singulier échantillon épistolaire n'avait, en réalité, aucune valeur, et M. Bayol avait cru, vu la situation, pouvoir le parapher ; du reste, il se réservait d'obtenir le châtiment des affronts reçus et des injures imposées par l'odieux tyran et son fils.

Kon-Dô, qui, sous le nom de Behanzin, avait pris le pouvoir, montra bien lui-même le cas qu'il faisait des négociations entamées.

Dès le milieu de janvier, M. Bayol, jugeant la situation menaçante, demandait des secours. Le 17 février, des tirailleurs gabonnais débarquaient du Sané, et trois jours après arrivait le commandant Terrillon avec les tirailleurs sénégalais.

Le wharf n'était pas alors construit, et le passage de la barre était difficile. Les requins sont là prêts à dévorer les infortunés dont la pirogue chavirerait. Le 21, le commandant Terrillon prenait de vive force Kotonou ; le 23, l'avantgarde de l'armée dahoméenne était taillée en pièces, mais le petit nombre de nos soldats rendait la position critique. Il fallait garder Kotonou et Porto-Novo; or, les auxiliaires fournis par Toffa n'étaient pas plus sans peur que sans reproche. Le 1er mars, une reconnaissance du côté de Wyclah donna lieu à un combat acharné de cinq heures.

A bord du Sané on suivait avec attention les mouvements

de l'ennemi. Le capitaine de vaisseau LéopoldFournier venait d'apprendre le guet-apens de Wydah, et un transfuge embarqué à Grand-Popo l'avait averti que Kotonou était à la veille d'être attaqué.

Un carré d'officiers de marine est toujours fort animé. Celui du Sané offrait ce soir-là un spectacle d'un mouvement exceptionnel. On allait, on venait, on se communiquait les nouvelles avec empressement.

— Dites donc, d'Arminel, interrogea un jeune enseigne, est-il vrai que nos missionnaires, dont le P. Dorgère, notre agent consulaire, M. Bontemps, et les représentants des maisons Régis et Fabre, aient été arrêtés à Wydah ? Vous qui avez pu descendre à terre, vous devez avoir des détails sur cet acte qu'il faudra punir ?

— Oui, j'en ai, et beaucoup, car un chrétien qui a assisté aux scènes de trahison me les a narrées. Le P. Dorgère avait été prévenu dès le 15 février, par M. Bayol, que les hostilités allaient commencer et invité « à songer aux missionnaires. » Les Européens se réunirent à la factorerie Fabre, qu'ils mirent en état de défense. Pendant une semaine la garde fut montée avec vigilance. On voyait les Dahoméens se grouper de plus en plus nombreux, on les entendait pousser des cris sinistres qui se mêlaient au bruit du tambour et du tam-tam.

En tête de la colonne, avant les cabacères, marchent trois nègres : le premier portant le bâton du roi, le second le grand couteau à couper les têtes, le troisième un bassin d'argent sur lequel ces têtes seront offertes au roi.

Les assiégés se croient sauvés : une voile à l'horizon. La voile disparaît. Le surlendemain, nouvelle déception, un navire passe, mais ne fait aucun signal.

— Qu'étaient-ce donc que ces bâtiments?

— Je l'ignore. Le 24, un métis, dont il faut retenir le nom,

Canclido Rodriguez, se présente à la factorerie et parlemente. Il vient en messager de paix, et décide les blancs à se rendre à la Gore (maison du gouverneur dahoméen), où siègent les autorités dahoméennes. Il est mielleux, insinuant, il affirme que la population ne comprend pas pourquoi les Européens s'enferment dans la factorerie, et que tous les cœurs sont à la paix. Je suis baptisé, et je jure sur la tête de mon père, sur les saints Évangiles, sur le Christ, que vous n'avez rien à craindre. Sur ces assurances, cinq délégués sont envoyés à la Gore. Ils reviennent enchantés de l'excellent accueil qu'ils ont reçu. Alors la factorerie se vide et tous les blancs sortent pour aller à leur tour à « la maison du roi. » Gandido pousse un cri ; aussitôt une centaine de noirs se jettent à dix contre un sur nos compatriotes qui, tout meurtris, les mains gonflées par les liens, ensanglantés, se voient soumis à un interrogatoire sommaire. A chaque instant, ils sont obligés de s'arrêter dans leurs réponses. Les soldats cherchent à étouffer celui-ci en lui enfonçant les doigts dans la gorge, arrachent à celui-là la barbe, les cheveux et le pincent aux jambes et aux bras.

Le P. Dorgère, pris particulièrement à partie, déploie une énergie surhumaine qui ne désarme pas les bourreaux. Il est, ainsi que ses huit compagnons, attaché à une grosse chaîne et jeté avec ses vêtements en lambeaux dans une case infecte, sans air et sans lumière. On les rive deux par deux à une barre de fer, et on les laisse sans eau et sans nourriture.

— Mais ce sont des bandits ! Ah ! vous nous paierez ces horreurs! dirent tous les officiers.

Victor d'Arminel poursuivit : Us ont été dirigés sur Abomey, toujours la chaîne au cou et les fers aux pieds. Dieu veuille qu'il ne leur arrive pas malheur !

— Et les sœurs ?

— Le P. Dorgère les avait envoyées à Agoué.

— Si Cancliclo tombe entre les mains du commandant Terrillon, on lui fera payer son parjure. Quel misérable !

— Et les amazones ? Est-ce que réellement elles valent leur réputation militaire ?

— Nous le saurons demain.

— Oui, si nous descendons à terre, mais il paraît que le commandant a défense d'engager la marine.

— Voilà un ordre singulier. Alors, nous allons faire la guerre à la lorgnette, et saluer de nos obus, gracieusement envoyés du bord, ces affreux moricauds !

— On l'assure. C'est vraiment ennuyeux de se trouver ainsi réduit à l'inaction.

— J'aurais été curieux de voir de près les guerrières noires. Et vous, d'Arminel?

— Moi aussi. Il y en a une surtout qui aurait droit à une attention spéciale, Nausica, qui est une dignitaire du régiment des quinze cents femmes. Un témoin oculaire des sacrifices humains faits pour la dernière fête des Largesses a ainsi détaillé les causes de la faveur qui entoure cette jeune fille de vingt ans :

« Je vis passer un homme sur un akoko, sorte de portebagages dont les noirs se servent pour porter leurs calebasses ou leurs pots d'huile de palme. Ce malheureux était fortement ligotté sur ledit porte-bagages; un bonnet bambara, orné de la lune rouge, emblème royal du Dahomey, couvrait la figure jusqu'au nez; un morceau de bois, s'amincissant à chaque bout et taillé pour la circonstance, lui entrait dans la bouche, afin de l'empêcher de crier. Deux grands nègres véhiculaient ce fardeau; ils vinrent se placer devant le roi, qui parla au mingam (bourreau), lequel demanda

à la foule si le roi faisait bien de sacrifier cet homme pour honorer la mémoire du précédent roi. Sur la réponse affirmative du peuple, Behanzin déclara qu'il allait envoyer ce captif à son père : le mingam fit au condamné toutes sortes de recommandations pour le défunt. Après quoi, les esclaves qui portaient Yakoko le jetèrent brusquement à terre. Le front du malheureux frappa durement le sol. Le mingam continua à distribuer ses ordres, et fit redresser le porte-bagages pour que le cou du supplicié donnât bien prise au couteau. Deux princesses étendirent alors devant le visage du roi un foulard de soie aux couleurs éclatantes, et Nausica s'avança. Armée d'un sabre du pays qu'elle tenait à deux mains, elle frappa la victime une première fois, puis une seconde, enfin une troisième. Après quoi, elle coupa tranquillement les dernières chairs qui rattachaient la tête au tronc, essuya avec sa main le sang resté sur l'arme et le but.

— Oh ! l'exécrable créature !

» Behanzin et toute l'armée l'acclamèrent. Et comme la foule restait muette, les amazones, interrompant leurs danses furieuses, se mirent à chanter la Marseillaise dahoméenne :

« Dahomey, Dahomey ! tu es le maître de l'univers. Tes filles, plus courageuses que les guerriers, ne reculent jamais devant l'ennemi.

» Dahomey, Dahomey ! tes filles sont plus courageuses que les hommes. Les lionnes sont plus terribles que les lions, car elles ont leurs petits à défendre. Et nous, les amazones, nous avons à défendre le roi, notre roi et notre dieu, Ki-nikini-hini !

» L'ennemi fuira devant nous. Et nous reviendrons victorieuses, en apportant des têtes sanglantes, pour les offrir aux fétiches. Dahomey, tu seras le maître de l'univers ! »

— Et que fait-on de tous ces crânes ?

— On en pave les cours du palais. Quant aux corps, ils sont jetés dans les fossés, devenus de véritables charniers. C'est par cent, par mille, qu'ont lieu ces « sacrifices humains. »

— Mais il faut en finir avec cette brute. Ce sera bientôt le cas de lui procurer une jolie fête des « Largesses. »

L'officier d'ordonnance du commandant Fournier entra.

— Eh bien, est-ce pour demain?

— Peut-être bien. Ne craignez rien, on vous avertira, mes chers amis. De quoi parliez-vous donc?

— Des amazones?

— Continuez, je vous en prie. Et je suis l'auditeur le plus attentif de d'Arminel; c'est un conteur si instruit et si alerte.

— Merci du compliment, et reportez-le sur M. P. Vigne d'Octon. — Je cite mes auteurs.

C'est dans la tribu des Djeddis, l'une des plus robustes et les plus belliqueuses de la race Eoué, que les rois du Dahomey ont toujours recruté leurs bataillons féminins. Les femmes Djeddis ont des allures masculines, des traits grossiers et une vigueur corporelle peu commune. Aussi comprend-on que celles de leurs filles choisies par le gaou (chef de l'armée) pour être enrôlées clans la garde du roi, et qui ne donne que par son ordre, acquièrent, après un rude apprentissage militaire, des qualités physiques ne le cédant en rien à celles des soldats.

Grandes, sveltes, le visage osseux, les joues et les bras tatoués, le torse vêtu d'une tunique multicolore et flottante, serrée à la taille par une écharpe de velours, assez courte pour laisser voir de larges pantalons écarlates; sur la tête, une casquette blanche ornée de dessins fantastiques, tantôt

d'une dent de requin ou de quelque amulette donnée par le grand féticheur; à la main, un large bâton emmanché d'une forte lame de rasoir, telle apparaît prête à monter à l'assaut d'un tata l'amazone dahoméenne.

Sous cet accoutrement militaire, elle ne garde plus rien du geste, de la grâce et des sentiments de la femme; en ses prunelles jaunes ne se reflète plus que la froide cruauté des vieux reîtres.

Entre Abomey, la capitale officielle, et Gana, « La Mecque du Dahomey, » non loin de la route ro}rale et parmi les rizières et les champs de mil, s'étendent de vastes terrains vagues bordés d'aloès, de cactus et de figuiers de Barbarie qui atteignent en ces pays des proportions véritablement colossales. C'est là qu'à époques fixes se déroulent les spectacles militaires ordonnés par le roi.

En rangs serrés, la faux au poing, elles s'avancent, les noires guerrières, sous les regards des cabacères, au rythme bruyant des tambours, et saluent d'un « hou-hou » formidable le monarque accroupi sur sa natte, à l'ombre d'un bentanier. Il se redresse à peine pour les voir défiler, tandis que Dada (la reine) allume sa pipe d'écume, présent d'un traitant de Wydah. A deux cents pas, le bataillon s'arrête et se fractionne ; une moitié fait face à l'autre, et la danse de guerre commence. C'est, à n'en pas douter, le simulacre d'un combat.

Tambours, flûtes et trompes ont ralenti leur rythme; la lance en arrêt, les amazones marquent le pas.

D'une voix sourde et rauque qui fait s'enfuir des broussailles les vautours chauves, les corbeaux en chasse, elles chantonnent l'air consacré au roi par les griots.

— Griots, qu'est-ce que cette bête-là?

— Oh! mon cher, le Sénégal et le Soudan en sont pleins.

Cette bête-là tient du charlatan et du jongleur; ce parasite s'attribue un pouvoir surnaturel, exploite la crédulité des noirs, et est poète à ses heures. Jugez-en :

« Fils du requin, cousin du léopard (c'est à Behanzin que les griots s'adressent), tu es parmi les Fou (Dahoméens) le protégé de la « Grande Ombre. »

» A ta naissance, Niango, le dieu de la foudre, alluma le ciel de sa lumière et fit ta voix plus terrible que la voix des brisants.

» Fils du requin, cousin du léopard, tu es parmi les Fou le protégé delà « Grande Ombre.... »

— Assez de cette poésie, mon cher d'Arminel.

— Il y a beaucoup de couplets, je les saute. Longtemps se poursuit la cantilène narrant la vie et les exploits de Behanzin, tandis que le choc des lances, les claquements des mains des spectateurs scandent le refrain.

Le rythme des instruments se presse. Les amazones en deux rangs opposés cessent de chanter et reculent par petits bonds ; puis, quand la distance est suffisante, elles se chargent avec furie, tête baissée, et disparaissent dans le nuage de poussière soulevé par leurs pieds nus. Pourtant, la mêlée, loin d'aller en désordre, suit la cadence des tambours et des flûtes, jusqu'au moment où Behanzin frappe du bout de sa canne le tronc du bentanier. Alors, sans délaisser leurs armes, les mégères se rejoignent en poussant des hurlements que plus rien ne domine, ni les roulements des tambours, ni les notes stridentes des flûtes, ni les clameurs rauques des trompes. La galerie trépigne, ajoutant à la confusion générale par ses cris et ses chants.

Behanzin ne fume plus; il a remis sa belle pipe d'écume à la dada qui, avec des précautions infinies, l'enferme dans l'étui où se trouvent gravés les initiales du roi et son bâton

de commandement. Ses traits jusqu'alors impassibles se détendent, un éclair de curiosité passe clans son regard atone, et il avance la tête pour suivre la dernière figure de la danse.

Dans un suprême élan, la sarabande qu'aucune musique ne guide vient mourir à ses pieds, et avec un ensemble et un accord inattendus, chaque guerrière se prosterne, la lance couchée et la main gauche appliquée sur la nuque. Le roi daigne sourire; la perfection de ce dernier mouvement l'a charmé. Pendant que, haletantes, le corps ruisselant de sueur, elles se redressent et s'enroulent autour du bentanier, il fait un signe et l'on apporte en des calebasses le tafia réparateur. Elles viennent l'une après l'autre, et hument si goulûment que, pour les arrêter, le cabacère doit les frapper au front après la minute accordée.

Stimulées par l'alcool, elles passent, sans autre repos, à la seconde partie du spectacle.

Leurs rangs formés, aux sons des flûtes et des tambours, elles se dirigent vers l'endroit de l'enceinte le plus hérissé de cactus, d'aloès et de figuiers de Barbarie. Ces buissons épineux, inextricables, représentent l'ennemi. Legaou souffle dans la corne d'un bœuf, les peaux de léopards résonnent sous les baguettes des griots, et le noir bataillon s'élance. Les raquettes énormes des figuiers leur déchirent la chair, les feuilles aiguës des aloès et des cactus s'y enfoncent, et le sang paraît en gouttelettes pourprées sur leur peau couleur d'ébène. Mais rien ne les arrête ; le bras gauche abritant les yeux, elles fouillent sans se lasser du bout de leurs faux la profondeur des taillis en poussant le cri des vraies batailles : « Hou ! hou ! kini ! kini ! » et se démènent comme si elles égorgeaient des ennemis.

Leur phalange, qui compte de nombreuses victoires remportées sur les voisins du Dahomey, est une phalange d'élite

à laquelle sont confiées les avant-gardes et les missions les plus dangereuses. Aussi, dans l'organisation de l'armée fou, prennent-elles le pas sur les quatre brigades de sogans (cavaliers) et de softimata (fantassins) et n'obéissent-elles qu'au général en chef.

— Est-ce que l'armée dahoméenne est nombreuse?

— Elle se compose de 12,000 soldats réguliers et de 10,000 hommes environ provenant des contingents levés. Il faut noter dans les quatorze régiments « le régiment desmusulmans. »

— Oh ! nous en ferons incessamment le dénombrement. Quant à leurs armes, nous savons déjà, par les premiers engagements avec le commandant Terrillon, que les Allemands et les Anglais ont fait passer quelques fusils à tir rapide à Behanzin, dont les troupes ne possédaient que le long fusil de traite, et aussi des anciennes carabines françaises, — le mousqueton de la cavalerie en 1822. — C'est l'arme préférée des amazones.

— Quelle sottise de permettre la vente de nos carabines à toutes ces boîtes à cirage!

— Il y a aussi quelques boucaniers et quelques tromblons en cuivre, ces derniers de fabrication portugaise. Les soldats armés de tromblons s'appellent artilleurs.

— Et les canons ?

— On en trouverait, en cherchant bien, une douzaine, mais les affûts manquent ainsi que les caissons, à ces vieillespièces de petit calibre.

— Est-il vrai qu'en 1889, les Allemands aient offert au prince Kon-Dô un canon Krupp?

— Ils en sont bien capables et, au besoin, ils apprendront à Behanzin à le manœuvrer. Ces voisins, ici comme en Europe, seront toujours nos ennemis.

Les soldats dahoméens ont, outre leur fusil à pierre, un large couteau et Yaglopo, bâton en bois très dur. Quelques-uns sont armés de flèches et de sagaies, mais ce ne sera bientôt plus là qu'un souvenir.

C'est surtout à coups de couteau et d'aglopo qu'ils combattent. Us pratiquent la guerre d'embuscade, attaquent avec ardeur, quitte à se disperser au premier échec.

— Tout cela, c'est la théorie.

— Nous ne tarderons pas à savoir la pratique.

— Chut! dit l'officier d'ordonnance, et il s'élança sur le pont. Redescendant quelques minutes après :

— Je ne m'étais pas trompé, camarades. On se bat à terre.

Et il courut avertir le commandant.

En un instant, les ordres furent donnés.

— Chacun à son poste de combat !

Victor d'Arminel dirigeait le tir des obusiers sur la plaine, d'où arrivait maintenant très distinct le crépitement de la fusillade.

Que s'était-il donc passé?

Les Français, qui n'occupaient Kotonou que depuis une quinzaine, n'avaient pu élever que des défenses provisoires. Trois postes abrités par de simples haies de branchages couvraient des côtés nord et ouest les factoreries où campaient les tirailleurs sénégalais. L'estetlesud étaient protégés par la lagune et par la mer. A huit cents mètres du nord de la factorerie Régis était établi le poste de grand'garde, composé de dix-huit tirailleurs. Le lieutenant Compeyrat, qui le commandait, était chargé de surveiller la forêt touffue et de prévenir ainsi toute surprise de ce côté.

Nos soldats se tenaient derrière une barricade composée de troncs d'arbres empilés les uns sur les autres et formant un

angle ouvert du côté de la lagune ; des branches simplement jetées sur le sol complétaient l'enceinte de ce fort improvisé.

A quelques mètres de cette redoute, un factionnaire se dressait, sondant la forêt silencieuse. Un orage avait obscurci le ciel, et les hommes grelottaient sous la pluie dans leur

mince tunique. Comme leurs chefs, ils veillaient. Au loin,, derrière eux, apparaissaient à travers la buée nocturne lesfactoreries, où ne brillait plus aucune lumière.

Cependant, des bruits bizarres, des frémissements de feuilles attirèrent bientôt l'attention de la sentinelle. Surun signe, le lieutenant accourut. Tous deux, genoux en terre, regardaient et écoutaient. Le bruit persistait, les fougèreset bruyères remuaient, bien que le vent fût complètement tombé. Tout d'un coup, au tintement des clochettes, surgissent de la forêt des bandes innombrables poussant des crissauvages, entrecoupés de détonations précipitées. C'était Behanzin et son armée qui se ruaient surKotonou. En avant marchaient les amazones, dont on reconnaissait le colonel aux cornes d'argent fixées sur ses cheveux crépelés. Les féticheurs, les gardes royaux agitant la queue de cheval qui leur sert de marque distinctive, suivaient les amazones, puisvenaient les troupes régulières et les volontaires levés à la hâte dans le royaume.

Les Dahoméens attaquaient la redoute. Le canon qui la défendait restait muet, car son chef de pièce avait été décapité. Les amazones, ayant j franchi le rempart de feuillage, se roulaient par terre, essayant de saisir par lesjambes et de renverser les tirailleurs, qui se défendaient à la baïonnette. Le lieutenant Compeyrat, atteint d'une cruelleblessure, ne perdait rien de son sang-froid. Il réunit les survivants et commanda des feux de salve répétés. Guerrierset amazones, dit la lettre d'un soldat, tombèrent autour d'eux comme des épis fauchés par les moissonneurs. C'est à ce moment que le Sané balaya la plaine de ses obus, tandis que le commandant Terrillon se portait à la rencontre de l'ennemi invisible. Un combat sanglant s'engagea autour du télégraphe, mais le poste avait été enlevé par les Dahoméens,.

qui ne tardèrent pas à être culbutés avec impétuosité. Pendant ce temps, le lieutenant Compeyrat, toujours debout, s'était fait un rempart des cadavres amoncelés autour de lui, et il avait réussi à refouler l'ennemi» A six heures et demie, Behanzin était en pleine retraite et complète déroute.

— Tiens, tiens ! Voilà au moins qui est logique, disait d'Arminel en sondant la plaine avec sa longue-vue, les chefs sont en tête des fuyards. Il est vrai que seuls ils ont des chevaux.

— Et Behanzin? demanda le commandant Fournier.

— Oh! le requin a fait un plongeon. Il a bien vite abandonné ses amazones, dont les corps jonchent l'entrée de la redoute. Elles sont braves, du moins.

Au même instant, une pirogue accostait le Sané. Le commandant Terrillon informait le commandant Fournier des résultats de l'attaque victorieusement repoussée. Il signalait parmi les morts Nausica, l'amazone favorite, qui gisait à côté d'un caporal d'infanterie de marine qu'elle avait tué d'un coup du sabre fétiche retenu à son poignet gauche par une cordelette. De la main droite, la guerrière tenait encore dans ses doigts crispés une carabine couverte de cauries.

— Nausica! Mais c'est la mégère qui faisait parfois office de bourreau, dit l'officier d'ordonnance. D'Arminel, voilà l'épilogue de l'histoire que vous nous contiez hier.

— Le commandant Terrillon, qui prévoit de nouvelles alertes, me demande des secours. Je ne puis pas débarquer des hommes. Mes instructions sont formelles. Et cependant.... Que signalent les vigies?

— La débandade dahoméenne.

— Voilà qui tranche toute hésitation. Que l'on continue à escorter les fuyards avec des obus.

Et le commandant Fournier envoya ses félicitations au vail-

lant officier qui venait d'inscrire une victoire de plus dans les annales de la France.

Les Dahoméens, qui avaient perdu 300 soldats, s'étaient retirés vers l'Ouémé et se proposaient d'attaquer Porto-Novo. A Wydah, la situation devenait de plus en plus critique, à ce point que le consul allemand avait quitté son poste pour se réfugier au Cameroun. Tout en se préparant à marcher contre Wydah, dont le blocus avait été proclamé, le commandant Terrillon, qui venait d'apprendre sa nomination au grade de lieutenant-colonel, avait envoyé des renforts à Porto- Novo, et vingt-cinq marins du Sané avaient été débarqués.

On était sans nouvelles du P. Dorgère et des Français enlevés à Wydah. On savait seulement qu'ils avaient été conduits à Allaclah et de là à Abomey. On ignorait les avanies multipliées infligées aux prisonniers obligés de traverser, enchaînés, les rangs de « la forêt noire, » c'est-à-dire d'une soldatesque abrutie ; devant eux, quatre têtes de tirailleurs sénégalais, déjà en décomposition, étaient promenées triomphalement au milieu des insultes les plus grossières et des gestes les plus menaçants. Le P. Dorgère priait Dieu et donnait à ses sept compagnons l'exemple d'un impassible courage.

Le bruit se répandit que Wydah allait être bombardé ; le commandant Fournier venait d'écrire une lettre très ferme pour réclamer les captifs. Behanzin se dit qu'il serait imprudent de ne point y donner satisfaction. Le roi nègre était alors clans sa résidence d'été, Gana-Gomé, située à soixantedix kilomètres d'Abomey. Les prisonniers y furent conduits. Le soir même de leur arrivée, brisés de fatigue, ils comparurent devant Behanzin.

— Gomment faudra-t-il saluer le roi ? demanda un des blancs.

Le cabécère répondit :

— Vous le saluerez de la main. Nous, noirs, nous nous prosternons le front dans la poussière devant Sa Majesté; vous, blancs, vous pouvez rester debout; car vous ne vous mettez à genoux que devant Dieu.

Le tyran nègre était accroupi, fumant une longue pipe dorée, au milieu de toute sa cour. Non loin de lui se trouvait une table chargée de mets. Invités à s'y asseoir, les prisonniers déclinèrent l'offre. Le roi porta alors une coupe à ses lèvres, mais — le détail nous est fourni par le P. Dorgère — nul ne le vit, nul ne devait le voir. Quand il boit, on étend devant lui un pagne ou un parasol, l'échanson crie : « Il fait nuit! » On s'incline profondément jusqu'au cri : « Il fait jour ! » qui indique que le roi a fini de boire.

Behanzin se leva, dicta une réponse au commandant Fournier, dit qu'il n'avait pas peur, que si on lui rendait son territoire on aurait la paix, et termina ainsi :

— Maintenant vous êtes libres. Vous pouvez retourner à Wydah. Malheur à qui toucherait même à un cheveu de vos têtes ! Avant de quitter la cour, recevez mes présents. Jamais blanc n'est entré clans mon palais sans en recevoir.

Et il fit remettre un pagne à chacun des captifs.

Après trois mois de martyre, nos compatriotes étaient libres et, le 6 mai, ils rentraient à Wydah.

A cette date, M. Bayol était rappelé en France, ainsi que le lieutenant-colonel Terrillon, dont la santé se trouvait très compromise. Le capitaine de vaisseau Fournier cédait à son tour le. commandement des opérations à l'amiral de Cuverville, dont le guidon flottait sur la Naïade. Mais il s'était passé des faits importants. Relatons-les rapidement. Les 12 et 17 mars, la canonnière VÉmeraude bombarde Abomey- Galavy, où l'on supposait à tort que s'était réfugiée l'armée

dahoméenne. Les 21, 23 et 25 mars, reconnaissances à Godomé. Le 27, nos détachements remontent l'Ouémé jusqu'à Dekamé, bombardent et incendient deux villages. L'ennemi ne tient pas ferme, mais le capitaine Oudart est tué de dix coups de fusil.

Le 20 avril, l'ennemi était signalé clans la direction de Djegou, à sept kilomètres nord-nord-est de Porto-Novo.

Le colonel Terrillon arrêta ses dispositions défensives et offensives. Le lendemain matin, à six heures et demie, il se mettait en route avec 300 hommes, trois pièces de campagne et des vivres pour trois jours. La colonne avança en carré, précédée par des éclaireurs du roi Toffa. Elle marchait depuis une heure et demie quand un feu de file partit d'un fourré. L'avant-garde des Sénégalais riposta. Mais bientôt des milliers de Dahoméens se ruèrent sur le carré qui leur infligeait, cependant, d'énormes pertes et les maintenait à une distance de deux cents mètres. A 300 contre 8,0001a partie était égale; le carré restait compact, pas un homme n'avait fléchi. Nos fusils Gras avaient consommé 2,500 cartouches, et les canons une centaine de boulets et d'obus. Les munitions allaient manquer. Le carré, sur un •ordre donné, fit volte-face pour rentrer à Porto-Novo, et pendant trois quarts d'heure continua des feux de salve qui forcèrent les Dahoméens à se retirer. Behanzin apprit à Egbedji, où il s'était tenu prudemment, qu'il fallait renoncer à prendre la capitale de Toffa.

Plus de mille de ses guerriers avaient succombé. Il résolut alors de saccager le pays, entre Atchoupa et Agjéra d'un côté, et Porto-Novo de l'autre. Jusqu'à un kilomètre de cette ville, les plantations furent dévastées, les cases brûlées. La - riche plaine ressembla à un désert. Ce furent les adieux momentanés de Behanzin, qui, en reprenant le chemin d'Abo-

mey, fit des razzias d'esclaves afin de pouvoir, par des sacrifices humains, indice de réjouissance, faire croire au peuple que les Français avaient été battus.

Des reconnaissances nombreuses fouillèrent les alentours de Porto-Novo, mais l'ennemi était devenu introuvable. Un service solennel fut célébré par les missionnaires pour le repos de l'âme des morts tombés devant l'ennemi. Le lieutenantcolonel Terrillon y assista avec tout l' état-major. Ce brave officier supérieur emporta l'estime et les regrets de tous, bien qu'on n'eût qu'à se louer de son remplaçant, le lieutenantcolonel Klipfel, ancien chef d'état-major clu général Brière de l'Isle au Tonkin. Quant à M. Bayol, il eut pour successeur M. Ballot. Le nouveau lieutenant-gouverneur n'était pas d'avis de traiter, mais le commandant Fournier dut obéir aux instructions transmises de Paris par le câble. Il envoya donc à Abomey un négociateur, M. Bernardin Durand, qui était encore retenu dans la capitale lorsque, dans le commencement de juillet, M. de Cuverville prit le commandement de terre et de mer. Lui aussi voulait en finir avec les atermoiements. Il estimait qu'il fallait frapper un grand coup, mais leministre de la marine lui fit connaître que le gouvernement ne partageait pas cette opinion. L'amiral, qui avait déjà requis le P. Dorgère comme aumônier militaire à Kotonou, lui confia la mission dangereuse d'aller trouver Behanzin et de conclure avec lui un arrangement. Le missionnaire revint donc en diplomate clans les villes qu'il avait traversées la chaîne' au cou. Et lorsqu'il pénétra dans le palais encore humide du sang des malheureux sacrifiés à d'exécrables superstitions, — les Dahoméens adorent depuis la lune jusqu'aux serpents, — ■■ il ne put s'empêcher de penser au passé et de craindre pour l'avenir. Mais Dieu soutenait sa vaillance et éclairait ses pas. Le P. Dorgère mena à bien la tâche dont il était chargé,.

obtint l'élargissement de M. Bernardin Durand et de son escorte, par l'entremise du grand féticheur, et, parti le 3 août pour Abomey, put quitter cette ville deux mois après, — tout est long au Dahomey. — Il rapportait l'instrument diplomatique, dont voici la teneur :

« Nous soussignés avons arrêté d'un commun accord l'arrangement suivant qui laisse intacts tous les traités et conventions antérieurement conclus entre la France et le Dahomey :

» Article 1er. — Le roi de Dahomey s'engage à respecter le protectorat français du royaume de Porto-Novo et à s'abstenir de toute incursion sur les territoires faisant partie de ce protectorat.

» Il reconnaît à la France le droit d'occuper indéfiniment Kotonou .

» Art. 2. — La France exercera son action auprès du roi de Porto-Novo pour qu'aucune cause légitime de plainte ne soit donnée à l'avenir au roi de Dahomey.

» A titre de compensation pour l'occupation de Kotonou, il sera versé annuellement par la France une somme qui, en aucun cas, ne pourra dépasser 20,000 fr. (or et argent).

» Le blocus sera levé et le présent arrangement entrera en vigueur à compter du jour de l'échange des signatures.

» Toutefois, cet arrangement ne deviendra définitif qu'après avoir été soumis à la ratification du gouvernement français. »

Il était temps pour Behanzin de se décider, car la Naïade venait de mouiller devant Wyclah afin d'appuyer l'envoi d'un ultimatum.

Le traité du 3 octobre 1890, défectueux dans ses termes et incomplet dans ses stipulations, n'était approuvé ni par le P. Dorgère ni par l'amiral de Cuverville, mais le minis-

tère, mal conseillé, voulait aboutir à une solution pacifique. Et Behanzin, très au courant de ce qui se passait en France, refusa toute autre concession. C'était donc une trêve plutôt que la paix qui venait d'être conclue, trêve dangereuse pour nous, puisque le roi de Dahomey allait payer, avec les 20,000 fr. versés pour son abandon des droits de la douane de Kotonou, des canons et des fusils perfectionnés. Les Anglais de Lagos et les Allemands de Togo sont des amis si obligeants qu'ils mettent même (nous l'avons dit) des instructeurs à la disposition du souverain nègre.

L'enlèvement d'otages, des pillages continuels ont rendu caduc en 1892 le traité dont nous n'avions pas, du reste, à nous féliciter. Le colonel Dodds, investi du commandement supérieur, et muni de troupes de renfort, n'était pas homme, si on le laissait faire, à marchander un châtiment exemplaire. Un blocus rigoureux de la côte a été la première réponse aux déprédations de Behanzin, qui a appris à ses dépens que le protectorat de la France sur Porto-Novo garantit la sécurité du roi Toffa, et qu'à Kotonou nous entendons être les maîtres, ainsi qu'à Wydah.

L'Ouémé est une route fluviale qui conduit tout près d'Abomey, et nos soldats étaient curieux de visiter les hangars en pisé dont l'assemblage irrégulier forme le palais du fils de Glé-Glé.

Les missionnaires africains de Lyon ont sur la côte des établissements florissants; ils font beaucoup de bien, et le jour où l'épée de la France aura fouillé les broussailles du chemin, leur apostolat prendra le plus heureux développement. Ce n'est point par une simple rencontre du hasard que l'amiral de Cuverville, aussi ardent dans sa foi que dans son patriotisme, a eu pour auxiliaire le P. Dorgère. La main de la Providence avait réuni ces deux hommes de cœur, ces deux

Bretons, comme pour montrer que la France est toujours le soldat de Dieu dans le monde.

Victor d'Arminel était parti à regret du Dahomey, et le Sané l'avait ramené en France au moment même où son frère Charles, complètement guéri, allait rejoindre la colonne expéditionnaire du Soudan. En débarquant une grande joie l'attendait. Le Journal officiel contenait sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur. A la colonne suivante, il lisait le nom de son aîné également décoré.

Courir au télégraphe et envoyer la dépêche ci-après ne fut que l'affaire d'un instant :

« M. d'Arminel, au Tuco,

» par poste Miélan.

» Arrivé bonne santé. Charles et Victor décorés. Officiel de ce jour. Vous embrasse. A bientôt.

» Victor. »

Comme on le devine aisément, le petit papier bleu causaune vive allégresse, et le vieux curé, averti, vint offrir ses cordiales félicitations.

Par une belle soirée d'automne, un homme à la figure amaigrie et basanée gravissait d'un pas alerte la côte de Riuzan. De temps en temps il scrutait l'horizon d'un œil perçant. Parvenu au sommet du plateau, il poussa une exclamation et se découvrit.

— Ah! enfin, te voilà, mon cher clocher, dont la coupole ne rappelle que vaguement celle de Saint-Pierre, mais dont la grande croix posée un peu de travers, comme pour indiquer que les Gascons ont mauvaise tête, ombragea mon berceau et, si Dieu le veut, ombragera ma tombe! Et voilà le

château, Yhoustaou, comme disent nos paysans, demeure bien-aimée ! Ses volets verts brillent au soleil, j'aperçois les vieux ormeaux, le grand chêne touffu, le frêne au feuillage blanchissant, les acacias aux longues épines qui croissent autour de l'antique fossé seigneurial. Voici le verger chargé de fruits, le jardin m'envoie le parfum de ses myrtes et de ses roses. Oh! le pays! le pays! Mais je ne me trompe pas, un mouchoir s'agite : ma mère m'a vu, mon père essuie ses larmes de bonheur. Qu'aperçois-je ? C'est Louis qui accourt, et.... là, sur le chemin.,..

— Nadèje! Nadèje!

— Victor !

Frère et sœur demeurèrent un instant embrassés.

— Louis!

— Victor!

Et l'accolade ne fut pas moins affectueuse.

Les paysans se retournaient dans les champs pour jouir de cette émouvante scène.

Mais l'officier de marine ne ralentissait point le pas.

L'avenue de peupliers fut promptement montée.

Sur le seuil de la maison paternelle il y eut de ces effusions dont ceux-là seuls qui les ont ressenties peuvent comprendre l'intense douceur. Un père, une mère, un fils, qui se revoient après une longue et lointaine séparation ! Ah ! mes jeunes amis, Dieu veuille vous donner ce bonheur et vous conserver longtemps ignorants des deuils, ce voile noir des chers souvenirs!

Il y avait à peine quelques minutes que la famille d'Arminel était assise dans le salon, où Phanor, le chien fidèle, qui y avait été admis par exception, prodiguait ses caresses à Victor comme pour lui dire : Moi aussi, je te reconnais; soudain la porte s'ouvrit avec fracas.

— Ah! mille excuses d'entrer ainsi comme un ouragan, mais j'ai eu beau me presser, j'arrive en retard, et il fallait bien regagner le temps perdu.

— Monsieur le curé !

Et Victor d'Arminel l'étreignit avec bonheur.

— Monsieur le chevalier! je vous apporte votre premier ruban, à ce que je vois, car votre boutonnière n'est pas aussi rouge que je dois l'être.

L'excellent homme avait, il est vrai, le visage empourpré.

— Figurez-vous que je viens de bouleverser tous mes tiroirs pour trouver un brin de faveur écarlate. Peine perdue. Alors, ma foi, je me suis dit que la fabrique de la paroisse ne me reprocherait pas de couper un tout petit coin de la moire destinée au dais du Saint Sacrement. Et voilà ! Gomme je suis un égoïste, je vous demande la permission d'attacher sur votre poitrine cet insigne de l'honneur. J'usurpe sur les droits de papa et de maman, mais ils se rattraperont pour Charles et.... pour vous aussi, Louis. Ah! ne dites pas non. Cela viendra. Je ne suis pas un prophète, mais je vous le prédis.

Le soir, le château fut rempli de visiteurs. La commune entière voulut complimenter le nouveau chevalier.

— Voyez-vous, disaient entre eux tous ces braves gens, bon sang ne peut mentir.

Et l'officier rendait cordialement les poignées de main. Une vieille femme s'approcha timidement de lui :

— Monsieur Victor, vous ne me reconnaissez pas ?

— Pardon, ma bonne Mariette, des Coustères.

— Je suis pauvre, mais je voudrais vous offrir quelque chose.

— Quoi clone ?

— Oh ! ceci : la croix que j'ai détachée de mon chapelet.

Peut-être avez-vous perdu la vôtre ? Vous venez de si loin !

— J'accepte, mais ce ne sera qu'un échange, Mariette, voyez plutôt; et entrouvrant son uniforme, il tira un cordon au bout duquel brillait un minuscule crucifix d'argent. Tu y consens? ajouta-t-il en s'adressant à sa mère.

Mme d'Arminel sauta au cou de son fils.

— Ma foi, dit le curé, voilà qui vaut tous mes sermons!

La maladie de Louis. — Entrée de Nadèje au couvent.

Depuis quelques mois, Louis d'Arminel était devenu triste, irritable, et son visage avait pris une teinte verdàtre. Il maigrissait à vue d'oeil. Ses forces déclinaient. Sa famille, inquiète, décida qu'il irait à Paris consulter une célébrité médicale.

Il y avait foule dans le salon de consultations lorsque le jeune homme y pénétra. En entrant, on lui remit un numéro. Un domestique en livrée apparaissait par instants à la porte de l'appartement et servait d'introducteur dans le cabinet de l'illustre praticien.

Quand Louis d'Arminel, après deux heures d'attente, fut admis à déposer ses cent francs sur la cheminée du docteur :

— Monsieur, lui dit celui-ci, votre cas est clair. Vous avez une hypertrophie du foie.

— Cependant, le foie ne me fait pas mal.

— Ah ! par exemple ! Veuillez me laisser procéder à l'auscultation, et nous allons voir.

— Toc ! toc ! Rien encore, mais voici le siège du mal. Ce disant, le médecin frappa d'une main sûre un coup sec.

.Louis d'Arminel poussa un cri de douleur.

— Oh ! mais la citadelle est fortement atteinte. Chose bizarre, on jurerait que vous avez contracté le germe de cette maladie aux colonies.

— Je suis allé au Sénégal, au Soudan et au Gabon.

— Trois pays avec lesquels vous devez, sous peine de mort, ne pas renouveler connaissance.

— J'avais, cependant, l'intention de partir pour l'Afrique •occidentale avec une des missions qui se préparent à explorer les pays voisins du haut Congo.

— Monsieur, je ne connais aucun remède contre l'obstination, répliqua sèchement le docteur. Voici une ordonnance pour votre hypertrophie : Vichy l'été et des infusions de boldo l'hiver. Avec cela vous vivrez longtemps et sans souffrances. Mais, je vous le répète, pas de voyage au pays noir !

— Je suivrai votre conseil, bien qu'il m'en coûte beaucoup, Monsieur, et je vous remercie.

Louis d'Arminel revint au Tuco sinon avec bonne mine, ■du moins avec le cœur plus léger.

— Que t'a dit le médecin, mon enfant?

— Il m'a défendu, ma chère maman, toute exploration, en m'annonçant que si je partais je ne reviendrais certainement pas.

— Condamné à la vie de famille à perpétuité. Oh ! l'arrêt n'est pas rigoureux.

— Papa, tu connais ma tendresse pour vous, mais je t'assure qu'on aime de loin comme de près, et j'aurais bien voulu....

— Oui, oui, je sais, tu avais l'envie immodérée de présenter tes hommages au roi Makoko, l'ami de M. de Brazza. Tu désirais admirer les missions des Jésuites dans le Zambèze, tu te proposais de serrer la main à certain Père blanc :sur les bords du Nyanza, etc., etc. Faire mieux que Stanley,

■que Gameron, aller où n'a pu pénétrer Livingstone, passer au delà des voies tracées par Serpa Pinto, ne pas laisser à Émin-Pacha le terrain libre, tremper tes pieds dans le lac Tchad, et, qui sait, revenir par le Sahara, tout cela au risque •de rester en chemin comme Grampel et tant d'autres.

— Je l'avoue.

— Il est réalisable, n'en déplaise au docteur parisien.

— Tu crois ?

— Je l'affirme. Nous compléterons notre bibliothèque, nous compulserons tous les documents officiels, nous étalerons dans notre cabinet de travail de vastes cartes, nous suivrons Mizon, Monteil, Trivier et leurs émules.

— Quoi ! tu consentirais, papa, à....

— Pardon, je me suis mal expliqué. Je serai du voyage, mais tu te doutes bien qu'avec ma jambe de bois....

— Oh ! il y a des porteurs.

— Penses-tu que ton père va se mettre, à son âge, à courir le monde, et qu'il me laisserait ici solitaire ? dit sur un ton de reproche Mme d'Arminel.

— Le voyage se fera autour de notre chambre. Nous au- .rons soin de ne pas trop nous attarder dans les étapes.

— Enfin, je comprends, répondit Louis en riant. Voilà l'obsession coloniale vaincue. En vérité, où donc avais-je la tète tout à l'heure?

— A Brazzaville, probablement.

— Je ne sais; en tout cas, mon cœur était resté ici. Mais >que sont devenus Victor et Nadèje ?

— Victor a accompagné sa sœur à Notre-Dame de Lourdes. Ils rentreront par le train.... Ou plutôt voilà nos deux voyageurs.

Nadèje était radieuse.

— Savez-vous pourquoi sœurette est si contente? dit Victor

après un échange de baisers entre tous les membres de la famille.

— Qu'importe la cause pourvu que la joie existe?

— Nadèje rapporte de son pèlerinage la certitude que sa vocation s'accomplira.

— Oui, j'en conviens, interrompit la jeune fille. J'étaisagenouillée à la grotte, où les fidèles se pressaient nombreux dans un petit coin à côté des béquilles, pendues en ex-voto à la voûte ; je priais avec ferveur. Tout d'un coup, il se passa en moi quelque chose que je ne puis définir. J'aperçus au delà des mers une statue entourée de milliers et de milliers de noirs. La Sainte Vierge contemplait cette foule avec une bonté maternelle; à chacun de ses regards un fétiche se détachait du cou des pauvres nègres. J'entendis alors ces paroles : « Je suis l'Immaculée Conception. » Et de toutes ces lèvres païennes s'échappa ce cri d'amour : Ave, Maria! Je vis s'élever instantanément des sanctuaires, un évèque au milieu de ses prêtres. Des écoles s'ouvrirent; je reconnus....

— Les sœurs de Saint-Joseph de Cluny ?

• — Précisément. J'étais là en extase, quand Victor me touchant l'épaule me dit :

— Veux-tu, sœurette, que nous allions dans la chapelle du Rosaire? Je n'ai pas oublié que Notre-Dame de Lourdes est aussi l'étoile de la mer. L'extase avait pris fin, mais la joie dure dans mon cœur.

— Ma chère Nadèje, répondit Mmo d'Arminel, tu pourras, quand tu le voudras, réaliser tes pieux désirs. Louis a pris sa résolution définitive. Pour cause de santé, il ne quittera plus le Tuco.

— Tu es donc sérieusement malade? demanda la jeune fille avec une tendre inquiétude.

— Rassure-toi, Nadèje; sous la réserve de ne pas aller

clans les pays chauds, ma santé est garantie par la faculté.

Le consentement donné, le trousseau fut vite établi. Le curé se chargea de toutes les démarches, et il voulut accompagner à la maison-mère la postulante.

— Dieu vous récompense de vos vertus ! lui dit-il en la bénissant.

Page 1