AH M AD OU
(Gravure extraite des Colonies d'Afrique. — Quantiri.)
La porte se referma. Il y avait une religieuse de plus dans la phalange de la Mère Javouhey. Au Tuco, les pleurs coulèrent, mais tempérés par cette foi qui donne une douceur même au sacrifice.
Lorsque Mme d'Arminel était sur le point de manquer de résignation :
— Voyez- vous, Madame, se permettait d'insinuer le digne pasteur, le meilleur gendre, c'est le bon Dieu !
Au Congo. — M. de Brazza.
Victor était allé reprendre son quart à bord. Louis suivait avec ponctualité le traitement prescrit, et la santé revenait peu à peu. Son père le secondait dans ses travaux d'explorateur sédentaire, et il apportait un entrain affectueux à sa tâche.
— Et d'abord, qu'est-ce que le Congo?
— On comprend sous cette dénomination nouvelle une étendue quatre fois supérieure à la superficie de la France. Le Gabon y a été administrativement fondu, et Libreville est devenue la capitale du gouvernement.
— Allons-nous parcourir ce vaste territoire?
— Je crois que ce serait inutile. J'ai vu le Gabon, le Fernand-Vaz. Si tu le veux bien, nous remarquerons d'abord les montagnes qui, comme des marches d'escalier, s'étagent en terrasses et courent parallèlement au rivage, distantes de cent à deux cents kilomètres. Ce sont les talus extérieurs du plateau africain ; on les appelle Monts de cristal; au nord de l'Ougoué, Sierra Complida, entre cette rivière et le Congo. Leur hauteur moyenne est de trois cents à cinq cents mètres.
— Et les rivières ?
— Nous nous en occuperons en suivant leur cours avec les explorateurs.
— Chose curieuse. Avant les voyages deBarth, de Livings-
tone, de Speke, on connaissait moins l'Afrique, il y a trente ans, qu'au xvie siècle. Diego de Gama, en 1548, avait découvert l'embouchure du Congo ; Lopez a donné son nom au cap qui est le sommet du delta formé par une ancienne île, que les alluvions de l'Ougoué ont réunie à la terre ferme. Il avait, trois siècles avant Speke, découvert les secrets des sources et des crues du Nil, ce qui n'a pas empêché Stanley, en 1871, de prendre le Congo pour le Nil. Et sur la route qu'il a suivie le voyageur anglo-américain avait été également devancé par l'explorateur portugais en 1598. Il ne faut pas louer le temps passé aux dépens du présent, mais il convient de ne point méconnaître ce qui fut fait avant nous.
La part de la France dans cette partie du continent noir est grande. On la doit à M. Savorgnan de Brazza.
Quatre hommes ont laissé des traces particulières de leur passage dans les régions africaines.
Livingstone a exploré pendant trente ans l'Afrique. Il a découvert les magnifiques cataractes de Mosi-ou-tounya, où le Zambèze précipite ses eaux dans un abîmé deux fois plus profond que celui des chutes du Niagara, le lac Nyassa qu'il côtoya du nord au sud sur la rive occidentale pendant plus de trois cent quatre-vingts kilomètres. Il avait poussé, d'autre part, jusque dans le grand bassin fluvial dépendant du bassin de Lobisa et atteint ainsi, sans se rendre un compte exact de sa découverte, les sources du Congo. A Ouijiji, il fut retrouvé par Stanley, tandis que le bruit de sa mort avait couru en Europe. Hélas ! quelque temps après, Cameron, envoyé pour le ravitailler, apprit que le célèbre voyageur était mort de la dysenterie sur les bords marécageux du lac Bengweolo, au village de Tichtambo. Le corps, conservé dans du sel, fut porté par les serviteurs de Livingstone à Zanzibar, distant de deux mille deux cent quarante kilomètres. Il
repose clans l'abbaye de Westminster, au milieu des gloires nationales de l'Angleterre.
Cameron, officier de la marine britannique, dans laquelle il sert encore, a vérifié et complété les derniers travaux de Livingstone; parti de Bagamoyo, il arriva très malade à Katombela, et de là à Saint-Paul de Loanda, après avoir parcouru cinq mille kilomètres, dont dix-neuf cents en pays inconnus des blancs. Il avait souffert la faim, assisté aux scènes de la traite en pays portugais, vécu au milieu de malheureux mutilés sur un simple caprice du maître. Ses récits dépassent en horreur ceux de Livingstone.
— J'ai lu ces pages émouvantes. Mais le comique se mêle au tragique. M. Bory, clans son livre sur les Grands explorateurs de V Afrique, raconte ainsi la réception de Cameron à la cour de Kaguomenbé, ville qui n'a pas moins de cinq kilomètres de circonférence :
« Tout en l'accueillant fort bien, les officiers chargés de recevoir les étrangers surent admirablement l'exploiter et lui faire payer un haut prix l'honneur de présenter ses hommages à leur maître.
» Tout clans cette cour nègre était réglé avec un cérémonial si rigoureux que Cameron faillit s'attirer des désagréments pour avoir manifesté l'intention de s'asseoir pendant l'audience sur sa chaise au lieu d'accepter un des sièges qu'on accordait aux visiteurs. Quand les fonctionnaires, reconnaissablés à un gilet de couleur écarlate, eurent réglé les détails de la présentation, le roi parut. Grande fut la déception du voyageur de voir dominer sur ces dignitaires si méticuleux, si européennisés, un souverain dont le costume royal se composait d'un vieil habit et d'un vieux pantalon noir passés n'importe comment. Un vieux châle écossais couvrait les épaules, les deux bouts rejetés en arrière ; un vieux chapeau
— 28? — à larges bords couvrait la tête. Bien qu'on fût encore à une heure matinale, le puissant monarque était aux trois quarts ivre. Ses premières paroles furent pour faire son éloge et donner de son pouvoir une idée extraordinaire. Ce thème dura longtemps, puis fut couronné par l'invitation, en cas de retour, de fournir à une majesté de son importance des cadeaux plus dignes de lui. Pour terminer l'audience, l'auguste souverain alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dont il versa quelques gouttes à la ronde, puis il se livra à une représentation chorégraphique des plus désordonnées en de^ mandant à sa bouteille un fréquent réconfortant. Quand elle fut vide, la séance fut levée.
» Des gardes du corps veillent sur cette singulière majesté, et quand le monarque part en campagne, l'honneur de porter son chapeau appartient au capitaine. Cette coiffure royale joue, en cas de guerre, le rôle que joua, dit-on, à Fribourg, le bâton du grand Condé ; il est lancé par-dessus les palissades du village à emporter. C'est à qui s'élancera pour le reprendre; celui qui est assez heureux pour y réussir est le héros de la journée, il reçoit une récompense magnifique. »
Dix-huit mois après le retour de Cameron, Stanley, déjà connu par sa première expédition à la recherche de Livingstone, se remit en campagne. Il a raconté ses souffrances et ses combats. La hache à la main, il a dû se faire jour à travers des forêts inextricables; il a soutenu dix-huit engagements contre les naturels, il a eu à se défendre contre les cannibales acharnés par terre et par eau à sa poursuite ; la maladie a dispersé son escorte; il a mis cent trente et un jours pour franchir les chutes et les rapides du Congo qui engloutirent plus d'un homme de sa suite. Il a passé en conquérant dans ces régions, laissant partout le souvenir de son courage, mais aussi de ses cruautés. Son exploration mi-
scientifique, mi-guerrière, a abouti à la fondation cle comptoirs de commerce et à la constitution de l'État libre du Congo, sur lequel la France a un droit reconnu de préemption au cas où l'Association internationale africaine viendrait à renoncer à sa colonie.
M. Savorgnan cle Brazza, Romain d'origine, mais Français cle cœur, et ayant acquis par ses services des lettres de grande naturalisation allait, lui aussi, parcourir l'intérieur de l'Afrique. Mais à la fermeté indomptable il a su joindre la douceur ; il a pu ainsi réaliser une œuvre plus importante, plus durable que celle de Stanley. Il a uni la ténacité de Livingstone à l'habileté de Cameron; sans le céder en rien comme hardiesse à Stanley, il l'a surpassé en équité et en sagesse politique. Les traités qu'il a conclus, et pour ne parler que clu plus connu, le traité avec le roi Makoko, ont mis entre les mains de la France un pays riche dont le climat est moins meurtrier que celui clu Sénégal et du Gabon, et dont les habitants, à part quelques tribus anthropophages sans cesse refoulées vers le nord-est, sont très favorables à la pénétration cle la civilisation.
Lorsque Brazza et Stanley se rencontrèrent à Mdambi- Mongo, le second, qui traçait une route entre Vivi et Stanley- Pool, eut une attitude hautaine à l'égard du premier, qui descendait la rive droite du Congo, après de pénibles incursions vers la rivière Niari. Aujourd'hui, l'Anglo-Américain a beau répandre le fiel de ses critiques, la renommée cle Brazza surpasse la sienne. Sur la rive gauche du Congo, les blancs sont exécrés : on se souvient de Stanley ; sur l'autre bord, au contraire, la sécurité est complète, la cordialité sincère ; on aime Brazza.
Les détails sont ici inutiles; les résultats parlent assez haut.
Un enseigne de vaisseau, secondé par son frère et quelques dévoués compagnons, Ballay, de Lastours, Dufourcq, Mizon, Précille, Fourneau, etc., a procuré à la France des possessions considérables. Il les a organisées, et le jour n'est pas éloigné où la richesse commerciale viendra par surcroît à la nation généreuse dont on a pu dire avec raison : Partout où passe le drapeau de la France, une grande cause le précède et un grand peuple le suit.
Brazza avait, en 1872, vingt ans, lorsqu'il fut attaché comme enseigne à la division navale de l'Atlantique sud. Dès l'école navale, il s'était passionné pour les récits des explorations de M. Aymès, dans le lac Ougoué, et il trouva à Libreville MM. de Gompiègne et Marche, qui rentraient de leur excursion fructueuse quoiqu'incomplète sur l'Ougoué; Ces deux voyageurs s'étaient avancés à 460 kilomètres dans l'intérieur ; ils avaient dû s'arrêter devant l'hostilité des Ossyeba, en guerre avec les Okanda favorables aux deux Français. Brazza remonta le Komo, mais le service du bord avait ses exigences.
En 1875, il obtenait une mission qui consistait à reconnaître les sources de l'Ougoué. C'est lui-même qui en avait ainsi précisé la portée. M. Marche était de la partie. L'expédition dura deux ans. La maladie avait forcé M. de Brazza à stationner à Lopé, où il rencontra le docteur Lenz, voyageur autrichien auquel on a fait gravement un mérite d'avoir suivi la voie ouverte par les explorateurs français, après avoir attendu un an des Okanda la permission de sortir de la ville dont les indigènes le rançonnaient.
Les Ossyeba sont de nature belliqueuse ; ils forgent le fer et emploient à la chasse le temps qui n'est pas pris par la guerre contre les Okanda. Ces derniers pratiquent le commerce, et font preuve de plus cle ruse que de scrupules. Dé-
tail curieux : les femmes s'arrachent soigneusement les cils. Elles se peignent le corps avec toutes sortes de couleurs délayées dans de l'huile de palme. C'est horrible et cela sent fort mauvais.
M. de Brazza, parvenu près des chutes Poubara, constata que l'Ougoué n'était plus navigable. Il fallut donc renoncer à cette voie fluviale pour pénétrer dans l'intérieur. Il s'avança alors vers l'est par la route de terre, et se trouva dans le pays des Batékés, marchands d'ivoire, qui transportent les dents d'éléphant à dos d'homme jusqu'au Lefmi, affluent du Congo. Les Batékés sont de nature querelleuse et cupide. Ils tentèrent de piller les voyageurs, mais un jour M. de Brazza ayant fait enterrer devant son campement une caisse de poudre, les naturels crurent que quelque fétiche y était renfermé, et s'éloignèrent prudemment.
Leurs chaussures étant usées, les voyageurs durent marcher nu-pieds, car les souliers de rechange étaient pourris, bien qu'ils fussent renfermés dans un coffre métallique. Ces héroïques déguenillés reçurent au Gabon une chaleureuse ovation, et à sa rentrée en France, l'explorateur, qui avait parcouru treize cents kilomètres, dont huit cents à pied, en des régions jusqu'alors inconnues, fut acclamé comme le méritaient ses admirables services et ses précieuses observations sur les pays qu'il venait de traverser dans sa campagne de trois ans.
Stanley projetait de conquérir de vive force le commerce des pays noirs ; il traçait déjà dans sa pensée la route qui devait servir au transport dans les eaux du Congo des vapeurs démontables destinés à desservir les stations du grand fleuve.
Brazza, qui avait appris au Gabon les « exploits » de Stanley, fut frappé du parti à tirer de l'Alima, navigable à
90 kilomètres de l'endroit où s'arrêtent les pirogues de l'Ougoué, et par laquelle des canots à vapeur pourraient descendre le Congo jusqu'aux chutes qui barrent son accès par l'Atlantique. Douze mille kilomètres de circulation fluviale à travers les contrées les plus fertiles de l'Afrique allaient donc être ouverts à la France par la découverte de l'Alima. A peine rétabli, Brazza sollicita une nouvelle mission afin de s'assurer par des moyens pacifiques le bon vouloir des populations riveraines.
La famine vint encore compliquer la situation. Il fallut vivre de fourmis blanches, de chenilles, rats, chauves-souris, et autres mets tout aussi peu ragoûtants. Mais on était arrivé sur les bords de l'Alima qui, disaient les naturels, « se jette dans un grand fleuve où l'on peut toujours aller devant soi. » C'était le Congo. Ah ! si Brazza avait pu se douter que Stanley venait en quelque sorte de le coudoyer le long du fleuve! On descendit l'Alima, et l'on s'arrêta à un village de Bafourous, situé à une centaine de kilomètres de là. Il fut possible d'acheter des pirogues, mais, pour cela, toutes les difficultés n'étaient pas vaincues; les Bafourous avaient équipé une flottille ; ils se concentraient de village en village. Attaqués, les Français ripostèrent, et la justesse de leur tir rapide effraya leurs ennemis. Ce succès ne pouvait être décisif. M. de Brazza se décida à remonter vers le nord et à reprendre la marche par terre. Ses munitions s'épuisaient, il importait de les ménager, car on n'était pas à bout de chemin. Les Batékés se montrèrent d'autant plus hospitaliers qu'ils avaient vu que les blancs étaient plus forts que les Bafourous. Chez les Umbétés, où il parvint sans encombre, l'accueil fut bon. M. de Brazza gagna la Licona, et reprit le chemin de l'Ougoué. Le convoi était dans un état lamentable.
Il partit, et en juin 1880, au confluent de la Passa et de
l'Ougoué, il fonda Franceville, et expédia une flottille de plus de quarante pirogues à la rencontre de M. Ballay, qu'il supposait rendu à la côte avec le personnel et le matériel convenus. Les pagayeurs avaient été choisis parmi les Adouma et les Okanda ; ainsi cessaient les divisions locales qui nuisaient à la circulation sur le fleuve.
M. de Brazza se dirigea vers le Congo. Il allait droit aux Bafourous, avec lesquels, dans sa première expédition, il avait dû échanger quelques balles, et qui monopolisaient le commerce jusqu'au grand fleuve.
Il leur envoya un drapeau français et une cartouche pour leur faire comprendre qu'ils avaient à choisir entre la paix et la guerre. Il avait visité en passant les Abuma, tributaires de Makoko, et se lançait plus avant vers le sud, lorsqu'un envoyé de ce grand chef le rejoignit et vint lui apporter une invitation de son maître. M. de Brazza se mit en route, traversa le Léfmi sur un radeau, et s'engagea à travers un plateau désert, au risque d'une insolation. Après quarante-huit heures de marche, il se trouva, vers minuit, en face d'une immense nappe d'eau.
— Le Congo! s'écria-t-il avec émotion.
Et il poursuivit son chemin.
Makoko reçut son hôte avec les plus vifs témoignages de sympathie. Le voyageur était assis sur ses ballots; le roi s'étendit sur une peau de lion et s'accouda sur des coussins. La peau de lion est un attribut royal. Le grand féticheur, se précipitant à genoux, serra tour à tour les mains du souverain et de l'explorateur.
La présentation était faite. Makoko félicita M. de Brazza, il lui dit que le renom de ses desseins pacifiques était venu jusqu'à lui; il se plaignit avec véhémence de Stanley. Pour marquer son affectueuse confiance envers le représen-
tant de la France, dont celui-ci exposa les intentions bienveillantes, il consentit à la fondation de deux stations, l'une dans le haut Alima et l'autre sur le Congo, à N'tamo, qui bientôt changera de nom.
— « Prends cette terre et porte-la au grand chef des blancs pour lui rappeler que nous lui appartenons », avait dit Makoko, qui plaçait ainsi sous le protectorat de la France ses États s'étendant sur les deux rives du Congo navigable entre Brazzaville et l'Oubanghi.
M. de Brazza, en réponse à cet hommage, fit planter le drapeau français devant la demeure de Makoko, auquel on expliqua que, par ce symbole, la France le couvrait de sa protection.
Cet accord se fit conjointement avec les Bafourous, qui, venus à un grand palabre, se rendirent aux avis de Makoko et aux exhortations persuasives de M. de Brazza. Les chefs indigènes jetèrent dans un trou des balles, de la poudre, des pierres à fusil; M. de Brazza et ses hommes y déposèrent des cartouches. Sur le tout on planta un arbre.
— Voilà la guerre enterrée si profondément que ni nous ni nos enfants ne pourront la déterrer, déclara l'un des principaux Oubanghis.
Et M. de Brazza répondit :
— La paix ne sera troublée que lorsque l'arbre qui en devient le gage produira des balles, de la poudre et des cartouches.
En échange d'une poire à poudre vide qui lui fut remise comme emblème pacifique, l'officier donna à chaque chef un pavillon pour sa pirogue. La descente du fleuve présentait un aspect imposant et pittoresque.
A l'issue de grandes fêtes données à M. de Brazza, celui-ci fut transporté dans une magnifique pirogue, qui, après cinq
jours de navigation, atteignit Stanley-Pool, sur la rive droite duquel se trouve N'tamo, clef du Congo intérieur, car ce village est le dernier avant les rapides. M. de Brazza prit, au nom de la France, possession de tout le territoire cédé par le roi Makoko, et le 1er octobre 1880, les trois couleurs nationales flottaient au-dessus de la nouvelle station. Ce fut M. de Lesseps qui, président de la société de géographie de Paris, proposa de désigner la nouvelle résidence française par le nom de son fondateur. N'tamo est ainsi devenu Brazzaville ; son premier commandant a été le sergent Maîamine, auxiliaire dévoué et courageux.
M. de Brazza avait le droit d'être satisfait ; il restait préoccupé. Le bas Congo étant impraticable, l'Ougoué d'un parcours long et difficile, il se disait qu'une autre voie d'accès devait exister. Mais forcé de se ravitailler, il revint au Gabon. Se transportant ensuite à Franceville, il alla procéder à l'établissement d'un poste clans le haut Alima. Puis il se rendit dans la vallée du Niari-Kiliou et suivit la rivière de ce nom jusqu'à son embouchure, arrivant ainsi à la mission catholique de Lanclana, par le chemin le plus court de Brazzaville à Loango.
La deuxième expédition était terminée le 17 avril 1882, mais le travail de pénétration se continuait par les soins des collaborateurs de M. de Brazza, sur la demande duquel le gouvernement venait de faire occuper, par les marins du Sagittaire, le port de Loango.
Les Chambres avaient sanctionné le traité avec le roi Makoko. Une troisième mission fut confiée le 21 mars 1883 à Brazza ; aidé de ses compagnons, MM. Ballay, de Chavannes, Decazes, Dolisie, Dutreuil de Bhins, de Lastours, Pleigneur, — ces deux derniers morts à la peine, — M. de Brazza s'attacha à étendre son action, à fonder des postes nou-
veaux, et prépara ainsi l'acte général de la Conférence de Berlin, dont toutes les décisions ne répondirent pas à ses voîux, mais qui reconnut définitivemeut, le 26 février 1885, les droits de la France sur toute la rive droite du Congo, y compris la vallée très riche du Niari-Kiliou ; par contre, l'État libre du Congo reçut les postes de la rive gauche.
M. de Brazza procéda d'une façon solennelle à la ratification du traité avec Makoko. Son voyage fut une marche triomphale dans les régions où jadis il avait été accueilli avec défiance et, parfois, à coups de fusil.
M. de Brazza, tour à tour nommé lieutenant de vaisseau et capitaine de frégate, ayant reçu la grande médaille d'or de la Société de géographie, ne fut pas, cependant, à l'abri de certains déboires. Il avait accompli sa mission au nom du ministère de l'instruction publique. Mais en 1886, il revint au Congo avec le titre de commissaire général du gouvernement français. Depuis lors, il poursuit sa conquête pacifique, non sans se heurter souvent au mauvais vouloir des agents de l'État libre, qui finira par devenir sol français. Dans le nord-est, les frontières conventionnelles sont sans cesse reculées ; clans l'intérieur, des routes sont tracées, des villes s'élèvent, et les laptots, engagés volontaires, composent l'armée de la nouvelle possession.
L'action religieuse concorde avec l'action nationale. La lettre toute récente du P. Sand, missionnaire à Buanzo, nous donne à ce sujet d'intéressants détails que nous transcrivons :
« Au point de vue politique, le bassin du Congo se divise en cinq districts :
» A la côte : 1° le district de Loango, qui s'étend jusqu'à Buenzo, dans l'intérieur; 2° le district de Mayumba entre Loango et Cette-Cama.
» A l'intérieur : 1° le district de Brazzaville ; 2° de la Cangha, et 3° de l'Oubanghi.
» Chaque district comprend plusieurs stations dont les principales sont, pour Loango : Cette-Cama , Quillou , Nyanga.
» Pour May umba : 1° Pointe-Noire ; 2°Massaba, Loudoma, Komba.
» Pour Brazzaville : Manyanga, Liranga, Bangui, Mango.
» A la tète de chaque district se trouve un administrateur, et pour les stations un chef de station avec un personnel en rapport avec l'importance du district ou de la station.
» La force armée mise au service de l'administrateur ou du chef de station est composée de laptots (les laptots sont des Sénégalais qui s'engagent comme soldats. On admire en eux une fidélité et un courage à toute épreuve).
» Au point de vue religieux, la colonie du Congo est divisée en deux vicariats apostoliques, confiés à la congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie : les vicariats du bas Congo et du haut Congo ou Oubanghi.
» Loango, ville située sur le littoral au 4°45' latitude sud, est le chef-lieu du district de ce nom. C'est la résidence de l'administrateur. Le personnel blanc comprend, en outre, un docteur de la marine, un préposé du Trésor, un secrétaire, un garde-magasin, un commis de douane, un brigadier de douane et un chef de la poste.
» Quarante laptots composent la force armée de Loango. Loango est également la résidence du vicaire apostolique du bas Congo, Mgr Carrie. La mission catholique, dont le personnel compte neuf missionnaires, y dirige des œuvres importantes et prospères. Elle y possède, en effet, un grand et un petit séminaire, un noviciat de Frères indigènes, une
école normale, une école professionnelle et une école primaire fréquentée par cent quarante enfants C).
» Il y a aussi à Loango une école de filles au nombre de cent, dirigée parles sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Deux villages complètement chrétiens sont déjà sortis cle la mission de Loango. Cette-Cama est située dans l'île cle Calley, formée parla rivière Ngado, au 2°16' latitude sud, à deux heures de la plage. La rivière Ngado est parsemée d'îles très nombreuses et toutes très fertiles. Le pays est riche, beau et bien peuplé. Les indigènes, quoique barbares entre eux, sont cependant bien disposés pour la mission, qui ne compte encore {vu sa fondation récente, 1890) qu'une œuvre de garçons fréquentée par trente élèves.
» A Mayumba la mission possède un village chrétien desservi par trois missionnaires.
» Buanzo, poste abandonné par le gouvernement et cédé à la mission, est situé à douze jours de la côte, sur la route qui conduit de Loango à Brazzaville, clans la belle vallée du Niari, et à deux cents mètres à peine de la rivière de ce nom, au confluent de la Buanza.
» La station de Saint-Joseph de Linzdo, à 550 kilomètres de la côte, à 383 mètres au-dessus du niveau de la mer, compte un personnel cle quatre missionnaires ; une œuvre de garçons, au nombre de cent; une école cle filles, située au village chrétien de Saint-Isidore et dirigée par une personne chrétienne de ce village; deux villages chrétiens, gracieusement cachés par de superbes bananiers.
» Les Ballalls, nos voisins, sont bons, même timides et surtout plus travailleurs que les Batékés, marchands d'ivoire, et
(1) Les prix consistent en fil, aiguilles, couteaux, étoffes, instruments de menuiserie et d'agriculture.
par conséquent, comme toutes les tribus qui s'occupent d'agriculture, plus disposés à recevoir le double bienfait de la foi et de la civilisation.
» Brazzaville, capitale du haut Congo, au 4°16'55" latitude sud, 15°16'14" longitude est de Greemvich, est située sur le Stanley-Pool.
» Brazzaville est également la résidence du vicaire apostolique de l'Oubanghi, Mgr Augouard.
» Enfin, la station de Saint-Louis de Liranga, placée au confluent de l'Oubanghi et du Congo, à 1,100 kilomètres du littoral.
» Les populations environnantes de Liranga sont les plus anthropophages du Congo.
» En dix-huit années, la mission catholique a fondé douze établissements de missionnaires et quatre de religieuses ; établi un séminaire, un noviciat de Frères indigènes ; créé des écoles dirigées par des instituteurs noirs sortis de ces établissements, des ateliers, des hôpitaux, des pharmacies, établi partout des jardins, des champs pour les grandes cultures, et a constitué plusieurs villages complètement chrétiens.
» Voies de communication :
» Il existe trois voies de communication pour aller de la côte à Stanley-Pool. La première a été ouverte par M. Stanley et Mgr Augouard, sur la rive droite du Congo, de M'Boma à Stanley-Pool. — La seconde suit la rive sud du même fleuve entre Noki et le Pool ; la troisième et la plus récente est celle de Loango, ouverte par l'expédition de M. de Brazza.
Jusqu'à présent les voies de communication ne sont guère que d'étroits sentiers de 30 à 40 centimètres de large, grimpant en ligne droite sur les montagnes les plus escarpées et n'ayant de rationnel que leur tracé d'une montagne à l'autre
par le sommet d'une arête qui sert de point de repère. » Les populations du Congo, comme le faisait déjà remarquer Mgr Carrie dans une relation d'un voyage accompli dans l'intérieur, sont beaucoup plus denses qu'on ne le croit généralement. Pas un ruisseau, en effet, pas un coteau, pas