‹ La France au soleil: notes sur l'AlgérieChapitre 2 sur 9 · AU PAYS DE LA LUMIÈRE ET DE L'ESPACE · texte numérisé non relu

AU PAYS DE LA LUMIÈRE ET DE L'ESPACE

Alger. — Les Premiers Pas. — La Mitidja.

Avec tes claires visions dans le regard attristé, Alger, j'ai retrouvé les lumières faibles et le soleil brumeux d'un Paris trop connu I

Hier encore, c'était si vivant, si coloré, le grouillement de ton port, sa crapule amusante et bruyante de flâneurs et de curieux, de lazzaronis et de portefaix, et cette étonnante bouillabaisse méditerranéenne qui se heurte et s'interpelle et circule ou somnole sur tes quais incendiés I C'étaient aussi les toilettes légères et les alanguissements des belles filles au square Bresson, la circulation flirteuse et coquette aux arcades de la rue Bab-Azoun I C'étaient les coteaux déjà empoussiérés de Mustapha, leurs jardins fleuris de roses, ombragés de bouganvilleas violets, ces chemins rocailleux et sauva-

ges, les mille détours de leurs sentiers, les surprises d'un couple heureux, et parfois dans le fond de la ravine, ou Tobscurité incomplète d'une grotte, Tenvol eflFarouché d'une robe, l'apparition rapide d'ime forme féminine I

C'étaient les causeries, dans le jardin d'Essai, du bon peintre Noire, et les noctambulismes sur le boulevard dô la République, avec ce charmant confrère. Lys du Pac, si averti des choses algériennes...

C'est aussi la Casbah, la Casbah tumultueuse le soir et silencieuse aux après-midi brûlants, la Casbah, ses rues en dédale, qui défient les guides ; ses escaliers, que tant de générations foulèrent ; ses maisons mystérieuses qui connurent tant de drames ; dans tout cela des êtr^ mueti et graves qui circulent, et ces odeurs de laine arabe, ces parfums inconnus qui vous prennent et vous grisent, ses cafés maures, ses posadas, la boutique du Mozabit® au coin, l'échoppe de l'artisan, la résignation et la torreur de l'Islam qui se réserve et qui rêve, puis une trouée dans la lumière et sur la mer, et encore de l'ombre, du silence et du cauchemar, quand ce n'est pas dans les rues chaudes, la bacchanale des matelots et des soldats !

Alger, parfumée et blanche I Alger, sonore comme une cité latine, Alger, aux paresseux rêves orientaux, au far niente exquis, Alger qui possède aussi le pittoresque d'ime ville en

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travail I Alger, tes burnous, tes clairs uniformes, les robes de tes femmes, si alertes, si jeunes., si indépendantes ; Alger, tes grisettes, à la Paul de Kock, et leurs ébats rieurs dans les guinguettes avec des balançoires et des fleurs ! . . . Comme le soleil de Paris est triste I Je revois au matin pâle, sur le port endormi, grandir les lueurs falotes de Taurore naissante, je revois les grands bateaux, masses lourdes et silencieuses, surgissant de Tombre, les petites voiles latines, prêtes à s'^envoler vers le large de la mer, encore inaperçu. Je revois le jour filtrer entre les feuilles algues des grands bambous, ou des eucalyptus géants, et comme une coulée laiteuse, puis mauve et rose., la jeune et tendre lumière du matin, glissant sur les flots apaisés I...

« Vous ne pouvez vous imaginer la transformation de ce pays et particulièrement de cette ville I Qui a vu Alger, il y a vingt ans, chercherait vainement dans son souvenir tels coins antiques, telles masures où son caprice s*attarda. Les gens eux-mêmes — je ne parle pas de ceux qui ont vieilli — les gens se sont modifiés. Il ne reste plus grand chose de la pittoresque ville blanche, de la ville des burnous et des barbaresques I Et quand vous aurez promené votre

fantaisie et votre rêve, à la Casbah, votre besoin d'exotisme et de souvenirs sera sans doute satisfait ! »

Cest Talgérois moderne qui parle, celui qui ne peut plus s'attarder aux lents souvenirs du passé. Et je comprends son état d'esprit, je me rends très bien compte de cette transformation dont il parle, puisque — il l'indiquait lui-même — elle s'est accomplie en lui.

Alger change, Alger se modifie chaque jour.

Ici la mer a dû reculer : les quais encombrés, les beaux quais de labeur et d'effort ont fait s'éloigner le flot monotone, et l'activité humaine a, encore ime fois, substitué la beauté de son effort à la simple mollesse d'autrefois. Le jardin silencieux où les grands arbres faisaient de l'ombre et de la paix, peu à peu morcelé, fait place aux habitations, et la nature s'efface devant les exigences d'ime grande cité en transformation.

Mais Alger reste, et quoi que puisse dire le fanatique amant des grandeurs futures, le lyrique admirateur de son sol, de sa race et de l'avenir que l'un et l'autre se rassurent ; on ne peut séparer Alger de sa jeune histoire pas plus que de ses vieux souvenirs. Il y a ici l'œuvre de la France, il y a le génie civilisateur et harmonieux des peuples méditerranéens, il y a cette discipline française qui sait fondre, avec ordre et clarté, Jes qualités contraires des na-

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tions tumultueuses et hostiles lancées sur ces terres récemment conquises.

Une race neuve, une race méditerranéenne, a justement dit M. Louis Bertrand dans ses romans colorés — et nous y reviendrons — une race qui a grandi subitement, débordante de sève, pleine de promesses et impatiente, surtout, impatiente de se réaliser. Cela est vrai, la race est neuve, elle a une force en puissance extraordinaire, elle fera grand et elle sera grande, mais c'est Taventure française qui lui permit sa naissance et c'est la discipline de notre pays qui favorise aujourd'hui son développement.

Grand pays, tout de jeunesse et de force gaie, de force encore inemployée ; grand pays qui s'essaye aux grandes œuvres, qui réussira dans son eflfort ; grand pays que la France a fait naître, et qu'elle grandira I

Et si l'Algérois enthousiaste, sous la belle et joyeuse exagération de son soleil, de sa race, de son sol et de son climat s'est emballé devant l'avenir, jusqu'à parler légèrement du passé, prenez-le pour guidé, demandez-lui de vous montrer cette force existante, de vous analyser cet effort dont il est orgueilleux. Attendez, écoutez-le, vous entendrez soudain la glorification de ce passé qu'il ne voulait plus considérer, et qu'il rejetait superberfient. Ce qu'il vous dira ? L'histoire de ces ruines récentes, la lé-

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gende de cette roche, ce qui s'est dépensé d'héroïsme sur cette grève aride, d'abnégation, de violente énergie, de patience et d'enthousiasme dans cette plaine tertile — fertile aujourd'hui — et il va vous chanter la gloire des soldats et des colons, venus du Languedoc ou de Provence, du Vivarais ou de Lorraine, qui défrichèrent après avoir conquis. Et vous goûterez mieux son lyrisme, si à la fin d'une longue et chaude excursion vous faites halte sous la tonnelle d'une simple auberge. Vous regarderez l'inscription naïve de l'enseigne, vous demanderez le nom de la colline en face, vous y verrez sans doute une simple colonne dont on vous donnera l'origine ; en vous servant, le patron vous dira comment et depuis combien de temps il est ici, il vous dira ce qu'il a vu, ce qu'était le pays lors de sa venue, et pourquoi son village porte le nom glorieux qui vous aura déjà frappé, pour peu que vous connaissiez l'histoire de nos dernières grandeurs I Admirable vision d'une pierre, d'une crête, d'un arbre séché sur qui flambait l'ardent soleil, jouait cette belle lumière claire qui s'épend sur les choses, légère comme une caresse et"^gaie comme un sourire de femme I

« Pays de l'exagération, me disait à mon arrivée, un compatriote rencontré là bas, le commandant D., la pluie s'y fait torrentielle, le soleil vous brûle, et les querelles politiques

suscitent de terribles passions I Mais quel pays séduisant ! »

Certes, un pays d'exagération bienfaisante et productive, exagération qui fait les créateurs et les héros !...

L'Orient I Quel écrivain, suivant la mode, ne s'est avisé d'en déplorer la fuite, au cours de ces longues et parfois très brillantes descriptions d'Alger, qui, réunies, nous donneraient des modèles parfaits de notre littérature depuis 1830 I

On a pleuré sur la Casbah qui s'en va un peu chaque jour, on a des notes savoureuses sur la marine bruyante et son coin d'azur, on a justement critiqué l'horloge de la grande mosquée, et quelques-uns se sont lamentés de cette mort inévitable ; ils ont maudit les quartiers neufs et leur banalité luxueuse I Quelle sottise f

L'Orient, mais il est partout dans la ville méditerranéenne I il est dans la paresse langoureuse des après-midi, dans la pose nonchalante au bord des flots de cette mauresque étendue et qui rêve, et qui est Alger même. Il est dans l'air langoureux, qui soudain s'allume et flamboie, charriant les voluptés lourdes, les violences brutales des sables lointains. Il est dans ces fleurs qui jaillissent de partout, s'étalent aux carrefours et dont sont parées les femmes aux démarches molles ! L'Orient, je l'aimai^

dans ce tohu-bohu bigarré, dans ces foiiles pittoresques au débraillé insouciant ; je Taimais dans Todeur légère, qui flottait partout : parfum de fleurs, parfum de chair, parfum des jardins et parfum des femmes ! L'Orient, mais n'est-ce pas cette lumière divine, ces nuances délicates du ciel et de la mer I • - La mer, d'une transparence infinie, qui se déroule dans le golfe bleu, que bordent les montagnes kaybiles, et qui, doucement, lentement, vous dicte Tindiff^érence et l'oubli ?

Oui, la ville française monte à l'assaut des ' murailles arabes. Le vieil Alger de Barberousse et des Turcs recule chaque jour un peu plus.

Depuis l'explosion du fort Empereur, la brèche est ouverte et va grandissant. Et j'entends maudire l'architecture moderne I Certes, elle ne fut pas toujours impeccable ; il y eut les fautes inévitables des gens pressés. Il y eut surtout la hâte qui talonnait les constructeurs ; cette ville débordait ses remparts, la vie moderne étouffait dans ses ruelles sombres, s'enkylosait dans ses couloirs humides ; il fallait rendre au soleil son passage, et Ton taillait à vif dans le bloc blanc des murs mauresques.

Qu'importe I Et sont-ils bien sincères ceux qui se lamentent sur ces quartiers malsains ? L'Orient, se résume-t-il, pour eux, à ces décors qui sentent un peu l'opéra-comique? N'apprén

cient-ils pas le contraste vigoureux qu'offrent la vieille ville et les quartiers neufs ? J'y trouvais une djBS séductions d'Alger.

Trop grande ville et de trop d'avenir pour rester ville arabe, les voix puissantes de son port affaire, la rumeur violente de ses quais, l'agitation de ses places lui dictent une autre esthétique.

Je n'ai pas eu de désillusions, dès mes premiers pas sur la terre africaine. J'avais lu ses poètes et ses conteurs, j'avais entendu dans bien des bouches enthousiastes dénombrer ses beautés, et c'était avec anxiété que, sur le pont, je les regardais grandir et s'approcher. Près de moi, d'autres voyageurs se montraient le panorama féerique à cette heure : Mustapha et ses vertes collines, — taches blanches dans des frondaisons lyriques, — l'Agha, industrieux et inachevé, pressé entre deux masses qu'on eût dit de marbre, Saint-Eugène, la Pointe Pescade et ses roches, Alger tout entier que je désirais si ardamment

Et je me disais anxieux, me souvenant de désillusions anciennes : Le charme durera-t-il ? La réalité ne va-t-elle pas démentir mon rêve ? Alger ne fut pas inférieur et le charme a duré.

Comment ne pas être pris et gardé par cette force et cette vie ? Le pittoresque des rues, la hâte des gens, les guenilles bédouines et les loques européennes qui se frôlent dans les mê-

mes paresses aux heures oisives et aux instants de repos, les cris sonores, Taccent méridonal et les jargons exotiques ; des affaires et du bruit, du travail et la démence des soirs orageux ; tout cela près de ce calme infini de la mer, dans la paresse de ces matins lumineux ; Tintimité, la gentillesse de certains coins ontibragés et fleuris. Ville de contrastes, variée comme sa population, ville flâneuse et hardie, où Ton respire Ténergie, mais où Ton peut aussi rêver I

Il y avait, au-dessous de la colonne Voirol, un peu à gauche de la route de Birmandreis, un petit bois de pins, dominant la mer et la ville. La lumière filtrait très do^lce entre les aiguilles luisantes, le golfe s'étendait harmo* nieux ; on voyait le Djurjura transparent, des petits points blancs dans des masses vertes, les roches de Saint-Eugène et la Ville. Tout cela pendant des heures était à moi... Il me fallut un gros effort pour aller plus loin. Je comprenais presque ceux dont le voyage s'était borné à la ville blanche et parfumée, aux coteaux fleuris, aux gorges broussailleuses qui l'entourent et qui restaient.

Mais je voulais connaître la légende algérienne. J'avais trop lu de pamphlets — il en a encore paru depuis^ — ; et j'avais été si souvent blessé dans mon cœur français de ces argu-

ment S qu'inspiraient la rancune, la vanité déçue, rirréligion nationale le plus souvent, et qui nous jettent à la face, pour nous meurtrir, une Algérie ratée, une oeuvre française échouée. Aux portes d'Alger, la Mitidja s'offrait, grand parc verdoyant ; elle nous appelait par ses verdures, encore fraîches ; par le fouillis de ses plantations variées ; eucalyptus, plata" nés, pins exotiques d'Alep, ou caroubiers ; elle nous appelait dans Alger même par la couleur de ses jardins, et leurs produits parfumés ; elle nous appelait par l'activité de son mouvement quotidien, ses transports et ses convois. Et je lisais de vieux souvenirs pittoresques d'autrefois, des pages désolées ou des cris robustes d'espérance, des rapports techniques, et des bulletins médicaux.

La Mitidja I Quel merveilleux argument aux détracteurs de notre énergie colonisatrice.

. La première colonne qui se dirige vers Blidah, après la prise d'Alger, revient effarée de cette misère et de cet ingrat marécage ; des haillons farouches et des boues pestilentielles. A chaque touffe de lentisques ou de palmiers nains, seules végétations d'alors, se dissimule une embuscade, à chaque halte la fièvre guette. Et l'on se demandait anxieux le but de cette conquête, et les résultats de cette coûteuse et sanglante expédition.

Cependant, à Bou-Farick, les yeux de nos

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soldats se réjouirent un instant, ils apercevaient dans la plaine immense un bosquet ; quatre arbres de belle venue qui promettaient de Tombre saine et qui permettaient d'espérer. Pour les gagner, ils traversèrent des marécages, luttèrent contre Tenlisement, les miasmes mortels et les moustiques irritants ; ils voulaient jouir de cette ombre, apprécier de près cette richesse, ils voulaient espérer quand même, et ces arbres étaient pour eux un peu de la patrie lointaine, de la France paisible, ombreuse et labourée.

Et ils atteignirent ainsi les quatre arbres de Bou-Farick, les quatre arbres célèbres de la Mitidja : les arbres du bourreau !

Au-dessus du sol, quelques cadavres se balançaient encore. J'ai appris que cette histoire avait singulièrement frappé Cobden, et qu'il avait gardé de cette Mitidja laborieuse et fertile, une forte impression. Quatre lignes de lui expriment son enthousiasme, et la louange de ce grand Anglais, exaltant notre force et i;iotre puissance colonisatrices, avec la sobriété sèche, la concision dure de sa race nous sont un témoignage précieux.

Marécage odieux en 1830, BouflFarick en 1835 est choisi comme un des premiers centres d'acclimation et d'effort ; six ans après on y compte 429 habitants, 106 meurent dans Tannée ; il fallait changer de prêtre tous les quatre mois.

Un jour, le Colonel du 11® de ligne passe en revue une compagnie de son régiment, elle se compose de trois hommes valides.

Aujourd'hui Bouflfarik compte quinze mille habitants. Cest le résultat des drainages et des plantations, et c'est aussi la démonstration que notre race peut s'acclimater en Afrique, et qu'elle sait parfois vouloir fortement et poursuivre ses volontés. Il faudrait faire connaître à ceux qui désespèrent trop vite, ce marché magnifique ; il faudrait leur raconter son histoire, leur expliquer cette prospérité ; ils aimeraient cette jolie ville, devenue station sanitaire; leur curiosité ne se piquerait pas seulement d'exotisme livresque quand ils verraient passer ces belliqueux Hadjoutes, qui nous donnèrent jadis tant de mal, que leurs voisins redoutaient si justement, aujourd'hui petits cultivateurs et petits commerçants.

L'Algérie pourrait ainsi devenir une belle leçon française.

J'espère bien qu'un Algérien, sans souci de littérature, écrira cette histoire de la Mitidja. C'est une œuvre assez belle pour tenter un grand écrivain national. Mais il y faut de la passion française pour en faire une grande œuvre ainsi que des connaissances agricoles et scientifiques.

Aujourd'hui deux hectares y font vivre une famille dans l'aisance. Guyotville qui est un

centre de plus de 4000 habitants, prospère et actif, où des fortunes rurales s'édifient laborieusement, n'était il y a quarante ans qu'un maquis. Et c'est un pays qui se peuplera de plus en plus. Les cultures maraîchères, les industries locales, le commerce entre les divers centres lui donnent une trèâ grande élasticité de ressources. Une promenade à recommander aux touristes qui villégiaturent à Alger. Pour y aller on passe au pied de la Bouzàreah, si prodigieusement ravinée ; dans les lentisques et les aloès se cachent de blanches villas, la mer, à droite, toute bleue...

Staoueli, tout près, dont les Trappistes ont tranformé la lande inculte et broussailleuse en une admirable exploitation agricole ; Maison- Carrée, avec son couvent hospitalier, le souvenir de Lavigerie gardé pieusement par ses fils, leurs cultures, leur musée colonial si attachant, autant de pèlerinages réconfortants.

Quels grands Français que ces aînés qui nous donnèrent cette richesse et cette leçon I Ce capitaine de Malglaive, qui chef du bureau arabe de Marengo, tout seul, sans ressources, sans appuis, abandonné par le Gouvernement qui n'osait entreprendre une œuvre aussi coûteuse, donne un écoulement aux eaux de la Chiffa, du Masafran, du lac AUouba, qu'arrêtaient les collines du Sahel de Coleah et transforme en jardin « ce quartier général des fièvres paludéen-

nés ». Et ce grand soldat du Barail, qui cre'a la première smaala de Boghar, tout seul, à titre d'essai ; qui, plus tard, à Laghouat, trouve le moyen de réunir, nourrir, loger, faire surveiller dix-huit cents chameaux, grâce auxquels s'organise un service de transport dont le com- ^ merce local profite et couvre tous les frais I Entre deux combats, ces hommes agissaient encore. Ce n'étaient pas des idéologues, ils ignoraient, je crois, les destinées futures de notre conquête, ils n'en pouvaient guère apprécier la valeur, mais leur destinée étant d'agir, leur vocation de créer, ils agissaient et ils créaient... sans discours et sans budgets. Des Français.

Vraiment, malgré l'admirable phrase de Fromentin sur la montée « des rues bizarres, comme autant d'escaliers mystérieux qui conduisent au silence », après avoir parcouru cette vaste plaine, bordée par des montagnes rouges, aux arêtes lumineuses, dans ces appels du travail et de l'action, comment s'attarder à la vie arabe ?

Maison Carrée, Rouiba, etc.. ce merveilleux sahel algérien avec ses vignes régulières, ses prairies, ses labours, ses arbres sveltes, ses jardins soignés jusqu'à Mennerville, nous offre, au printemps, l'aspect d'un joli département français. Et vraiment la tache blanche d'un

marabout, rapparition si vite disparue d'un grand berger aux amples vêtements flottants et qui s'appuie sur son long bâton recourbé, surprennent et déconcertent. La verdure tendre rhorizon très doux — teintes mauves et violets pâles au crépuscule — une plaine qui, mollement, vers le nord, s'incline, et c'est un paysage de Touraine, un paysage d'une grande politesse, d'une ordonnance harmonieuse à la française... Pendant des heures, je me suis vraiment senti chez moi.

Richesse admirable I Les habitants ont l'air satisfait ; sur les les faces halées des colons, nulle préoccupation ne se lit. Maintenant, nouveau contraste, des allures vives, des gestes prompts évoquent la Provence, que cette côte méditerranéenne continue, comme ce pays prolonge la France. L'admirable terre grasse, fertile, qui n'est même pas lasse de sa fortime, et qui magnifiquement nous étale sa force, sa jeunesse inaltérables, au début de ce printemps tardif... J'avais écrit ces notes l'an dernier, et dans une revue nouvelle, ressusitant d'anciennes aspirations et s'essayant à poursuivre im vieil effort, je lis cette phrase de M. André Gide qui depuis longtemps nous donne des impressions de voyage en Nouvelle France :

« Une couche de terre végétale comme le tranchant de la main... ici tout incite à la mort ».

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Cest vraiment trop formel pour que Ton puisse soupçonner ime ironie. M. Gide d'ailleurs n'écrit-il pas plus loin pour affirmer ses compétences agronomiques :

« Il faut avoir vu le désert pour connaître le mot culture »9 Et comme ces lignes imprévues ne peuvent provoquer qu'un haussement d'épaules, il ne faut pas s'y attarder. On avait décidément tort de discuter jadis la question ae savoir, si oui ou non, M. Gide était naturiste. Il est bien de cette école dont le chef écrivit que le printemps était la saison des poires. On s'était esclaflfé de cette audacieuse opinion, bornons-nous à n'y plus voir que la justification préventive d'un disciple, ingénu.

Mais aussi pourquoi M. Gide, dans des organes confidentiels, s'obstine-t-il à écrire sur l'Algérie ? Est-ce pour commenter les balbutiements monosyllabiques et versifiés d'un de ses plus fidèles champions ? Ses notes n'aboutissent qu'il nous faire douter des impressions sur le Maroc de Pierre Loti, qu'il s'efforce vainement de parodier. Et pourquoi M. Gide ne limite-t-il pas son effort à « l'illustration du lyrisme » en reprenant ses idéologies sentimentales, jadis célèbres dans des cénacles obscurs? C'était le beau temps, le temps des promesses, le printemps, la saison des fleurs^ la saison des poires (voir plus haut)... Une fausse ingénue des théâtres à côté, une. ingénue à boucles blon-

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des, prétentieuse et parfois ridicule, mais si charmante, dont Jean de Tinan avait souri et que M. La Jeunesse, perdant une fois de plus son lyrisme, avait magnifié par des effusions frénétiques, déclamait en lentes, mourantes, traînantes inflexions la Ronde des Grenades^ et le personnage principal de M. Gide s'appelait Nathanaël tout simplement et comme dans le grand monde Hélas I ces succès de théâtres, de théâtres à côté, compromirent cette sensibilité huguenote ! Cest la faute de Lugné- Poë, la faute de M. de Max, c'est aussi la faute de cette salle enthousiaste, affolée de passion confessionnelle, dont on a gardé le souvenir aux consistoires et qui nous montra un tel assemblage de redingotes presbytériennes, de chapeaux de clergymens et de barbes de pasteurs du désert que les habitués des premières, effarés, s'imaginèrent assister à une assemblée générale de la Ligue des droits de V homme et du citoyen..,.

Les Algériens n'ont pas toujours tort quand ils méprisent les livres que l'on publie sur eux et leur irritation peut souvent s'expliquer.

A ces impressions agronomiques fâcheuses, à ce lyrisme, certains préfèrent le savoureux et brutal « cagayous » des va-nu-pieds de la marine et de Bab-El-Oued. Quand on l'entend aux terrasses des bars il amuse ; il répugne chez M. Bertrand. Mais ceux-là axxraient cer-

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tainement remarqué entre Alger et Bordj-Bou- Areeridj, après les ravins de Palestro, alors que disparaissent les hautes cimes neigeuses du Djurdjura, le formidable et grandiose passage des Portes de Fer. C'est un paysage d'une beauté farouche, un surprenant décor romantique fait de pierire et de lumière. Il nous évoqua les splendides audacieux, ces 2000 soldats français que commandait un fils de France et qui, les premiers, alors que Romains et Turcs avaient tourné les gorges, les franchirent.

Sur la pierre, comme gravée avec un sabre, on peut lirecette simple inscription : Armée française, 1839.

En Kabylie. Sur les crêtes françaises.

A Constantine, les plaques de marbre, dont se glorifie la salle d'honneur du Mansourah, gardent le nom, jadis célèbre dans l'armée d'Afrique, du capitaine D, un vaillant sabreur qui mourut général. Je tiens de mon père — le seul peut-être de ses frères d'armes avec qui il n'eut pas de querelle — une anecdote qui le caractérise, et qui caractérise toute une époque.

A PhilippeviÙe, un matin, des officiers du 3« Chasseurs d'Afrique, au débotté, flânaient sur la Corniche. Un touriste ne peut s'imaginer ce qu'était cette promenade il y a soixante ans. Une rade étroite, encaissée, d'abord difficile, le port à Stora, quelques barques de pêche, des baraque ments de planches et des troupeaux sous des hangars ; sur la colline entre des masures indigènes, quelques rares constructions modernes, assez primitives et que séparaient des terrains broussailleux. On était loin de ces

rues alignées, des beaux trois étages, et de ce jardin Landon, où Ton promène les souverains en visite. Il ne nous reste aujourd'hui comme souvenir de cette époque, que l'éloquence d'un nom sur une plaque indicatrice, et parfois dans la campagne la désignation d'un village. Il en est un sur la route de Constantine, qui paraîtrait compliqué pour tout autre que pour un Français. Il s'appelle Armée Française. Peu de maisons, peu d'habitants, im site âpre et tourmenté, beaucoup de soleil ; décor convenable pour l'évocation historique qu'il suscite. Ainsi se forme et grandit la tradition de cette terre — j'entends la tradition française — ; ainsi la France marque son passage et son empreinte, ainsi s'augmente notre race et s'accroît réellement notre sol par delà la Méditerranée.

Il y avait cependant un. touriste ce matin-là, très occupé à déballer face à la mer, aux collines roussâtres et piéreuses qui la bordent, un attirail de peintre. Imaginez dans la tenue de l'époque, un rapin débarqué de la veille : pantalon de nankin, habit à la française, chapeau de soie, cravate flottante. Mais les larges flottards, les spencers éclatants des cavaliers, leurs visages de bronze et leurs allures énergiques convenaient mieux que cette mascarade bousingote au vivant soleil africain. Notre peintre en fut ébloui. Son attention devint choquante et D s'en indigna.

— Qui êtes-vous ? Pourquoi nous regardezvous comme des bêtes curieuses ?

— Mais, Monsieur, je suis peintre.

— Ah I vous êtes peintre ! Vous venez faire des caricatures pour vous moquer de ce pays et des militaires qui l'habitent. Eh bien, à ce soir, Monsieur ; je ferai votre portrait avec mon sabre dans les fossés du rempart I »

L'histoire n'eut pas de suites. Effaré le peintre avait repris Je bateau, dégoûté de Torientalisme et gardant de l'Algérie une impression redoutable. Mais le capitaine D qui ne s'était depuis six mois battu était parfaitement persuadé qu'il avait fait œuvre pie en débarrassant l'Algérie d'un personnage inutile et encombrant.

Ce pays au dire des soldats n'était pas fait pour les civils, et les civils y redoutaient l'autorité militaire alors justement hostile aux spéculations des mercantis. Aujourd'hui la paix est faite et les causes du conflit sont supprimées ; malheureusement on a laissé subsister la légende.

Légende très répandue, qui dura trop et dont l'Algérie souffre encore. Il ne manque pas en France de gens qui vivent sur les clichés d'autrefois, et qui impuisants s'élèvent sans cesse contre l'action. Anciens soldats ayant vécu très loin de nos pensées dans la tâche quotidienne, touristes habitués des grandes villes et de leurs raffinements et que le manque d'égards

déconcerta. Tous aiment cette légende et tous y sont attachés, tous la propagent encore.

D'autres qui partirent sur la foi des traités, épris d'orientalisme et d'exotisme, témoignent âprement de leurs déceptions. Et puis notre race gouailleuse, notre race qui a le droit d'être exigeante s'oublie parfois jusqu'à railler son propre effort, elle dénigre aussi après avoir raillé. Que de fois je m'irritais d'entendre et faussement rabaisser nos initiatives et nos succès par une injuste comparaison avec l'étranger ! Ainsi des sottises deviennent des vérités premières. Hélas ! même chez nous, même dans notre propre famille nous ne voyons pas assez la France et nous négligeons nos parents !

Algérie pittoresque de l'absinthe et des cofs, Algérie fantaisiste et turbulente des querelles politiques et des escapades militaires ! « Ce qu'elles nous nuisent les histoires de zouaves I » me disait, un jour, là-bas, un des hommes qui conaissent le mieux le pays parmi ceux qui ont des raisons de l'aimer. Sa conversation n'aurait guère diverti le boulevard, mais quel enthousiasme elle me donnait I Administrateur il avait, loin de toute existence civilisée, privé de relations, livré à lui-même, chargé d'un vaste territoire hostile sur la frontière marocaine, défriché, planté, tracé des routes et créé des réservoirs qui fécondaient la plaine.

Nous rencontrâmes un de ses successeurs. Mon ami le questionna. Avait-on de trente kilomètres prolongé une route à travers des forêts ? Un barrage, dont il avait trace le plan, établi les devis, épargnait la sécheresse à toute une région jadis désolée. Puis im Français était venu s'installer ailleurs et dirigeait \me exploitation d'alfa. Il s'émut en apprenant que déjà les arbres — ses arbres — donnaient de l'ombrage à ses anciens administrés.

Nobles joies de la création I

J'écoutais tout cela avec un profond respect. Je voyais dans cet effort la suite logique, le résultat fécond d'efforts antérieurs. Voici légitimée et sublimée la conquête, ma race, mon pays s'implantent ici ; la France harmonieuse et forte, discipline et conduit l'énergie de ceux qui vinrent chercher sur cette terre des motifs de passion.

Laissons Alger, laissons la douceur de ses matins mauves, à l'heure indécise où les mâts des bateaux émergent dans l'aube pâle. Nous reverrons ses blancheurs et dans ses rues qu'agite une activité chaque jour grandissante nous reviendrons constater ses progrès. Ici l'œuvre s'est affirmée; sans qu'il soit nécessaire d'être prophète on voit surgir la métropole. L'Alger des pirates, l'Alger barbaresque est déjà unç viJle ipamepise, t\;raultueui|e autant

qu'affairée, elle a maintenant sa grandeur ; elle sent et porte en elle des forces prodigieuses. Hier, faubourg de Marseille, demain sa rivale, ainsi que de Gênes et de Barcelone, elle est aujourd'hui comme ces villes une cité méditerranéenne.

« Le Français n'est pas colonisateur I » J'en avais assez de cette formule. J'avais vu les marchés des environs, j'avais visité la Mitidja et parcouru en flânant le sahel algérien. Ici des fouilles, là des vestiges de la domination romaine m'avaient arrêté, mais j'avais écouté et retenu bien des propos et tombait cette autre légende que des statisticiens et des littérateurs entretiennent d'une Algérie dont ne profitaient que les Espagnols et les Italiens. Sur les routes poudreuses, au delà de Saint-Eugène, le long des quais et dans Bab-El-Oued, j'avais entendu sonner la langue espagnole, et croisé les rudes muletiers en espadrilles. Je n'avais guère rencontré que des « Raphaëlète » et des « Pépéte » manouvriers et j'avais l'impression que ces guitares dont la musique repose pendant les soirées chaudes, la plèbe valencienne, brutale et sauvage de la Cantéra, sonneraient faux dans quelques années « Un peuple qui tient sa langue tient la clef de sa prison >. Ces immigrés sont déjà nos prisonniers — prisonniers volontaires, utiles d'ailleurs, à qui la prison convient, qui bientôt ne tiendront plus leur langue et qui

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n'ont jamais tenu le sol, comme une simple consultation du Bottin le peut démontrer (1). , Nous avons pendant soixante-quinze années dépensé de la sueur et du sang sur cette terre d'Afrique. Malgré les railleries des fantaisistes, malgré Tironie d'écrivains qui ne virent dans notre effort que ce qui pouvait prêter au dénigrement facile du passant, Tempreinee est définitive. Ces gares que nous traversions en allant en Kabylie, ces gares aux noms alternés, mélangeaient la France d'autrefois à la France nouvelle. Après une appellation qui garde la saveur indigène venait l'évocation d'une gloire et d'un vieux nom ; la conquête, le passé, la tradition, l'exotisme s'unissaient : Bouira, Bordj- Ménaèl, Camp du Maréchal, Mirabeau, Haussonvillers. On apprendrait l'histoire de France en voyageant en Algérie.

Des vapeurs violettes couvraient la plaine fuyante ; les cultures variées se fondaient doucement, le long d'un oued goijflé de pluies des arbres profilaient leur sveltesse, et parfois au passage du train nonchalant des troupeaux s'apeuraient, Vers Menerville la nuit tomba...

Des caquets de volaille emprisonnée me réveillent. Nous devons approcher de Tizi-Ouzou.

(i) Voir note aux Appendices.

34 LA FRANCE jsû; setËic

Je me renseigne auprès du brave homme qui vient de faire irruption dans mon compartiment. Cest un brave homme en effet et je suis tombé sur un Limousin, ce qui me vaudra d'être interrogé à mon tour. Le plaisir que m'ont causées ses réponses me fera répondre avec joie à ses questions. La bonne et brave race énergique, solide et sobre I Cet habitant de Brive est venu il y a vingt ans comme réégisseur à Médéah ; il a été fermier près d'Aumale et maintenant préside le comice agricole de sa région, dont il est un des notables. A Tentendre parler si simple, et daijs un langage que je connais, que j'aime à entendre chaque année chez nos ruraux du Centre, j'imagine sa ferme, son exploitation. Il me parie de ses bestiaux de race limousine, qu'il a été acheter il y a deux ans che* nous et qui eurent tous les prix :

« Les Kabyles n'en revenaient pas. Monsieur I Malheureusement le climat ne leur vaut rien.

Je n'ai gardé que !e taureau, les croisements avec la race du pays sont bons »* Je note qu'il a perdu cette habitude de larmoyer sur ses pertes, commune à tous nos paysans. Mais il n'a pas perdu le souvenir des siens et de son sol natal. Ce paysan, qui ne songea pas à s'installer sur les rives molles de la mer, que ce soleil et ces plaines grasses avec leurs cultures de riches éloignaient, porte dans une vallée de Kabylie sa force et ses mœurs héritées. Des

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montagnes bordent son horizon, il a des cours d'eaux et des prairies, la terre est plus dure, le climat plus changeant, mais il se sait moins loin de sa patrie, cette patrie qu'il va visiter tous les deux ans, où il a envoyé ses enfants faire les études nécessaires, connaître leur famille et des vieux qui furent ses amis. J'apprends qu'il a la politique en horreur, qu'il n'est pas clérical, mais qu'il vient d'assister à une cérémonie religieuse donnée en mémoire des victimes de l'insurrection de 7d. « Il ne faut pas être avec les francs-maçons, Monsieur I » Puis il m e prévient que je verrais des arbres de notre province, des châtaigniers et des noyers à Fort-National. Et comme nous arrivons chez lui, il me présente son fils qui l'attend sur le quai. J'ai grand peine à décliner une invitation. Maintenant je ne crois plus du tout à la légende. Que le général D. me pardonne, qu'ils me pardonnent tous, ceux qui ne voient une Algérie que pour les militaires et les fonctionnaires ; je sens une Algérie que nous devrons à ces paysans énergiques, aventureux, pionniers d'avant-garde ou récents immigrés : l'Algérie de la paix française.

Nous ne donnerons aucune importance à Tizi-Ouzou, sous-préfecture noire, sale et malsaine, avec des rues dégoûtantes, des punaises et des francs-maçons A l'hôtel on subit ces

deux sortes de parasites malfaisants et on est encore obligé de longer les rues pour s'en aller. La Providence miséricordieuse vous ménage souvent la promiscuité de vermines dans Je courrier qui monte à Fort-National. Si c'est un franc-maçon on se satisfait par des insolences ; le courage civique oblige cette espèce, ainsi que les Juifs, à tout subir avec humilité, jusqu'à la première occasion d'ime dénonciation profitable. J'avais de ces individus pour compagnons pendant les cinq heures du voyage ; il ne me restait comme ressource que d'être désagréable avec eux ; j'ajoutais donc cette distraction à toutes celles que le paysage m'offrait ; mais incapable de rancunes, je n'ai gardé souvenir que du paysage.

Les petits chevaux mutins qui se mordillent et s'agacent, dégringolent joyeusement ; ils ont l'air de goûter la jeunesse du matin frais ; ils semblent aspirer avec joie les arômes de la campagne ardente, où dominent entre cent autres les senteurs balsamiques de l'eucalyptus. Déjà s'éloignent les teits de la ville et plus bas le paysage s'élargit dans la vallée profonde du Sébaou bourbeux.

Nous avons maintenant laissé en arrière les lauriers roses exquis et malsains dont la rivière est bordée, les collines droites montent à l'assaut les unes des autres et leurs cîmes mou-

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tonnantes s'étagent sans cesse. L'impression nous gagne qu'on ne cessera de tourner, tourner encore, toujours en grimpant. On fait un kilomètre et Ton aperçoit derrière soi, en contre-bas et à portée de fusil, sur la route blanche la borne qu'on croyait si loin. Ah I cet horizon qui recule, ces cîmes qui se prolongent entre elles et se défient, et ces arbres fuyants qu'on n'atteint pas I Quelle impression de large et d'infinie liberté I Pour la conquête de cette redoutable Kabylie, nos soldats firent en vingt et un jours cette route sous les balles. Ah I la brave route de Fort-National, la route qui s'allonge, se déroule et s'enroule autour et le long des collines pelées, des gorges ombragées et fraîches, la route française qui monte vers la montagne jadis inviolée, vers la citadelle, et qui grâce aux détails de son parcours — champs de tir et champs de culture — s'associe si bien à l'œuvre des anciens. Cette bâtisse blanche tout là haut, cette bâtisse qui est la sécurité, et qui malgré la froideur administrative, est si noble en face du grand paysage soumis et des larges horizons pacifiés I...

Route de Fort-National dont l'histoire est romanesque, auréolée de gloire, route de la conquête algérienne, route symbole : l'œuvre de guerre devenue féconde. Comme elle résume Tefl^ort de tous nos soldats la route coloniale I Et c'est la devise de Bugeaud qu'elle évoque.

38 LA FRANCE AU SOLEIt

Un peu avant d'atteindre le Grûber, cabaret maure, que les zouaves ont ainsi baptisé, par un racourci à travers les taillis maigres, on peut en marchant rêver à son aise. J'admire le ton autoritaire d un compagnon de route interpellant trois Kabyles qui nous croisent :

« Vous ne pouvez donc pas saluer, tas de brutes? »

Cest un instituteur primaire. Cet homme de haute culture indique ainsi, généreusement et selon ses moyens, à des êtres frustes la supériorité de la race qu'il prétend incarner, et dont sans doute il pense achever la victoire. Je n'ai pas compris le murmure et l'insulte dont ses paroles furent accueillies, mais j'ai vu des yeux fiers qui ne se baissaient pas. . Au Grûber grande animation. Sur les bancs et par terre des indigènes très nombreux semblent attendre des nouvelles que le courrier doit apporter. Mais ceux qu'ils attendent n'arriveront que dans quelques minutes, amenés par « la Concurrence ». Effusions graves, questions muettes du regard, des mots rapides aux syllabes dures, et pas un geste parmi tous ces hommes irrités.

On a jugé la veille aux assises une affaire de rekba^ qui est la vendetta de ces montagnes. Le président d'un douar perdu dans les gorges du Djurdjura a été assassiné quelques mois auparavant, et toute la région s'intéresse, se passionne, prend fait et cause. Il y avait deux

villages rivaux, deux familles rivales, une haine qui remontait très loin, avee du sang, des vols et des malédictions. Un coup de fusil tiré dans un ravin, un cadavre et c'est un acte de plus à ajouter à la longue tragédie, un acte qui n'en sera probablement pas le dénouement.

Les jurés se sont prononcés cependant ; l'assassin finira sa vie aux travaux forcés ; mais deux accusés, son père et son frère, complices probables,, ont été acquittés. La procédure a été longue, l'instruction trébuchant à travers mille intrigues, en défaut sur des témoignages concertés et faux de part et d'autre, les deux familles, les deux tribus aux prises sur le terrain judiciaire, accumulant mensonges, alibis préparés, dépositions suspectes et corruptions. J'entends raconter d'abominables choses sur les défenseurs et la partie civile. Mais ajoute en riant la personne qui me renseigne :

« Si ça leur a coûté cher, tant mieux I Ils sauront ce que valait cette aubophilie affichée par leurs avocats en de retentissantes affaires, où l'élément français fut abominablement injurié par des robins plus ou moins exotiques que la presse française avait le tort d'écouter. »

Aux assises, les séances avaient été admirablement mouvementées. Le principal accusé prenait l'offensive et interpellait les témoins à charge :

« Tu mens I Sidi la justice y cet homme est

un chien, qui ment parce quil m'en veut et cherche à me faire condamner I »

Et comme le président — Sidi la justice — un peu effaré questionne et recherche quels motifs de haine peut avoir le témoin :

« Il m'en veut parce que j'ai tué son père il y a deux ans ! 1 1 »

Un second témoin et Taccusé violemment de crier :

« Tu mens, tu m'en veux, c'est parce que j'ai tué ton frère I ! I »

A quelques variantes près le même argument est amsi répété dix, vingt fois, jusqu'à ce qu'impatienté le président observe : « En voilà assez, le dernier témoin est un français et les français ne mentent pas. D'ailleurs il est célibataire et n'a jamais eu de famille dans le pays. »

Tranquille, Taccusé reprend :

« Oui, mais j'ai volé ses poules I »

On me raconte cette histoire en prenant le café maure, il fait bon, le soleil chauffe et luit ; les chevaux soufflent et s'ébrouent ; des rais lumineux traversent l'air encore frais ; la chaleur est proche. En bas, la rivière brille sous les saules et les lauriers. J'observe la face rude et hâlée du vieux Kabyle — le père — ; les yeux n'ont pas perdu de leur sauvage dureté ; les traits ne sont pas amollis — ; la prison, les angoisses, l'émoi du verdict, rien ne se lit sur

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cette face, ni résignation, ni colère. — Mais rindiflférence aussi brutale, la maîtrise de soi aussi formelle ne sont-elles pas les meilleures caractéristiques et les plus fermes de la résignation ? Ce terrien, frappé au cœur, dans sa chair, se courbe vers sa vie, et d'un œil apaisé fixe ses horizons tragiques et familiers. Ah I qui pourrait savoir ses pensées ? J'ai cru deviner que ses amis eux-mêmes, si empressés de le voir et de savoir, ne le questionnaient pas.

Quels rapports unissent donc le fatalisme de rislam et la torpeur ;la résignation que le prophète ordonne et l'accablement dont les hommes du Nord nous donnent parfois l'aspect ?

Ce n'est pas la brute des loges et de l'Ecole, dont les observations me fatiguent, qui, bien sûr, me renseignera.

Et comme on a repris la route et que je songe toujours à la rude face haineuse faite d'énergie sauvage et de révolte contenue, à la magnifique face terreuse de coupeur de routes du vieux Kabyle, mon voisin m'indique du doigt, sur les crêtes, des maisons d'architecture identique : les écoles primaires.

« Et les Pères Blancs?

« Oh, les Pères Blancs, ils sont plus loin, bien plus avant dans la montagne, tout à fait isolés I »

De quel ton dédaigneux cela est dit I II m'entreprend alors sur les bienfaits de l'instruction.

La race indigène qu'il méprise avec une ostentation qui serait plaisante — si elle n'était odieuse — lui paraît susceptible d'améliorations.

« Nous leur apprenons à vivre dignement 1 »

Et comme nous passons devant une école, toute la marmaille guenilleuse se rue à notre . poursuite, quémandant des sous, et pour les obtenir estropie les lambeaux d'une chanson de Pierre Dupont. Admirable commentaire!

Mais sans doute que, dans vingt tns, ils chanteront en sabir Y Internationale ! Ainsi les droits de l'homme et les doctrines humanitaires, «la France poursuivant sa mission laïque d'instruction» et de désordre obligatoires et d'affranchissement des peuples, créeraient — si l'on n'y prenait garde — partout où son influence rayonne, grâce à des soldats et à des laboureurs, une athmosphère irrespirable à tout honnête homme et à tout Français.

Ce sera la tâche de quelques-uns d'y veiller. Nous ne serons pas toujours des vaincus ; la raison, l'ordre et les événements supérieurs agiront pour nous. Ne vous semble-t-il pas que déjà le sentiment national prenant conscience de la déclaration de guerre — bien que depuis longtemps les hostilités soient commencées — s'insurge et prend les armes ? Ce n'est pas la première, fois que l'on nous menace à l'intérieur. On dirait que la Réforme — l'odieuse.

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rhjrpocrite Réforme — justement écrasée, tente sa revanche aujourd'hui. Une analyse de Teffort français, une étude de notre énergie nationale rassurent. Puisqu'il le faut, une fois de plus abattons La Rochelle I De nouveau notre tra; dition vaincra.

Ces propos malfaisants, cette sensibilité vaniteuse d*un imbécile, ces théories mortelles d'un instituteur démagogue, d'un des rois 4u jour, j'en surprends mieux que partout ailleurs la faiblesse et l'impuissance déclamatoires sur cette route héroïque de Kabylie. Quel encouragement et quelle joie ! Comme il s'élimine en moi le vieux venin qui, sournois, luttait encore dans mes veines contre mon sang français !

Clartés des matins de Kabylie française ! Solitudes bienfaisantes qui chassent les avilissants compagnonnages anciens I Ici, je répudie pour toujours les paradoxes injurieux et les sottises criminelles que l'ignorance et la vanité m'avaient dictés. Ici, j'ai dénoncé l'intrigue aotifrançaise, j'ai vu l'embuscade des cosmopo« lites.

Après le colon, fils du plateau central, paysan de France, produit du sol, fier de son origine et poursuivant sa destinée sans phrases, mais avec l'énergie tirée de ses pères, à Fort- National, village historique, clef de la Kabylie guerrière, sur une montagne glorieuse, je vais visiter nos soldats.

Tout là-bas, au fond, s'étagent les hautes cimes du Djurdjura : Lalla Khadidja, et Anda -^ louddhi — la main du Juif. — Moussa, le muletier kabyle, a craché en donnant la traduction. Vieille habitude. Et cependant c'est un civilisé. Il sait lire, il a vendu des tapis dans toutes les villes de France, et, malgré sa condition, est assez estimé des officiers et des colons : son grand-père, homme influent du pays, avait, en 1857, guidé les colonnes du maréchal Randon, et son père fut longtemps « sbahis ». Ce sont titres de noblesse, auprès d'un Français, pour un indigène de Fort-National.

Et puis, Moussa déteste les missions méthodistes, dont ce coin de Kabylie est infesté. Labas, à Djemma-Saharidj, les diaconnesses si laides, ont une école et un dispensaire. Prosélytisme religieux bien inutile ; les indigènes pauvres y ramassent toujours quelques burnous et des menues monnaies ; les thés qu'on y offre n'ont pas de saveur confessionnelle.

Ce qui est plus grave, ce qu'on n'ignore pas, ce qui un jour ou l'autre nous coûtera — il ne faut rien dramatiser — quelques incendies de fermes isolées, et l'existence de quelques nationaux, ce sont les armes, la poudre que, clandestinement, malgré les prohibitions légitimes, colportent et distribuent, sous couleur de propagande, les momiers fanatiques. Tout cela

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existe, tout cela est su ; M. Combes trouva jadis des cahiers d*écriture, où la France était injuriée en calligraphie enfantine ; on possède des bibles, habilement rédigées, et parsemées d'images et de formules haineuses. Ce sont congrégations anti-françaises et dont personne ne réclame la suppression. On a trop affaire ailleurs... et Isl Gazette de Lausanne protesterait !

Nous passons dans des chemins impossibles.

On côtoie la crête et la piste tourne, dévale à pic, grimpe droite, avec des roches en travers, des pierres roulantes; je me penche sur Tencolure, pour aider le cheval dans la montée ; il glisse sur le derrière à la descente. Peu habitué, pas très rassuré, je ne peux voir comme je le voudrais, les horizons fuyants, les arêtes vrves sur lesquelles se joue la lumière; j'admire la certitude du compagnon qui me précède, le lieutenant V ... si élégant dans son joli costume, et qui monte comme aux Accacias...

Nous traversons des cimetières kabyles, aux pierres parallèles, aux tombes étroites, qui laissent échapper des ossements...

Et voici le monument dlchèrriden. Sur un tertre qui fut le point décisif des batailles de 1857 et de 1871, où dorment bien des soldats de Randon et Lallemand, une petite pyramide blanche, avec des noms. Nous gravissons la pente. De la montagne à côté, nous

46 LA FRANCE AU SOLEIt

arrivent des crépitements et les salves d'une compagnie qui manœuvre ; mon compagnon pousse sa bête, et très droit, très simple, en arrivant face au monument, face aux anciens, qui tombèrent, pour cette terre, dont il a la garde, lève la main et salue I... Des « Intellectuels» en riraient, nous sommes encore pas mal d*imbéciles pour trouver cela très bien.

Les souvenirs de la petite salle claire et fraîche du mess à Fort-National avec ses vitrines où dormaient les mille objets vulgaires pieusement recueillis — boutons de légionnaires, épaulettes roussies, balles aplaties — témoins anonymes et douloureux des luttes d'hier et dont s'illustre sublimement cette grande carte de Kabylie pendue au mur ; la petite salle du mess et sa bibliothèque, d'accueil français, la santé, l'entrain, des amis de la veille, les solitaires du fort, leur cordiale et simple hospitalité, comme je l'appréciais deux jours après, en visitant une école kabyle, au village deX.

Cent gamins qui, dès mon entrée, se lèvent bruyamment, et le maître empressé, solennel et glorieux. Il me faut examiner les cahiers de devoirs, subir des observations pédagogiques. Je m'aperçois très vite d'une tricherie commode qui consiste à me présenter les plus forts. Et l'instituteur n'oublie pas de déclarer

à haute et intelligible voix que les petits Kabyles de sa classe sont bien supérieurs aux petits Français. Il le prouve d^ailleurs en talochant deux de ses administrés indigènes, sans doute pour atténuer ce que son observation avait de malsonnant, et pour plaire à mon compagnon, le peintre Z., qui ne put s'empêcher d'en faire la remarque. D'ailleurs, il ajoute avec une complaisante logique que cette supériorité ne dure pas. Je feuillette pendant cette escarmouche un des cahiers, et je tombe sur un sujet de morale civique :

« Lettre d'un jeune Kabyle à un de ses amis pour le blâmer d'avoir volé la montre de son maître. » Il faut admirer ce sujet que les cinq ou six petits Français de l'école durent subir et traiter, et il faut aussi admirer la noblesse de la rédaction que j'ai sous les yeux ; le naeilleur argument est celui-ci : Mon cher Saïd, tu te feras le plus grand tort par cet acte, si on en a connaissance, tu ne trouveras jamais plus de place I » Beautés de la morale utilitaire et laïque I Tous ces petits indigènes connaissent à fond les luttes de Frédegonde et de Brunehaut I Jadis Paul Bert en fut irrité, mais les hommes de progrès, nos éducateurs modernes n'y ont rien changé. Alors que la France commence en 1789 pour nos fils, ce serait trop injuste de s'étendre sur l'expédition d'Alger, devant les Kabyles ; on serait obligé de louer

48 LA FRAÎÎCE AU ^SOLEIt

Charles X . Mieux vaut parler de Frédegonde ! Ils sont nos maîtres !

Avec quelle joie, je vais, malgré le soleil qui tape, enfourcher les mulets qui nous attendent et, tournant le dos au sol de Tirourda, regagner Fort-National, pour y respirer parmi « la soldatesque » et loin des «intellectuels » un peu d'air de chez nous.

En route à travers les gorges caillouteuses l Voici les horizons libres où s'éploie le vol des grands aigles. Voici TOued aux eaux fraîches, auprès duquel on lait halte. Le Président qui nous accompagne avec son amin ralentit sa mule et fait un signe : les deux gamins qui trotent auprès de nous leur tendent les fusils dont ils étaient chargés, et que nos compagnons, la charge vérifiée, tiennent maintenant en travers de leurs selles. Je remarque qu'ils sont soudain devenus silencieux et marchent avec prudence en observant la route. Soudain le Président s'arrête :

« C'est ici » — et il me désigne un ravin broussailleux — « que le Président a été tué ».

Me voici de nouveau dans le drame qui occupait il y a quelques jours les fonctionnaires, les colons et les jurés de Tizi-Ouzou. Mon guide est le propre frère et le successeur de la victime, et nous devons traverser le village des assassins. Déjà les maisons aux toitures rou-

ges apparaissent sur la crête. La piste qu'envahissent les lentiques et que coupent les rochers s'élargit un peu ; quelques Kabyles nous croisent sans saluer ; dans la brousse la tache rouge d'une tunique de femme qui se détourne effarée et s'enfuit. Soudain nos compagnons arrêtent leurs montures et avec un grand geste de résolution me montrant le village redouté» le Président me dit :

« Passez devant I »

Sur une terrasse, des formes blanches se meuvent qui regardent au loin. D'un pressoir à huile une odeur écœurante s'échappe. J'entrevois de nouveau au passage la face farouche du vieux Kabyle, de l'inculpé d'hier. Il est debout devant sa porte, immobile sur la terrases qui domine la piste. Fixement, il nous regarde passer. Nulle émotion extérieure ne l'agite. Cette face si vivante de haine froide, de passion concentrée reste muette, ce beau visage hardi est impassible. Mais quelle indication : Longtemps encore le Président et son amin gardent leurs fusils prêts I

Et je n'ai pas regretté cet épisode, ce petit drame sucçint dont je fus le témoin dans la ruelle étroite et rocailleuse — vrai chemin de ronde, — d'un village forteresse de la montagne kabyle. Le fonds de romanesque que porte en soi tout honnite homme, à notre époque pacifique, remuait-il inconsciemment en moi? J'étais

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— et c'est probablement la vérité — saturé de souvenirs, et sous Tinfluence guerrière de ces montagnes d'où le sang des nôtres coula. Et c'était encore, ce tressaillement intérieur, une façon de m'associer à l'épopée de ma race, dans ce cadre sauvage où elle s'était déroulée. Qui sait ? Mais devant ces précautions, cette vigilance, à l'exaiïien de ces faces haineuses, je souhaitais, j'attendais quelque chose. Ce n'était pas sans orgueil, qu'après leur invitation, mon compagnon et moi, sans armes, et qui n'avions, personnellement, aucune embûche à craindre, précédions dans ce village hostile et silencieux, ces indigènes armés, tremblant de peur.

Ce fut l'incident de notre excursion en Kabylie. Nous apprîmes à Michelet que la région que nous venions de traverser, et dans laquelle, en vingt-quatre heures, nous n'avions pas rencontré cinquante figures humaines, avait une densité de population supérieure à celle dont le département du Nord est orgueilleux, et qu'on y comptait jusqu'à deux cent quarante-et-un habitants par kilomètre carré. J'y jugeais de la haine dont pouvait témoigner le Kabyle pour l'Arabe, et en réciprocité d'ailleurs, par une simple exclamation d'un cultivateur, à qui je demandais si l'épizootie qui ravageait les troupeaux de moutons dans le Sud avait atteint sa région.

c( Rien du tout, chez nous, mon amil Mais chez les Arabes tous les moutons crevés ! »

Une immense joie, un grand rire jouisseur et satisfait ajoutaient au pittoresque du langage sabir.

Et sur la terrasse du fort; le lendemain, devant le large horizon gonflé de vapeurs et dont les hautes cimes s'estompaient, un vieil Algérien me disait combien lui ménagèrent de désillusions les fantaisies littéraires dont Texotisme et Tlslam fournissent le thème. Il invoquait les vieilles civilisations légendaires, le riche passé improductif des conquêtes d'autrefois ; Grenade, Fez, Marrackech et Tlemcen; le sultan Boabdil qui pleurait et le conquérant El Mansour qui s'en fut vers Tombouctou vers les mirages de l'or lointain, toutes Jes noblesses et toutes les traîtrises, tout le luxe et touît le croupissement des riches époques, les cavaliers disparus, leurs fils qui ne gardaient pas la conquête, et ces efforts d'une race ardente et passionnée dont la victoire ne fut jamais définitive. Islam stérile et qui ne connut pas les rayonnements d'une création durable, ni les joies de l'eflFort désintéressé. Islam qui, méprisant le labeur, ne peut aimer la création, et dont le passage à travers l'histoire et les peuples ne s'inscrit que dans de nostalgiques monuments ou des ruines.

J'ai vu la dure discipline terrienne de ces

Berbères conquis, qui luttèrent pendant des siècles et que les siècles ne purent faire, se résigner à l'abandon de leurs coutumes et de leurs traditions. En eux j'ai senti une force supérieure à celle de leurs anciens vainqueurs. Ils sont les fils du sol, les amoureux fervents de la terre nourricière. Ils sont la leçon de ce pays, eux qui ont un loyer, la tradition des horizons familiers, les enseignements de leurs pères.

Il faisait frais. Là-bas les crêtes neigeuses flottaient encore indécises dans des nuées mauves et des vapeurs violettes et floconneuses. Un arbre déchirait sombrement de son feuillage et de ses ramures grêles Tair irréel, et j'écoutais le vieil Algérien me dire la sottise des littératures sentimentales, et combien dans ses réalités hardies, avait été différente sa vie, des rêves imprécis d'autrefois. Il ne regrettait rien ; rien des revers et rien des fatigues : il portait solidement un corps laborieux.

J'admirais sa robuste endurance, le calme de sa pensée. Et plus que tout cela, plus que son érudition musulmane, que sa science des origines berbères, cette simple et robuste sérénité, qu'il déployait à compter les moutons que ses graves bergers silencieux ramenaient des pâturages endormis.

La Fin de l'Aristocratie Arabe Au Bord] ruiné de Mokrani

Le 5 mai 1871, sur un mamelon élevé, le Dra el Taza, d'où il inspectait son futur terrain de combat et les bords de Toued Soufflât que les soldats du général Cérès occupaient, El Hadj Mokrani, Bach Agha de laMedjana, tombait frappé d'une balle au front. Episode de guerre civile, ou simple événement d'une guerre de quarante années I Mais nous accordons à cette nouvelle militaire plus d'importance que ne lui en attribuèrent, môme dans l'effervescence d'une heure tragique, les ordres du jour reproduits par la grande presse. Cette mort avait une signification qui persiste, elle marquait une date, son heure sonnait la fin d'un pouvoir, l'écroulement d'une puissance traditionnelle et chevaleresque ; avec Mokrani disparaissait le dernier représentant de la féodalité algérienne.

Nous avons encore aujourd'hui des chefs élégants, vrais gentlemen indigènes, hobe-

reaux fastueux du sud, que les préfets décorent et dont les réceptions et les chasses sont réputées près des touristes. Certains justifient d'une haute lignée ; tous avec une haute simplicité, étalent de grandes manières dignes et cette habitude héréditaire du commandement par quoi se marque et s'impose l'aristocratie ; mais —conséquence inéluctable de la pacification — la centralisation administrative les relègue désormais au rang de figurants somptueux dans les cortèges officiels et là aussi l'exotisme a reculé. Ceux qui regrettent l'Algérie ancienne, ses solitudes lumineuses chargées de souvenirs, peuplées de ruines évocatrices et de rêves morts, la vie ardente et libre des anciens jours, ceux-là oublient volontiers les désastres que nous causa l'insurrection dé Kabylie, les cadavres des colons de Palestro, le siège de Bordj-Bou-Arréridj, les massacres sur les routes et les fermes qui flambaient, toutes les horreurs inconnues, tous les drames de la montagne ignorés. Voici, maintenant sous l'ardent soleil, des moissons blondes et des gens affairés ! Qu'importent à nos esthètes, littérateurs arabophiles, discoureurs humanitaires, idéalistes des livres et des journaux ! L'ambition de notre esprit préfère évoquer les tragi • ques chevauchées de peuplades inconnues. Et dans cette immense plaine de la Medjana, aux imperceptibles ondulations et que seuls rendent

au. BORDJ RUINÉ DE MOKRANI 55

africaines avec un sol brûlé, les lointaines cimes, ou parfois le balancement d'une palme isolée, s'évoque la figure hardie et fine du dernier grand seigneur arabe. J'ai devant moi un croquis de Mokrani — tête aiguë, nez busqué, un large front surplombant d'immenses yeux brillants. Des traits fins et de magnifiques yeux d'orgueil, et c'est toute une impression d'astuce un peu cruelle, relevée par beaucoup d'aristocratie. En somme une physionomie séduisante et qui, par le contraste, retient l'attention. Et je me répète qu'il fut le dernier des grands chefs.

Des noms surgissent, des anecdotes remontent, et des visions de scènes épiques dems de grands décors : le vieux Mustapha, l'ennemi acharné d'Abd El Kader, notre fidèle et valeureux allié, dont l'émir contemplera la tête fraîchement coupée ; l'agha de Bou Saada à la jambe de bois, tous les guerroyeurs, les chasseurs, les pasteurs d'homme et les pasteurs de troupeaux... l'histoire d'hier.

On s'imagine quelle devait être cette vie. De prodigieux territoires et une immense richesse, l'adoration des serviteurs, le prestige religieux des maîtres, l'illustration d'une famille aux origines antiques et réputées, la vie errante d'un seigneur qui visite ses terres et reçoit ses hôtes dans des châteaux, chasse et fait la

guerre, toute une existence rurale et guerrière, embellie par la fortune, comblée d'honneurs, ennoblie par la gloire. Ajoutez-y des manières traditionnellement grandes, les leçons de l'espace et réducation du désert, Tautorité héréditaire et la jeunesse.

Et n'est-ce pas toute la poésie orientale telle que nous la transmet la légende, cette vie héroïque et généreuse que nos rêves d'enfant jalousent? Mais de cette légende qu'il incarne, Mokrani sera le dernier représentant.

Elle remontait pourtant plus haut que lui.

Les conditions de sa révolte, les circonstances de sa mort la développent encore. L'insurgé sans victoire, tombé sans éclat au hasard d'une promenade avant le combat, dans une heure où sa destinée lui apparaissait indécise, se grandit d'un prestige romanesque, aux yeux même de ceux qu'il combattit. Le dernier grand chef indigène bénéficie des crises de l'opinion publique et représente encore, après trente-cinq ans, bien des problèmes irritants (1).

(1) Ce prestige, cette légende sont à notre honneur. Nous n'insulton;5 pas l'adversaire vaincu et il ne nous déplaît pas qu'on le grandisse. Nous avons même une certaine sympathie pour notre adversaire.... et parfois cela est ridicule. Un journal d'Alger, qui reprend la mensongère légende de Pélissier grillant les Arabes dans les grottes du Dahra, tout comme Tabject Hervé, résumant dans cette affaire grossie, dénaturée, et qui

AU BÔRDjf RUINÉ DE IlÔItRANt 57

Que n'a-t-on dit, profitant d'une parole échappée dans la colère, invoquant tel témoignage intéressé ?

C'était contre les décrets Crémieux que s'insurgeait le bach-agha ....

La forme répblicaine, sa représentation civile lui déplaisaient....

Sa fidélité à l'Empereur...

Et encore :

La foi musulmane, lui marquant après nos défaites, l'heure sacrée de la grande revanche, l'heure désignée pour mettre fin aux temps d'épreuve, infligés par le prophète a sa race |

A l'appui de tout cela, mille anecdotes, cent témoignages : voyant dans une pièce officielle le nom de M. Crémieux :

« Si ma position dans ce pays, se serait-il écrié, doit dépendre d'un juif, j'y renonce; j'accepterai tout d'un homme de sabre dût-il m'en frapper. »

Et cette lettre qu'il écrivit le 9 mars 1871 au général Lallemand :

« Vous m'avez fait connaître que vos affaires

incombe à un chef arabe des goums, notre épopée d'Afrique, demande en témoignige de chevaleresque union, une statue a Alger, pour Abd-EI-Kader^ qui au mépris de la foi iurée, au mépris de Phonneur militaire, des lois de la guerre, fit massacrer en territoire marocain, les prisonniers auxquels il avait engagé sa parole 1

étaient terminées et que vos ennemis disparaissaient avec une paix honorable. De cela it faut rendre grâce à Dieu I En ce qui me concerne, vous êtes témoin que j'ai tenu jusqu'au bout mes engagements. Mais puisque la France a maintenant retrouvé la paix, moi je reprends ma liberté. Le gouvernement continuant de rester aux mains des civils, je vous renouvelle pour la troisième fois ma démission de bach-agha. Je vous retourne avec cette lettre mon mandat de février. Je vous avais dit que je ne combattrais jamais la France, étant à son service. Je tiens parole. »

.'On ne peut nier la fierté de cette lettre. On ne peut nier non plus que le moment où les Arabes et les Kabyles se faisaient tuer avec vaillance sous nos drapeaux en enlevant les lignes prussiennes, était mal choisi pour leur imposer la suprématie, par l'élévation au titre de citoyen français qu'ils n'ont pas encore, de juifs, indigènes comme eux, jusqu'alors inférieurs, et toujours méprisés. M. Crémieux se souvenait trop de sa qualité de secrétaire de l'AIliance israélite universelle, et pas assez de sa qualité de membre du gouvernement de la défense nationale. Aussi pourquoi l'y avait-on

laissé entrer I

Mokrani avait alors mis en sûreté ses troupeaux et ses récoltes. Quand il reçut en réponse

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