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à cette lettre que le général Lallemand s'était régulièrement borné à communiquer à M. du Bouzet, un ancien professeur, nommé commissaire civil, Tordre de s'adresser directement aux autorités compétentes, il réunit ses parents dans son château de la M edjana.
Là, il s'éleva contre ceux qui parlaient de Djehad — guerre sainte, — et se borna à dire que c'était servir la cause de Dieu que de réclamer aux Français, à la suite d'une protestation armée, mais sans massacres ni incendies, les biens qui devaient revenir à ceux de sa , famille, les Ouled-Mokrane, le Khalifat dont son père avait été dépouillé, et que leur action devait se borner à ravager les terres de leurs cousins parjures, les Abdesselem.
Cette haine contre ses parents, il avait déjà failli la manifester belliqueusement, et il eut déjà tiré son épée sans l'influence du général Augeraud, et sans Tautorité du capitaine Olivier, son guide en toute chose.
Ajoutez encore des embarras d'argent considérables. M. Mesmerine, banquier de Constantine, possédait une hypothèque de plus de six cent mille francs sur ses biens. Déjà grandissait autour de lui fa déconsidération qui suit toujours, parmi les populations rurales et enracinées, la déchéance financière d'une famille élevée et fortunée ; la vendetta coranique, qu^ tardait à se manilester entre les deux maisons
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rivales devait faire jaser les tribus, très intransigeantes en ces matières, et Torgueil du chef, la dignité du musulman s'affectaient de tout cela. N'était-ce pas déjà des causes suffisantes? Mais Mokrani avait d'autres raisons encore de prendre les armes, de marquer une limite à son insiu*rection et de bien se garder de lui donner tout caractère anti-français.
■Il avait incontestablement Vadmiration de la France. TJne tradition chevaleresque, une légende de famille, la piété filiale, de grandes sympathies, \me sentimentalité particulière l'unissaient à notre cause. Son père, qui avait reçu le burnous d'investiture du maréchal Bugeaud — le grand maréchal — (Alexandre Dumas père nous donne les détails de la fête à laquelle il assistait, dans le Véloce)^ son père s'était déclaré pour la France, alors qu'Abdel-Selem, le parent rival, tenait pour Abd-El- Kader, homme de petite lignée et de noblesse maraboutique. En 1839, après la rupture du traité de la Tafna, le vieux Mokrani avait avec ses seuls contingents, tenu dans l'obéissance toute la Kabylie, et envoyé au gouverneur d'Alger la tête de l'insurgé Bou-Chouba. On l'avait encore vu, combattant aux portes-de-fer, chez les Beni-Mansour, aux côtés du duc d'Orléans, et servir pendant vingt-cinq années la France avec noblesse et désintéressement.
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Cette famille était illustre et glorieuse. Elle était incontestablement la plus grande de l'Algérie. Sa fondation se perd dans un lointain plein de brumes. Et c'est un fait curieux que d'entendre louer son origine royale par les Kabyles démocrates. Une légende qui trouva chez nous beaucoup de partisans, et notamment M. Edouard Drumont (V. la France Juive) la rattache aux Montmorency, dont un des membres^ lors des croisades, aurait embrassé rislamisme (1). Mais ce qui est certain, c'est que les Mokrani qui prétendaient descendre de la grande famille des Bcni-Abbas, étaient seigneurs incontestés et maîtres dans la Medjana, depuis le xv® siècle, et que Tautorité de ces grands seigneurs terriens, à la fois cultivateurs et chefs militaires indépendants était à ce point considérée, que les beys de Constantine eux-mêmes, si redoutés et si cruels, devaient pour traverser leur terre, payer un droit de passage (2).
(1) Sur le Djelily couvertures de chevaux, on voit encore brodés aux angles des semblants de blason, nous dit M. Ch. Fariné qui visita Mokrani vers 18P5. Voir Kabyles et Kroumirs Quant aux yeux bleus, dont
Î>arle M. Drumont, c'est un cas fréquent surtout chez es Arabes ayant des mélanges de sang berbère — et c'était le cas.
(2) • Ce territoire sur lequel vit tont un peuple de Khammés — métayers — s'étend sur plus de cent mille hectares^ cultivés en prairies, bois^ terres à blé,
De telles mœurs féodales, quasi souveraines s'accomodaient mal d'un partage d'autorité.
L'administration du pays pour le compte de la France, laissait tout leur prestige aux grands chefs. Cela rentrait d'ailleurs dans les théories personnelles de TEmpereur, auxquelles on se rallie aujourd'hui avec la politique d'association des races, mais en faisant appel pour les réaliser à des éléments nouveaux d'influence que nous verrons intervenir plus loin. On ne négligeait pas, par des honneurs bien distribués, de rehausser encore ce prestige, et tous avaient accepté l'autorité française, heureux d'échapper ainsi au contrôle des chefs religieux. Une fois de plus s'accuse l'hostilité inévitable entre la force temporelle et l'influence religieuse, quand les sphères d'influence se confondent dans le gouvernement des hommes.
Par haine de la grandeur maraboutique — de cette noblesse de chapelets — ainsi l'appelaient-ils dédaigneusement, «les fils de grande tente » s'étaient ralliés à nous, et Abd-El- Kader représentant le plus illustre du fanatisme religieux et de cette aristocratie des prières, les avait vu se dresser contre lui, et éclairer avec leurs g ôums la marche de nos colonnes.
vergers où croissent les arbres fruitiers d'Europe, môles aux oliviers, aux bananiers et autres arbres exotiques > Ch. Farine loc; cit.
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Mokrani était dans sa tradition stricte en protestant contre l'autorité qu'il voyait reconnaître, à ces humbles et obscurs chefs de la Khouannerie (1) qui, par Tinitiation religieuse, élisaient leurs adeptes, sur un pied complet d'égalité, et soustrayaient ainsi à son autorité d'anciens serviteurs de son clan.
Il poursuivait donc ce seul but : relever son prestige, et par là reconquérir sa fortune ébranlée.
Pour cela il lui fallait satisfaire sa vengeance contre les Abd-El Selem, abattre les Khouans^ lorsque devant l'insurrection que fatalement provoquerait le fanatisme religieux, la France prendrait les djouads — nobles — comme alliés et comme arbitres entre les tribus et les sectes aux prises.
C'étaient toutes les prérogatives de sa caste qu'il entendait défendre ; c'était sa fonction héréditaire qu'il voulait exercer.
L'heure était favorable. Plus préoccupé, nous l'avons vu, du sort de ses coreligionnaires et de donner satisfaction aux plaintes de l'ancienne opposition que de la défense nationale, Crémieux, prophète moderne d'Israël conquérant, négligeant la France envahie, la
(1) Voir les ouvrages du commandaat Rinn, et de M. Hanotau et Letourneur.
trahissant presque, jouait son rôle, en élevant au rang de citoyens français, et en bloc, les êtres les plus tarés de l'élément indigène. Pour donner satisfaction aux rancunes des mercantis contrariés dans leurs basses spéculations, ainsi qu'aux criailleries de colons indisciplinés en Algérie comme ils avaient été anarchistes en France avant d'être déportés, et qui s'alliaient naturellement à la canaille étrangère haineuse et jalouse, il supprimait encore l'autorité plus que jamais nécessaire des bureaux arabes. L'opposition de la veille au pouvoir réalisait une partie de son programme ; les déclamations du corps - législatif prenaient corps ; une fois de plus les bavards du parlementarisme faisaient du désordre et mettaient en péril l'œuvre ardue de quarante années.
La haine des Arabes et des Berbères, leur mépris pour le Juif, allaient être savamment exploités par les prédicants de l'Islam, et par des mesures, au moins injurieuses, on justifiait en hauts lieux, toutes les plaintes portées par la population civile contre l'élément militaire.
Les protestations contre le décret Crémieux durent encore, et ne serait-ce qu'à titre sentimental, elles sont appelées à durer longtemps. Une heure de guerre civile en Algérie a rouvert la question en l'agrandissant jusqu'à une lutte de races. La paix semble revenue, mais la vieille haine couve toujours. On ne peut passer une
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jourtiée sur cette ardente terre, aux passions durables, sans entendre la menace qui gronde sourdement.
Les bureaux arabes condamnés, toutes les rancunes éclatèrent contre l'élément militaire qui s'était souvent opposé aux entreprises hardies de spéculateurs sans scrupules, et qui maintes fois pour éviter les révoltes de la faim et les colères du désespoir avait épargné aux tribus d'injustes expropriations (1). L'élément français comptait beaucoup d'anciens déportés des journées de Juin et du 2 Décembre ayant en horreur le sabre qui les avait vaincus et naturellement hostiles à toute discipline. Pouvait-on demander aux étrangers installés de fraîche date dans la colonie des sentiments patriotiques? La prudence exigeait donc d'éviter une déconsidération de notre force militaire dans un pays à peine dompté, tout agité encore de sa conquête et frémissant de ses anciennes luttes. Les décrets Cré-
(1) A noter que M. Jules Favre qui s'était fait sous l'Empire l'accusateur passionné au Corps-Législatif des bureaux arabes, plaidant en 1873 aux assises de Constantine dans le procès des chefs indigènes, rendit à la stupéfaction du parti républicain, un hommage solennel à l'institution qu'il avait si violemment combattu. Revirement d'homme politique, après son arri • vée au pouvoir î
On lira d'ailleurs avec intérêt l'enquête parlementaire et le rapport de M. do la Sicotiere sur ces événements. Je signale aussi le roman de M. Hugues Le Roux: Le Maître de L'Heure,
mieux eurent pour effet de créer une caste électorale et parasitaire qui devait donner des soucis, même au point de vue économique; ils provoquèrent immédiatement des comités de salut public, organisateurs de guerre civile et de manifestations antimilitaristes. Nous leur devons aujourd'hui avec la marche des idées,une coterie nouvelle de publicités, avocats, rhéteurs de toute nature et spéculateurs sournois qui, sous prétexte de protection indigène, exploitent habilement les fautes de la nouvelle administration civile et ne reculent pas devant la tâche odieuse de grossir nos erreurs et d'injurier nos nationaux. Mais en ces heures troublées, la haine de Fautorité, Fenvie du pouvoir, la folie du désordre, la vantardise la plus désordonnée s'étalaient partout I
J'imagine qu'à certaines heures, assis devant sa tente, au crépuscule, alors que les songes s'élèvent et que surgissent les souvenirs, dans le grand silence nostalgique des vastes horizons qui rougeoyaient, et que seule troublaient la plainte des troupeaux montant des pâturages endormis, alors que ses proches respectueux de ses rêveries se taisaient, le Bach-Agh, acontemplant la plaine noyée dans un bain de flammes, évoqua la splendeur des fêtes d'autrefois : chasses de Compiègne, grâce souriante, incomparable beauté de la souveraine, affable générosité de l'Empereur I Et les escortes resplen-