‹ La France au soleil: notes sur l'AlgérieChapitre 4 sur 9 · AU BORDJ RUINÉ DE MOKRANI · texte numérisé non relu

AU BORDJ RUINÉ DE MOKRANI

dissantes, les cent gardes et les carabiniers majestueux, les uniformes étincelants, la grande allure des équipages, ces vieilles troupes que Ton croyait invincibles, la cordialité camarade de ces généraux qui lui parlaient de son père, leur vieux frère d'armes, tous les grands noms de répopée africaine, tous ses cultes, tous ses respects ! Devant cette fuite lamentable de son enthousiaste jeunesse, quelle rancœur dans l'âme altière du chef Berbère I Comme elles s'ouvraient noires devant lui les routes nouvelles de sa destinée !...

Quels souvenirs restent maintenant de la grande insurrection de 1881 ? La légende romanesque du Bach-Agha qui ne put s'arrêter dans sa révolte, des faits d'armes français — naturellement — et des récits d'atrocités et de dévouements que comptent devant la porte de leurs fermes, aux heures de repos, les vieux colons dont l'hospitalité se fait cordiale pour qui s'intéresse à leur peine. Les habitations isolées, qui échappèrent à l'incendie ou qui s'élèvent aujourd'hui sur des ruines, montrent orgueilleusement des meurtrières à peine assez larges pour le canon d'un fusil. Ainsi s'accuse le caractère de ce pays, par la menace toujours çuetteuse d'un danger renouvelé. Qui se souvient aujourd'hui du Mokkadem Si-Haddad et de son fils

Si-Azziz, chefs des Khouans, ennemis de Mokrani, qui furent ses alliés aux heures rouges — ses dernières heures. Bou-Mezrag, demain va toucher cette terre d'Algérie dont il fut exilé, et que la noble folie guerrière de sa race nous disputa — sans espoir peut-être. Il y pourra voir la place où son frère tomba, et les ruines de Tancienne demeure paternelle, jadis si puissante et si respectée. Il y pourra vainement chercher les traces de son effort inftnctueux. Les retranchements dlncheriden, les fossés où les In Sebelenes, attachés les uns aux autres pour ne pas fuir, succombèrent héroïquement sous nos baïonnettes, sont aujourd'hui comblés par le cultivateur Kabyle. Palestro où le massacre fut horrible, Bordj-Bou-Arréridj, qui soutint un siège très pénible, sous les ordres du commandant du Cheyron, et contre les murs de laquelle, chargèrent en fourrageurs, et avec une inutile chevalerie, les djouads qu'il commandait, d'autres bourgades encore, ont relevé leurs murailles. Les trains nonchalants passent en sifflant dans ces gorges, dont les sommets allumés signalaient la guerre sainte, et que le maître de l'Heure était apparu.

Mais il doit savoir le vieux chef vaincu — et si tardivement pardonné — l'histoire de sa patrie pendant son absence, et que ce fut vainement la dernière phrase de ce long poème héroïque que fut la guerre algérienne, qu'il a"*

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chanté près de son frère. L'insurrection de TAurès, les brigandages du vieux coupeur de routes Bou-Amama, Téquipée de Si-Hamza, un autre mécontent, froissé lui aussi dans son orgueil, et qui aussi nous avait été fidèle, tout cela simples épisode^. Il y aura encore évidemment quelques fusillades isolées, quelques attentats suivis de répression, ^jets de pleurnicheries pour des littérateurs Israélites des deux sexes, ou de noirceurs pour des avocats de couleur. Ce ne sera jamais au tableau qu'une ombre — en relief I

Quelles autres ruines demeurent donc que celles du vieux bordj féodal de Medjana ?

Nous l'avons dit : celles mêmes de la féodalité algérienne. Aujourd'hui les chefs, les grands chefs du sud, -garderont leurs prestiges aux fantasias, et dans les lêtes du palais d'été. Ils ont fière allure, leurs costumes sont beaux, leurs manières nobles, mais assis devant son échoppe, le marchand riche, le notable des villes : banquier, trafiquant, propriétaire d'immeubles, huissier du tribunal, le demi lettré qui se targue d'une haute culture, le primaire musulman, regardent passer avec indifférence tel-fils de grande tente qui s'intitule orgueilleusement le roi du Sud, mais n'a plus pour lui que le prestige, chaque jour un peu réduit, des hautes fonctions administratives que lui con-

sent Fautorité trançaise. Certes, il est beau le burnous rouge, frangé d'or, insigne du commandement et de notre investiture, mais déjà j'y vois des trous...

L'autorité française elle même, qui réserve pour l'apparat de ses fêtes officielles, l'éclatante figuration de cette noblesse militaire, garde à ce que l'on est convenu d'appeler — parce qu'il faut mettre de Tintellectualité partout — l'élite intellectuelle musulmane, ses faveurs et son crédit. C'est ime nouvelle force qui grandit, une force d'opinion que notre administration encourage. Folie des constructions scolaire I Exportation des théories de culture primaire par delà la IVJéditerrannée I Aussi que d'erreurs antinationales à noter I

C'est en tous cas l'opinion de nombreux Algériens que l'influence accordée, au détriment des anciennes castes, à l'élément nouveau, issu des Zaouias^ ou même de nos écoles gouvernementales, ne favorise en rien Finfluence française parmi les populations incultes. Une fois de plus, les prétendus libres-penseurs de la Métropole, les intellectuels de la tribune et de la presse encourageraient alors le fanatisme religieux?

Tout cela ne signifie pas que nous regrettions l'ancien système. Les bureaux arabes disparus — et ils devaient disparaître fatalement — l'ancienne organisation indigène devait se transformer. Pouvait-on tolérer les caprices de caste,

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les rancunes personnelles, Torgueil héréditaire d'un Mokrani d'oti la paix de la colonie dépendait I

Mais beaucoup de nos compatriotes et des mieux informés déplorent la crédulité idéologique qui fit accorder, en haine de l'ancienne noblesse militaire, tant d'autorité à la récente aristocratie, de prière et d'étude. Ils déplorent aussi ce besoin fâcheux de nivellement qui cause tant de mécomptes et tant d'injustices de la part des politiciens.

Faut il citer ?

A Oran le 19 octobre 1879, dans un banquet ofifert à une caravane parlementaire, M. Jacques, député, devant les principaux grands chefs, qui étaient un peu ses hôtes, prononce un discours dans lequel il déclare que tous les grands chefs étaient des traîtres qu'il fallait faire disparaître, si on voulait asseoir définitivement notre domination en Algérie. A cette injure un des Arabes présents se mit à pleurer. Et voici la protestation qu'adressèrent Si-Ahmed-Ould Cadi, bach agha de Frenda, grand officier de la , légion d'honneur, Si-Mohammed Ben Daoud^ agha des Douairs, commandeur de la légion d'honneur, et Si- Ahmed ben Ahmed, agha des Ouled-Biah, officier de la légion d'honneur, à VEcho d'Oran :

« Si M. Jacques connaissait les hommes et les choses de notre pays, ce n'est point devant

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nos barbes blanches qu'il eût parlé de trahisons, car il saurait que depuis notre enfance, c'est-à-dire depuis que les Français ont débarqué en Algérie, nous sommes venus nous ranger spontanément sous leur drapeau, et que fidèles serviteurs, nous avons versé notre sang sur tous les champs de bataille. Mais M. Jacques ignore notre histoire : il ne nous connaît pas, il ne nous a pas vus à Fœuvre, il ne nous a pas suivis dans les expéditions. D'autres soins Tont appelé en Algérie, d'autres occupations l'ont retenu dans les villes. Ce n'est pas vous, M. le Directeur, ni ceux qui comme vous nous ont discutés quand nous étions grands et forts, qui vous abaisseriez à nous insulter aujour d'hui que nous sommes vieux et déchus de notre grandeur.

» Les temps sont bien changés. Autrefois, notre devoir était d'obéir à l'autorité française et d'aller nous faire tuer en combattant contre nos frères, pour assurer à la France la conquête de l'Algérie.

» Aujourd'huique la conquête est achevée, que le paix et la tranquillité régnent dans le pays, on nous oublie, on nous met de côté, on ne veut pas nous traiter comme les Français, ni comme les Européens : bien heureux encore quand on ne vous injurie pas par des paroles ou par des écrits I Et cependant nous continuons à assurer cette tranquillité du pays qui permet

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le développement de la colonisation et du commerce. Comme les colons qui s'installent chaque jour à côté de nous, nous défrichons, nous cultivons, nous plantons des arbres, même de la vigne, nous assimilant peu à peu leurs procédés, leurs instruments.

»M. Jacques en fait il autant ? Pouvons-nous admettre que cet homme soit notre représentant, à nous indigènes ? Que pouvons-nous attendre de son intervention dans les questions qui nous touchent. »

Que de vérités cruelles à l'adresse des sjnadicats politiques de notre belle colonie dans cette très noble protestation I Mais que de chemin fait depuis 1878 1 M. Jacques n'est plus député d'Oran. Ses successeurs plus politiques et peutêtre plus compréhensifs ne commettraient pas de telles inconvenances. Je les crois également mieux renseignés et au courant des fautes antérieures. Mais on ne peut guère remonter ce courant démagogique qui vient de la Métropole au profit de ceux dont la race fut vaincue et donner à nos sujets ces élégances que nous avons abdiquées.

Il nous a plu toutefois d'apporter ici un souvenir à ce qui disparut de grand et d'éclatant, à ce que nous avons tué là-bas — parce que nous en étions las chez nous. Je répudie les pamphlétaires qui ne cessent d'opposer avec des injures lexir vision personnelle du passé africain à la

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réalité présente créée par la France. Entre les diverses façons de déchirer mon pays, la plus commode — et non la moins malfaisante — est encore de le deshonorer dans le coeur de ses fils en le souillant devant l'étranger qui s'amuse... et qui attend. Une statistique, vingt lignes, un fait divers bien choisi, quelques quarterons de racontars, et le coup de soleil d'une brillante évocation du passé, on peut faire un livre avec cela et s'essayer à ruiner notre œuvre en tuant la confiance et l'espoir. Heureusement que la vie est plus forte ! Mais je ne crois pas inutile — au contraire — de signaler, chaque fois que l'occasion se présente ou que s'offre un exemple, les néfastes conséquences d'une injurieuse et despotique égalité, telle que la suffisance des . parvenus et des cuistres la conçoit.

Algérie romantique de nos lectures qui nous apparut si étonnante, toute de lumière et de noblesse, avec ton héroïsme et ta folie, Algérie d'hier, Algérie de parade, enchanteresse de nos imaginations, ne convenait-il pas de saluer im de tes derniers figurants, celui qui revint si tard et qui te trouva si changée ? (1)

Pauvre Boii-Mezrag dont l'exil continue plus amer I

(1) Ce chapitre fut écrit lors de la grâce accordée à Bou-Mezrag, frère de Mokrani et son successeur dans la lutte de 1871.

Essai sur la Littérature Algérienne

On a inauguré à La Rochelle, son pays natal, la statue un peu tardive d'Eugène Fromentin»

peintre et écrivain ; il serait injuste et puéril de distinguer entre Tœuvre écrite et Toeuvre peinte de cet artiste ; lui-même n'écrivait-il pas, dans la préface de son volume sur le Sahara : « J'avais à m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les croquis accumulés dans mes cartons de voyage. . . Il y a des formes pour Tesprit, comme il y a des formes pour les yeux, la langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. » Mais, essayiste ou peintre, les tableaux sont les mêmes qu'Eugène Fromentin nous donna.

Dans l'ombre de nos hivers, il gardait l'illusion et le souvenir des matins clairs et des midis flamboyants, et le soleil oriental constamment en vue illuminait de teintes chaudes les tristesses d'un crépuscule parisien, à l'heure où, dans l'atelier de l'artiste, le pinceau se refusait à rendre les vibrantes tonalités des paysages

d'autrefois. « La difficulté de peindre avec le pinceau, déclare-t-il, me fit essayer de la plume » ,

Les deux livres qu'il consacre à ses souvenirs de voyage en nouvelle France, Un été dans le Sahara et Une année dans le Sahel^ sont demeurés classiques ; certaines pages figurent dans les anthologies ; et quel écolier français n'a lu avec enthousiasme les lignes délicates que Fromentin consacre à la porte d'or d'El Kantara, ouverte au seuil du Tell constantinois, sur le grand désert africain?

C'était alors une note nouvelle, que le peintre introduisait dans notre littérature. Le rival de Decamps de Marilhat, et de toute cette pléiade d'orientalistes qui suivaient la grande route tracée par Delacroix, se doutait-il qu'il était déjà un précurseur dans les lettres françaises, et que ses deux livres, dont il s'excuse, seraient une révélation ?

Plein de conscience, il craint au contraire de ne pas apporter assez de romanesque et d'aventure dans le choix de ses sujets. Il redoute que son Orient ne soit trop proche et trop connu ; mais l'espérance « qu'à être ému, net et sincère, on risquait encore d'être écouté » le soutient et l'enhardit.

Et ce sont des pages exquises, d'une délicaiesse rare, des croquis légers, des ombres rapides, et des jeux de lumière tout en nuances, que sa mémoire fidèle et sa vision exacte nous va-

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lent. Dans ses livres avec des aperçus curieux sur les mœurs, les choses et les gens, passent épinglées des trouvailles de mots, des expressions neuves ; aux premières pages on est charmé d'apercevoir « Thiver un pied encore posé sur les blancs sommets de la Mouzaïa », le Zaccar voisin avec « sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre de Chine étendue d'eau ; » puis, viennent les fêtes du soleil », les dattiers légers avec des rayons d'or dans leurs palmes, et les horizons menaçants si désolés qu'on a justement nommés « pays de la soif »,

Aujourd'hui, les continuateurs d'Eugène Fromentin sont légion. On ne peut citer tous ceux qui rapportent chaque année de Bou-Saada ou de Biskra des toiles pour le Salon des orientalistes. Qui ne connaît les œuvres lumineuses de Besnard ? Et là-bas, à Alger, Maxime Noire nous prépare de nouveaux émerveillements.

Une littérature s'est formée. Cette littérature coloniale, que les frères Marins- Ary Leblond indiquaient il y a quelques mois dans la Presse^ nous la devons à l'Algérie qui nous touche de plus près, qui vit plus de notre vie que ses sœurs, les colonies plus lointaines. Après les pages de Molènes et de Castellane, après tous les écrits de la conquête, les écrits de Daumas, les lettres militaires de Saint-Arnaud et de Montaignac qui nous montrent les âmes de

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soldats d'autrefois, viennent les œuvres, les produits naturels de la paix française. Voici les romans déjà un peu anciens de Marcel Frescaly, le lieutenant î^alat, une victime de la terre d'Afrique : les romans de Duchesne, Marival, Louis Bertrand, Vandelbourg. On connaîtra plus complètement un jour en France les pages parfois admirables, les notations si personnelles de cette Isabelle Eberhardt, elle aussi victime de la terre algérienne, et peut-être jugerat-on que Tœuvre interrompue de cette femme étrange, qui marqua si fortement son passage sur notre sol méditerranéen, mérite d'être gardée près des pages précieuses d'Eugène Fromentin.

Saluons dès maintenant cette littérature nouvelle. Elle correspond à l'effort français, elle marque sa croissance et ses étapes. Même quand elle s'attarde fâcheusement aux types déplorables que l'écume méditerranéenne engendre, comme les œuvres de M. Bertrand, elle répond encore à cette légende absurde et dangereuse de notre défaillance colonisatrice. Kabyles blonds, nomades du Sud, soldats et colons d'avant-garde méritent d'être connus chez nous. Si leur effort fut parfois infructueux, ils ont aussi marqué fortement des empreintes aujourd'hui françaises. Et cette littérature, qui nous les montre, ou qui analyse leur effort, mérite d'être nommée littérature nationale.

Cependant aux audacieux que tenteraient, après la vie séduisante d'Afrique, les joies plus recueillies de Tanalyse, on ne saurait prédire de succès auprès de ceux-mêmes que, au gré d'une impression personnelle, ils s'efforceront de nous présenter.

Il n'est pas de pays où Ton soit moins prophète.

Cette terre frémissante, toute en contrastes, à la fois ardente et paresseuse, rude et lascive, cette terre dont la variété est infinie et dont les paysages se succèdent avec une déconcertante diversité, qui met la barrière de ses montagnes kabyles romantiiques et tourmentées entre le rivage voluptueux, les molles plaines de la mer latine et les solitudes mornes aux horizons brûlés des Hauts Plateaux et du Hodna, cette terre qui vit éclore tant de passions, mais qu'enflamme un tnéme soleil, exige de ses commentateurs l'adoration fidèle et l'étemelle louange.

Point de schismes dans la nouvelle Eglise d'Afrique I nulle parole discordante, nulle note critique dans le concert des fidèles. Un seul cri d'amour, une seule mélopée religieuse et sacrée pour chanter sur un thème unique aux paroles rituelles sa magnifique attirance et ses prodigieuses vertus I

La passion et l'orgueil, certes, voilà bien les éléments caractéristiques du jeune patriotisme

algérien. Et je ne crois pas qu'il existe de patriotisme plus exclusif, plus susceptible surtout. Cherchez-en la raison dans les débuts difficiles de la colonie ; dans Tirritation que causai ta ses premiers habitants la légende exagérée rapportée en France par les soldats, au retour de leur congé : Absinthe et chapardage, maraude, vadrouille et fourbi; désordre physique et débraillement moral en constituaient les thèmes uniques. Et cela coïncidait avec les mesquines récriminations budgétaires que, pendant toute la monarchie de Juillet, opposaient rémunération bourgeoise, reconnaissance, juste-milieu de Théroïsme^ du labeur et du génie aux demandes de Bugeaud et des Princes d'Orléans, les majorités esclaves de la paix à tout prix, et de l'épargne consolidée.

On comprend mieux, en suivant le détail de ces querelles infâmes et de ces déshonorants marchandages, l'indignation méprisante de Balzac contre le gouvernement de la classe moyenne et ses conceptions étroites de politique extérieure.

L'Algérie aurait elle gardé rancune à la Métropole ? Témoigne-t-elle simplement cette indifférence discourtoise qu'affichent pour les lettres tous les hommes d'action ? Encore doitelle, absorbée par elle-même et le culte qu'elle rend à son effort, trouver insuffisants et notre admiration çt nos louanges. Ah I terre d'Afri-

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que accapareuse et jalouse ! Solitude sublime, paysage désolé, silence évocateur de tes solitudes tragiques, comment te louer ?

« Les plus brillantes couleurs de ma palette ne sont que de la boue devant ces horizons lumineux » disait Fromentin à du Barrail, lors de son voyage à Laghouat.

Terre africaine qui nous arrache à des souvenirs et querelle notre tradition, comment te saisir ?

Un de nos 'chefs militaires les plus réputés, tout entier à son œuvre algérienne, alors que notre frontière de TEst, lors de crises récentes, accumulait les armements et mobilisait les cœurs, témoignait devant un de nos amis d'une confiance presque indifférente. Ce général semblait avoir donné à son rêve des horizons autres que ceux qui, jadis, avaient arrêté son imagination militaire. On s'en indignait devant moi. Mais on ignorait que dans ces régions si récemment conquises, où tout est à faire, tout à créer, tout à organiser, Faction française est assez noble pour absorber ceux qui la conduisent et monopoliser leur pensée.

L'Algérie, nous allons voir combien d'interprétations diverses elle a subies. Exaltée lyriquement , dénigrée avec âpretée, mais jamais indifférente, elle fournira mille thèmes dangereux de rêveries à ses visiteurs. Et dans

le fond, souvent obscur, des intelligences algériennes, naît un grand mécontentement contre le poète et l'analyste. Aussi que de sévérités pour ce rajeunissement qu'apporte aux lettres françaises la littérature coloniale. Il semblerait que les colères que Daudet souleva pour la partie africaine si humoristique et somme toute exacte, de son Tartarin, subsistent encore, et qu'un môme opprobre poursuit ses continuateurs. Le petit volume alerte de Maupassant : Au Soleil^ n'a pas échappé aux vindictes algériennes. Que lui reproche-t-on ? Trop d'indifférence et d'exotisme, des plaintes contre le manque d'hygiène, de ne pas avoir pris Bou-Amama assez au sérieux ?...

« Littérature de touristes qui ne firent que parcourir ce pays où, depuis des années nous passons. »

Les apologistes de l'Algérie ou ceux qui, plus simplement, voulurent en toute bonne foi, témoigner de ce que leur vision et leur note avaient de réconfortant pour leur âme françai-. se, ont entendu également ce reproche. J'admire son audacieuse vanité. Arthur Young, à qui nous devons des documents incomparables sur l'ancienne France dut l'encourir à son époque. Et sans doute que M. Paul Bourget fut étrangement téméraire en ne consacrant que huit mois aux Etats-Unis pour la documentation de son Outre-Mer,

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Mais peut-être les Algériens incriminent-ils la brièveté de certaines notes, le trait léger de quelques croquis hâtifs, surtout une âme indifférente aux misères de la lutte terrienne. Et j'avoue que cet argument me touche. Un coloriste, si séduisant qu'il soit, si brillante que soit sa palette, peut-il provoquer l'enthousiasme de ceux qui, vivant dans la lumière, en sont tellement imprégnés qu'elle est devenue une condition même de leur vie. Il n'a pas tort, le peintre suédois, qui devant la fabuleuse porte d'or d':^ Kantara tient à M . Louis Bertrand ce langage: «Voyez- vous, je suis à peu près convaincu qu'il n'y a que les gens du Nord, comme nous, pour bien voir les pays du Midi.

Au fond, ce sont les Allemands et les Anglais qui ont appris aux Italiens à regarder leur Italie. Les deux seuls grands peintres de la nature qu'on puisse nommer chez eux, avant le romantisme, c'est Poussin et Claude Gelée — Unr Lorrain et un Normand, deux hommes du Nord! Ceux du Midi, ou bien sont trop engoxirdis par la seule douceur de vivre, ou bien ont des sens trop avides, un besoin trop impétueux de l'action immédiate pour s'intéresser aux choses qui les entourent. J'ajoute que même chez les plus artistes, la sensibilité est rendue paresseuse par la surabondance et la continuité des émotions voluptueuses ou des visions brillantes. Une foule de nuances ou

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d'objets- qui nous frappent ne les frappent plus. »

Cela est de tous les climats, de tous les pays; à Bruges j'irritai un libraire en lui demandant le roman de Rodenbach : Bruges la Morte, « Lisez plutôt celui-ci, Monsieur* » Il me tendait en même temps un Bruges la Vivante. Je crois bien qu'un Algérien louerait volontiers telle ou telle étude apologétique commandée à Alger, écrite à Alger, pour les habitants d'Alger, par un Algérien. Je n'incrimine pas ce particularisme. Mais qu'ils prennent garde au style, qu'ils se méfient des gloires de clocher. Qu'ils retiennent qu'il ne suffit pas d'être un instituteur pour connaître la grammaire et la syntaxe, que les poètes se manifestent autrement que dans les concours et redoutent surtout l'apologie versifiée ou « le compliment » de circonstance.

Comme ils doivent cependsmt rester insensibles à nos exaltations esthétiques aux rêveries débridées de notre imagination, aux fantaisies de notre rêve plastique, ceux qui luttent dans ces décors dont nous tirons notre émotion, — au passage — . N'y ajoutent-ils pas l'ironie d'une information plus complète, le désenchantement d'une expérience contraire ? On peut sourire des envolées Ijrriques de Mme Delarue-Mardrus qui, dans deux poëmes accouplés s'enorgueillit

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d'une inféconde beauté et se découvre Fàme musulmane des femmes rêvant dans la paix des cimetières, et la solitude captive des jardins clos, de celles condamnées à ne voir jamais que la lumière d'en haut. J'entends s'exercer l'ironie du colon informé par un long séjour des coutumes indigènes, partant de l'obligation reproductrice que les mœurs et les lois de l'Islam font. à la femme.

Certes, telle rêverie de Mme Lucie Delarue- Mardrus sur Alger, nous séduit par la nostalgie qu'elle inspire, le regret qu'elle traduit des anciens aspects de la ville. C'est une promenade nouvelle dans laKasbah après Fromentin, Maupassant, Margueritte ou Charles de Galland, tous ceux qui nous laissèrent des pages sur cette cité, morte aux heures du jour, qui décore Alger, où l'on se plaît à suivre sur les pierres uçées et sur les seuils recourbés la marche hardie du soleil, les jeux tremblants de la lumière. Mais qu'à ces impressions animées d'une sensibilité qui, malheureusement dans sa recherche de la parfaite ingénuité s'obscurcit, se fait précieuse, qu'à ces impressions s'ajoute, sous forme de résurrection, le regret amer de la vie musulmane des anciens jours, complète, intégrale, telle qu'elle fut avant notre effort, la réalité s'insurge. Je me détourne sans tristesse des tas de fumiers et des immondices dont s'empuantissent les villes hostiles, le§ cités murées du Maroc.

J'admire la beauté spirituelle qui se lit dans les yeux des simples, aussi les symboles religieux des ablutions, mais je réclame avec tout hygiéniste une autre eau que celles que vont,aux abreuvoirs dépourvus de filtres, et à ciel ouvert de Tanger, puiser en s'y introduisant, avec leurs bétes, des nègres répugnants. Le café maure près de Birmandreis, avec son abreuvoir, où se pressent les nobles chevaux et les nostalgiques bêtes du Sud, l'ampleur flottante des grands burnous, la paix du soir, la joie du repos sur des faces arides avec les rougeurs violacées d'un crépuscule qu'on imagine : voilà bien une précieuse eau-forte de Raffet devant laquelle je ne me lasserai jamais de rêver d'une Algérie'lointaine et d*ime épopée antérieure à la conquête, mais la fantaisie ne m'est jamais venue pendant mon voyage, de m'étendre le soir près d'un de ces dormeurs, et d'acquérir à son contact ainsi qu'à son odeur cette indifférence aux petites peines de la vie, — démangeaisons, piqûres et puanteurs — que seule peut tolérer la résignation islamique (1) .

Nous condamnons au nom de la Vie et des

(l) Et les piscines de Grenade que Ton doit aux Arabes I — Personne ne nie la haute civilisation de cette époQue ni la culture. Rendons à l'art persan ce qu'on lui aoit. Mais nous n'avons pas trouvé l'équivalent de ces grandeurs dans l'Afrique du NorjJ. Nos détracteurs nous imputent-ils la crasse indigène ?

forces de l'heure présente ceux qui s'efforcent de revivre les heures mortes de notre passé.

Nous avons eu cette sottise de vouloir rendre la littérature et l'art exclusivement modernes ; et nous n'y ferions d'exception qu'en faveur de l'exotisme I Serait-ce pour ne pas porter atteinte à la statue de Flaubert ?

Aussi, que de petites Salamboos on nous donne I Que de résurrections tentées ou seulement esquissées. Madame Delarue-Mardrus a rêvé elle aussi sur la colline de Byrsa ; ses vers et sa photographie nous l'apprennent. Elle aussi au spectacle des passions fauves d'autrefois, des civilisations défuntes, a pris en elle et dans son œuvre le goût de la mort et du passé — du passé qu'elle ne vécut pas. On louera ses vers nuancés, selon son caprice, et qui portent en leur rythme viril ou nerveux, alangui ou crispé, les émotions d'un instant de rêverie, en face des palais écroulés, sous les voûtes frissonnantes des oliviers trapus et des pins d'Alep, ou dans la chevauchée éperdue — regards fixes, visions silencieuses et impatientes — devant les horizons fuyants du désert, à travers ces paysages que l'onne^eut contempler sans sentir faiblir sa confiance et tomber son orgueil. On aime ses impressions lasses au retour lent, dans la violatre tombée du jour, et ces poussières odorantes des soirs humides et chauds. Mais pour avoir négligé la haute leçon

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qui se dégage de ce mélange d'exotisme et de modernité ; pour ne pas s'être sentie orgueilleuse de ces bizarreries que nous oflErent les vestiges de ce décor ancien que repousse et chasse Taspect d'une ville neuve « poussée sous un climat qui ne lui conviendrait pas » et le « défi à ce pays, non pas tant à ses habitants premiers (?) qu'à la terre niéme » que relève très justement Maupassant, Mme Delarue- Mardrus trouve dans la vertu de sa jeunesse des notes dont la sincérité nous frappe ; et c'est parfois l'évocation, — par le contraste — des fraîches petites villes endormies de sa province, des ciels doux^ de la mer émeraude et de l'arbre fleuri de sa Normandie natale.

Ses hivers trépidants, ses automnes rouis I

Littérature d'Algérie française !

Après la douceur des ciels de France, la variété de notre beau jardin harmonieux et divers, et notre histoire qui se lit, inscrite patiemment sur les murailles des viUes, la torpeur reposante, le silence de nos provinces si affectueuses et si polies, tout cela dès les premiers pas sur la terre d'Afrique aux échos sonores, et dont les crépuscules rougeoyants s'enflamment avec nos souvenirs et nos résurrections intérieures d'un passé de pourpre et de

sang, d'une pourpre tragique, tout cela vibre en nous aux premières heures et nous saisit ardemment. Mais le sol hostile se révolte bientôt. Trop d'efforts sont venus mourir sur ces bords de la grande mer latine, et ces solitudes peuplées de grandeur défunte, et semées de ruines vont nous abattre. Vanité de la force ! Mensonge du labeur! Comme ces premiers pionniers que courbent les exhalaisons pestilentielles, les miasmes fiévreux d'une terre endormie, nous demeurons refroidis et tremblants dans les vapeurs du passé !

Regardons mieux et vivons I Contre les ardentes folies, les nostalgies mortelles, enfantées par un sol que foulent nos pas apeurés, contre les mirages irritants, fils de la lumière étrangère, et dont nos cerveaux sont brûlés, protégeons-nous de cette patience sobre, de cette raison aimable et polie, qui sont les armures loyales et solides du génie français. A travers cette ^histoire qui effraie, devant ces traditions contraires qui se heurtent et s'entredétruisent, devant ces ruines, dans le silence de ces nécropoles tourmentées, reposons notre fatigue au spectacle de l'effort des nôtres.

L'œuvre de nos parents ne nous offre-t-elle pas un noble thème de méditation durable ?

Quelle leçon française, grosse d'espoir et qui déborde de noblesse I Nous sommes ici chez nous, cette terre est la nôtre ! Les peuples qui

disparurent, les conquérants qui faiblirent augmentent notre succès, grandissent notre action. Et quels gestes prophétiques annoncent notre venue . L'année 1541 qui vit avec Charles Quint Téchec de la chrétienté sur ces rivages, nous apporte un magnifique symbole. Lorsque dans leur attaque suprême, les troupes impériales ce heurtaient vainement aux murailles d'Alger — ici nous copierons la légende même du dessin de Raffet. — « Un chevalier de Malte de la langue de France^ enfonce son poignard dans la porte Bab-Azoum. Il s'appelait Pons de Balaguer et portait l'étendard de l'ordre. « Nous reviendrons le chercher I » s'écria le héros.

Trois siècles plus tard, au premier siège de Constantine, alors que l'ordre de la retraite venait d'être donné par Clauzel, deux sapeurs du génie furieux s'élancent au pas de course, traversent le pont d'El Kantara sous les bal leîs et violemment ébranlent à coups de hache la porte que les assiégés défendent. L'un d'eux laisse sa hache enfoncée dans le bois. Lors de la commémoration du cinquantenaire de la prise, M. Mercier, l'érudit historien de l'Afrique du Nord, put voir encore un de ces deux braves.

Or, nous sommes revenus à Alger et nous avons pris Constantine. Si grands qu'ils aient été, négligeons les, étrangers qui passèrent et

ne rêvons sur leur défaite que pour mieux donner à notre victoire sa grandeur.

A cette méthode, quel Français pourrait rester insensible ?

Laissons les petites chapelles littéraires et ces écoles modernes déjà vieillottes, chez qui la sensibilité, outrancière dans sa simplicité même, affecte des allures de bégaiement, laissons-les négliger notre force nationale. Alors que nulle nation étrangère n'en fait fi, quel écrivain de chez nous, — mais vraiment de chez nous — la pourrait dédaigner I Je ne peux m'empêcher de citer Fromentin, lorsqu'il s'arrache aux splendeurs de ces spectacles lumineux, qui réjouissent son œil de peintre.

« Souvent la mousqueterie me réveille. J'entends le galop des chevaux, des bruits de sabre frappant contre des étriers, et la voix des commandements, claire et timbrée comme des notes de clairon. Les cavaliers manœuvrent par petits pelotons, soit au pas, soit au trot, quelquefois au galop de charge. Des lignes de tirailleurs se déploient sur la lisière du camp. Le soleil fait briller les canons fourbis et les capucines de cuivre. A chaque arme qui se rabat, on voit jaillir un filet de fumée blanche, et l'odeur acre de la poudre arrive jusque chez moi. Pendant ce temps, des officiers inoccupés se promènent à Técart, dressant à des exercices

92 LA FRANCE AU SOLEIt

de souplesse de jolis chevaux plus élégants sous leur selle étroite et délicatement bridés avec des fils.

» C'est un spectacle quotidien en dehors de mes prévisions de voyage, et dont je me suis déjà fait une agréable habitude. Je n'aime pas la guerre ; cependant je me sens frémir au moindre bruit qui m'en donne Tidée. La voix ferme et mâle d'un clairon me donne un battement de cœur un peu plus vif, et dans ce très petit simulacre d'escarmouche, dans l'éclair des armes, dans le mouvement des chevaux, il y a je ne sais quoi de martial et d'entraînant qui s'encadre à merveille dans les allègres tableaux des matinées d'Afrique. »

A cette, note légère, à ce croquis alerte on reconnaît le peintre pour la rapidité du détail. Quatre lignes plus loin, toute cette délicate sensibilité qui place Fromentin au-dessus de tous ses rivaux reparaît, et d'une façon charmante.

« L'année » écrit-il, « s'achèvera sans tristesse, l'hiver viendra sans qu'on s'en aperçoive et qu'on le redoute. Pourquoi la vie humaine ne finit-elle pas comme les automnes d'Afrique, par un ciel clair, avec des vents tièdes, sans décrépitude ni pressentiment. »

Mais un instant cette âme mélancolique et douce s'est sentie baignée dans un fluide énergique, dans une joyeuse coulée de lumière

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JiSSAI SUR LA LITTÉRATURE ALGÉRIENNE 93

martiale. Et ce fut pour nos petites villes algériennes, si caractéristiques dans leur vie de garnisons entraînées une première note que reprendront tous les voyageurs, y compris le malicieux Daudet, et qui nous vaudra plus tard bien des romans documentés.

C'est que partout à chaque pas la force française de ce pays fait violence à notre pensée. Louis Bertrand, oublieux enfin dans son dernier livre des habituels et joyeux compagnons de sa fantaisie, Louis Bertrand entendant dans son sommeil appeler la station des Portes de Fer, évoque des heures historiques, et dans un bourg administratisé du Tell Sétifien proche des solitudes où Mokrani couva sa révolte, note au spectacle des murailles fortifiées « ce rappel du Garde à Vous, si agréable à Toreille du civilisé ».

« Impression salutaire pour un Français de France, en qui Tinfluence émoUiente des doctrines altruistes et la bourgeoise quiétude engendrée par plusieurs siècles de protection administrative ont ejQfacé jusqu'à la notion même de Fennemi ! Je me remémore les périls

et les obligations de la conquête , »

Ainsi chez le lettré, après trente ans de pacification, que seules — (éléments de pittoresque, rappels du «garde à vous!) vinrent troubler de folles équipées, grandit la même admiration qui nous apparut chez les con-

94 LA FRANCE AU SOLEIi;

temporains de la grande lutte : Veuillot aux côtés du Maréchal, Daudet promeneur en quête d'anecdotes malicieuses ou de cruelles railleries.

Cependant l'heure est passée des récits héroïques. Nous avons négligé peut-être une des plus hautes leçons de notre épopée nationale, et nos écrivains ne donnent à cette histoire, dans leurs œuvres, que l'importance d'un fait divers prolongé, quand ils ne l'utilisent pas en faveur d'un dénoument facile ou pour la commodité d'un épisode. N'est-ce pas dans Le gendre de Af. Poirier qu'un sous-officier de spahis apparaît au troisième acte pour moraliser. Ainsi Emile Augier réparait à sa façon l'indifférence ou l'hostilité qu'avaient marquée sa caste et son époque.

Et pourtant quels initiateurs ! Ne resterait-il que Paul de Molènes, rêveur incomparable, qui nous dit les mélancolies du Sud et la haute sérénité de son âme croyante, dans les solitudes redoutables de l'Aurès et les périls d'une vie perpétuellement guettée par l'ambuscade ? Noble style d'un fidèle de Chateaubriand, nostalgiques abnégations de l'apostolat militaire, grandeurs sacrifiées d'un sacerdoce inconnu : l'âme d'un chevalier d'autrefois, bardée de foi robuste et d'espérances sacrées !

Ce sont aussi les lettres emballées de Saiixt-

Arnaud avec son siège de Constantine tumultueux et que traversent lès éclairs d'une charge furieuse, l'emportement frénétique d'une fureur française, les austères méditations de Montaignac, l'œuvre admirable, trop peu connue, presqu'un chef d'œuvre de Pierre de Castellane, ces Souvenirs de la Vie militaire en Afrique^ livre que le vieux Montluc eût aimé et qui, mieux que tout autre, nous font sentir la rude école d'endurance et de dévouement que fut, sous des chefs admirables, l'action guerrière de notre pays en Algérie.

Tous ces cadres alertes, toutes ces figures martiales des corps légendaires nous apparaissent avec leurs illustres chefs ; leur historien d'Aumale, Nemours, Orléans, Bosquet et ses zouaves, Canrobert à Zaatcha, Saint -Arnaud, Bugeaud, le grand Maréchal et ses miéthodes colonisatrices, La Môricière, Morris, Yusuf, Margueritte; les grands chefs du Sud et leurs goums, la poursuite de l'Emir, la résistance de BouMaza, les journées sans eau, l'embuscade perpétuelle, les routes tracées dans le feu des combats, mille anecdotes héroïques et pittoresques, des tableaux rapides, des croquis brefs de trois lignes, illuminant une page : colonnes en route et leurs refrains, grouillement affairé des campements dans la brousse, les causeries sous la tente, les chansons nostalgiques des légionnaires, tous les

espoirs refoulés, toutes les sensations mortes, le sommeil que chassent les coups de feu. Ce sont encore les légendes recueillies au passage « la diane au matin égrenant sa fanfare, » les feux du bivouac trouant Tombre hostile, des mots de troupiers, des inventions fantaisistes et pratiques de hardies initiatives et les grognards de Raffet, toute une existence folle et romanesque que le courage iUumine à chaque minute ; cette épopée que Cavaignac définit lorsque faisant, vers 1842, du haut des remparts de Médéah, tirer un vieil obusier espagnol, découvert sous les ruines, et qui était sa seule artillerie, il montre à ses officiers la poussière soulevée dans sa chute par le boulet de pierre, à quelque cent mètres et leur dit :

« Voici, Messieurs, la limite de vos possessions ! »

Pas de geste, nul commentaire à cette phrase d'une dureté huguenote, mais toute la conquête résumée I

A Médéah, il y a seulement soixante ans !

Et cependant Teflfort français ressuscitant les fortes initiatives oubliées depuis un siècle, labourait cette terre farouche. C'étaient le comte de Raousset-Boulbon, qui dans sa ferme de la Mitidja, ne rêvait pas encore à^a splendide aventure que fut sa vie et qui devait s'achever au Mexique par une mort tragique, après la quasi-conquête de la Sonora. Raousset-Boul-

% ^^9^ f îT

bon, dernier conquistador, prédécesseur de Mores ! Près de lui, un paysan, Pirette, qui seul, toute une nuit, soutint un siège contre cinq cents Arabes et s*évada. C'étaient encore M. du Pré de Saint-Maur à Oran, le capitaine Vérillon à Constant ine. Et tant d'autres, types splendides de notre énergie nationale qui ne rêvaient pas d'épopées, mais que leur vaillance et leur passion de créer, entraînaient dans Tinconnu et ses dangers. On suit pas à pas, dans les brillants souvenirs du général du Barail, cette lutte quotidienne, on perçoit cette poussée de la France, entravée mille fois par les incompréhensions, les rancunes, le défaut de plan général et de méthodes définitives — jusqu'à Bugeaud, — mais qui se manifestera quand môme et qui s'affirme chaque jour un peu plus. Deux lignes de lui commentent encore la leçon laconique* de Cavaignac : « Dans toute l'Algérie nous ne possédions actuellement que le terrain que couvraient les semelles de nos souliers ou le sabot de nos chevaux. »

Rajeunissant les arguments des pamphlétaires ou des orateurs de Juillet — et notamment du ridicule M. Desjobert — un pamphlétaire, un politicien, un mercanti questionne :

« De quoi se composait alors la France nouvelle ? »

Ainsi raisonnaient à cette époque les Politi-

98 LA JPRANCÈ AU. $0LEIL'

ques. Quoi de surprenant î Mais toute simple, l'Histoire a déjà répondu :

De rhéroïsme quotidien de nos pères.

Ces sentiments d'orgueil français, cette passion qu'ils nous inspiraient pour notre Afrique, cette tradition assez forte par ellemême, je la cherche dans nos écrivains modernes.

Et pourtant ils sont nombreux. Voici la souffrance, la folie de créer, les brutalités de la vie solitaire que dépeint M. de Vandelbourg. — Sut les Hauts Plateaux, — avec d'ironiques notations, un peu aigres, de fonctionnaires mesquins, médiocres et vaniteux, ainsi que de la bourgeoisie paresseuse d'Alger. Voici des histoires kabyles que nous conte M. Marival — le Çof — et \m vieux rêve d'union des races, que la fin désenchantée du roman semble condamner, comme le condamnent également dans VOued Marius-Arj, Leblond, les évocateurs, coloristes de notre vie coloniale, les champions ardents de la plus Graijde France, comme le condamnent encore dans YEau Souterraine, avec une" intuition très savante des sensibilités féminines indigènes Paul et Victor Marguerite. Voici les féroces vendettas de la kabylie, râpreté d'un fanatisme religieux qui ne

peut être usé ; des mœurs de fonctionnaires et de colons, une haute leçon, un appel vigoureux au calme des esprits — pour conclure : livre habile et juste que cette France Nouvelle de Louis Duchesne et qui, certes, de toute notre bibliothèque romanesque d'Algérie est des plus exacts, celui qui, peut-être, est le plus français. Mais deux noms se détachent. Isabelle Eberhardt et Louis Bertrand : une œuvre que la mort interï^mpit tragiquement, un romancier en pleine vogue, en pleine production.

Isabelle Eberhardt ! Ce fut, certes, une des plus attirantes et des plus pittoresques figures de notre Algérie moderne. Dans ses vêtements blancs, sous son burnous flottant, avec son allure brusque, sa démarche un peu déguingandée, je la revois encore traverser la place du Gouvernement, pour regagner, à la sortie de quelque café maure, après des heures d'immobile rêverie, cette chambre meublée, d'une ancienne maison arabe. Il y avait là, avec les ordinaires mosaïques, les arabesques inévitables, des galeries sur lesquelles ouvraient les portes numérotées, au centre, une fontaine qui souvent se taisait, et des feuillages. C'était un des derniers bâtiments d'autrefois respecté ; quelques dépendances du vieux palais, et somme toute, le moins banal des garnis.

On la prenait souvent pour un jeune Bédouin

100 LA FRANCE AU. SOLEIt

du Sud. Ses yeux gris, son teint pâle, ça sveltesse déconcertaient. J'imagine qu'elle devait être toute autre loin des villes, ces villes qu'elle fuyait dans son angoissante nostalgie du Sud, et que c'était bien pour s'étourdir et chasser le rêve obsédant des longs silences évocateurs et des solitudes étemelles qu'elle se faisait un peu brutalement le « Mahmoud »

turbulent des vadrouilles algéroises.

C'était un très bon compagnon. Qui donc aurait deviné son origine, sa culture ses études d'autrefois ?...

Comme elle aimait cette terre d'Afrique I Au récit qu'apportaient les gens du sud et de la brousse, aux phrases surprises dans quelques rues de la Kasbah, au passage, ses yeux s'allum aient, une fièvre nouvelle d'aventure la ressaisissait. Je ne pensais pas qu'elle mourrait bêtement de la chute d'un mur en terre .

sèche, et c'était beaucoup plus loin que Aïn- Sefra, dans un paysage tout autre, d'un tragique autrement sublime, que je prévoyais sa fin.

Nous devons à la piété de Victor JBarrucand ses dernières pages et son dernier manuscrit. Plus tard on saura qu'elle était un grand écrivain; on l'aimera parce qu'elle avait aimé cette terre ardente d'un passé si riche et d'un avenir qu'on peut prévoir immense.

« J'ai voulu, écrivait-elle, posséder ce pays et

ESSAI SlJk LA LITTÉRATURE ALGER JENKB 101

ce pays m'a possédée. A certaines heures, je me demande si la terre du sud ne ramènera pas à elle tous les conquérants qui viendront avec des rêves nouveaux de puissance et de liberté, comme elle a déformé tous les anciens. N'est-ce pas la terre qui fait les peuples ?

» Que sera Tempire européen d'Afrique dans quelques siècles, quand le soleil aura accompli dans le sang des races nouvelles son œuvre lente d'assimilation africaine et d'adaptation aux rythmes profonds du climat et du sol ? A quel moment nos races du Nord pourront-elles se dire indigènes comme les Kabyles roux et les Ksourinnes aux yeux pâles ?...

» 11 est une seule chose que je sens profondément, c'est qu'il est inutile de lutter contre des causes profondes et irréductibles et qu'une transposition durable de civilisation n'est pas possible.

» Les émanatioA^ africaines, je les respire dans les nuits chaudes comme un encens qui montera toujours vers de mystérieuses et cruelles divinités. Nul ne pourra renier complètement ces idoles ; elles apparaîtront encore monstrueuses, dans les soirs de fièvre, à tous ceux qui poseront leur front sur cette terre pour y dormir, les yeux dans les froides étoiles. »

Elle écrivait encore.

« A mesure seulement que passe dans mon

102 t" A ITRANCE 'AU SOLEIL'

sang la sensation du vieil Islam immobile, qui semble être ici la respiration même de la terre, à mesure que s'en vont mes jours calmés, la nécessité du travail et de la lutte m' apparaît de moins en moins... Pourtant je sais bien que la fièvre d'errer me reprendra, que je m'en irai.

Je sais que je suis encore bien loin de la sérénité des fakirs et des anachorètes musulmans... Ce que tant de rêveurs ont cherché, des simples Font trouvé. Par delà la science et le progrès des siècles, sous les rideaux levés de Tavenir, je vois passer Thomme futur.... Et je comprends aussi qu'on puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouïya du sud, finir en extase, sans regrets ni désirs, en face des horizons splendides. »

Avec les lettrés, tous ceux qui s'intéressent aux questions coloniales et africaines liront et admireront l'œuvre posthume d'Isabelle Eberhardt Dans Vombre chaude de l'Islam^ livre qui vint à son heure, document précieux pour ceux qui, préoccupés de donner à notre patrie un prolongement par delà la Méditerranée, avaient trop souvent négligé d'étudier Tâme et la pensée musulmanes. Ils trouveront dans ces notes, avec les plus utiles analyses du fanatisme de l'Islam, des notions justes et claires sur la psychologie des fidèles du Prophète, de ceux dont on a pu justement dire que leur religion leur avait fait une race.

Le livre est beau. J'avais pour son auteur une réelle sympathie, et je gardais, de sa rencontre en terre algérienne, des souvenirs pittoresques, que la catastrophe d'Aïn-Sefra, où elle trouva la mort, rendent aujourd'hui mélancoliques. J'en ai lu les feuilles avec émotion et respect. Par la rapidité du trait, la justesse des notes descriptives, une tendresse discrète, et je ne sais quel souffle de mysticisme ardent, où se révèle Tâme slave d'Isabelle Eberhardt, cette œuvre apparaît très grande (1).

L'avouerai-je, cependant, devant ce beau roman, ces pages à la fois nobles et profondes, ma passion des choses d'Afrique demeure in-

(1) Reproduisant uno partie de cette étude, parue dansuQ quotidien de Paris, M Vicior Barrucand, dans • l'Ak bar», journal républicain arabophile, d'ailleuri de fort bonne tenue littéraire, ajoutait:

« M. Henry de Bruchard connait Toeuvro de M. Barrés. Il en fait ici une application inattendue. La littérature algérienne a s-s traditions régîonalistes. On les trouvera dans les chansons kabyles. »

Est-il nécessaire de dire — qu'en ayant même lu des poèmes dans « TAkbîir • — je n'ignorais pas ce folklore ? il est curieux, certes, Mais que peuvent sur nous écrivain de race et de langue française, que peuvent snr les métis européens^ qui demain écriront en langue française ces refrains que nos pères ne chantèrent pas*? il faudrait alors etfilusjustemedt, si l'on tient compte des formations de notre langue, faire remonter notre effort littéraire algérien aux Africains de la décadence romaine ? Je pense, en tous cas, que ma pensée s'explique assez, au cours de cet essai, et dans mon livre.

suffisamment satisfaite I J'admire, mais j'admire sans plus ; certes, Isabelle Eberhardt était une passionnée du sol africain ; elle en adorait les ciels nuancés, les rocs et les sables baignés de lumière ; elle en connaissait Fâme indigène ; et tout cela elle le traduit dans une langue souple et artiste. N'est-ce pas plus qu'il ne faut pour une très grande œuvre ? Mais, pour un Français, ce n'est pas encore assez.

Ce qui manque au livre, on ne peut l'exiger de Fauteur. Artiste déracinée, qui écrit de belles pages, mais des pages que nous autres, nous qui croyons à notre race, à sa forte discipline, aux vertus de sa tradition, ne pouvons trouver complètes.

Il faut, à cette France algérienne, à cette France nouvelle; que fécondèrent le. sang et la sueur de nos nationaux, une littérature régionaliste. Il faut que, là encore, la France marque sa conquête et sa grandeur ; il faut qu'elle indique, avec sa gloire passée, ses ambitions futures. Et nous attendons.

Voilà déjà soixante quinze années que les canons de Charles X balayaient la Méditerranée et que s'évanouissaient, devant la vaillance de nos soldats et la fermeté de nos gouvernants, la tyrannie barbaresque ; un monde s'ouvrait, riche de gloires anciennes, de beauté et de poésie ; artistes, écrivains, soldats venaient lui

ESSAI SUR LX LÏTTÉRATtJRE ALGÉRÏÊIÎNÉ 105

demander la consécration de leur talent ou de leur énergie ; des fils de nos provinces françaises apportaient dans les vallées kabyles et les riches plaines du Sahel leur force rurale, toute la France coopérait à cette œuvre ; Tœuvre grandit, elle grandit chaque jour, malgré les préjugés, les rancunes, les sottises administratives, l'exaction, la ruse, la fraude, Finjustice des coteries sectaires et des syndicats accapareurs de politiciens avides, asservis et tarés ; elle grandit malgré les sarcasmes et les incompréhensions I Et je souhaite qu'un homme de génie, qu'un écrivain national fasse justice et, signalant aux énergies inoccupées de la mèrepatrie le grand champ d'action de la France nouvelle, l'œuvre nationale des ancêtres contribue pour sa part aux grandes entreprises civilisatrices et fécondes de la Paix Française.

Ah ! le beau livre d'aventures et de passion ; la belle œuvre qui devrait tenter des Français I Une race nouvelle se crée là-bas. Des éléments ardents la composent ; elle a ses exagérations, son besoin parfois brutal d'expansion ; elle est jeune, elle veut vivre, elle veut faire grand I Elle y a grandi, un peu au hasard parfois, mais selon des besoins justifiés, les villes endormies où croupissaient la paresse et la ruine ; elle a appelé toutes les forces latines à la rescousse, et, sous la direction du génie français, des

Métropoles, Tunis, Alger, Oran, étagent sur les coteaux escarpés du littoral, parmi d'extraordinaires végétations, les maisons blanches et les rues populeuses. On critiquera sanâ doute. L'esthétisme des snobs, la sagesse, tette fatigue des peuples vieux, le besoin qu'a tout Français de maltraiter son propre eflort, donneront matière à procès. Laissez dire, maîîs allez voir I

Avant de la fouler, j'étais profondément attiré vers cette terre. Les eflorts antérieurs, les souffrances et les peines de ceux qui la conquirent, et dont certains me sont chers, la faisaient un peu mienne. Certes je la vois autrement que la rêveuse passionnée aux yeux désormais clos, je cherche dans l'énigme de son avenir, avec confiance, dans la force de ma race, et sécurité dans sa mission, une autre solution, cette solution qu'inconsciemment devinaient les hommes d'Etat et les soldats, les grands et les humbles de la conquête, qui dicta quelques pages inspirées, des pages de croyants à Molènes, Castellane, du Barail, ces trois écrivains que Vigny eût aimés....

Je ne suis pas un déraciné. Je n'allais pas là-bas, poussé par l'aventure, ou la fièvre énervante de l'inconnu. Je cherchais des traces de pas, et c'étaient des empreintes récentes, mais qui ne s'effaceront jamais, que j'ai trouvées.

ESSAI SUR LA WTTÉlUtHREALQÉR.IEîJIiE; 107

Ainsi j'eus cette joie sublime de surprendre et d'admirer la réalisation d'une œuvre commencée par les miens..

Comment ne pas faire confiance à l'avenir l Mais de telles pages émeuvent, elles montrent la séduction de cette terre, en révèlent la féconde beauté. Avec une toile de ce grand artiste Maxime Noire, que j'admirais là-bas, elles me permettent d'en ressentir l'heureuse nostalgie (1).

On ne saurait, dans une étude honnête sur l'Algérie littéraire, passer sous silence les romans fiévreux et pittoresques de M. Louis Bertrand. Il est de nos romanciers modernes un de ceux qui, les premiers, s'attachèrent à ce

(1) « Uy a en Algérie un peintre, un énorme bâtisseur d'infini, notre maître Moiré, naïf, sans tradition d'école, il a compris que le soleil oriental mange la ligne, que celle-ci se délimite seulement dans Tatelier; il a compris que la forme n'est pas immuable, et palpite sous la lumière, et il n'a peint que de la lumière. Sous son pinceau les valeurs du paysage d'Afrique ont surgi intenses de leur exactitude; il n'a pas interprété, il a copié nos grands horizons sombres ; il a exploré leurs recoins de rutilance, les flammèches qui ourlent la sécheresse des pierres, le vent ou trembloto le désert, l'atmosphère plus lugubre et noire de l'extrême chaleur saharienne, la lasse averse des violets sur les ouèds à cailloux bleutésque leur micas veinent d'or... ■ Robert Randan : • Les Colons ».

Lire encore sur Noire les études de Jean Hess, Marius-Âry Leblond, Edouard Drumont.

108 tA FRANCE AU SÔLEÎC

renouveau qu'apportait dans nos mœurs et notre vie Taction, hésitante il est vrai, mais si profondément logique, de notre œuvre aux pays d'outre-mer. Œuvre inconsciente, que dictaient les bonnes volontés héritées de nos pères, qu'une énergie secrète imposait sourdement. Et pourquoi s'étonner si la synthèse de cette œuvre est encore confuse, si l'analyse de cette action parfois s'égare ou vagabonde ?

M. Bertrand a cherché à démêler dans le creuset africain la part qu'apportait chaque race et chaque iiation, pour l'élaboration passionnée d'une nouvelle force d'humanité. Il est de ceux que te problème obscur passionne ; et la confiance enthousiaste qu'il manifeste pour les forces et la logique de la vie l'empêche d'en arrêter les données précises. Epris de couleurs et de gestes, Louis Bertrand borne son étude aux êtres brutaux et aux foules hurlantes que l'Espagne vantarde et piccaresque, déverse chaque année sur un sol riche et sur une terre libre. Pêcheurs du port, rouliers hardis des routes du sud, toute la canaille sauvage de la contrée défile, et ce sont des gestes héroïques, des gestes « en force » dirait-il que nous leur voyons accomplir aux heures les plus banales et dans les actions les plus vulgaires. Idéalisme suprême d'un naturisme ivre !

Mais là-dedans pas un rural, pas un soldat, pas un fonctionnaire, pas uij burnous I

ESSAI SÛR tÀ tltTÊRATUffEALGÉRXENNE 109

Le Sang des Races, la Cina^ Pépete le Bien aimé 1

Un cheurretier, un esthète, un souteneur I

Et cependant dans la Çina M. Bertrand s'inquiète de l'avenir de ces êtres : il délaisse un instant ses héros crapuleux et nous montre quelques tjpes sédentaires de l'énergie algérienne. Dans le Jardin du Passé, il cherche une formule et une leçon et fait remonter aux Romains l'exemple et la race I

Je cherche, dans ces fresques barbares et de croquis violents, les vraies leçons,les promesses d'avenir. ..

Je les cherche encore dans ces tumultueux et épais Colons, que publie M. Robert Randan. Son livre, écrivent les frères Marius-Ary Leblond, qui le préfacent, « est le premier essai de constitution d'une mentalité algérienne, consciente de sa composition, volontiers raffinée... c'est le premier grand roman écrit sur l'Algérie par un natif... c'est en outre un livre réconfortant, utile pour la France d'aujourd'hui parce qu'il nous excite à précipiter dans notre France même le mouvement de notre Renaissance Française ; parce qu'il nous montre, au moment où tant d'êtres s'affolent ici à la seule idée d'une guerre franco-allemande, notre race qui se virilise au contact de l' Afriqu9 rude. »

110 tA FRANCE AIT SÔLEÎL'

C'est en effet un roman de passion brutale et de raffinements féroces que cette étude âpre et large, que voulut Fauteur, de la Patrie algérienne. Cest un défilé d'êtres hostiles, contraires, agités qui se heurtent, s'écrasent, s'aiment — ou plutôt se prennent — au galop, entre deux voyages deux affaires, deux débauches. Que de monographies, que de sujets d'étude se bousculent dans une même intrigue I II y a des maladresses, des affectations de langue, des enfantillages d'écriture savante et de redoutables autant que naïves contradictions.

« Pour nous — fondateurs de pays neufs, il est dangereux de vivre dans le passé... L'embarras de ces vétilles — (les principes religieux) empêche le libre développement de l'art et de la pensée. »

Et l'esthète Cessard continue :

« Paris est une ville où l'on s'attarde encore à parler de religion !... »

Puis il ajoute après cet emportement de barbare :

« Notre aristocratie de colons, dénuée de préjugés religieux en connait d'autres aussi étroits; le motif en est dans l'absence de haute intellectualité. »

Absence de haute intellectualité, aristocratie de colons !.. Pour la première fois, voici posé— et c'est le mérite de M. Randon de l'avoir fait le problème algérien dans sa haute expression

morale. Nous voici en présence de Tart et de la pensée de ce pays neuf.

Une aristocratie de colons, je la cherche, et il m'apparait qu'elle est seulement en train de se constituer. Si nous la trouvons quelque part, après deux ou trois générations d'habitants, négociants, hauts fonctionnaires et surtout propriétaires terriens, il semble qu'elle n'a pas encore pris corps, qu'elle n'a pas encore eu le temps de s'hiérarchiser suffisamment, que ses préséances et ses privilèges commencent seulement à se marquer. Et si M. Bertrand, ce que je ne crois pas, nous donne la vraie pensée de l'Algérien arrivé, en faisant parler le colon Schérrer dans la Çina^ je doute qu'elle se réalise jamais :

« On ne fonde plus de foyer, mon ami I Vous vous laissez abuser par de vieilles métaphores, il n'y a plus de foyer, il n'y a plus de cités I... L'homme de l'avenir sera l'errant, le nomade que je vous disais tout à l'heure, en marche, en marche toujours I »

On dirait que comme dans YHaleine du Dé-sert de Jean Pommerol, l'âme arabe et les souffles brûlants, les vapeurs mortelles du sud enveloppent et saisissent les fils nouveaux qu'adopte la terre africaine. Rêve inconscient, orgueil frénétique des enfants et des peuples en adolescence ; faire nouveau, marcher tout

112 LÀ FRANCE AU SOLEIt

seul, se libérer anarchiquement de toute entrave et de toute règle I

J'oppose ici M. Randan à M. Bertrand.

Quelle haute intellectualité rêve donc ce dernier si, comme il m'a semblé, il partage les opinions d'ailleurs parfaitement inventées du colon Schérrer, honnête et méthodique alsacien, épris de la terre et de la vie rurale ? Pense-t-il trouver des directeurs de Tâme algérienne et façonner cette âme, avec son principal personnage, Cassard, démolisseur farouche de toute règle historique ? Pourquoi celui-ci cherche-t-il dans la Kabbale les hypothèses de l'Atlantide, ou dans les travaux des Gsell et des Masqueray,une règle philosophique, cet idéal de rêve et les leçons du passé de la terre africaine ? Contradictions bien singulières, après d'aussi formidables négations I

Ne pense-t-il pas plutôt que cette haute intellectualité qu'il souhaite ardemment pour l'avenir et l'évolution de la race algérienne — et que je ne peux croire opposée à nos règles, à nos traditions d'ordre français, — elle n'existera et ne marquera utilement son influence que le jour où se sera bien indiquée cette aristocratie de colons, qui s'élabore aujourd'hui, et dont les premiers types apparaissent. Je recommande à M. Randan le livre de Charles Maurras sur V Avenir de l'Intelligence. Les données du problème sont les mêmes pour l'Algérie que

pour la France, et les conclusions de Fauteur s'accordent parfaitement à ce pays que M.

Randan voudrait rendre indépendant de nous par la pensée.

Cette aristocratie sera-t-elle uniquement d'argent. Il semble que là où « la moisson sera toujours au meilleur sabre », où la lutte contre les puissances financières exista à toute heure ; où l'action même comporte des chutes formidables et des élévations soudaines, le mal dont nous souffrons en France, et qui est la domestication, par une seule caste, à son profit, des forces intellectuelles, qui courbent sous la férule étatiste et la réclan^e d'argent l'intelligence et l'activité des esprits, ce mal triomphera moins aisément. Laissons cependant grandir les aristocraties naissantes. M. Randan l'a peut-être pensé dans les fortes pages qui achèvent son œuvre? L'intellectuel Cassard note dans sa demeure battue des vagues les chansons d'amour et de haine d un campement kabyle, alors apparaît de nouveau la figure de Jos La vieux: « un homme de fer I»

L'odieuse et formidable figure de conquistador que cet usurier ; travailleur acharné, épris de la lutte, coureur de difficultés, aux passions brutales, aux haines soudaines, aux désirs tragiques, mais que le travail et la création grandissent — parfois jusqu'à en faire un véritable héros. Ne cherchons pas chez cet être de proie

les idéalismes récoofortants : il se proclame, il est avant tout un homme de F Algérie ; la France de Thumanité seule existe pour lui, elle demeure son idéal inconscient ; — un idéal dont il se voudrait émanciper, — elle est de moins en moins sa patrie. Il veut être de plus en plus Africain, il n'est de lois bonnes pour lui que celles qui seront bonnes pour l'Algérie, et ces lois nous entendons bien qu'il veut les faire.

Qui niera l'orgueil fécond chez de tels hommes, de tels sentiments ? Et ils existent. Jos Lavieux n'a-t-il pas quelque part dans tme autre province que celle d'Alger, son type exact sous un nom diflFérent. Il y a sur la côte une ville qui ressemble à laRutène de M. Randan et qui doit à im Jos Lavieux ses constructions neuves, ses quais profonds, de riches comptoirs ; une grande ville avec des maisons épaisses comme des coffres-forts, « le meilleur port de la côte, la cité du blé »... Et une statue de Jos Lavieux s'élève sur sa promenade, une statue colossale et d'esthétique officielle, une statue à laquelle toute l'Algérie souscrivit, et qui reçut pour son érection, du budget des beaux arts français, une souscription anormale !..

La France ce jour-là, par sa participation monétaire, n'était plus seulement la patrie de l'Idéal.

J'aime profondément TAlgérie. Cette terre, en peu d'années a su posséder un passé et des plus glorieux. Elle a vu les figures les plus françaises la traverser ; son histoire nous apprend mille vertus de notre race, elle nous enseigne la force, l'initiative, la création ; elle mérite toute notre affection, tous nos soins, toute notre reconnaissance.

Nous devons donc favoriser et répandre Teffort de ceux qui, là bas — et les écrivains de France algérianistes ne se naturalisent-ils pas de là bas? — de ceux qui, là bas, s'efforcent aujourd'hui de lui donner une personnalité propre, de ceux qui veulent discipliner son esprit.

C'est une école admirable et c'est un terrain neuf. Mais c'est aussi l'avenir de notre littérature que la littérature coloniale, et c'est son élément futur. Déviations de langage, barbarismes, nouveautés brutales que l'on retrouve chez cette école de la décadence latine que l'on appelle l'école africaine, objectent des critiques. C'est vrai, nous ne louons pas, de préférence, le latin de Lactance, ou la langue de saint Augustin, mais nous demanderons où était alors la latinité, où était la littérature, où se manifestait avec force la langue de Rome ?

Chez ceux qui agissaient, chez les Africains I

Car ce n'est pas seulement une manifestation d'ordre social ou un phénomène économi-

que que cette loi de la reconnaissance qui oblige les enfants à nourrir et soutenir les parents devenus vieux : cela se voit chez les peuples, et toutes les nations en fournissent l'exemple.

Hier, Edgard Poe pour les anglo saxons, aujourd'hui Kipling I

Et c'est l'action seule qui crée les œuvres et les œuvres fortes. L'Algérie, jadis, eut son époque d'écrivains militaires, qui rajeunirent et renouvelèrent le cycle pourtant si complet de ce genre français ; depuis la pacification, ce mouvement s'est arrêté ; ceux de nos officiers — tels le capitaine Azan (1) qui travaillent, s'attachent et très fortement aux problèmes de la colonisation, ainsi qu'aux études historiques. C'est que pour toute cette partie du Maghreb l'ère héroïque est close.

Qu'importent donc quelques apports de mots exotiques, ou quelques tournures d'origine \m peu douteuse. Ces détritus, ces cailloux que soulève le grand fleuve de notre langue ne causeront guère de dommages à nos rives. Pourvu qu'il coule et large et grand et profond — car il sera toujours clair — notre beau fleuve de force, notre beau fleuve français I Et ils s'élimineront dans le grand courant vivant, ces

(1) Il serait injuste d'oublier Tofficiep qui signe Michel Antar : En Smaloa, M. Behic : la Roumia et les romans pleins de passion française de Jean Saint- Yves.

ESSAI SUR LA LlTTÉIUTUi^BALfiÉ&IfiîiWfi 117

détritus, ils resteront au fond de TOued, les cailloux luisants aux arêtes aiguës... pourvu que les eaux montent. Quand elles recevront une éducation un peu moins tintamarresque, les filles de Jos Lavieux, les héroïnes de M. Randan, quand elles seront plus sainement éduquées, disserteront moins, diront moins de sottises, mais apprendront à parler à leurs fils. Et ceux-ci rêveront moins de Kabbale, de gaillardises, d*un facile anticléricalisme ou d'érotisme: Ils n'injurieront pas non plus ceux qui leur donnèrent cette terre avec leur sang. Us seront forts et modestes. Ils auront du talent. Et pour cette œuvre, souhaitons à l'Algérie avec M. Duchesne, dans France Nouvelle « de braves gens qui aiment bio^ la terre».

La terre algérienne, la bonne tetrvf>qui est aujourd'hui sol de France, elle crée- tous les jours de la force, de la richesse ; c'est elle qui nous la donnera cette aristocratie de colons nécessaire aux grandes œuvres, et qui permettra à l'Algérie de prendre enfin son élan.

Lorsque le vieux Jos Lavieux rentre mourant sur son cheval, d'une excursion dans la brousse, on l'entend délirer :

« Le caïd ricana un bon bout de temps tout seul ; son compagnon, le teint terreux, la peau flasque et vieillie n'avançait plus qu'avec peine ; une sorte de sourire triste glissa sur son visage.

» C'est bien loin, bien loin, pensa-t-il; ce que j'éprouve est étrange ; il me paraît que j'ai vécu autrefois et que je ne vis plus ; je traverse ma terre, cependant ma terre ! »

« Autour de lui, à perte de vue, la terre rouge écorchée de frais fumait ; par monceaux s'empilaient des souches de lentisques, des racines ligneuses de palmiers nains, des branchages coupés à la hache, des lianes déchiquetées, des touffes de diss qui pendaient, sculptées ; la terre toute nue gonflait de lourds mamelons, offrait son large ventre bombé, s'épanouissait dans la force de son humus ; elle étirait grasse et saine, ses robustes membres qui, à travers la brume, semblaient rouler des muscles énormes ; les immenses socs d'une charrue défonceuse lin^ènt un instant au flanc d'une vallée.

« Ma terre, ma terre, répétait Jos, les yeux hagards, c'est pour moi qu'elle a saignée, ma terre ; c'est moi qui la panse avec du blé et de la vigne. Je ne suis ni marchand anglais ni un soldat allemand, moi, entends-tu, Ahméd- Cheikh, je ne suis pas un écrivassier ni un justiciard ; la justice je la crée moi-même. Je ne suis pas un fainéant d'Arabe comme toi ou un chien maltais comme Mikalef. Je suis un colon I »

Il croula de son mulet, tomba dans la glaise boueuse, évanoui....

nm^

PÈLERINAGE DANS CoNSTANTINE

Malgré le charme d'Alger et les émotions puissantes de ma tournée en Kabylie, je sentais ma sensibilité orientée vers Constantine- Elle aussi la vieille cité romanesque, et plus que nulle autre je la savais mienne, bien avant de la connaître. Et cette inconnue m'évoquait tant de souvenirs 1 N'était-elle pas pour moi la ville algérienne, racontée dans mon enfance, imaginée ensuite dans les caprices où les projets de mon adolescence ? J'ignorais son aspect et ne pouvais sans l'avoir vue m'expliquer la profonde beauté de son histoire et ses aspects tragiques. Mais j'entendais encore les accents perdus d'une chère voix, prononcer son nom.

Je savais que pendant vingt ans elle avait été , à maintes reprises, l'asile des miens ; je ne pouvais ignorer que mon sang avait arrosé cette terre ; et c'étaient toutes les souffrances, tous les maux, toutes les heures héroïques de ces soldats, que l'on peut lire gravés sur les plaques de marbre du quartier des chasseurs

120 LÀ ££IAKCË AU. 30LEILI

au Mansourah, c'étaient toutes ces pages de la vie des miens, que dans un grand orgueil de ^amille et de patrie, je voulais honorer, revivre peut-être un instant.

Cette terre qu'ils avaient foulée, ces campagnes parcourues, prises et gardées par eux, ces murailles qu'ils avaient tant de fois saluées pour des départs — Les Portes de Fer, Zaatcha. Touggourth I — cette ville oîi ils plaçaient la France, de toute la force de mon cœur je la voulais.

Et maintenant ces rues, parcourues tant de fois, alors que mon rêve s'angoissait en moi jusqu'à des envies de sanglot, dans une grande passion frémissante, je les revois, comme aux heures les plus reconnaissantes de ma piété.

N'ai-jepas le droit, Constantine, de me croire un peu ton fils ? ta forte terre, tes gorges, ton Rummel,'et tes ruines, l'activité de ton peuple bruyant, ton beau ciel pur, sur l'immense panorama de tes montagnes mordorées, et ces lignes lumineuses, les arêtes dures et précises, où se fondent mollement, selon les heures, toutes tes beautés, dois-je les regarder comme un touriste, les admirer comme un promeneur même épris, même enthousiaste ? Non, puisque c'est à eux que je les dois I

Je connaissais l'histoire de cette ville puissante, je savais le roman des hommes hardis

fÈLERlNAQE PA^5 CONSTASTlNfi 121

qui la campèrent sur son roc inviolé si Iontemps, et je pouvais comme tout autre l'appeler des cent noms qu'elle reçut dans son histoire ténébreuse.

« Cité phénomène I » s'écrie Maupassant, en énumérant ses titres. Elle ressemble, disent les Arabes, à un burnous étendu sur un rocher : (on rappelait Cirta qui veut dire rocher en langue numide). Si-Okba, le coursier impétueux de rislam, arrêté devant ses murs, la compare au nid de l'aigle. Elle est pour El- Bekri, la cité de l'air et du ravin ; pour d'autres la ville des passions « Pareil », dit le voyageur El Abdéry, « au bracelet qui cercle le bras, le fleuve rugissant, au fond du ravin taillé à pic, enserre le rocher qui la supporte et la défend, comme les monts escarpés protègent le nid du corbeau. » Et un dicton berbère dit encore : « Les corbeaux Sentent sur les hommes, mais vous Constantinois, vous fientez sur les corbeaux ! »

Le Rummel, ce torrent qui roule dans la pierre aux tons grillés des eaux couleur de soufre, et dont les gorges formidables, aux parois déchiquetées, semblent le chemin de l'enfer, le Rummel avec ses puanteurs, ses cascades, ses éboulis, peut évoquer mille tableaux de fureur et de désolation tragique I Quelle formidable défense à l'arête aiguë de la ville, et que seuls pouvaient braver les oiseaux dç

proie au large vol, qui toujours planent et tournoient, sans s'effrayer de ces bouleversements I N'évoquent-ils pas les grands vautours au vol impassible, et qui parfois semblent arrêtés dans la lumière, tellement leurs mouvements sont lents, Timmobilité rigide et silencieuse des hommes drapés de burnous, que Ton voit dans la campagne africaine, au flanc des montagnes, comme scutptés au cœur du paysage, et qui muets, résignés en apparence, sans âme extérieure, laissent tomber sur le passant Ténigme hautaine de leurs regards vides ?

Cette indifférence, cette torpeur de l'Islam, le tassement des êtres accroupis le long des portes, au coin d'un mur, dans l'ombre d'un café maure, parfois sur les marches ruinées d'une rue tortueuse, ce mélange de douceur lasse et de farouche attitude, de rancune et de renoncement, où le trouver plus complètement, avec plus de relief, que dans la sauvagerie des rues constantinoises ? La ville arabe,, ici, s'est conservée en partie. Elle n'a pas pris cet air de décor, d'orient de bazar, que certains admirent tant à Alger, par un effort de snobisme irritant. Ici, toutes les puanteurs s'étalent sans honte et sans entraves : odeurs sales des répugnantes cuisines en plein air ; odeurs aigres de moisissures, de crasses mélangées, dans les

PÈLERINAGE pANS CONSTANT INI^ 123

boutiques ; une friture équivoque vous empuantit, plus loin des cuirs sèchent/d'autres s'étalent, et Teau noirâtre dans laquelle ils baignaient, fait une cascade dans les pierres et les pavés branlants d'une rue en pente. Une tête de bœuf saigne lamentable, près de l'échoppe basse d'un mozabite. L'homme aux traits lourds, à la face ronde, d'un blanc gras, somnole impassible, confit dans ses rites et songeant sans doute aux jours heureux de mangeaille et de sommeil, qu'une fortune qui va s'arrondissemt chaque jour lui permettra de ruminer dans les jardins d'Ouargla. Un kabyle s'arrête et s'allonge sous l'auvent de la boutique. Il tire de son burnous quelques figues sèches qu'il dispose devant lui. Pas d'autre bruit que celui d'un marteau de sellier, qm tape avec une régularité sourde sur le cuir mou d'une selle arabe, et le suintement de toutes les pourritures charriées, avec de répugnantes eaux noires, dans les fissures du roc, et qui vont tomber là-bas, au fond, dans le Rummel.

Ce soir, dans la rue de l'Echelle, ce sera la bachanale des soldats, heurtant aux portes des filles ; une ruée comme dans une ville prise d'assaut, vers les portes à judas. Cachées sous des voûtes les filles peintes et tatouées, de sveltesse sauvage et de traits durs parfois, mais dans la plupart des cas, lourdes masses de chairs immobiles, grasses et flasques.«.M

124 LA FBJiNCZ AU SOLEII.

Cette ville arabe, cependant comment ne pas Taimer ? Elle a des coins vivaces, sa rue des forgerons par exemple. Elle offre tant de places au rêve, avec ses maisons sans toitures, et sans terrasses — à cause du froid — Tenchavétrement de ses ruelles, leu^ façon de s'escalader Tune l'autre, ses poutres, ses murs qui se heurtent, font ime voûte, un couloir obscur, plein de mystère, lui donnant un attrait farouche de coupe-gorge. Puis, n'a-t-elle pas la porte de Bab-el Djédid par où nous entrâmes, lors du siège ? Je ne peux nullement me lasser d'évoquer cette conquête. Elle est notre grande action du dix-neuvième siècle, après répopée impériale. Elle a été si longue, si fertile en héroïsmes et en dévouements. Plus qu'ailleurs à Constantine, on en perçoit la' grandeur et la difficulté. La prise de cette ville fut peut-être la plus belle page de notre épopée militaire. Tout était réuni pour nous vaincre : situation formidable, difficultés des transports, un adversaire magnifique, un cœur de lion, qui vraiment avait à Fesprit cette rude parole du Koran : « le paradis est à Tombre des épées. » Splendide devise de Tlslam guerrier....

Sur cette terre d'Afrique au passé si riche et si tourmenté, où les siècles se lèvent à chaque pas dans une poussière historique, et si belle dans la lumière et la variété de ses aspects, l'orgueil national grandit constamnent. Je n'ai

PÈLERINAGE PANS CONSTAIiTlNE 125

jamais autant aimé la France que dans ce pays que nous avons fait français. Je sentais toutes les difficultés de Tœuvre, toute son audace, toute sa beauté. Je me disais que quatre des miens — et des plus proches — y avaient participé. Ces champs de bataille avaient pris pour moi « quelque chose du foyer domestique ». Chaque journée, là-bas, m'était une leçon. A chaque promenade, de Ténergie, de la force, de la foi grondaient en moi. En achevant mon beau voyage par Constantine, je touchai aux émotions dernières et aux plus fortes, je voyais se dérouler entière l'action de ma patrie, et sa grandeus m'apparaître totale. Par tous ceux des miens qui m'avaient précédé dans ces ruelles et ces gorges, et que malgré le temps et la mort, je sentais vivre et respirer à mes côtés, n'étais-je pas chez moi ? Cette leçon virile d'amour, je la recevais d'eux et c'étaient leurs grandes voix, simples et calmes, leurs cœurs modestes et dévoués qui me criaient des mots d'espoir.

C'est ainsi que j'ai vu l'endroit où Combe est tombé aux côtés d'un fils de France ; la place où fut tué Denys de Damrémont, la brèche par où passèrent les zouaves de Bedeau, les soldats de Changamier, la muraille où bondit Saint- Arnaud. Ici, pour ne pas s'être, suivant les ordres donnés, couché sous le feu de la place, le futur général de Gardarens fut provoqué par

126 LÀ FRANCE AU SOLEït

tous les officiers de son régiment « qui n'acceptaient pas de leçons. »

Je ne connais pas de plus joli récit. Il résume toute notre race. Ce Gardarens qu'on appelait le plus brave soldat de l'armée, ce fils de notre délicieuse et lyrique Gascogne, jaloux de ce titre, et qui parlait toujours de provoquer celui à qui, par mégarde, on l'avait attribué en sa présence, fit ce jour-là des excuses. Il avait compris que nous n'avons de leçons de bravoure à recevoir de personne. Qu'une armée qui voit le feu pour la première fois, qu'un peuple qui naît s'accordent de telles témérités, c'est indispensable, c'est une preuve de leur propre existence, qu'ils donnent et qu'ils se donnent à eux-mêmes I Mais dans nos armées où l'esprit militaire est de si ancienne origine, dans notre nation qui saura toujours entretenir une chevalerie — et une chevalerie se recrutant partout — dans ses armées !.. Des siècles de valeur militaire nous interdisent des démonstrations superflues et d'inutiles bravades.

Et qu'avaient-rils besoin de leçons ou d'exemples ces soldats ? « Nous étions au siège de Constantine» s'écrie, dans le J>ra6ab,Monpavon parlant au duc de Mora « Nous ne connaissons pas la peur I » Ils ne connaissaient pas la peur. Nos fils, leurs arrière-neveux leur devront de ne pas la connaître.

PÈLERINAGE DANS CONSTANTlNE 127

Dans ce délicieux village du Hamma, tout planté d'orangers et de citronniers, et où semble revivre toute la flore ardente de la colonie, mon père fut un jour Tobjet d'une tentative d'assassinat. Comme au retour de la promenade il passait à cheval, une balle siffla près de lui. L'endroit était désert, et on ne voyait personne. Il lui fallut lever la tête pour découvrir, dans un figuier, le Kabyle qui rechargeait son fusil. Un pistolet pris dans ses fontes — tout armé, donna un dénouement à l'aventure — alors banale. Bien souvent, étant enfant, j'avais abusé de sa patience et de sa bonté pour lui faire répéter cette anecdote. Elle amusait ma curiosité un peu romanesque. Je l'écoutais à Constantine, contée par un vieil ami de ma famille, qui tout jeune en avait eu connaissance : « Votre père nous fit part de cette histoire, le soir même en dînant à la maison ! » On sait que les figuiers vivent très vieux. J'examinai le lendemain ceux du Hamma avec un peu de fièvre.

L'impression d'enracinement que me causait Constantine, son athmosphère chargée de souvenirs, mes impressions d'enfance réveillées étaient tels que pendant les dix jours passés dans cette ville, je m'étais imprégné de sa vie comme si j'y avais toujours vécu. Ses habitants m'étaient devenus familiers. Je connaissais leur visage et leur étaî, je n'ignorais rien de Ipur

histoire — de leurs situations sociales ou des conflits que la politique et des rivalités créaient entre eux. Ce n'étaient pas seulement de fantômes dont mon imagination peuplait ses rues et ses places, dans mes promenades solitaires. Entretous ses passants,dont je savais les heures e:^ les lieux de promenade préférés, je n'étais pas seul, et je ne me sentais nullement éloigné de mes habitudes, arraché à mon milieu, dérangé dans ma vie. La nature et les horizons qui furent témoins de grandes scènes ne restent pas indifférents, comme le laissèrent entendre dans leurs éloquentes malédictions les gens du romantisme. Nous trouvons dans les lieux sacrés mille traces des émotions qui les traversèrent.. Un arrangement divin et dont nous ne pouvons que ressentir la puissance idéale, maintient une concordance durable entre les événements qui nous passionnent et les décors qui les virent se développer. Et ces décors même, les personnages et les actions, que de fois nous pûmes louer en eux une étrange et mystérieuse harmonie I

A Constantine, pas un seul instant je ne tus en voyage.

Pourtant que de surprises I Les environs si beaux, la ville si passionnante par elle-même. Je ne croiîs pas qu'un artiste puisse rester insensible à ce charme. Je crois bien maintenant

PÈLERINAGE pANS CONSTANTINE 129

en avoir joui de la façon la plus intense. N'en est-ce pas une preuve, que je ne trouve aucune note, pas une seule ligne, sur mes carnets de route, à cette époque ; et aussi que chaque fois que me rappelant mon voyage, c'est encore Constantine que j'évoque avec le plus de passion.

On m'avait dit à Alger, avec le ton un peu dédaigneux de la capitale, de la grande ville méditerranéenne, dont le nom seul suffit pour évoquer la colonie: «une ville bien pittoresque, un voyage très intéressant. Une ville d'ailleurs sans ardeurs de vie, enfermée dans ses murs et dans ses querelles. Les Constantinois mais ce sont les Carthaginois I Vous saurez là-bas ce que sont les inimitiés et les rancunes, et vous apprendrez ce que c'est qu'un çof ! » *

Je m'expliquai facilement cette ironie un peu méprisante des Algérois. Malgré sa ville arabe dominée par le minaret élégant de sa mosquée de Salah-Bey, et dont il faut admirer les colonnes de marbre rose, les arceaux mauresques surbaissés et les murs garnis de carreaux de faïence peinte ; malgré son palais d'Achmet, si célèbre et si souvent dépeint, mais dont l'art est un peu fruste et barbare, et ses jardins intérieurs, Constantine est bien la ville la plus française de notre Algérie. Son caractère provincial me plaisait infiniment. La rue Nationale, la rue Pérrégaux, la rue de la

130 LÀ JFRANCE AU SOLEIt

Kasbah, la place d'Armes, la place de la Brèche, le square Valée, tout cela est d'une ville de chez nous, un coin du Languedoc, si Ton veut. Ici rélément cosmopolite disparaît — Todieux élément cosmopolite, l'élément simiesque et malsain. Cette ville a ses habitudes, qui sont celles de nos régions. On s'y promène à la musique militaire ; et c'est une des distractions de l'endroit que de flâner le matin aux environs du marché. Il n'y a en somme qu'ime seule rue, et c'est une rue d'habitués, qui n'a rien d'exotique. On y rencontre toujours les gens aux mêmes heures. On y discute, on y fait dfes ragots... tout comme dans notre paresseux et expensif midi. Tout cela m'enchantait et les enseignes de guinguettes de la banlieue : A ma campagne, villa des Roses, me remplissaient d'aise.

Pas une minute je n'éprouvai la nostalgie du voyage. Et quand, dans un magasin français, je constatai l'indifférence et la politesse du vendeur, son ignorance de ce qu'il possédait, son manque de faux zèle en vous servant, avec d'ailleurs les manières les plus simplement aisées, j'étais ravi à la pensée qu'un Yankee s'en irait à la fois furieux et méprisant. Constantine est une ville unique en Algérie.

Peut - être bien qu'un étranger coureur de casinos doit s*y ennuyer mortellement. J'y pris un plaisir très vif à ime bataille de fleurs, don-

PÈLERINAGE pANS CONSTANT I NE 131

née sur la route de Sétif et qui n'avait guère que cinq ou six chars, mais où j'apprenais de mes voisins les détails les plus savoureux.

Constantine était alors — et doit être encore — très divisé par les questions municipales et politiques. J'avais des relations dans les deux clans. J'ignore encore lequel pouvait avoir un semblant de raison ; pour prendre part à ces luttes civiques il m'aurait fallu quinze jours de plus. J'y étais d'ailleurs parfaitement décidé, mais comme la chaleur devenait intolérable, je dus brusquer mon départ « pour France». Et puis c'était l'époque o\l là-bas les gens bien s'embarquent pour Vichy.

Cependant parfois, dans cette quiétude apparente de la vieille cité, passe un souffle plus fort que dans nos villes de la métropole, et il ne faut pas beaucoup de vent pour soulever un coin du burnous bédouin. Laissez un instant la place de la Brèche et penchez-vous. Dans une sorte de dépression entre le Koudiat-El- Aty et la ville, au-dessous des jolis jardins ombreux d'où l'on voit les cimes arrondies qui barrent im paysage idéal, grouille l'abjecte tribu des Beni-Ramassès. Agglomération pustuleuse de bêtes immondes, et qui ne valent même pas la courbache. « Une grande ordure s'étalant librement au grand soleil d'Afrique.» Cabanes de pierrailles et d'écorces, des linges

132 LA FRANCE AU SÔLElC

pourris, fumier que se disputent des animaux faméliques, et dans tout cela une promiscuité immonde d'enfants, de femmes, de vieillards pourris, occupés à retirer des détritus, des débris qu'ils revendent ensuite. A qui grand dieu si ce n'est à leurs coreligionnaires ?

Certes, il serait injuste de juger la vie arabe d'après cette honte, mais quelle surprise po\ir le promeneur qu'entousiasment les lyrismes de certains écrivains arabophiles; à l'excès I

Vraiment on n'imagine pas plus sale, même chez les Juifs I

Là aussi, dans ses excès et ses exagérations, on retrouve la terre d'Afrique. Les forces violentes et les contrastes de sa nature apparaissent. Comment ne serait-ce pas ? La superposition des deux cités, la française et l'arabe y obligent. On peut apprendre beaucoup dans ces promenades, en apparence désœuvrées.

J'avais entendu louer la beauté des Juives de Constantine. Ici l'élément israélite a gardé ses coutumes et son costume. Sa vie s'est moins modernisée qne dans Alger. M. Paul Bourde passant en 1879 avec une tournée parlementaire, écrivait des Juifs constantinois : « ils sont émancipés, ils sont Français. Je dirais à ce sujet que les colons que j'ai consultés ne m'ont pas paru très satisfaits du décret Crémieux qui les a naturalisés en bloc en 1870. Non pas que

rôLERlNAGE PANS CONSTANTîNE 133

la mesure soit trouvée mauvaise en principe, mais elle a été fort prématurée. Avant d'en faire des Français, il aurait fallu les préparer à cet honneur.... Mais le mal est fait, il faut s en remettre pour le guérir à Tavenir, à leurs rares facultés d'assimilation. » Hélas ! nous en connaissons la forme combative et le dangereux exclusivisme. — Mais voilà près de trente ans que ces lignes parurent dans le Temps. Elles donnaient satisfaction aux « hommes du Code et de la Bible », elles flattaient agréablement la manie de création brouillonne, Tidéalisme présomptueux des légistes bourgeois... Et cependant, je ne peux oublier cette femme accroupie devant sa maison, qui m'interpella avec son accent rauque :

« Doune-moi un sou. »

Le costume n'était pas misérable, au contraire, cette femme n'avait pas l'air d'une pauvresse. Je me renseignais. Elle possédait une maison et un atelier où plusieurs ouvrières, de sa race, travaillaient à la confection de ces châles en soie bleue, brodés d'argent, qui font partie du costume des femmes Israélites et sont d'un assez joli eflfet. Et j'acquis la quasi-certitude que ces quelques mots quémandeurs et dégradants étaient parmi les très rares qu'elle connût de notre langue.

Et ce qui est bien certain, c'est que traversant deux fois par jour le quartier juif, pour

134 LÀ FRANCE AU SOLEIt

aller chercher un cheval dans Técurie d'un ami, je n'ai que rarement entendu parler français à la marmaille effrontée et sale qui grouillait dans ses ruelles sordides...

Quant à la légendaire beauté des femmes juives, si Ton aime les masses de chair molles, les bras énormes sur lesquels le soleil imprime des taches, les yeux — qui durent être beaux aux heures d'enfance — envahis de graisse et les bajoues pendantes, on en trouvera dans le ghetto de nombreux spécimens. En revanche les Constantinoises sont très jolies, et ont en Algérie, où ies types sont généralement beaux, cette réputation méritée. L'air et la lumière de ce pays facilitent singulièrement l'éclosion de la beauté. Mais les Israélites gardent leurs faces dégradées par des siècles de peur et de calculs honteux.

Avant le port de Philippeville, Constantine fut ma dernière étape. J'en regrette les heures brèves. Dans cette ville, j'ai vécu des journées inoubliables et je les évoque avidement. Je reviendrai certes un jour y chercher mes émotions d'autrefois et peut-être ce ne sera pas tressage. Cependant j'ai cette impression que ma passion n'est pas satisfaite, et je sens bien que je n'oublierai jamais l'Algérie, que je ne me désintéresserai jamais de son histoire et de sa vie. Comme ce pays est prenant, et comme

PÈLERINAGE pANS CONSTANTIN^ 135

il sait se faire regretter de ceux qui Font quitté !

La baie d'Alger, les monts de Kabylie, la riche Mitidja et Constantine ce furent les belles étapes de mon beau voyage. Je les ai bien souvent refaites par la pensée, j'en ai revécu bien des moments.

Je revois le rocher de Sidi Mécid, les arches hardies et qui s'enlèvent en pleine lumière dans un large horizon de l'aqueduc romain, les quartiers neufs du Koudiat, où s'étendra désormais la cité désenceinturée, je revois le Mansourah, les pins de Galliflfet, les rues populeuses, le cercle militaire dont j'étais l'hôte, et où la veille de mon départ j'assistais à une fête d'adieu que donnaient les tirailleurs à un jeune lieutenant qui partait pour l'école de guerre. Sur la terrasse on avait servi le café, et une quarantaine d'officiers debout, avec leur charmant costume, attendaient l'arrivée du colonel. Quand celui-ci s'avança, la musique qui, elle aussi attendait, joua la marche fameuse du régiment, que tous écoutaient debout. En France nous n'avons plus de ces spectacles militaires, et la grossière pédanterie, où la peur de nos maîtres, y trouverait trop à redire. Làbas, c'est encore un peu de la vieille armée, dont les traditions nous sont chères, que nous retrouvons. On n'a pas encore, dans ces pays où subsiste le souvenir des anciens périls, ridi-

culisé le co\irage. Ces beaux régiments, ces troupes d'élite ont gardé leur costume et leur belle tenue d'autrefois. On se sent un peu à la frontière en leur compagnie. (1)

Je quittai Constantine sur cette dernière impression.

(I) Nous corrigeons ces épreuves à Theure où dos troupes africaines montrent au Maroc et sur la frontière oranaise qu'elles sont dignes de leurs devancières.

Mare Nostrum

Et maintenant voici que s'éloignent et s'effacent les rudes collines qui semblent tombées dans la mer. Lac bleu qui miroite, masses indigo qui surplombent, lointaines végétations des cimes, tout se confond... Quelques minutes encore I je reste anxieux devant cette fuite du paysage, sur la passerelle du Berry^ le corps penché, les yeux avides, en quête d'une vision dernière, pendant que, tumultueuses, montent en moi les amères paroles de l'adieu.

Ah I terre d'Afrique, quelle mélancolie profonde et quelle sensation d'un exil, en te quittant. Mais quelle douloureuse volupté dans les cantilénes amoureuses que t'adressaient alors ma solitude et mon départ.

Oublier des heures entières, toutes les tristesses et tous les insuccès ; s'arrêter pour le repos, repartir ensuite, les yeux ouverts, l'âme endormie et toujours devant la grande majesté silencieuse, des espaces libres et des horizons

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morts, cette âpre satisfaction de tout mépriser des grands efforts et des désirs de Tindividu, quelle jouissance infinie I àeuls Tégoïsme vaniteux, Tambition tapageuse ne peuvent se faire à ces étendues vides, révélatrices de nos faiblesses, à ce silence oà l'insuffisance ridicule de nos pauvres agitations s'ensevelit. Les irréguliers, les anarchistes intellectuels, ceux que nulle obligation ne lie, ceux qui portent leur univers et leurs dieux dans leur seul cerveau doivent fuire la plainte de ces espaces infinis. Que peuvent leur enseigner cette détresse et ce silence ? Quelles leçons tireraient-ils de ces efforts d'une collectivité ?

N'ai-je pas compris en ces heure inoubliables, que certains qui, hier encore étaient les compagnons de ma fantaisie n'étaient que de pauvres êtres, agités sans espoir et sans issues ? N'ai-je pas senti fortement que cette fantaisie même était stérile et déplacée, que la vie était ailleurs et différente.

Alors ?...

J'entendais les leçons de la veille, les phrases éloquentes des malades de ma génération :

errer, adapter sa vie pour une heure à ce sol, aux mœurs mêmes de ceux qui le parcourent, aller, selon les saisons, les heures ou le soleil, et puis attendre !... Pauvre rêve d'intellectuel fatigué et de snob engourdi, pauvres lyrismes,

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MAEE KOSTR^UM ' 139

clichés attardés, dandysme moral ridicule devant les sauvages I

Et cette terre d'Afrique m'intéressait-elle ainsi ? Un berger blanc sous le ciel cru et dans la rude solitude d'une vallée desséchée, c'est un tableau rapide et qui nous retient quelques secondes. Mais encore ? J'ignore ce qu'apportèrent entre tous les conquérants dont cette terre fut foulée, ceux que notre grossière formule primaire nous donne comme les vrais maîtres de ce sol : nomades venus après tant d'autres, à qui cette partie de l'Algérie ne doit rien, qui ne créèrent rien — sauf des ruines et que le snobisme s'attarde encore à considérer. N'estil pas vrai qu'il faut remonter bien loin et bien haut jusqu'à ces ruines, dont leurs pères furent les auteurs criminels et dont ils sont restés pendant des siècles les témoins satisfaits, pour qu'apparaisse enfin dans cette partie du Maghreb, la dérisoire conception à la mode d'une société arabe I

L'arabophilie ! Stupide querelle de mots et besoin d'étiquette chez les contempteurs de notre action. Soit I aimons les «indigènes», encourageons-les à évoluer dans leur propre civilisation (et ils en ont plusieurs, leurs races mêmes étant diverses). Respectons leurs mœurs, parbleu I Mais ne leur sacrifions pas pas nos goûts, encore moins nos coutumes. Ne leur sacrifions même aucun des besoins, par-

fois sévères^ que notre expansion nécessitera. Admirons leurs qualités,- mais ne nous extasions pas sur leur paresse accroupie. N'ai-je pas dans de beaux vers lu l'exaltation ridfcule du rêve ruminant et des torpeurs entassées dans la crasse ?

Et puis, fallait-il quitter la France, la déclamation de nos rhéteurs, les tirades des démagogues et la solennelle, Thypocrite doctrine égalitaire des «hommes du Code et de la Bible » ; fallait-il retrouver tout cela dans la forme agressive d'une sottise bassement humanitaire, dans les bêlements d'une sensiblerie phraseuse aux périodes arrondies et plaintives? Droits de Thomme — injustice des conquêtes, solidarité, égalité des races !... J'ai un grand dégoût de cette forme nouvelle qu'affecte le. cosmopolitisme intellectuel. Ne dissimule-t-elle dans les revendications pleurardes, dans la banalité triviale de ses modulations, la plus sournoise des hostilités ? J'entends derrière cette formule, toute la déraison sacrilège des primaires, l'impiété de leurs paradoxes.

Les résultats obtenus par nos officiers et notre régime militaire dans les casernes algériennes, nous sont une précieuse expérience et une utile leçon des qualités et de l'emploi des indigènes : Kabyles ou Arabes. Ces troupes • splendides que nous devons aux cadres français devraient être citées comme modèles. Et

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