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TROISIÈME CONFÉRENCE

LA FRANCE AU X1Ix° SIÈCLE

? Tableau: La Restauration

(Suite et fin)

M® l'Archevique, M. le Recteur,

Messieurs,

On prête à Louis XVIII un mot charmant, qu'il aurait prononcé lorsqu'ayant accepté la démission du duc de Richolieu, il se vit obligé d'appeler aux affaires M. de Villèle :

“ Je suis bien aise de voir de mon vivant comment les choses se passeront après ma mort ”,

Ce n'est pas qu'il doutât de l'aptitude de M. de Villèle aux affaires: au contraire, il en était convaincu, Mais il se demandait comment le ministre pourrait gouverner avec son parti, s'il pourreit le diriger, le discipliner, en faire un parti vrai. ment parlementaire, 11 n'y a pas de pires élèves que ceux qui ne veulent pas apprendre. Or, bon nombre de royalistes n'avaient jamais accepté franchement la Charte ni le régime constitutionnel, C'étaient des hommes d’ancien régime, qui voulaient rester ce qu'ils étaient

Le roi se flattait en vain « de voir de son vivant comment les choses se passeraient après sa mort”, Il y à une difrérence sensible entre le ministère de M. de Villèle sous le

règne de ce prince si sage, si politique, et le même ministère continué sous Charles X, Sous Louis XVIII, le cabinet so sentait soutenu et fortifié per l'appui du roi, qui ne vacillait jamais : avec Charles X, au contraire, on n'était jamais sûr qu'il n'y avait pas un autre ministère occulte, dans les coulisses !,

M. de Villèle, comme Decaszes, était du midi de la France, et appartenait, lui aussi, à cette bourgeoisie influente et éclairée, que la Révolution mit en relief, et dont une partie considérable s'était sincèrement ralliée aux Bourbons % Voici son portrait, au physique, d'après Thureau-Dangin :

“ Gentilhomme de Toulouse, d'un nom obscur, d'apparence as:04 terne et chétive, petit, mince, aux traits aigus, à l'accent nasillard, modeste et simple dans sa manière d'être, dont l'allure, un peu gauche et provinciale, n'avait ni l'élé. gance des seigneurs de cour, ni l’aisance du Parisien ; en un mot, n'offrant rien de ce qui attire d'abord la vue ? ”,

“ Il avait, dit M. Daruste, les qualités qu'avaient fort peu les hommes de la droite, et il avait fort peu leurs défauts : jamais chef de parti ne fut plus différent de son parti, 11 s'était révélé dès l'origine debater d'un grand talent, sachant traiter et mener les affaires, passé maître dans les questions de finances. Il avait le sens politique, le tact et la finesse nécessaires pour conduire, ménager les hommes et ne pas s'assujétir aux gens exclusifs. Sans être un grand esprit ni un grand caractère, il montra beaucoup d'habileté, au début surtout { ”,

“Je n'ai jamais vu un homme plus adroit, plus délié, marchant mieux à son but, écrit le comte de Puymaigre ; et

1— Louis Passy, Le Marquis de Blossevitte.

2— Edmond Biré, Les Bourgeois d'autrefois.

3— Le Correspondant de 1874, t. I, p. 898, 4— Dareste, Histoire de France.

siens ape nets vtt

cela sans rien de brillant, sans une phrase ambitieuse, sans clinquant de parole, avec une apparente simplicité... 11 était toujours dans la question, il savait serrer le fer et provoquer des réponses précises, il ne souffrait point de divagations, Véritablement admirable par la lucidité de ses perceptions, jugeant tout de suite du fort ou du faible d’une affaire, descendant avec la plus étonnante facilité d'une haute question politique à un détail d'administration, il portait la lumière partout et n'omettait rien ” !,

Villèle garda pour lui le ministère des finances ; et sous son administration la fortune publique atteignit un haut degré de prospérité.

Corbière, l'ami et l'alter ego de Villèle, eut le ministère de l'intérieur, Il était franc et honnête, mais'un peu rude et vulgaire, un peu paysan du Danube: sa mauvaise tenue figurait mal à la cour,

Peyronnet, ministre de la justice, était suffisant et tombait facilement dans la déclamation ; mais la vigueur de son caractère et son éloquence pouvaient rendre au ministère les services que Lainé et de Serre avaient rendus aux précédents cabinets,

Trois grands seigneurs furent appelés aux autres ministères, de Bellune, à la Guerre, Clermont-Tonnerre, à la Marine, Mathieu de Montmorency, aux Affaires- Etrangères. On aime à trouver dans le cabinet de M. de Villèle ce digne représentant de la grande famille à laquelle appartenait M de Laval ; et à Ja même époque, un autre Montmorency, Adrien de Montmorency-La val, l’aieul du marquis de Lévis qui vint au Canada il y a quelques années, servit la France comme ambassadeur dans presque toutes les cours de l’Europe.

Mathieu de Montmorency avait siégé à la Constituante 25 ans auparavant ; et dans l'enthousiasme de sa jeunesse, il

1— De Puymaigre, Souvenirs sur l'Emigration, l'Empire et la Restauration.

avait voté, lui de la première noblesse, l'abolition de tous les anciens privilèges, Mais pour avoir voté l'abolition des privilèges, il n'avait pas abdiqué celui de l'honneur : il était “le parfait modèle des preux et lo plus vertueux des hommes !”, Affilié dès sa jeunesse à la Congrégation, qui fit tant de bruit à cette époque, il en était un ‘+ membres les plus assidus, Parfaitement compétent, d'ailleurs, pour les fonctions qui lui étaient confiées, ce n'est pas à lui qu'on aurait pu applian: re que l'auteur de la Villéiare ? disait d'un autre min: 14 lus Affnires- Etrangères ? :

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J'ai morum là Congrepition Qu'était done cette Société,

prétend. seert 1 1:01 + du liquelle on fit tant de mal au gouvernement « rl. X 1 Tout simplement une association pour la privre ei le: nnes œuvres, fondre au comimencement du siècl : 7 «4 bon prêtre, le P, Delpuits, dans le

but surtout de protéger les jeunes gens de bonne famille qui arrivaient à Paris pour y suivre les cours et s'y préparer aux différentes carrières. Ils se réunissaient pour entendre de bonnes et solides prédications, pour se livrer ensemble aux exercices de la prière, et s'exciter à la pratique des bonnes œuvres envers le prochain t, Quel mal pouvait-il y avoir à cela ? et quel danger pour la société? La société civile n'at-elle pas, au contraire, tout à gagner à voir se former dans son sein de bons et honnêtes citoyens ?

1 — Bardoux, La duchesse de Duras.

2 — Un des nombreux poèmes satyriques qui furent composés à cette époque (1826) contre le ministère Villèle. Il avait pour auteur Joseph Méry. (Mes Mémoires, par A. de Pontinartin).

3— Le comte de Damas,

4— Antonin Lirac, La guerre aux Jésuites sous la Restauration.

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A la Congrégation se rattachaient plusieurs autres asso-

ciations, ayant toutes des buts très louables, comme, par exemple, la Société des Bonnes-Etudes: et par extension toutes ces sociétés étaient comprises sous le nom général de Congrégation.

Eh! bien, c'est cette Congrégation, répandue bientôt un peu partout en France, et répondant si bien aux besoins religieux et sociaux de l'époque, qui finit par porter ombrage à certains hommes d'Etat !

Y eut-il quelquefois des abus dans les réunions de la Congrégation ? En profita-t-on pour faire de la politique sous des apparences religieuses ? C'est possible : de quoi n’abuse-ton pas en ce monde ! ?

M. de Villèle avait deux membres de la Congrégation dans son cabinet, Montmorency et Corbière : il n’en fallait pas davantage pour soulever contre lui tous les voltairiens et les franc-maçons. D'un autre côté, beaucoup de royalistes se défiaient “ de son génie de renard”: c'est l'expression d'un d'entre eux, M. Laurentie 2, Villèle était donc suspect et aux uns et aux autres,

La Compagnie de Jésus, dissoute par le pape Clément XIV, avait été relevée par Pie VII, sitôt après son retour de Fontainebleau ; et les Jésuites en profitèrent pour reparaître en France. Encore un spectre épouvantable avec lequel on réussit à faire peur à nombre de personnes, Ce sont les Jésuites qui dirigeaient la Congrégation ; et le gouvernement était à la remorque des Jésuites! Ils étaient à peine 400 dans toute la France en 1825 : ils avaient en tout huit col. lèges ou petits séminaires : puis ils donnaient des missions,

1— M. de Carné, Souvenirs de jeunesse. — À. de Pontmartin, Mes Mémoires.

2— Laurentie, Souvenirs inédits, cité par Louis Passy dans Le Marquis de Blosseville.

afin de réveiller un peu la foi et le sentiment religieux dans les campagnes. On prétendit qu'ils profitaient de ces inissions et de leurs collèges pour faire de la politique ! Leurs résidences de Montrouge, surtont, et de Saint-Acheul étaient regardées comme des foyers de pestilence : on faisait un grand détour pour ne pas passer par là... ! !

Mais n'anticipons pas.

Cu

Avant de prendre ombrage de la Congrégation et des Jésuites, le gouvernement de la Restauration s'effraya, et à bon droit, du grand nombre de sociétés secrètes qui infestaient le royaume, et menaçaient le sécurité de l'Etat, En arrivant au pouvoir, M. de Villèle constata l'existence de plusieurs conspirations civiles et militaires prêtes à éclater ; mais en déployant de la vigueur et de la résolution, il fit avoiter tous ces projets, et rétablit partout le règne de la paix.

Puis il proposa une loi rigoureuse contre la presse, J'ai déjà dit que, malheureusement, sur cette question, comme sur celle d’un bon système électoral, on en était encore aux tâtonnements, Dans le cas actuel, c'est la Chambre des Pairs qui sauva M. de Villèle, en apportant des adoucissements uécessairés à son projet de loi, Moins passionnée que celle des Députés, jugeant de plus haut, appréciant les choses avec plus de sang-froid, elle commença à jeter dans la balance gouvernementale un poids régulateur qui contribua singulièrement à assurer la marche de la Restauration, et à l'empêcher de dévier.

Du reste, les affaires étrangè:cs vinrent tout à coup anporter une diversion au cours oidiuaire des choses, Une révolution avait éclaté en Espagne, dans le but d'imposer au roi Ferdinand une constitution analogue à la Charte fran-

1 — Antonin Lirac, La guerre aux Jésuites sous la Restauration.

Gaise et aux institutions anglaises : le souverain espagnol était devenu en quelque sorte le prisonnier des Cortès: des bandes royalistes opposées à la nouvelle constitution, parcouraient le pays en tous sens, de Saragosse à Cadix ; d’autres partis, au contraire, favorables au nouveau régime, leur tenaient tête partout : le pays était en proie à une guerre civile,

Un incident grotesque, raconté par un témoin oculaire, donnera une idée de l'état des esprits dans cette péninsule, qu'on a justement appelée “ le pays de toutes les surprises ” :

“ A côté de Quesada, d’Eroles, de Bessières, de Mérino, partisans du roi, s'était levé, dit notre auteur, un homme étrange, un religieux, un Trappiste, qui menait au combat les troupes du roi absolu, Cet homme s'appelait Antonio Marasson ; il avait été soldat au régiment de Murcie, Des passions violentes l'avaient jeté de la caserne dans le couvent, d'où il était sorti pour entrer en campagne, Vêtu d'une robe de moine, portant sur sa poitrine un crucifix, à sa ceinture un sabre, des pistolets et un grand fouet, monté sur un cheval d’une taille pen élevée, il galopait au milieu des populations qui s'agenouillaient devant lui et auxquelles il distri. buait des bénédictions.

“ Un coup d'éclat allait porter äu comble sa popularité, Apyprenant que la garnison de Seu d'Urgel ! était très faible, il donne rendez-vous à trois chefs de bandes royalistes, et, soutenu par les habitants, qui lui attribuaient une puissance surnaturelle, il ordonne l'assaut de la forteresse, Les paysans tombent à genoux et chantent des hymnes religieux, Les bandes royalistes donnent l'assaut. Le Trappiste s’élance à travers les balles, enlève une tour qui commandait la forteresse, et cette forteresse contenait 60 canons, L'armée de la

1 — Petite ville de 3000 habitants, place d'armes, siège d’un évêché, dans la Catalogne.

foi créa dans la forteresse d'Urgel le siège d'un contre-gouvernement. C'est ce gouvernement de la régence d'Urgel, qui, au nom de Ferdinand VII, fit appel à l’Europe pour rétablir l'autorité du roi absolu …

“ L'histoire du Trappiste, ajoute notre narrateur, devint une légende, et courut tous les journaux royalistes..1”,

Un congrès européen s'ouvrit à Vérone : Montmorency et Chateaubriand y représentaient la France, Il ÿ fut décidé qu'il fallait faire des représentations sérieuses au gouvernement espagnol pour l'obliger à rendre la liberté au roi: s'il ne le faisait pus, les ambassadeurs de toutes les puissances devaient se retirer de Madrid.

Mais quant à une intervention armée en Espagne, la France seule paraissait la désirer : et encore, Villèle et Montmorency ne s'en souciaient guère : l’idée, de la part d’un gouvernement constitutionnel, libéral et éclairé, comme celui de la France, d'intervenir en faveur d’un monarque absolu! Et quel monarque! Rien de moins sympathique dans sa personne que Ferdinand VIT: qu'on en juge par le portrait qu'en a laissé un secrétaire d’ambassade, M. de Carné, aui l'avait vu de ses propres yeux :

“ Un prince égoïste, dit-il, au cœur sans pitié, aux mœurs vulgaires, et d’un aspect tellement repoussant, qu'on eût dit un vieux taureau portant une tête d'épervier : sorte de Louis XI sans génie, tenant en constante suspicion tous les hommes de quelque valeur. ?”.

Mais Ferdinand VIL était un Bourbon, cousin de Louis XVIII: le roi tenait à intervenir en sa faveur :

“ Louis XIV a détruit les Pyrénées, disait-il; je ne les laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône

1— Louis Passy, Le Marquis de Blosseville.

2 {, de Carné, Souvenirs de ma jeunesse au temps de la Restauration,

en

d’Espagne, je ne l'en laisserai pas tomber. Mon ambassadeur ne doit quitter Madrid que le jour où 100,000 Français s’avanceront pour le remplacer ! ”,

Chateaubriand, qui voyait un rôle à jouer, se fit l'avocat de l'intervention, et y amena M. de Villèle. I! entra dans le cabinet comme ministre des Affaires-Etrangères, à la place de Montmorency, qui donna sa démission. Pourtant Louis XVIII ne l'aimait pas, pas plus qu'il n'avait d'estime pour Talleyrand : il ne voyait en Chateaubriand qu'un poète, et il disait :

“ Donnez-vous de garde d'admettre un poëte dans yes affaires : il perdra tout : ces gens-là ne sont bons à rien ? ”,

Il fallait assurément que la guerre d'Espagne lui parût requérir ses services, pour qu’il consentit à son entrée dans le ministère.

Permettez-moi, messieurs, de citer ici quelques lignes de M. de Vogüé, mettant en parallèle Talleyrand et Chateaubriand :

“ Nous avons aujourd’hui, dit-il, — M. de Vogüé éerivait cela en 1892 —les Mémoires de Talleyrand, et lon est stupéfuit d'y trouver la preuve que estte vive intelligence n'a rien compris à la Révolution, au changement du monde, à l’ævènement de la Démocratie, Il n'a vu dans le cyelone qu'un moment de troubles, au sortir duquel on pouvait rebâtir sa maison comme devant.

“ Chateaubriand, abusé sur le moment immédiat par la fougue de som désir, voyait à distance avec le regard de l'historien, il a merveilleusement deviné les suites nécessaires du cataclysme, la fin de tout ee qu'il aimait, l’erientation nouvelle des peuples. L'aigle, facile à prendre à tous les lacets, quand il se posait sur terre, retrouvait sa vue perçante en relevant son vol dans les hauteurs ? ”,

1— M. de Larcy, La Restauration.

2 — Bardowz, La duchesse de Duras.

3— M. de Vogüé, Heures d'histoire.

Pour la guerre d'Espagne, qu'il appelait avec fierté “ le grand événement politique de sa vie !”, Chateaubriand avait certainement deviné avec justesse les heureux résultats qu'elle aurait — non pas pour l'Espagne elle-même, ils farent à peu près nuls —, mais pour la France, Le duc d'Angoulême, nommé généralissime des troupes françaises, s'y couvrit de gloire, surtout dans l'affaire de Trocadéro, L'armée, composée de 100,000 hommes, parcourut la péninsule en triomphatrice, et pénétra jusqu'à Cadix, qui était restée fermée aux armées de l'Empire : les anciens soldats de Bonaparte comprirent qu'il n’y avait pas que lui qui pouvait les conduire à la victoire, Cela les attacha À la Restauration ; et la campagne d'Espagne fut le glorieux prélude de celles de Grèce et d'Alger.

Le duc d'Angoulême et son armée victorieuse firent à Paris une entrée triomphale, Un Te Deum solennel fut chanté à Notre-Dame ; et une ordonnance décida l'achèvement de l'are de triomphe de l'Etoile : les gloires de la Restauration et celles de l'Empire s'embrassent sur ce monument,

Chateaubriand apportait done au gouvernement de M. de Villèle le prestige du succès. Il lui apportait également celui de sa gloire littéraire, de sa haute renommée, de son talent prodigieux. Villèle et Chateaubriand, à quels succès magnifiques et durables n’auraient-ils pu prétendre, s'ils se fussent tenus unis ?

“ Ces deux hommes, dit Thureau-Dangin, se complétaient l’un l'autre ; le premier, judicieux, habile, exact et positif comme le bon sens; le second, ayant les grandeurs et les inquiétudes de l'imagination, mais avec un instinct divinatoire, qu'il ne fallait pas dédaigr

1— Louis Passy, Le Marquis de Blosseville. 6

Malheureusement, au lieu de rester unis, ils se jalousaient, Rien de plus curieux que de les entendre parler l'un de l'autre :

—" }l n'avait pas, dit Chateaubriand de Villèle, les frivolités utiles, et les qualités assorties ”.

—"“Je ne suis point jaloux de Chateaubriand, disait Villèle, 11a bien plus d'esprit que moi, mais j'ai plus de jugement que lui; et ce n’est pas l'esprit qui emploie le jugement, c'est le jugement qui emploie l'esprit !”.

Pourtant les membres du gouvernement avaient besoin de rester unis, pour assurer le succès des grands projets que M. de Villèle avait en vue.

La guerre d'Espagne avait réussi; mais la discussion qui l'avait précédée, en Chambre, au sujet du crédit de cent millions que le gouvernement avait demandé pour couvrir les frais de l'expédition, avait laissé une grande irritation dans les esprits et provoqué une scène dont les mauvais effets duraient encore. Manuel, l'orateur de la gauche, député de la Vendée, avait prononcé un discours incendiaire, qui avait exaspéré les royalistes de la droite, Invité à se rétracter, non seulement il avait refusé de le faire, mais il avait encore renchéri sur les passages les plus acerbes de son réquisitoire : et alors, ou avait jugé à propos de le faire empoigner par les gendarme: et expulser de la Chambre. Soixante députés de la gauche étaient sortis en même temps que lui: et la Chambre demeurait ainsi mutilée, Villèle se décida à en demander au roi la dissolution ; et de nouvelles élections eurent lieu au commen-

cement de janvier 1824.

Elles attestèrent ce que le gouvernement royal avait gagné en prestige et en faveur par la guerre d'Espagne. La nouvelle Chambre, remplie de royalistes dévoués, ne renfermait

1— Dareste, Histoire de France.

pas vingt opposants de gauche : Villèle en profita pour faire passer une loi qui prolongeait la durée du Parlement à sept ans,

Le triomphe de la Restauration paraissait complet et définitif; et c'est justement alors que se forma l'orage précurseur des tempêtes qui devaient l'engloutir.

Chose singulière, ce fut à l'occasion d’une mesure qui aurait dû faire bénir à jamais le nom de M. de Villèle, Grâce à son habile gestion des affaires, les finances du royaume se trouvaient dans un état de grande prospérité, Il erut donc le temps venu de réduire l'intérêt de la dette publique, et annonça le projet qu'il caressait depuis longtemps de convertir le 5% en 3%, tout en laissant aux porteurs des billets la liberté de reprendre leur capital, s'ils le préféraient,

“ C'était de sa part un acte de prescience financière, dit M. Dareste ; mais il aurait dû savoir qu'en politique c'est souvent un malheur d'avoir trop tôt raison ”,

Son projet fut aceueilli avec indignation par tous les rentiers intéressés au maintien de leurs petits revenus, et souleva une opposition formidable : il mit Paris tout en feu. La loi passa à la Chambre des députés; mais soumise à la Chambre des Pairs, elle y fut rejetée. Chateaubriand, qui n'avait pas manqué d'en saisir de suite l'impopularité, ne s'était pas donné la peine de la défendre. Villèle en fut gravement froissé ; et le roi, qui, d'avance, n'aimait pas Chateaubriand, ne se fit pas prier pour consentir à sa retraite du ministère. Mais ce qui fut le plus regrettable, c'est que Chateaubriand, par je ne sais quel malentendu, ne reçut pas en temps opportun l'avis de son exclusion du cabinet : il ne l’apprit qu'à la cour, alors qu'il se rendait, suivant son habitude, à une réception officielle !,

1 — Edmond Biré, Les Bourgeois d'autrefois.

La scission entre lui et Villèle fut profonde. 11 déclars au ministère une guerre à mort : “ Précipité du pouvoir, et dans une attitude de Titan foudroyé, il devint, dit M, de Larey, le chef naturel de tous les adversaires du cabinet. 11 était de cette race irritable dont les vengeances sont implacables et mortelles : Genus irritabile vatum ! ”.

11 y avait à peine trois mois que Chateaubriand avait quitté le ministère et s'était jeté à corps perdu dans l'opposition, lorsque s'éteignit doucement Louis XVIII.

Charles X succéda à son frère avec cette facilité de transition qui est le principal avantage de l'hérédité de la couronne : mais ses ministres ne tardèrent pas à s’aperce voir qu'ils ne pouvaient trouver en lui la même sécurité qu'en Louis XVIII.

Les tenants de l’ancienne noblesse, comptant sur le nouveau roi pour la résurrection de leurs privilèges, l'assiègent de demandes. Pour plaire au roi, M. de Villèle se voit obligé, malgré sa répugnance, de leur faire mille concessions : entre autres choses, il lui faut mettre à la retraite 150 lieutenants et généraux de l'Empire: ce qui lui aliène une partie de l’armée,

Sincèrement religieux, Charles X est assailli de requêtes plus où moins inconsidérées de la part de certains prélats, qui croient l'occasion favorable de faire rendre à l'Eglise les privilèges dont elle jouissait autrefois et rétablir l’ancienne législation religieuse gallicane, sans songer que le gallica-

nisme a fait son temps, et que les privilèges produisent un bien mauvais effet, à une époque où il y a tant d’esprits mal disposés envers la religion.

Parmi ces requêtes, il y en a qui auraient mérité un accueil favorable, Un gouvernement fort et courageux n'aurait pas

1 — M. de Larey, La Restauration.

craint, par exemple, de restituer au clergé, au nom de la liberté et de l'utilité publique, le droit dont il jouissait, sous l'ancien régime, de tenir les registres de l'état civil, fonction dont il s'était toujours acquitté avec un soin admirable : une mesure de ce genre aurait été digne du gouvernement du pieux Charles X. Elle fut demandée, et refusée,

Qu'accorda M, de Villèle, en retour, pour donner quelque satisfaction à l'opinion religieuse? Une loi sur le sacrilège, punissant de mort le vol des vases sacrés, la profanation des hosties, et autres crimes de ce genre : loi qui ne fut pas appliquée une seule fois, Elle fut votée dans les deux Chambres ; mais la discussion souleva des tempêtes qui firent beaucoup plus de tort que de bien à la religion.

Qu'accorda encore M. de Villèle, par complaisance pour Charles X et le clergé? Un ministère des Cultes: M# de Frayssinous, le célèbre conférencier, en fut le premier titulaire,

La création de ce ministère était certainement un hommage rendu à la Religion et à l'importance des intérêts religieux. Croit-on cependant qu'elle n'offrait aucun inconvénient ? Cet évêque-ministre, qui devait avoir un siège à l'une des Chambres, était obligé de répondre aux interpellations qui lui étaient adressées sur les affaires de son département, de donner des explications, d'exposer ses vues et celles du gouvernement : il pouvait lui arriver, et il lui arrivait souvent, d'en dire plus qu’il n’aurait été convenable d'en dire, de faire des aveux plus ou moins opportuns, dont pouvaient s'emparer les ennemis de la religion pour faire tort à la cause du bien,

C'est ainsi que dans la question des Jésuites, par exemple, au lieu de se retrancher derrière le grand principe de la liberté, de soutenir ce principe, et de proclamer hautement la liberté à laquelle a droit tout citoyen, qu'il soit jésuite, prêtre, ou simple particulier, de faire le bien, de rendre service à ses compatriotes par la parole ou par les œuvres, M de Frayssinous se crut obligé d'entrer dans une foule de détails sur

l'organisation des jésuites en France, sur le nombre de cos religieux, sur leurs missions, sur leurs maisons d’enseignement, cherchant à atténuer leur action autant que possible, dans l'espoir d'apaiser leurs ennemis, Mais qi s'excuse, s'accuse: on s'empara précisément de ses données pour partir en guerre contre la Compagnie de Jésus, On prétendit que les Jésuites s'étaient rendus maîtres partout, dans les évêchés, dans l'administration, dans les ministères, et que la Congrégation était un de leurs instrum ; politiques :

“ La France entière, écrivait Montiosier, est imbue de l'idée qu'elle est gouvernée, non par son roi et ses hommes d'Etat, mais comme l'Angleterre des Stuarts par des Jésuites et des Congrégations ”,

“ A en croire les rumeurs qui s'accréditaient de plus en plus, dit M. de Larcy, on en venait à se porsuader, à répéter avec Montlosier, que les Jésuites régnaient dans les ministères, à la cour, que Charles X était affilié à l'Ordre ; les plus hardis et les plus crédules allaient jusqu'à prétendre que le roi disait la messe...”, «

On ne peut douter qu'il se fit un grand travail antireligieux, en France, sous la Restauration, et que l'Eglise ne recueillit pas alors les fruits qu'avaient laissé espérer les années sereines de la fin du Consulat et du commencement de l'Empire. Comment expliquer cela ? La Charte de Louis XVIII, allant plus loin que le Concordat de 1801, avait pourtant proclamé la Religion catholique, apostolique et romaine “ Religion d'Etat”. Oui: mais ce n'est pas avec des constitutions ou des lois qu'on rend à un peuple ses croyances, et qu'on refait ses «iœurs : c'est par les œuvres de la foi catholique, la prédivation, les congrégations, les missions ; et ces œuvres étaient entravées, tautôt par l'hostilité des uns, tantôt par la faiblesse des autres, tantôt encore par le zèle intempestif et exugéré d’un certain nombre de personnes,

On eut une preuve du peu de progrès qu'avait fait le

sentiment religieux en France, lors du sacre de Charles X. Les grandes cérémonies qui eurent lieu à Reims, au prin. temps de 1825, ne créèrent pas toute l'impression favorable ni tout l'enthousiasme qu'on était en droit d'attendre’, I y eut même, ça et là, dans les journaux, dans les clubs, et ailleurs, des manifestations hostiles, que Bonaparte, lui, n'aurait pas manqué de réprimer avec une grande sévérité,

Charles X était cærtainement religieux; il était même démonstratif dans les pratiques extérieures de la religion ; il y mettait un peu d'ostentation : et il en donna une preuve lors du grand jubilé de 1826: on le vit, en effet, à cette occasion, suivre À pied la procession à partir de Notre. Dame jusqu'à la place Louis XV, 11 le faisait, sans doute, par piété, mais aussi pour aflirmer le principe que ln Religion Catholique était vraiment * Religion d'Etat” Toutefois, il n'était pas sans redouter un peu le résultat de cette démarche, car il demanda à M, de Villèle, qui se tenait un peu à distance, et regardait de loin, comme saint Pierre, — Sequebatur à longè®— l'effet que cela avait produit chez le peuple, D'après M. de Villèle, le succès avait été tout à fait manqué au point de vue religieux ?,

Flottant entre les exigences de ses amis, la faiblesse et l'inconstance de Charles X, les indécisions de son propre caractère, M. de Villèle commit plus d'une erreur, Une des plus propres à dépopulariser son gouvernement, fut le projet de loi qu'il présenta à la Chambre pour rétablir dans certains cas le droit d'atnesse, c'est-à-dire, le droit, pour l'atné de la famille, d'hériter de toute la succession paternelle. Rien ne pouvait être plus impolitique, car on sait qu'en France le droit des enfants à partager également la succession de leurs

1— Comte d'Haussonville, Ma jeunesse.

2— Luc, XXII, 54. 3 M. de Iarcy, La Restauration.

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

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