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COMPARAISON DES COLONIES ANGLAISES ET FRANÇAISES

L'eilet de celte guerre fut de paralyser et môme de ruiner la colonisation dans les districts avancés, qui, par la douceur du climat et la fertilité du sol, lui offraient précisément le plus d'avantages; les Iroquois dans leurs différentes incursions y détruisirent non-seulement les cultures et les habitations mais même une partie de la population.

Les seigneuries de la rivière Richelieu, qui en 1688 avaient 1,020 habitants, n'en comptent plus en 1692 que 978 ; et le désastre est plus sensible en analysant cette situation, car Boucherville, qui était plus au centre, où la population dès le principe était plus agglomérée, étant parvenu à mieux se défendre, continua à s'accroître tant par lui-même que par les réfugiés des seigneuries voisines (ce ne fut qu'en 1696 que Boucherville fut ravagé par les Iroquois); mais Varennes, Contre-Cœur, Saint-Ours, Chambly, Saurel, Saint-François et Verchéres, étaient dépeuplés et tombés au-dessous du dénombrement de 1681; ils n'avaient plus entre eux tous que 472 habitants. Aucun établissement nouveau ne se forma dans ces quartiers avant 1720; on dut employer tout ce laps de temps à rega- •gner le terrain perdu, et peupler les anciennes seigneuries ruinées (1^).

l. Voir à la fin du volume les notes du chapitre iv.

Tous les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

L'île de Montréal elle-mùme quoique sa population fût plus concentrée et appuyée sur une forte agglomération urbaine, fut assez rudement atteinte, et en 1G92 on y comptait 167 âmes de moins qu'en 1681; c'était le résultat du massacre de la Chine.

Le district de Montréal, surtout au nord du Saint-Laurent, avait encore plus souffert : de 278 habitants en 1681, il n'en restait que 134 en 1698; les seigneuries de la Chenaye, de la Vallerie et autres avaient été complètement rasces'^par les Iroquois. Leurs ravages avaient même pénétré jusque vers Trois-Riviéres, mais avec moins de gravité.

Heureusement le district de Québec, abrité par la lutte môme de ces postes avancés, jouit d'une grande tranquillité, et vit se reporter sur lui le peu d'essor que prit le Canada durant ces fâcheuses années; en dépit des levées continuelles de milice, des fatigues imposées à toute la population virile, des pertes d'hommes par la guerre et les maladies, en dépit de la quasi-disette qui régna souvent par le défaut de bras dans les habitations, les environs de Québec prirent un accroissement notable. Sur 36 concessions de seigneuries consenties de 1683 à 1700, 28 étaient situées dans la province de Québec (2). Sa population, qui en 1681 n'était que de 5,400 habitants, atteignit 7,000 âmes en 1692, et 8,848 en 1706, soit en 23 ans 3,448 âmes d'augmentation; — ceci ne représente que 2 pour 100 par an, il est vrai, mais il faut tenir compte de l'absence presque complète d'immigration et des circonstances difficiles que l'on traversa à cette époque, la plus pénible sans contredit de toute l'histoire du Canada. — Cette province de Québec représente seule alors le mouvement progressif du pays, et là même se fait sentir encore la funeste influence des malheurs du temps.

M. de Calliéres, qui avait si habilement secondé M. de

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Frontenac comme homme de guerre, se montra non moins soigneux et intelligent comme administrateur; il n'a tenu qu'aux circonstances qu'il reprît et renouvelât l'heureuse impulsion donnée par Talon à la colonie; ce fut la France qui lui fit défaut. Le Canada commença néanmoins à réparer ses pertes : assurés désormais du calme et de la sécurité, les débris des habitants de la rivière Richelieu, qui après avoir échappé aux Iroquois s'étaient réfugiés dans les villes et les petits forts du pays, rentrèrent sur leurs héritages ravagés. Avec celte opiniâtreté propre aux petits propriétaires ils rétablirent leurs constructions, reprirent leurs travaux, et ramenèrent après quelques années leurs paroisses au point de développement où elles étaient vingt ans auparavant, au commencement de la guerre des Irpquois.

( Cependant, si on jouissait de quelque tranquillité de la 'part des sauvages, on conservait encore plus d'une inquiétude du côté des Anglais, avec qui la France était toujours en guerre : en 1709 et 1710 ils tentèrent à deux reprises différentes de diriger une expédition contre le Canada, la première par terre, la deuxième par mer, l'une et l'autre également sans résultat. Ce ne fut que le traité d'Utrccht en 1713 qui assura au Canada, une paix complète, après vingt-huit ans de troubles et de guerre.

M. de Callières élait mort en 1703; ce fut son successeur, M. de Vaudreuil, qui mit à profit la tranquillité profonde, dont on jouit après la paix pour relever les affaires du Canada, autant que cela était possible dans l'état de délaissement où la cour de France continua à l'abandonner. Le gouvernement se refusait à tout effort, à toute dépense extraordinaire ; il n'envoyait point de colons et entretenait à peine de recrues la garnison du pays. L'immigration, réduite presque à rien pendant la guerre, était

toujours peu considérable, et la colonie dut trouver dans son propre fonds l'essor de son développement. La paix, riionnêlelé et la simplicité des mœurs canadiennes, la sagesse du gouverneur, M. de Vaudreuil, favorisèrent ce progrés, et en 1722, trois ans avant la mort de ce dernier, le Canada comptait 25,053 habitants.

En 1706, quelques années après la fin de la guerre des Iroquois, la population était de 16,517 cames, c'était donc une augmentation de 8,638 en seize ans, ou 2,75 p. 100 par ah pour tout le Canada (3). Le district de Québec avait alors 12,957 habitants contre 8,848 en 1706, et celui de Trois-Rivières 2,030 contre 1,300 en 1706; les colonies de la rivière Richelieu, qui en 1706 étaient déjà remontées à 1,503 habitants dépassaient alors 2,500; Montréal et ses environs avaient alors 7,893 âmes, ils n'en coraptaien l que 5,610 en 1706.

On voit ainsi les diverses proportions suivanllesquelles s'est réparti le progrès de la colonie : à Québec l'accroissement est de 2,55 par an, et à Trois-Rivières 2,75, c'est-à-dire que ces deux districts se sont accrus à peu prés suivant la moyenne générale du pays; sur la rivière Richelieu cet accroissement est de 3,70 p. 100, et à Montréal de 2 p. 100. — L'écart considérable et en sens inverse que présentent ces deux derniers pays s'explique en ce que Montréal, après avoir servi de refuge à une partie de la population pendant la guerre, l'a renvoyée ensuite dans ses foyers en y joignant même des émigrants de son propre fonds ; et en effet, en relevant le dénombrement des aveux de foi et hommage de 1723, nous trouvons sur la rivière Richelieu plus de trente familles originaires de Montréal, tandis que le bas du Saint-Laurent n'en a envoyé qu'un très-petit nombre (4).

L'immigration française commence à reparaître peu à

peu, quoique abandonnée à sa propre spontanéité; le dénombrement de 1723 nous révèle une certaine quantité de noms nouveaux, et le relevé des actes de mariage de la province de Québec semble nous indiquer de 1700 à 1720 un chiffre moyen de 50 à 60 immigrants par an, qu'il faut principalement répartir sur les dernières années de cette période. Nous n'avons point de données sur la cause de ces immigrations, mais nous pensons qu'une grande partie doit être attribuée au licenciement des. soldats réguliers après la paix de 1713, et aux engagés que chaque capitaine de navire était obligé de transporter en Amérique (5).

L'expansion territoriale se manifeste surtout dans la province de Québec, sur la rive sud du Saint-Laurent ; c'est de cette période que datent les premiers établissements de la Grande-Anse, de la rivière Quelle, de Kamouraska, de la rivière du Loup, des Trois-Pistoles, de nie Verte; c'était la guerre des Iroquois et les souvenirs qu'elle avait laissés qui avaient poussé les progrés de la civilisation sur ces rivages reculés du Saint-Laurent; etc'est ce qui explique comment ils restèrent si longtemps ensuite sans se développer; parce que les colons reprirent plus tard le courant naturel qui les entraînait vers les régions moins froides et plus fertiles du haut Saint-Laurent. Quelques nouveaux cantons commencent à se peupler dans les contrées de Trois-Rivières et de Montréal mais ce mouvement ne se prononça que vers 1710, et il était encore assez faible.

Les anciennes seigneuries continuèrent à envoyer une partie de leur jeunesse dans ces établissements naissants, et malheureusement aussi dans l'ouest, pour la traite des fourrures; ce commerce cependant, quoique très-préjudiciable encore au progrès du pays, était moins funeste que

dans le principe, par deux raisons : d'abord le nombre d'hommes qu'il enlevait était moins sensible sur la masse plus considérable de la population, et en second lieu, comme il s'était régularisé et concentré entre les mains de quelques négociants privilégiés, la plupart de ceux qu'il employait n'y entraient qu'à titre de salariés, pour un gage déterminé. Ils y passaient alors seulement un temps fixé par leur engagement, puis au terme de ce contrat, un très-grand nombre, pour ne pas dire la majeure partie, revenaient dans leurs familles, et ceux qui pouvaient rapporter quelques économies sur leurs gages, trouvaient même dans ce voyage, comme ils l'appelaient, l'occasion de faciliter leur installation sur une concession de terres.

Quant aux coureurs de bois qui de longue date étaient restés dans le pays des fourrures, ou qu'y déposait constamment le flot annuel des voyageurs^ la déperdition considérable qu'ils avaient causée à la population n'avait pas été tout à fait en pure perle; en outre de l'influence qu'ils conservèrent à la France parmi les Indiens, en outre des secours armés qu'ils apportèrent à diverses reprises, un grand nombre d'entre eux se groupèrent sur divers points qui leur servaient de postes d'approvisionnement et de ralliement; là ils formèrent des espèces d'établissements semi-agricoles, semi-comm.erciaux, où ils finissaient par se retirer avec leurs femmes indiennes et leurs enfants. Beaucoup d'autres enfin vivaient mêlés avec les tribus indiennes, qui les adoptaient, et ils sont devenus l'origine d'une nombreuse population métisse répandue dans toutes ces tribus, où elle a vulgarisé une sorte de patois mi-partie français, mi-partie indien et qui se parle dans tout le nord-ouest de l'Amérique (6).

Les gouverneurs du Canada, tout en s'occupant acli- ■vement du progrès, et de l'administration de la colonie.

ne perdirent jamais de vue ces immenses territoires qui, à l'ouest et ail sud-ouest appartenaient à la France, pays infiniment pins fertiles, plus rictios et d'un climat plus doux que les contrées où nous étions établis. La nécessité d'occuper l'embouchure du Saint-Laurent nous avait forcés de nous y maintenir dès le principe, et le peu de monde dont on disposait obligeait de concentrer tous les hommes et tous les efforts sur ce point essentiel. Mais les gouverneurs connaissaient bien le prix du riche domaine que l'insouciance de la cour de Versailles les forçait de laisser àl'abandon,

A diverses reprises plusieurs expéditions furent dirigées dans ces contrées par eux-mêmes ou par les chefs des coureurs de bois, commissionnés et encouragés par eux; on y avait établi quelques postes pour la protection et la surveillance du commerce des fourrures ; et enfin le dessein conçu et arrêté par l'administration française, d'établir une ligne de communication régulière entre le Canada et la Louisiane, par le Mississipi, fit décider la fondation d'un certain nombre de forts destinés à devenir autant de centres de colonisation.

Telle fut la cause de la création de Niagara (Haut-Canada), de Détroit (xMichigan), de Vincennes et de Péoria (Indiana), de l'augmentation du fort Saint-Louis ou fort de Chartres (Cahokia aux Illinois) et plus tard de la fondation de Sainte-Geneviève (Missouri) et des Natchez (Mississipi). — Ces vues étaient grandes et étendues , la politique en était habile; malheureusement, après avoir décidé en France de si beaux projets, on laissait l'administration du Canada se débattre dans l'impuissance pour leur exécution.

Dès 1683, Robert Cavelier de la Salle, fils d'un riche commerçant de Rouen et frère d'un des sulpiciens de

Montréal, esprit entreprenant et qui montra une véritable grandeur, suivit le cours entier du Mississipi et reconnut d'une manière précise la Louisiane, après avoir laissé dans le pays des Illinois son lieutenant M. de Tonti pour établir 1(^ fort Saint-Louis sur le Mississipi. En 1687 nous Irouvons^déjà en ce lieu, sur des'^oncessions de terre accordées à des coureurs de bois, une certaine agglomération d'habitants, assez mal organisée il est vrai, mais qui fat l'origine de nos colonies de l'IHinois (7). On y entretenait une pclile garnison de vingt à trente hommes, et les commandants de ce poste rendirent plus d'une fois d'éminenis services, avec l'aide des coureurs de bois de ces régions, qu'ils ralliaient autour d'eux. On les vit réunir ainsi jusqu'cà plusieurs centaines d'hommes, et se joignant à quelques tribus du voisinage, faire de puissantes diversions sur les derrières des Iroquois.

Quelques années après, en 1700, un aventurier intelligent et hardi, Laraothe-Cadillac, séduit par la situation de Détroit, proposa de se charger de la construction du fort et de la colonisation de ce pays, si on voulait lui en concéder le domaine à titre seigneurial. M. de Callières saisit avidement cette occasion de faire un pas en avant sans avoir à demander à la France ni hommes, ni argent; l'entreprise fut autorisée. — C'était commencer par où il fallait fmir; l'institution seigneuriale, nous l'exposerons plus bas, n'était point un mauvais procédé colonial; mais elle ne devait arriver, comme au Canada, qu'après les efforts et les sacrifices nécessaires qu'un gouvernement peut seul convenablement faire, pour établir les premiers immigrants et asseoir solidement le noyau de la colonie.

L'esprit hautain, l'âpreté un peu cupide de Lamolhe- Cadillac, joints au mauvais vouloir de ses ennemis, entravèrent le succès de son opération, et le gouvernement

fut obligé de prendre à son compte le fort qu'il avait construit. Les concessionnaires qu'il avait établis demeurèrent sur leurs terres comme le premier fonds d'une colonie, que l'on chercha ensuite, mais trop tard, à développer, en 1750, quand les Anglais allaient nous enlever le Canada. L'administration de ce pays, eût bien désiré, au prix de quelques sacrifices, continuer cet établissement, peupler celte région fertile et fonder ainsi au loin dans les terres, un centre considérable; cela elît été, pour les nations indiennes et pour les Anglais, une menace perpétuelle qui eût paralysé tout leur mauvais vouloir contre le Canada; — « mais pour en agir ainsi il eût fallu de l'argent et des hommes; le Canada avaitlui-mêmetrop peu dépopulation pour songer à créer de toutes pièces une colonie lointaine, et la France se refusait obstinément càenvoyer des fonds et même des émigrants à cet effet (8).

Nous suivrons en son lieu et avec détail l'histoire de ces établissements de l'intérieur; nous voulions seulement montrer ici que l'on savait parfaitement, sous l'administration française, ce que valaient les pays de l'ouest, et à qui doit être imputée la faute si grave que l'on commit alors en les négligeant.

Cependant quelle plus belle occasion fut jamais offerte à la France de s'occuper de ses colonies que dans les temps qui suivirent la mort de Louis XIV , alors qu'une paix profonde nous permettait d'employer toutes nos ressources à d'utiles entreprises et au véritable développement de la puissance française. Les mesures à prendre en faveur de la colonisation eussent été bien peu coûteuses, nous le montrerons plus loin, et combien eussent-elles été uliles à la France elle-même ! Mais c'était l'époque de la funeste et dispendieuse légèreté de M. le régent; on gaspillait en quelques soupers fins des sommes qui eussent doublé

— soles forces de nos colonies; on préludait aux ruineux désordres du règne de Louis XV.

Les bornes étroites d'un récit sommaire nous forcent souvent à nous abstenir de réflexions et de commentaires ; nous croyons cependant que les considérations qui précèdent appellent ici l'examen et la comparaison des puissantes colonies anglaises dont nous avons déjà parlé, avec les colonies françaises, végétant péniblement dans une impuissante langueur. /

Si nous éludions les principes qui présidèrent à l'élablissement des deux colonies, et les hommes qui fure'nt les éléments de leur formation, nous aurons lieu cependant d'être surpris d'un tel résultai, et nous serons conduits à en chercher la cause dans le régime différent auquel elles furent soumises. Des deux paris les croyances et les idées religieuses dominèrent les esprits et guidèrent la conduite des premiers colons (9); sous ce rapport nous pensons que les uns et les autres possédèrent le plus éminent et le plus fécond de tous les principes qui peuvent donner naissance à une sociélénouvelle, et dans notre opinion même, le catholicisme devait être supérieur au protestantisme dans la poursuite de ce but.

Quant aux hommes qui furent les premiers immigrants dans ces régions, nous croyons, contrairement à l'opinion commune, dùl-on nous accuser de partialité, que les Français étaient beaucoup plus aptes que les Anglais cà la colonisation. Les Français, au Canada, furent si prompte ment assimilés aux exigences de leur situation, au milieu de la nature sauvage, qu'on eût pu croire qu'ils avaient élé formés tout exprès pour être les découvreurs des pays nouveaux et les pionniers de la civilisation dans ces contrées barbares.

Le colon anglais, plus froid, plus personnel, d'un caractère plus casanier el mercantile, est gauche et embarrassé devant la brutalité du désert; pour qu'il atteigne la plénitude de sa force, il faut qu'à force de temps el d'épreuves il ail créé autour de lui cette atmosphère britannique, ce je ne sais quoi, que le génie anglais caractérise si justement dans le mot ai home; puis son expansion se fait et grandit avec puissance. Il lui fallut longtemps, plus d'un siècle, avant qu'il osât aventurer ses établissements hors des territoires qu'il avait garnis de bourgs palissades, entre lesquels il enfermait ses cultures; non pas qu'il manquât de courage; mais il manquait de cet esprit audacieux qui s'accommode volontiers des hasards de l'inconnu el sait s'installer même dans le dénûmenl; il n'avait pas ce feu généreux qui lance les hommes en avant pour une idée, quelquefois même pour la seule poésie du danger, et qui fait marcher Thommc au nom de rhumanilé ; il n'avait pas surtout celle souple nature propre à la race française, el qui satisfait si bien aux nécessités diverses que présentent les situations critiques et variables d'un établissement en pays étranger. Placés dans les mêmes circonstances, ces deux colons sont également laborieux et industrieux l'un et l'autre, seulement le Français a plus d'esprit de ressources et se défend mieux contre les difficultés et les misères de l'imprévu.

Si quelque avantage paraissait exister en faveur de l'un des deux peuples, il semble que ce fût pour le Français ; comment donc sommes-nous toujours restés dans une infériorité aussi humiliante vis-à-vis des établissements anglais? La faute en est évidemment à la direction que reçurent nos efforts; c'est au gouvernement de la métropole qu'incombe cette lourde responsabilité, et l'histoire doit s'en montrer d'autant plus sévère envers lui.

Quels sont les besoins essentiels, les devoirs rigoureux auxquels doit satisfaire une métropole qui fonde une colonie, et nous entendons par là non pas un comptoir, mais une extension d'elle-même? Créer l'immigration, la soutenir, l'encourager, préparer et faciliter dans le principe l'installation des immigrants avec une sollicitude généreuse; leur assurer la plus grande sécurité possible; subvenir aux premières nécessités d'utilité publique ; tel est le rôle, l'intervention que la force des choses exige de la mère patrie. On transplante les hommes comme les arbres, avec les mêmes difficultés et les mêmes soins; il faut assurer la formation de nouvelles racines pour qu'ils reprennent une vie qui leur soit propre. A deux époques différentes nous avons vu le gouvernement français s'ai>pjiquer à remplir les conditions de ce programme, sous Richelieu et sous Golbert, pendant un temps malheureusement trop court; mais en dehors de ces deux ministres, nous rencontrons une incurie tellement absolue, qu'on n'entrevoit même pas l'intention de remplir une seule des exigences que la situation commandait.

C'est à l'État évidemment qu'appartient presque toujours de faire naître une immigration dans un pays nouveau, de l'y porter au prix de quelques sacrifices, d'entretenir ce courant jusqu'à ce que les relations habituelles et le succès avéré des premiers colons aient déterminé un mouvement naturel et régulier, qu'il suffit alors d'abandonner à lui-même. Afin d'arriver à ce résultat, on ne saurait trop apporter de soins et de sacrifices pour assurer la réussite des immigrants et leur faire surmonter les difficultés extraordinaires, morales et matérielles de l'installation d'un noyau colonial; il est nécessaire en outre de multiplier et de faciliter les relations et les communications entre les deux pays, afin que les colons puissent

facilement faire connaître leur situation et attirer vers eux (le nouveaux immigrants par leurs relations de parenté ou d'ancien voisinage. En tout ceci, la mise de fonds nécessaire est moins forte en argent qu'en bons soins et en active sollicitude.

Le gouvernement français ne parut pas se douter de ces obligations. Les rapports du Canada avec la France étaient rares, malaisés et plutôt découragés que facilités; presque tous les immigrés, une fois parvenus au Canada, semblaient être devenus complètement étrangers à leurs relations et parentés de France; et depuis l'intendant Talon, le gouvernement resta à peu prés en dehors de toute participation dans le peuplement du pays. — Pour la sécurité, nous savons combien elle fut précaire , et quelle misérable garnison entretenait en ce pays un État qui, pour les plus futiles prétextes d'amour-propre, prodiguait en Europe les armées et les trésors. — L'installation des émigrants offrait moins de difficultés que partout ailleurs par suite des bonnes conditions du pays et de la rusticité des habitudes de la plupart des colons. Cependant nous avons vu avec quel soin Talon s'en était préoccupé; avec lui cette sollicitude disparut entièrement; l'on s'en remit à la nature et aux conséquences nécessaires de l'institution seigneuriale, qui, sous plus d'un rapport, fut un heureux supplément de l'activité individuelle à l'incurie gouvernementale. — De travaux d'utilité publique il ne faut point parler, c'est à peine si l'on en trouve quelques traces dans des secours à des communautés religieuses et dans des travaux de fortifications ; encore y faisait-on contribuer la plupart du temps les colons euxmêmes pour une large part.

Le gouvernement français, semblable à un spéculateur qui voudrait conduire une entreprise sans y consacrer la

mise de fonds nécessaire, manqua donc généralement à tous les devoirs que lui imposait la fondation d'une colonie.

Quant au régime intérieur de la colonie, deux systèmes se présentaient : l'un, dans lequel la mère patrie, s'attribuant tout pouvoir, toute direction, toute puissance, ne considère le colon que comme un ouvrier travaillant à sa tâche dans l'entreprise publique, dont le gouvernement est le promoteur et le maître absolu ; l'autre, prenant le colon pour un agent intelligent, auquel il faut faire produire la plénitude de sa force et de son utilité, veut qu'il se rende compte le plus possible de l'œuvre générale et qu'il participe à sa direction ; en lui donnant ainsi le vif sentiment du but à atteindre, comme aussi des avantages et des difficultés dont il est entouré, on accroît chez lui l'esprit de ressources, d'initiative et partant sa puissance.

La cour de Versailles choisit naturellement le premier système ; on doit la blâmer, puisque ce système est le moins bon, mais on ne peut condamner sa politique avec la même rigueur que son inertie, car il était difficile qu'elle agît autrement dans le milieu d'idées où elle vivait, et manquant de l'expérience que nous avons aujourd'hui. Cette matière môme est encore controversée par quelques personnes, et le gouvernement français, quoique avec peu de succès, a cru devoir poursuivre jusqu'à ce jour les mêmes errements dans ses colonies. Malheureusement il faut observer que ces deux faits, l'incurie et l'omnipotence administratives, sont corrélatifs l'un de l'autre; car il est probable que si le régime municipal eût été fortement constitué dans la colonie française, s'il s'y était trouvé des assemblées provinciales, une liberté d'opinion quelconque, le gouvernement, dégagé de soins et de détails qui ne sont point son fait, eût mieux trouvé le

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