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loisir de s'occuper des devoirs propres de sa situation, que l'on aurait au besoin plus vivement rappelés à sa mémoire.
Telles sont les causes de la faiblesse des colonies françaises : négligence et abandon par l'Étal de tous ses véritables devoirs; intervention irralionelle et fâcheuse en une foule de sujets qui eussent mieux appartenu à la direction /des habitants eux-mêmes; c'est ainsi que le colon fran- Içais, individuellement plus énergique et plus entrepreinantque l'anglais, demeura un agent social embarrassé, 1 inerte et impuissant.
I Ce dernier point constitue la différence essentielle et ' vitale entre les deux colonies. Dans la Nouvelle-Angleterre, les colons étaient tous les éléments vivants d'un ensemble politique actif, intelligent et sans cesse en éveil. Au Canada le colon n'était rien; n'intervenant jamais dans ; ses propres affaires, il n'était, politiquement et socialement I parlant, qu'un automate rivé au formalisme et au laisser- I aller qui entravent bien vite toutes les administrations t abandonnées à elles-mêmes, et maîtresses sans contrôle de leur direction. Les gouverneurs du Canada furent cependant, fait notable, généralement bien intentionnés, ! assez actifs et pénétrés de la situation et des vrais besoins j du pays; ils les signalèrent fréquemment à l'attention des ministres, et l'impuissance où ils restèrent achève de démontrer le vice du système; tous virent le bien, aucun ne put le faire.
Celte fausse direction fut la faute capitale du gouvernement français; c'était un grand malheur sans doute que sa négligence et son apathie, mais c'était éterniser le règne de la soUise et de l'impuissance que d'étouffer dans son germe l'énergie et l'aptitude individuelles qui eussent pu suppléer à son inaction.
Pendant que nos colonies restaient presque désertes, victimes de l'inertie et de la futilité de la cour de France, de ses ambitions, de ses rivalités, de toutes les passions qui travaillent les hautes régions sociales; les colonies anglaises n'étaient point à la merci des vices ou des vertus, du talent ou de l'incapacité d'un gouvernement éloigné; elles s'occupaient activement, elles-mêmes, sur les lieux, de leurs affaires, appréciaient les mesures nécessaires, et habitués à vivre par eux-mêmes, les colons au besoin, exécutaient et soldaient sans retard et sans aide les décisions arrêtées. C'est ainsi qu'ils attiraient et favorisaient l'émigration, qu'ils protégeaient son établissement, qu'ils veillaient sans relâche à accomplir tout ce qui pouvait être utile à la prospérité publique. Tel est le secret de leur accroissement et de leur richesse, et voilà comment quelques millions d'Anglais s'en vont semant des nations par le monde, tandis que la France, alors plus peuplée du double que l'Angleterre, a pu jeter à peine quelques milliers d'hommes dans ses colonies, dont le développement n'a véritablement commencé que du jour où elles sont sorties de ses mains.
Les Américains ont attribué en partie au régime seigneurial l'infériorité de la colonie française : en cela ils ont suivi plutôt un vague instinct d'antipathie ou de déclamation, qu'une raison juste et éclairée par une suffisante connaissance du sujet. Nous nous expliquerons amplement plus lard sur ce point, mais nous observerons seulement ici que celte institution fui au contraire le seul mode par lequel l'activité individuelle put suppléer à l'inaction royale, et on lui a dû une grande part du peu de bien qui s'est fait en ce pays; si on avait fondé en même temps un vigoureux régime municipal, si on avait élabli la liberté commerciale, répandu quelque instruction, inculqué aux
colons la salutaire habitude qu'ont les Américains partout où ils s'établissent, de se réunir, se concerter et aviser dès l'abord à leurs intérêts communs, il est probable que malgré le peu de concours de la mère patrie, la différence eût été bien moins forte entre les deux colonies./
C'est donc l'esprit môme du régime monarchique qui fut une des causes essentielles de l'infériorité de la colonisation française, particulièrement au Canada. Le gouvernement monarchique est parfait dans des mains sages, mais il est pire que l'anarchie dans les mains d'un prince vicieux ou incapable, parce qu'il n'existe point alors de force qui puisse réagir contre lui ; et c'est là ce qui fait sa faiblesse, carie désordre et l'impéritie ne sont pas moins communs parmi les rois que parmi les autres hommes. On s'extasie beaucoup aujourd'hui en admirant le présent état de choses, mais on ne réfléchit pas que nous devons cette puissance à un demi-siècle de discussions et de liberté; laissez durer seulement vingt-cinq ans un régime absolu, et l'on verra de nouveau les ressorts de Fadmi- Bistralion s'engourdir, ses rouages s'embarrasser, et ie pays retomber dans un marasme impuissant, lors même que l'on parviendrait à éviter les scandaleux abus qui le ruinèrent, il y a un siècle.
Une autre cause exerça aussi une grande influence sur nos malheurs coloniaux; ce furent les guerres continuelles que de tout temps, en France, peuples et rois, nous avons eu la triste passion de susciter en Europe, trop souvent pour des causes misérables et trop souvent aussi sans aucun profil réel. Ces guerres nous obligeaient à négliger nos colonies, leurs intérêts et même leur défense au moment même où nous augmentions autour d'elles les difficultés et les périls; les Anglais, moins engagés dans les querelles du continent, ménageaient leurs efforts et leurs
ressources, défendaient mieux leurs établissements et ruinaient les nôtres; moins nombreux que nous comme nation, ils finissaient cependant par écraser de leur supériorité, pendant la guerre, ces colonies que nous n'avions jamais su peupler activement dans les temps paisibles.
A quoi donc nous servait-il alors de concentrer toutes les forces dans le pouvoir royal, si nous ne savions point agir durant la paix? à quoi profitaient tous nos sacrifices pour être une nation militaire, si nous ne pouvions défendre nos colonies pendant la guerre? Mais avec cette vanité qui nous perd, nous voulions tout embrasser à la fois, faire des conquêtes en Europe et avoir des postes sur tous les points du globe; au moins eût-il fallu, dans celte dernière affaire, se contenter de deux ou trois points essentiels et y concentrer des forces suffisantes !