‹ La France aux coloniesChapitre 38 sur 85 · Voir à la fin du volume les notes du chapitre v · texte numérisé non relu

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dangereux. Les marchands de la Rochelle, consultés en 1717, offrirent de transporter les faux sauniers à raison de 50 livres par tête, et après huit ans de délibérations, cette affaire très-difficile commença à entrer en voie d'exécution vers 1722. Or jl s'agissait d'envoyer cinquante prisonniers, et tout le monde était d'accord, le ministère, les gabelles, les marchands et le gouverneur du Canada ! Telle était l'activité de l'administration d'alors, qui certainement n'était pas entravée par le régime parlementaire. Que devait-il donc arriver dans les mesures vraiment difficiles, compliquées, et où pouvaient se heurter des intérêts opposés?

Parmi ces transportés, les uns furent incorporés dans les troupes, les autres furent répartis dans le pays à divers titres, mais au bout de peu de temps leur présence donna lieu à de tels inconvénients , que les réclamations unanimes de l'évêque, du gouverneur, de l'intendant, s'élevèrent en 1725 contre cette dangereuse immigration. A la suite de ces remontrances, la transportation fut arrêtée ou tout au moins profondément modifiée, car on conserva longtemps encore l'usage de diriger tantôt sur le Canada, tantôt sur les autres colonies, les jeunes vauriens en faveur desquels les familles bourgeoises et même celles de qualité, obtenaient des lettres de cachet.

Un de ces jeunes débauchés, le sieur Lebeau, fds d'un bon bourgeois de Paris, nous a conservé la relation de son exil et de ses aventures. C'est en 1729 qu'il fut embarqué en compagnie de dix-huit autres individus, dont trois gentilshommes et deux paysans braconniers, le reste se fcomposaitde fils de bourgeois et de marchands. A leur arrivée au Canada on fit de la plupart d'entre eux des maîtres d'école : c'était une idée tout au moins assez bizarre! Quant à Lebeau, il fut placé comme commis, et sur que

— Tique méfait qui lui advint, il prit la fuite, vécut quelque temps parmi les sauvages, puis passa dans les colonies anglaises, d'où il revint en Europe et publia ses aventures, qui ne laissent pas que d'être curieuses, quoique devant être consultées avec réserve.

En 1739, époque du dernier recensement complet et détaillé que nous ayons trouvé aux archives, la population du Canada était de 42,924 âmes, ainsi réparties : 22,327 dans la province de Québec, 3,174 dans celle de Trois- Riviéres,et 17,423 dans celle de Montréal (2). L'ensemble présente une progression de 17,871 habitants sur l'année 1722, soit en dix-sept ans un bénéfice de 3,65 p. 100 par chaque année; en supposant qu'il y ait eu une immigration moyenne de 130 à 200 individus par an, ce qui est une grosse hypothèse, il resterait encore environ un croît naturel de 3,10 p. 100 par an par le seul effet des naissances. Ce chiffre est une bonne moyenne dans la progression d'une population en Amérique, et c'est à peine s'il a été atteint par les États-Unis lors de leur plus forte croissance (3).

Cet accroissement indique donc que, durant cette période, la colonie, à la faveur de la paix, a fortement progressé, surtout si l'on songe que le commerce des fourrures continuait toujours à lever chaque année sa conscription de jeunes gens, dont un bon nombre ne revenaient plus, ce qui con^pensait, et peut-être au delà, le petit bénéfice des immigrants qui venaient de France.

Il faut aussi observer que beaucoup de Canadiens allèrent se joindre à la colonie naissante delà Louisiane; ils ont fourni en effet un contingent assez fort à l'origine de la population louisianaise, et les plus illustres fonda-, leurs de ce pays, Lasalle, qui le découvrit, le Moyne d'Iberville et son frère le Moyne de Bienville, ses créateurs,

puis Juchereau de Saint-Denis, Dngué de Boisbriant, de Cliateaugay, etc., etc., étaient loiis Canadiens. Erifin le gouvernement français ne craignit point de lever à plusieurs reprises, au Canada, des troupes d'ouvriers, de marins et de soldats pour diverses expéditions maritimes ou coloniales, trouvant fort bon d'y prendre, quoiqu'il n'y envoyât jamais rien. Si l'on tenait compte de toutes ces circonstances, on arriverait à établir que le croît naturel du Canada à cette époque dépasse 3,50 p. 100 par an, ce qui s'approche beaucoup de la progression qu'il présente actuellement.

L'augmentation ne fut point égale dans les trois provinces : celle de Québec offre un accroissement de 3,72 p. 100 par an et tient ainsi la tête du mouvement progressif. Si cette région, malgré les conditions plus difficiles du sol et de la température, présente ce résultat, c'est uniquement parce que de toute la colonie elle fournissait le moindre contingent aux coureurs de bois et au commerce des fourrures. Cette expansion des habitants s'était surtout portée en la paroisse de Saint-Augustin (comté de Port-Neuf), et plus encore, au sud de Québec, à Lauzon, Beaumont, et dans la Beauce, sur la rivière Chaudière, que l'on commença à coloniser alors (comtés de Dorchester etBellechasse) (4).

Le climat plus doux et la grande fertilité de la province de Montréal attiraient de préférence les immigrants et les soldats licenciés ; les habitants de la province de Québec y envoyaient souvent eux-mêmes quelques-uns de leurs nombreux enfants; le dénombrement de l'île Jésus en 1732 nous montre que le séminaire de Québec, seigneur de cette île, en avait en partie recruté la population dans les familles de la côte de Beaupré, prés Québec, seigneurie qui lui appartenait également (o). Ce n'est que

dans celte période que l'on commença à s'étendre sur la rivière Richelieu, en dehors des colonies niililaires de 1660; dans ce quartier cinq seigneuries nouvelles, Bdœil, Saint-Blain, \e Marigot, Cournoyer et Saint-Denis, sont signalées dans le recensement, et prolongèrent ainsi les établissements dans le sud du pays, le long de la rivière Richelieu. Cette contrée était cependant très-fertile et bien située, mais tel avait été l'effet de la guerre désastreuse qui l'avait ravagée en 16^0, que tout progrès y était resté comme paralysé jusqu'à cette époque.

Les colons commencèrent aussi à franchir alors la rivière Ottawa; à l'ouest de Montréal, Rigaud, Soulanges et Vaudreuil, concédés sous des noms divers à la famille de Vaudreuil, comptaient déjà 418 habitants. Le dénombrement de ces seigneuries en 1725 nous montre que M. de Vaudreuil profila de sa situation de gouverneur pour y placer un bon nombre de soldats licenciés; les noms expressifs de Frappe c/'fl6ord, Floridor, la Déroute, Périgord, Sans chagrin, Sans rémission et autres, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Ces faits et !e grand nombre de concessions qu'obtint la famille de Vaudreuil sont peutêtre à critiquer au point de vue delà rigoureuse délicatesse d'un grand fonctionnaire; et cependant il eût été à désirer que tous ceux du Canada n'eussent jamais abusé que de cette façon des privilèges de leur situation ; du moins le pays en profitait-il pour son accroissement et ses progrès !

Cette contrée de Montréal, favorisée par le climat et par le sol, était malheureusement la plus décimée par les émigrations vers l'ouest; la ville de Montréal et le pelit village de la Chine, situé dans file, étaient devenus l'entrepôt du commerce des fourrures, cette plaie du Canada, et,'' c'était naturellement dans les environs que l'on recrutait

les voyarfenrs. L'habitude de la trnitey était restée comme une tradition dans les mœurs, cl longtemps ce fut presque une nécessité i)Our un jeune homme de ces cantons d'avoir fait son voyage dans Voiiest. Aussi la province n'atteignit qu'un accroissement de 3,50 p. 100 par an, un peu au-dessous de la moyenne. QuantàTrois-Rivières, où se rendaient extrêmement peu d'immigrants, et qui fournissait aussi un certain personnel au commerce des fourrures, ce district était resté tout à fait en arrière, et n'avait progressé que de 3 p. 100 par an.

Les concessions de seigneuries nouvelles, de 1722 à 1739, furent au nombre de dix-sept, plus huit augmentations accordées cà d'anciennes seigneuries; nous en donnons la liste à la fin du volume (6). Comme on peut le voir, l'ambition des prétendants se portait maintenant presque entièrement sur les limites de la province de Montréal, et l'on tendait incessam.ment à atteindre les bords du lac Ghamplain. C'était en effet le cours naturel des choses, que des circonstances passag^ères et le défaut de sécurité avaient seuls arrêté jusqu'alors. La plupart des concessionnaires appartiennent à Fadministralion ou aux anciennes familles seigneuriales du pays; six seulement sont des négociants ou de simples habitants; nous remarquons parmi eux M. Taschereau, concessionnaire de la seigneurie de Sainte-Marie en Beauce, qui tenait peut-être à la famille de M. Taschereau, directeur de la bibliothèque nationale de Paris, car il était comme lui deTouraine; nous trouvons dans les actes qu'il s'était marié à Québec en 1728. Les quatre ou cinq concessions faites dans ce pays de la Beauce, au sud de Québec, sur la rivière Chaudière, indiquent également une heureuse tendance à quitter les rives du Saint-Laurent pour pénétrer et s'étendre dans l'intérieur de la contrée.

Le mouvement en avant se prononçait donc avec énergie, un peu d'aide venu de la mère patrie, ou seulement encore un peu de paix, et la colonisation canadienne envahissait ce qui forme aujourd'hui le Haut-Canada, jetait une population française sur le lac Ghamplain, et peuplait la partie nord de l'État actuel de New-York. Mais il n'en devait point être ainsi, la mère patrie continua son inexcusable abstention et préféra, pour la distraction de quelques courtisans oisifs, consacrer à la guerre inutile et funeste de sept ans des ressources que l'on ne savait Jamais trouver pour les choses utiles. Au milieu de cette guerre, en 1744, l'Angleterre prit parti contre la France, et le retentissement de ces vaines querelles de cour ne tarda point à avoir un sinistre écho de l'autre côté de l'Océan.

Le développement si favorable et si vigoureux que nous venons de signaler dans la colonie, commença dès lors à être entravé par les expéditions et les inquiétudes que déterminèrent les armements anglais. C'est ainsi que le Canada payait pour les folies de la cour de Versailles, sans jamais en avoir reçu ni aide ni profit. On avait consacré, nous en convenons, d'assez fortes ressources aux fortifications de Québec; mais à quoi servent les fortifications? Les grosses sommes dépensées à Louisbourg n'empêchèrent pas le cap Breton, nous l'avons vu, d'être conquis dans cette même guerre, et repris encore dix ans après ; les murs de Québec n'arrêtèrent point l'ennemi en 1759, après la première bataille d'Abraham, et ils servirent au contraire à l'abriter contre le retour victorieux des Canadiens. La meilleure citadelle du monde, on ne saurait trop le répéter, c'est une population nombreuse, brave, dévouée à sa patrie et à son gouvernement. Cent mille âmes de plus valent mieux qu'une forteresse qui coûte 20 millions! Mais celle vaine confiance dans les forlificalions a toujours

été, depuis le commoncoment (if l'histoire, l'idée favorite des monarchies, et l'enipire d'Aulriche vient d'en donner encore un triste et mémorable exemple.

De 1730 à 1740 on consacra, chaque année, 1,700,000 r.vres pour les -fortificalions do Québec, et les dépenses ordinaires du Canada n'étaient alors que de -400,000 livres par an ; cela seul suffit pour juger combien peu l'on faisait pour la colonie de dépenses vraiment utiles, et combien cependant on trouvait aisément d'argent pour les opérations qui plaisaient aux ministres et à la cour. Que d'émigrants n'eût on pas établi au Canada avec ces sommes énormes pour l'époque ! Et pourtant il était bien facile de juger qu'une citadelle en un pays dépeuplé est une défense illusoire, tandis qu'une population nombreuse peut au besoin se passer de forteresses pour repousser l'ennemi (6 bis) !

La guerre de 17M n'occasionna- par elle-même que du trouble et quelques fatigues aux Canadiens; les Anglais n'opérèrent que sur les établissement^ maritimes du golfe Saint-Laurent, et la prompte paix de 1748 mit bientôt fin aux hostilités; mais cette perturbation jetée dans la colonie n'était que le prélude de la guerre fatale de 1755, où elle devait succomber. Les inquiétudes mêmes ne cessèrent jamais dans l'intervalle des deux guerres; cette paix ne fut en Amérique qu'une trêve armée, et le Canada ne vit point renaître l'heureux essor qu'il avait commencé à prendre.

M. de la Galissonnière, le futur vainqueur de l'amiral Byng et qui fut gouverneur du Canada après M. de Beauliarnois, en 1747, était cependant un homme d'une haute distinction et d'une rare capacité. Il ne passa que deux ans au Canada, mais il était si pénétré de l'importance du pays et de tout ce qu'il était urgent d'y faire, que de retour à Paris il ne perdit jamais de vue les considérations

qui l'avaient alors frappé. Longtemps après la fin de son gouvernement, il ne cessait de presser encore le ministère à ce sujet. Avec une grande intelligence et une rare perspicacité des événements qui menaçaient la colonie, il proposa divers plans où il exposait le prix des possessions françaises au Canada et à la Louisiane, la gravité des dangers qui les menaçaient, et un ensemble de mesures qui dénotent la connaissance profonde qu'il avait prise de ces pays pendant sa trop courte administration. C'est dans un de ces mémoires que, dévoilant tout l'avenir et la richesse inconnue de la vallée du Haut-Mississipi en arriére des possessions anglaises, il demande au gouvernement d'envoyer à tout prix 10,000 paysans pour peupler cette contrée, pensant avec raison qu'aucune dépense en France ne pouvait égaler l'utilité et l'urgence de cette entreprise. Les sages avis ne manquaient point, on le voit, au gouvernement français, et ils lui venaient de ses fonctionnaires les plus haut placés; mais il y avait alors plus de soixante ans que tous les gouverneurs du Canada s'épuisaient en remontrances et en prières sans avoir trouvé jamais l'heureuse chance queM. d'Avaugour eut en 1661 de faire écouter les siennes par Colbert.

« Le gouvernement français, dit avec beaucoup de rai- « son M. Garnauit, l'historien du Canada, était comme ces « vieillards dont le génie a survécu à la force; les grandes « conceptions de Richelieu, de Colbert et de Louis XIV, « relativement aux colonies, se conservaient en France; « elles éclairaient ses hommes d'État, qui lâchaient de les H suivre, mais leurs efforts échouaient devant le vice des « institutions sociales, qui étouffait à la fois l'énergie et a « liberté, l'industrie et l'émigration.»

M. de la Jonquiére et M. Duquesne, après M. delà Galissonnière, se trouvèreat réduits à la même impuissance,

et en 1755 fut nommé gouverneur du Canada M. de Vaudreuil, le premier Canadien appelé à cette haute fonction, et dont la Irisle destinée était d'en être le dernier titulaire.

Depuis 1739 jusqu'en 1754 on concéda quinze seigneuries nouvelles et six augmentations d'anciennes (7). La seigneurie de Courval accordée en 1754 à M. de la Corne (dans le comté d'Yamaska) est la dernière que créa l'administration française. D'autres soins et de terribles soucis ne laissèrent plus aucun loisir dans les années suivantes, pour les paisibles occupations du développement colonial. Le plus grand nombre de ces concessions se trouve, comme précédemment, au sud de Montréal; deux d'entre elles sont même situées sur le lac Champlain, Saint-Armand dans le comté de Missisqui , et la Rivière au sable, dans l'état de New- York.

Quant aux limites des territoires occupés et défrichés, elles étaient à peu près les mêmes qu'en 1739 ; cependant les défrichements commençaient à s'étendre plus au sud et à l'est de Chambly, où on avait été obligé de créer deux paroisses, qui comprenaient probablement les premiers habitants des seigneuries de Lery et de Rouville; de même au sud de la prairie de la Madeleine, où les établissements s'étendaient jusque dans la seigneurie de la Salle. Au nord de Montréal, sur la rive septentrionale du Saint-Laurent s'étaient formées trois paroisses nouvelles: celle de Mille- Iles, et celle du lac des Deux-Montagnes (comté des Deux- Montagnes), puis celle de rAssompiion, située en arriére de Repentigny et de Saint-Sulpice (comté de Leinster). Dans la province de Québec, les habitants et les défrichements commençaient aussi à s'étendre beaucoup au sud, sur la rivière Chaudière, dans les nouvelles seigneuries de laBeauce (comléde Dorchester). Partout ailleurs l'accrois-

sèment s'était condensé dans les seigneuries déjà mentionnées aux anciens recensements.

Les gouverneurs du Canada commencèrent aussi dès lors à faire de louables efforts pour aider et accélérer la colonisation de Détroit, dont nous avons déjà parlé; en 1734 on régularisa toutes les concessions de terres faites jusque-là, tant par M. Lamoliie Gadillae que par les commandants du fort; on en accorda de nouvelles, et on s'efforça d'y attirer et d'y fixer, dans des établissements agricoles, les coureurs de bois qui circulaient dans ces régions.

Quelques années plus tard, après avoir vainement sollicité, des convois d'émigrants, de la cour de France, en 1749, on s'efforça même d'y envoyer directement quelques familles tirées des seigneuries du Canada. La population était pourtant bien restreinte en ce dernier pays; mais telle était l'importance de Détroit et de cette fertile contrée aux yeux des gouverneur canadiens, qu'ils se résolurent aux derniers efforts pour y développer une forte population.

On transportait gratuitement les colons, on les aidait dans leur établissement par des distributions d'outils, de provisions et même de bestiaux; néanmoins on ne put en envoyer qu'un bien petit nombre; les ressources dont disposait l'administration du Canada en argent et surtout en hommes étaient trop faibles. On y dirigea ainsi pendant trois ou quatre ans douze à quinze familles, chaque année, et on y fit établir quelques soldats congédiés de la garnison ; puis vint la grande gueiTe de 17o5, qui ne permit plus de songer à de telles entreprises; et c'est ainsi que se traîna languissamment, sans résultat sérieux, la colonisation française dans les pays riches et tempérés de l'ouest (8)

Depuis 1739, ainsi que nous l'avons dit, nous n'avons plus de dénombrements, mais nous avons un état officiel de la milice du Canada en 1750, paroisse par paroisse, qui peut nous donner, d'utiles renseignements sur l'importance de la population à cette époque. Ce relevé porte à 12,899 le nombre des hommes capables de porter les armes, depuis quinze ans jusqu'à soixante ans. Aanexé à cet état, nous avons le rôle nominal et liès-délaillé d'une paroisse de l'ile de Montréal, la cale Saint-Michel, qui nous montre la manière dont on a procédé dans toute cette opération; nous pouvons donc asseoir sur des bases à peu près exactes- la proportion qui existe entre ce chiffre de la milice et celui de la population totale. Il résulte de notre observation que le nombre des miliciens multiplié par S, c'est-à-dire 64,495 serait un peu trop fort et que l'on doit considérer 62,000 âmes comme figurant l'évaluation à peu prés juste des habitants du Canada en 1750 (9). ,^

Si nous nous reportons au recensement de 1739, nous trouvons alors une augmentation de 19,076 âmes, c'est à dire 44 pour 100 en onze ans, ce qui donne, d'après les tables de progression 3,40 p. 100 par an; ce résultat est un peu inférieur à celui de la période précédente 3,65; cependant il ne s'en écarte encore que faiblement; la guerre n'a fait entendre que des menaces et des bruits éloignés, elle a plutôt agi sur l'expansion des établissements coloniaux que sur celle de la population; avant 1740 nous observons une plus forte tendance vers les défrichements au sud et à l'ouest; nous sentons maintenant plus de réserve et de concentration chez les colons.

Pour en terminer de suite avec les données que nous possédons sur la population pendant ces dernières années de la domination française, nous ajouterons que nous

avons encore une lettre de M. de Vaudreuil, de 1761, qui parle du Canada comme contenant 70,000 âmes; puis un autre état de la milice canadienne dressé en 1758 et montant à 13,200 hommes (10). La guerre avec les Anglais sévissait alors depuis trois ans déjcà, et la population y avait pris une port active, sans avoir toutefois supporté la misère et les pertes cruelles que lui firent subir les deux dernières campagnes.

A cette époque, huit ans après 1750, 15,200 hommes de milice représentent 73,000 habitants environ, ce qui concorde cà peu près avec la lettre de M. de Vaudreuil, soit un gain de 11,000 âmes et un accroissement annuel de 2,10 p. 100. Mais si l'on défalque les immigrants venant de France et les Acadiens réfugiés au Canada, au nombre de 12 à 1500, on trouvera que la progression naturelle de la population était tombée alors à 1,80 p. 100 par an. C'était le résultat des pertes et des fatigues de la guerre, et aussi du trouble général qu'elle avait jeté dans le pays. C'est qu'en effet jamais on n'avait encore vu en Amérique un déploiement de forces et un acharnement comparables aux efforts des Anglais ; en outre des milices nombreuses de leurs colonies, ils y firent passer à diverses reprises plus de 30,000 hommes de troupes régulières durant le cours de la guerre. Pour eux évidemment la destruction des Français en Amérique était, en style militaire, l'objectif de leurs opérations; le gouvernement ne vit ou ne voulut rien voir, et suivant son invariable routine de s'attacher exclusivement aux affaires d'Europe, les forces qu'il envoya en Amérique furent illusoires en présence des armements im.menses de l'Angleterre.

Au moment où commençacette dernière lutte, en 1755,, le Canada pouvait donc contenir 66,000 âmes, plus environ 4 ou 5,000 colons, voyageurs, chasseurs et trains PARTIE. ti

tanls, etc., dispersés dans les colonies de l'ouest et parmi les nations sauvages. Sa milice, en prenant toute la population virile de quinze h soixante ans, pouvait mettre sur pied 14,000 hommes, et il y en avait 1,000 à 1,200 pour garnison ordinaire. Il reçut alors, avec le général Dieskau, un premier envoi de 1,600 soldats ; puis en 1736, avec M. de Montcalm, 1,400, soit en tout 4,200 hommes de troupes régulières, auxquels dans le cours de la guerre on envoya en renfort un millier de recrues. Quant à l'Acadie, cet ouvrage aveincé du Canada, que les Anglais avaient mis un siècle entier à démanteler, sa population était alors chassée, expatriée, et le peu qui en restait, épars et misérable, ne pouvait figurer en aucune façon dans la défense de la contrée. Voilà comment Louis XV voulait faire face aux préparatifs formidables de TAngleterre et de ses colonies (11).

Les troupes envoyées d'Europe par les Anglais ne I formaient en effet que la moindre partie des forces dont ils disposaient en Amérique. Tandis que le Canada ne \l comptait que 66,000 âmes, les colonies anglaises, fondées peu d'années avant lui, avaient déjà 1,200,000 habitants, et sans s'épuiser jusqu'au dernier homme, comme le fit alors la colonie française, elles pouvaient mettre sur pied 60,000 hommes de milice. C'est-à-dire qu'elles pouvaient, sans dégarnir le pays, envoyer contre le Canada autant d'hommes armés que celui-ci comptait d'habitants, et encore l'Angleterre jugea-t-elle à propos d'y expédier plus de 30,000 soldats (12).

Qui eût pu croire en Amérique que l'Angleterre n'avait alors que 12 millions d'habitants, tandis que la France en comptait 24? Tant est grand l'art de savoir grouper et disposer à propos son monde et ses ressources !

Les colonies anglaises étaient autrefois trop faibles,

trop peu nombreuses, et ne pouvaient tenter que des entreprises par mer, difficiles, longues, coûteuses et exposées à mille accidents. Tout à fait étrangers et inhabiles aux expéditions à travers les bois et la prairie, les Anglo- Américains n'inquiétaient le Canada par terre qu'en suscitant et soldant des incursions d'Indiens auxquels ils joignaient parfois quelques détachements. Mais depuis ils s'étaient multipliés, leurs établissements agrandis avaient gagné du terrain sur la solitude, et diminué les espaces qui les séparaient de la Nouvelle-France. Leur force était devenue formidable sur THudson, d'oîi il était facile de gagner les lacs George et Ghaoïplain, qui touchaient le sud du Canada. Ils commencèrent à se sentir à l'étroit dans les limites naturelles des possessions anglaises bornées par les monts Apalaches ; ils enviaient la possession de la belle vallée de l'Ohio, et s'étonnaient, non sans quelque raison, de voir ce riche pays fermé pour eux, colons industrieux et laborieux, tandis que ses maîtres négligents le laissaieni inculte et désert.

Cette convoitise et une longue haine nourrie contre les Canadiens, qu'ils avaient toujours trouvés à la traverse de leur ambition, et dont les expéditions avaient si souvent porté chez*'Gux la terreur; telles étaient les causes de l'incroyable acharnement que montrèrent alors les colonies anglaises et des sacrifices redoublés qu'elles s'imposèrent, sacrifices sans lesquels l'Angleterre n'aurait jamais réduit le Canada. C'est alors que le gouvernement français dut sentir les effets de la faute irréparable qu'il avait commise en laissant dans l'abandon et sans population cette importante contrée en regard du puissant développement des Anglais; mais il était trop tard!

Cependant, malgré la disproportion des forces, pendant trois années entières les Canadiens, unis aux troupes

françaises, écrasèrent les Anglo-Américains. Dès l'ouverture de la campagne, 250 Canadiens et 600 sauvages, commandés par un gentilhomme du pays, M. de Contrecœur, détruisirent le (orps d'armée du général anglais Braddock, fort de 2,500 hommes et de 15 canons. La déroule fut tellement complélo, que la poursuite dura vingtcinq lieues et deux jours. Washington, qui débutait alors, s'échappa avec peine suivi de quelques cavaliers, après une fuite effrénée. Il a écrit lui-même la navrante description de celle mortelle défaite, qui laissa aux mains des vainqueurs tous les canons, tous les bagages et le corps du général Braddock avec ses papiers.

En 1756, les Anglais mirent sur pied de nouvelles forces, et leur armée totale fut portée à 22,000 hommes, tant soldats que miliciens; néanmoins nous enlevâmes la furleresse d'Oswego sur le lac Ontario. L'échec et la mort de l'imprudent général français Dieskau après une première victoire, ne purent arrêter notre élan, et les bandes canadiennes portèrent le ravage dans les colonies anglaises jusqu'à vingt lieues de Philadelphie.

En 1757, continuant toujours de marcher en avant, nous prîmes sur le lac Georges la forteresse de William- Henri avec sa garnison de 2,400 hommes. Partout, malgré la supériorité extrême de son nombre, nous avions porté la guerre au sein du territoire de l'ennemi, sans que sur aucun point le Canada eût été même inquiété (13).

Cependant les troupes anglaises renaissaient toujours ; nos propres succès nous épuisaient, et nous restions sans renforts; la campagne de 1758 fut encore plus glorieuse que les précédentes, mais elle acheva de détruire nos forces. Montcalm, qui disposait alors de 4,000 soldats et de 3 à 4,000 miliciens, ayant concentré 3,o00 hommes à Carillon, au sud du lac Champlain, battit et détruisit

l'armée anglaise d'Abercromby. forte de 16,000 hommes, dont 7,000 réguliers. De son coté, M. de Lignery culbuta dans les environs du fort Duquesne un gros corps d'Anglais envoyé de nouveau contre ce poste important. On' aurait pu facilement pénétrer très-avant dans les colonies anglaises, mais l'insuffisance numérique de notre armée ; et la grande distance du Canada ne permettaient pas de ; s'engager au delà d'une certaine mesure ; on se contenta pendant tout riiiver de pourchasser les Anglais; on leur enleva plusieurs convois considérables, qui furent d'un grand secours pour l'armée et la colonie ; l'on était en effet dans le dénùment de toutes choses, par l'absence de secours de France et l'abandon général des cultures, suite des levées excessives de la milice.

Ce furent nos derniers triomphes et le dernier éclat de la domination française en Amérique; nos victoires mêmes ruinaient loules nos ressources, tandis que les forces de l'Angleterre, broyées depuis trois ans par de successives défaites, revenaient à la charge plus fortes, plus nombreuses, opiniâtrement poussées vers le but de la guerre, qui était l'anéanlissement du Canada. Furieux mais non découragés de se voir repoussés par une poignée d'hommes, les Anglais firent enfin un dernier et énergique appel à la puissance du nombre; ils organisèrent pour 1759 une triple et terrible attaque contre ce pays qui semblait une forteresse vivante, où chaque homme était un soldat.

Une flotte portant 10,000 hommes de débarquement et 18,000 hommes d'équipages et de troupes marines, fut dirigée contre Québec, sous les ordres de AVulf. Une seconde armée, forte de 12,000 hommes, sous le général Ambersl, devait remonter le lac Georges et le lac Champlain, avec prudence, sans se commettre, mais destinée à

retenir les forces françaises et à les empêcher d'aller secourir Québec. Une troisième armée, enfin, commandée par le général Prideaux et sir William Johnslon, allant gagner à travers les terres le lac Ontario, devait attaquer notre fort de Niagara, puis, tournant à droite, diriger par le Saint-Laurent une pointe dangereuse sur le flanc ouest de notre colonie, vers Montréal.

C'étaient environ 50, OOOhommesquel'Angleterre mettait en mouvement pour réduire un pays qui comptait 70,000 âmes, 15,000 hommes en état de porter les armes et 5,000 soldais de garnison. Devant un pareil déploiement de forces et dans l'impossibilité de diviser utilement notre armée déjà si affaiblie, il fallut renoncer au système excellent suivi jusqu'alors qui portail la guerre chez l'ennemi, et on dut se replier sur le Canada, pour être prêt à défendre le point le plus menacé. Tout le monde sait la fin de cette lutte formidable et glorieuse; Montcalm et Wolf mourant l'un et l'autre au milieu d'une bataille indécise, mais qui dans notre situation était une défaite; enfin la prise de Québec, qui en fut le résultat.

Pendant un an encore, le gouverneur, M. de Vaudreuil, et M. de Lévis, soulevant la population en masse, tinrent la campagne et dirigèrent de terribles retours contre l'ennemi. Ils ne reculèrent même point devant l'idée de reprendre Québec, et peu s'en fallut qu'ils n'y réussissent; mais ils n'eurent que la gloire inutile de battre encore une fois les Anglais, qui durent leur salut à l'arrivée d'une nouvelle flotte de renforts, devant lesquels se reti- rèrent les assaillants.

Ce fut alors que, cerné par trois armées, manquant de tout, même de poudre, M. de Vaudreuil, à la tête des débris mutilés des régiments français et des milices canadiennes, conclut le 8 septembre 1760 une capitulation

qui livrait pour toujours à ses ennemis séculaires, la plus belle, la plus française et la plus négligée des colonies que notre pays ait eues entre les mains. Deux ans après nous cédions la Louisiane à l'Espagne, et depuis lors il ne fut plus question dans l'Amérique du nord de la puissance française.

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