‹ La France aux coloniesChapitre 40 sur 85 · Voir à la fin du volume les notos du cliapitrc vi · texte numérisé non relu

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Tous li's cltifTrcs entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

Flèche; qu'il eût été dès lors singulier que l'influence des jésuites eût attiré des colons de ce pays et non point de leurs environs propres; enfin nous avons constaté que presque aucun de ces émigranls ne se trouvait dans les seigneuries de ces religieux; par cette dernière observation, nous fûmes conduits à remarquer que la plupart de ces colons s'étaient établis aux environs de Québec, où M. Juchereau, de la Ferlé, le plus considérable d'entre eux, avait épousé la fille de Giffard de Beauport, un des seigneurs primitifs du Canada. Comme M. Juchereau, de la Ferlé, appartenait lui-même à une famille noble de France, qui tenait en fief la Ferté-Vidame, au centre du pays de nos émigranls; nous avons alors pensé que c'était lui et son cousin, M. de Berment, qui, par leur exemple, leur influence, et pour quelques-uns peut-être par leurs avances, avaient entraîné ce courant, qui ne dura précisément pas plus longtemps que M. Juchereau lui-même; car à partir de 16G0 on ne voit plus aucun émigrant venir de ces pays au Canada, sauf un seul de Tourouvre, vers 1730.

D'autre part, comme ces familles ont toutes été des plus notables pour rhonnêlelé de leur conduite, leurs habitudes sédentaires, rangées, agricoles, lout porte à croire qu'elles sortaient des familles de paysans les plus respectables et les mieux établies de ces contrées. La plupart ont aussitôt créé au Canada une lignée nombreuse; le développement de leur race rappelle un peu celui des Acadiens, et une importante portion de la population leur doit son origine dans la province de Québec.

Presque à la même époque, en 1642, on fonda la colonie sulpicienne de Montréal; les émigranls qui la composèrent furent tirés de plusieurs provinces de France , même des plus centrales, car deux ou trois à notre con-

naissance, venaient du Nivernais. Nous n'entrerons du reste dans aucun détail sur leur origine, sachant que M. l'abbé Faillon prépare en ce moment une monographie sur Thistoire de la fondation de Montréal où ce sujet sera beaucoup mieux traité que nous ne pourrions le faire ici (3).

Un peu plus tard, vers 1655, commença une émigration nombreuse et remarquable venant du Poitou, que nous ne pouvons pas évaluer à moins de 200 à 250 familles. Quelle en fut la cause? Nous avons peu de données sur ce sujet; mais elle a^ dû résulter de quelque influence locale, soit laïque, soit ecclésiastique , qui pendant plusieurs années excita et entretint ce mouvement. Il présente en effet, comme celui du Perche, celle particularité singulière, qu'après avoir pendant vingt ans environ fourni une quantité notable d'émigranls, il s'arrête tout à coup, et à partir de 1680, c'est tout au plus si du Poitou viennent çà et là quelques rares émigrants dans notre colonie. Peut-être était-ce dans cette province que M. Talon faisait chercher les colons qu'il établissait autour de Québec; peut-être quelque communauté religieuse ou quelque seigneur laïque avait-il en ce pays des relations que nous ignorons ; nous nous contentons de mentionner le fait avec nos présomptions. C'est de cette émigration qu'est sortie la famille de M. Garnault, le remarquable historien du Canada; son ancêtre, M. Louis Garnault, était natif de la Grimoudière, diocèse de Poitiers; il se maria à Québec en 1662, avec Marie Mazoué, native de la Rochelle, et en 1667 nous le trouvons porté dans le recensement de la côte de Beaupré (4).

En dehors de ces groupes particuliers d'émigrants,rAunis, la Saintonge, la Normandie et Paris en fournirent beaucoup dans les premiers temps. La fréquence des re-

lations, la facilité des communications, la manière dont les engagés devaient se recruter, surtout sur les côtes, expliquent naturellement ce grand nombre d'envois. Tous les vaisseaux de l'État partaient de la Rochelle; la pêche et le commerce amenaient beaucoup de navires de Dieppe et de Rouen; enfin les ursulines de cette ville durent envoyer des colons aux ursulines de 0"ébec, qui étaient un démembrement de leur communauté. Quant à Paris, les jeunes filles de l'hôpital, que l'on dirigeait sur le Canada, les soldats licenciés et les employés envoyés par le gouvernement, telles étaient les causes principales de l'importance de ses envois.

Dans cette première période, jusqu'en 1700, le gouvernement qui donna le plus de colons paraît être l'Aunis et la Sainlonge, pui^ viennent dans l'ordre suivant Paris, la Normandie, le Poitou, le Perche, la Rourgogne, la Rietagne, la Touraine, etc., etc.; la plupart des provirtàèsont fourni plus ou moins leur contingent. Le licenciement du régiment de Carignan en 1666, et ensuite celui de beaucoup d'autres soldats, avaient amené des hommes de toutes les parties de la France.

De 1680 à 1710, la guerre des Iroquois au Canada, la situation difficile où se trouvait la France elle-même, réduisirent presque à néant Témigration privée, et le gouvernement cessa complélemenl tout envoi de colons au Canada. A partir de 1710, on voit reparaître une faible émigration, qui no fut due qu'au cours naturel des choses, et peut-être aux soins de quelques seigneurs désireux de peupler leurs terres.

Ces mêmes causes, et le progrés constant de l'importance du pays, ne "cessèrent plus dés lors d'amener une quantité toujours croissante d'émigrants. bien que le gouvernement ne s'en occupât nullement. De 1740 à 1750,

moment où leur nombre paraît s'être élevé le plus haut, nous pensons qu'il a pu alleindre de 150 à 175 par an, selon les temps, peut-être 200 tout au plus (5).

Les provinces qui y contribuèrent pour la plus forte part étaient toujours en première ligne l'Aunis el la Sainlonge, ensuite Paris, puis la Bretagne; mais cette fois l'Aunis et la Saintonge ont une telle prééminence, que seules elles fournissent plus d'émigrants que Paris et la Bretngne ensemble. Presque toutes les communications du Canada avec la France étaient concentrées à la Roclielle; le grand nombre des individus originaires de cette province nous prouve que les émigranls ne passaient alors au Canada que par l'effet naturel des relations des deux pays; la plupart sans doute y venaient comme artisans ou attirés par le commerce, et sauf les soldats congédiés, Témigiation agricole devait être insignifiante.

La Normandie n'arrive plus qu'en quatrième ordre, puis les pays du Midi, le Languedoc, la Provence et Lyon, qui commencent à figurer pour un certain chiffre. Les pays du centre, dont les émigrants n'étaient sans doute venus autrefois que par l'influence et les sollicitations des seigneurs ecclésiastiques el laïques qui avaient quelques relations en ces provinces, nous offrent à peine un petit nombre d'émigrants isolés ; comme il était alors facile de trouver parmi la jeunesse du Canada, et les soldais licenciés, les hommes nécessaires pour former l'établissement des nouvelles seigneuries, ou augmenter celui des anciennes, on avait généralement cessé d'aller chercher des colons en France,

Nous ne pouvons, on le comprend, qu'effleurer ici la curieuse histoire de l'émigration des Français au Canada; on trouvera certainement des données plus complètes et plus précises, au moins sur Montréal, dans l'ouvrage de

M. l'abhé Faillon; et nous espérons que M. Margry, le savant archiviste du ministère des colonies, pourra bientôt publier les nombreux et importants documents qu'il a recueillis sur cette matière ; son obligeance a bien voulu nous y laisser puiser plusieurs renseignements dont s'est enrichi ce travail, mais ils ne sauraient suppléer aux curieuses recherches que lui-même a faites sur ce sujet. Quant aux évaluations que nous avons dressées, nous les livrons au public sous toutes réserves, à cause des nombreuses présomptions par lesquelles nous avons dû compléter l'insuffisance des documents.

Déjà nous avons établi un aperçu sur l'importance numérique qu'a pu présenter cette Immigration de 16G3 à 167-2, et nous l'avons ôvaluâe à 3,700 âmes. — Dans les temps qui précédèrent IGtîO, nous ne pensons pas qu'il soit venu 1,000 émigrants, et dans ceux qui suivirent 1C72 jusqu'à 1710, l'immigration fut si peu importante, que c'est beaucoup supposer que de l'évaluer à un pareil chiffre de 1,000 individus; enfin, de 1710 à 1760, elle ne dépasse pas 4 à 5,000 âmes. C'est donc en tout quelque chose comme 10,000 émigrants qui passèrent de France au Canada dans l'espace de cent quarante ans. Nous appuyons ces évaluations : 1° sur l'extrait des documents et corres* pondances officiels touchant le transport des colons au Canada ; — - 2° sur le relevé des actes de mariage de la province de Québec ; — 3" sur celui des garnisons et licenciements de soldats au Canada;- 4° sur la comparaison des dénombrements nominaux, et l'apparition successive que nous y voyons de noms nouveaux et de familles nouvelles (6).

Est-il nécessaire de montrer combien il eût été facile et peu dispendieux d'accroître notablement le chiffre de ces envois? Dans les plus fortes années, de 1663 à 1672,

le Canada ne reçut de France guère plus de 260 émigrants par an, déduction faite des soldats licenciés; ce furent cependant les faii3les ressources de cette époque qui ont donné naissance à la majeure partie des Canadiens. Si depuis 1675 ou 1680, époque vers laquelle paraît avoir complètement cessé le concours du gouvernement, on eût consacré quelques subventions pour continuer chaque année un simpîecourantde 100 àloO éraigrants cultivateurs, la population, dès 1700, eût été plus forte du double, et, de progression en progression, elle eût pu facilement atteindre 3 à 600,000 âmes en 1750. Si l'on eût pris ces mesures au temps même de Gharaplain, en 1635, nul doute que l'on n'eût atteint des résultats aussi considérables que ceux des colonies anglaises, et que l'on n'eût compté au bout d'un siècle près d'un million d'habitants (7).

Cela aurait pu couler 60 à 75 mille livres par an, plus du soin et de l'esprit de suite; mais quoi qu'on ait prétendu, rien n'a moins d'esprit de suite que le gouvernement d'une monarchie, à cause de la fluctuation des intrigues de cour et des passions des courtisans et du monarque.

Cette immigration aurait pu être bien moins onéreuse encore : en accordant des encouragements pécuniaires assez modiques à quelques seigneurs canadiens, surtout à des communautés religieuses, on eût facilement obtenu d'eux qu'ils eussent continué le travail de colonisation qu'ils avaient opéré dans le principe sous le coup de la nécessité. Les moyens ne manquaient point : combien eût-il été facile à un roi de France qui en aurait eu souci, d'habituer les principales familles du royaume à l'usage d'envoyer un cadet prendre fief aux colonies? tirant au moins profit du droit d'aînesse pour lui faire porter des fruits utiles 1 L'arislocralie anglaise n'agit point autrement; il

fallait peu d'avances pour élablir et commencer à peupler une seigneurie au Canada; la noblesse, équipant ses cadets, leur eût coiilié quelques familles de cultivateurs prises sur ses domaines, et il estdilficile de calculer jusqu'où pouvait s'étendre la portée d'une pareille mesure.

Vauban, ce génie si élevé et si pratique, qui a embrassé toutes les queslîons de son siècle, s'était aussi préoccupé de celle des colonies; dans un mémoire qu'il rédigea en 1G99, il exposait les voies et moyens propres à peuj)ler nos colonies et particulièrement le Canada, il calculait qu'il était facile et peu coûteux, en partant du chiffre de 14,000 âmes que possédait alors le Canada, d'atteindre en 1730, par une immigration fort modérée, le nombre de 100,000 habitants, et jetant de là ses prévisions dans l'avenir avec la puissance qui caractérisait ses vues, il dit:

« Dés lors il se pourrait bien sans miracle que '240 ans « après, c'est à dire vers l'an 1970, il se trouverait plus de « monde au Canada qu'il n'y en a jamais eu dans^outes « les Gaules, qui étaient d'une bien plus grande étendue

« que la France ne l'est aujourd'hui

« Et supposé qu'il y ait quelque difficulté là-dedans et « qu'il en dût coûter beaucoup plus qu'on ne prévoit ici, « y a-t-il quelque chose dans le monde de plus utile, de « plus glorieux et de plus digne d'un grand roi que de « donner commencement à de grandes monarchies et de <( les enfanter pour ainsi dire et les mettre en état de s'ac- « croître et de s'agrandir en fort peu de temps, de leur « propre cru, jusqu'au point d'égaler, voirede surpasser un «jour le vieux royaume? Qui peut entreprendre quelque « chose de plus grand, de plus noble et de plus utile? <( N'est-ce pas par ce moyen plus que par tous autres, « qu'on peut avec toute la justice possible s'agrandir et « s'accroître? »

Pour parvenir k ce but Vauban proposait une sorte de colonies militaires et casernées, à peu près semblables à celles dont le maréchal Bugeaud a fait en Algérie un infructueux essai ; nous croyons que le plan de Vauban aurait été de même loin de répondre à ses espérances; la fondation d'une colonie a essentiellement besoin du génie individuel, de la liberté de Thomme et de la famille ; mais si dans ces détails d'application, qui demandent une expérience spéciale, Vauban a pu commettre quelque erreur, le témoignage et la sollicitude de ce grand homme n'en sont pas moins un fait très-grave. Ils prouvent en effet que dés ce temps, la question de l'avenir et de l'importance de ces contrées était posée et connue, et que les juges les plus compétents de l'époque, tels que Colbert et Vauban, considéraient le prompt peuplement du Canada comme une entreprise possible, trés-ulile pour la France, et ne pouvant nuire en rien à sa propre population. Nous don- 'nerons â la fin de ce volume les principaux extraits de ce curieux mémoire, car c'est un honneur pour ce pays d'avoir attiré l'attention d'un esprit aussi distingué que celui de Vauban (7 his).

C'est en vain que l'on objecterait la dépense, assez minime d'ailleurs, qu'aurait pu entraîner l'immigration pour le trésor royal, toujours obéré; celle faible économie devait coûter trop cher par la suite pour ne pas la sacrifier sans hésitation. Le Canada, où le gouvernement ne dépensait que 400,000 livres année commune jusqu'en 1730, arriva à absorber, pendant toute la guerre de 1755, depuis 11 jusqu'à 27 millions, par an, pour entretenir une faible armée de 12 à 14,000 hommes tant soldais que miliciens.

Il surgissait en effet d'incroyables difficultés pour se procurer les choses les plus nécessaires et les plus simples, dès qu'il survenait une demande extraordinaire de

ne PAnTiE. 7

denrées et de marchandises, dans un pays dénué d'industrie et de ressources, qui ne présentait qu'une population clair-semée et dont on enlevait encore la meilleure partie pour le service militaire. On arrivait à payer chaque chose au double, au triple, à des prix exorbitants, et néanmoins on manquait de tout. De sorte qu'en économisant quelques dizaines de mille livres pendant trente ou quarante ans, on chargea le trésor public, pendant la seule guerre de 1755, d'un surcroît de frais qui monte à plus de 40 millions, par le seul renchérissement de tous les objels de service pendant quatre ans; encore tout resta-t-il en souffrance et ces ruineuses dépenses furent-elles sans fruit, tandis que certainement les Anglais n'eussent jamais pénétré dans le pays s'il eût été convenablement peuplé ; ainsi faute d'avoir su débourser à propos les avances nécessaires, nous perdîmes à la fois nos finances et nos colonies (7 ter).

Observons enfin, avant d'aller plus loin, que s'il y eût eu des municipalités et une assemblée canadiennes, elles eussent naturellement présenté l'instrument le plus efficace pour accomplir la lâche de l'immigration ; il est vrai que probablement cette assemblée n'eût point laissé le gouvernement sommeiller, qu'elle l'eût accablé de ce qu| l'on appelle aujourd'hui discussions oiseuses, contradictions mesquines, taquineries parlementaires. JMais en ceci nous ne voyons pas quel eût été le grand dommage; les travaux du gouvernement français n'étaient pas alors tellement sérieux qu'ils eussent pu beaucoup en souffrir; seule la Yoluplueuse quiétude de la cour en eût elé diminuée, et on eût été obligé de s'y soucier un peu des affaires du pays. Ep trailant de leurs intérêts locaux, quoique avec un peu de bruit peut-être, si les colons fussent parvenus de la sorte à réveiller chez le prince le sentiment de son

propre devoir, celte tranquillité troublée eût clé pout-étre fort à plaindre, mais il eût fallu pourtant doublement s'en applaudir, car les colons eussent avancé leurs affaires, et l'État eût mieux fait les siennes. C'est ainsi que toutes les questions se tiennent; tout concourt à la perfection de l'œuvre dans un système juste et bien conçu, rien n'aboutit dans un régime faux et mal ordonné.

On a prétendu, il est vrai, et on répète encore fréquemment qu'en France l'émigration fut toujours difficile et insuffisante, et que l'antipathie de la population française à ce sujet est une des causes principales de finsuccès de nos colonies. Les faits donnent un démenti énergique à celte opinion : toutes les fois qu'on a voulu y mettre sérieusement la main on a trouvé facilement des émigrants; on vient de le voir pour le Canada sous Colbert, il obtint tout autant d'émigrants qu'il le voulut, et s'il n'envoya pas plus de colons, c'est qu'il n'entrait pas dans ses vues de^Frocèder sur une plus large échelle ; l'exemple des sulpiciens et autres congrégations religieuses, celui de M. Juchereau de la Ferlé et autres seigneurs, ne laissent aucun doute sur la facilité avec laquelle le gouvernement aurait rencontré partout, même au centre de la France, les éléments les meilleurs et les plus respectables d'une nombreuse émigration.

Nous retrouverons les mêmes fails à la Louisiane, à Saint-Domingue et même à la Guyane. Mais trop souvent ces hommes qui quittaient leur patrie n'ont rencontré à leur arrivée qu'un délaissement complet et de cruelles déceptions unies à la misère. Dès lors l'émigration, au lieu de créer par son succès un courant d'émigrations subséquentes, décourageait par ses malheurs toute tentative nouvelle, et discréditait de plus en plus en France toute idée d'établissement aux pays d'oulre-mer.

On a opposé fort mal à propos le peu d'entraînement des Français pour les colonies, aux tendances contraires de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande. Ce serait une grande erreur de croire que l'amour du foyer domestique ne soit pas naturel et à peu près égal chez tous les peuples civilisés; seulement les circonstances créent des habitudes différentes. Partout il a été long et difficile d'établir le goût et l'usage de l'émigration, et il a fallu pour y parvenir soit un concours suivi de circonstances toutes spéciales, soit les efforts persistants du gouvernement ou de quelques particuliers.

Les premières émigrations anglaises dans la Nouvelle- Angleterre ont toutes été le résultat des discussions et persécutions religieuses ou politiques de la mère patrie. L'émigration en Amérique était regardée comme une œuvre de sainteté ; ces colonies furent longtemps de véritables communautés religieuses, et les récits des premières traversées de ces puritains forment encore aujourd'hui, aux États-Unis, une sorte de livre de piété connus sous le nom de Pilgrims's inirchases. Mais avant cet exode religieux, qui commença en 1620, les tentatives essayées par les Anglais à diverses reprises comptaient moins de monde que les nôtres et étaient restées à peu près sans résultat. Pendant tout le règne de Charles I^'', le fanatisme toujours croissant des puritains alla grossir chaque année avec une nouvelle intensité les colonies d'Amérique; en certaines années il arriva plus de deux mille personnes. Telle est la seule origine des premières émigrations anglaises et de leur importance (8).

Très-peu d'Écossais s'étaient encore mêlés à ces colons; ils ne commencèrent à effectuer des envois un peu sérieux et suivis que vers 1780, et ce mouvement eut pour origine: 1° le licenciement considérable de soldats que l'Angleterre

— lui —

effectua en Amérique après la conquête du Canada et après la guerre de l'Indépendance; 2" la généreuse initiative de plusieurs grands seigneurs qui, voyant leurs clans trop nombreux pour vivre dans leurs pauvres montagnes, se mirent à la tête de l'émigration. Dans ces deux circonstances un grand soin fut apporté au bon établissement des colons et à la facilité des relations entre eux et la mère patrie alin d'attirer leurs parents et amis; le succès ayant couronné ces entreprises, le courant de l'émigration se créa et entra peu à peu dans les mœurs de la population écossaise.

Il en fut de même pour l'Irlande : cette populeuse et misérable contrée était encore presque étrangère à toute émigration il y a trente ans, bien que ses habitants trop nombreux succombassent de pauvreté sur le sol natal. Il fallut des malheurs extraordinaires et une effroyable disette pour forcer les Irlandais à s'exiler; ceux qui se rendaient aux États-Unis, ayant aussitôt trouvé un bon emploi de leurs bras, le firent savoir dans leurs villages. Ces convois primitifs d'émigrants avaient été défrayés par des souscriptions pieuses et parle concours du gouvernement anglais; mais les premiers arrités, en écrivant en Irlande, envoyèrefit généreusement les prémices de leurs salaires pour faciliter la traversée de leurs parents, et cette expatriation prit bientôt de telles proportions que l'Irlande vit diminuer ses habitants de plus d'un million (9).

Ce sont, on le voit, des circonstances toutes spéciales qui ont créé les habitudes de l'émigration chez des peuples qui n'en avaient originairement ni le goût ni même l'idée. Si le gouvernement français avait soutenu pendant seulement un quart de siècle l'œuvre commencée par Colbert et Talon ; si dans le môme temps il eût facilité les relations des nouveaux colons avec leurs familles et leurs

villages de France, il est très-probable que l'expérience et la confiance auraient amené les nîêmes habitudes d'émigration en France que chez nos voisins.

Du temps et des sacrifices sont nécessaires pour faire naître et établir chez un peuple des goûts et des usages nouveaux; il appartient à un gouvernement sage et intelligent du présent comme de l'avenir, de susciter et créer les forces nouvelles utiles à l'accomplissement de ses vues. Dans la question des colonies, l'impulsion de l'émigration lui revenait donc tout entière, et si elle a fait défaut, le blâme lui revient tout entier. Puis quand les faits ont pris une forme sociale, la même sagesse demande que l'on accorde de plus en plus à la liberté, à la spontanéité, laissant au besoin dans une grande mesure à l'enfant devenu homme le soin de trouver en lui même le correctif de ses propres excès. Mais l'interversion des deux termes a toujours perdu le gouvernemen^îïrançais, qui eût voulu en quelque sorte ne coopérer en rien au travail et h la production des choses, et exercer ce^ndant sur la direction de tout ce qui se faisait une action abusive et rigoureuse.

Ce n'est donc point la matière de l'émigration qui nous a manqué, mais bien l'action première qui devait en créer le courant et les habitudes. Déjà sur la lin de noire domination au Canada, ce mouvement, tout abandonné qu'il fût à lui-même, augmentait d'importance par la seule force des faits ; il grandissait d'année en année, et eût fini par acquérir des proportions considérables si ce pays nous fût demeuré. Aujourd'hui ce goût est plus difficile à faire naître, par un double motif : 1" à cause de la plus grande extension du bien-être, qui rend l'émigrant beaucoup plus difiicile à satisfaire que Thomme plus grossier du dix-septième siècle; 2" parce que nous ne pouvons même

pas leur offrir aujourd'hui un établissement aussi avantageux que celui d'alors (10).

L'incurie du gouvernement à cette époque est en effet d'aulanl moins excusable que l'installation des émigrants, opération difficile et compliquée dans la plupart des colonies, était ici heureusement Irès-simplifiée. La salubrité du pays, l'abondance des bois de construction sur toutes les terres, la facilité même du défrichement de ces bois, composés en grande partie d'essences résineuses, enfin la simpbcilé rustique des mœurs et des besoins des émigrants; tout concourait à faciliter l'opération. Le grand froid même de ces climats n'était point ce que l'imagination le fait, et nous devons signaler ici une des grandes erreurs dans lesquelles sont tombés la plupart de ceux qui se sont occupés de colonisation. Nous voulons parler de la préférence donnée généralement aux pays chauds suries pays froids; cette opinion provient peut-être des gens de bureau qui dirigent ces sortes d'affaires; caries pays chauds sont plus agréables pour l'homme de loisir et pour celui qui ne se livre point à des occupations pénibles; mais ils n'offrent au travailleur que des inconvénients : il y travaille moins et s'y fatigue plus vite; il ne peut se défendre contre la chaleur, tandis que l'activité même de son labeur le met naturellement à l'abri du froid. D'autre part, les pays chauds sont généralement moins salubres que les pays froids; la mort et la maladie y éclaircissent les rangs des colons; enfin, considération capitale, la race européenne, et nous le prouverons par maints exemples, ne multiplie pas dans les pays chauds comme dans les pays froids (11); il faut donc dans les premiers beaucoup plus d'émigrants et de frais pour arriver au même résultat de travail et de population. C'est pourquoi nous concluons que, pour toute colonie où l'on cherche à établir

— lui —

un supplément, une extension de la mère patrie, les régions d'un froid modéré sont très-supérieures aux pays qui séduisent d'abord par la douceur de leur climat, et entre les deux excès le plus nuisible est celui du chaud. L'hiver du Canada ne fut donc jamais une difficulté majeure pour l'installation des colons; le bois abondait pour se faire de solides et chaudes demeures, et pour prodiguer dans l'âlre le feu gai et pétillant des veillées d'hiver; une vie active et laborieuse faisait le reste.

Lorsqu'un canton nouveau s'ouvrait à la culture, le seigneur concessionnaire, accompagné de quelques charpentiers et engagés, faisait d'abord construire sur sa seigneurie ce que l'on appelait le domaine, ensemble de constructions comprenant le logement, les étables et granges, à peu près ce qui forme en France une grosse ferme, le tout bâti en bois abattu sur le lieu môme où s'édifiait la maison, sans autres frais que la mise en œuvre et l'assemblage par le charpentier ; ce mode de bâtisse s'appelait dans le pays une maison de pièces sur pièces; construction prompte et peu coûteuse. Un maçon faisait la cheminée, le four, quelques arrangements intérieurs, et on couvrait le tout en planches. Quand ce domaine était installé et quelques terres déjà en culture, le seigneur se mettait en quête d'habitants à établir dans son fief; son domaine, ses récoltes, ses bestiaux servaient de point d'appui à cette opération; c'était, dans les moments difficiles, la retraite provisoire, l'abri et le secours des colons dénués d'avances (12).

De ces colons, les uns étaient des jeunes gens appartenant à quelque seigneurie voisine; il n'y en avait point de plus avantageux pour peupler un fief, car leurs familles leur venaient de toute façon en aide (13). D'autres étaient des engagés, des soldats, qui, ayant gagné quelque pécule par leurs gages, commençaient, à moments perdus, un

petit établissement, venant de temps à autre abattre du bois, le préparer pour leurs constructions, nettoyer le terrain pour leurs cultures; puis se mariaient et venaient, quelquefois au bout de plusieurs années, avec leurs femmes et leurs modiques économies effectuer l'établissement définitif. Souvent ils ne commençaient que par une hutte grossière de bois arc-boutés les uns contre les autres et couverts de gazons comme les cabanes de nos bûcherons. Ces loges, tel était leur nom, faites de bois assez fort (on ne l'épargnait point), pouvaient ordinairement durer pendant plusieurs années et permettaient à leur maître de consacrer ses ressources à se munir de provisions et de bétail, en attendant le bénéfice de ses récolles futures pour se donner le luxe d'une maison de pièces sur pièces. Ces demeures étaient du reste fort chaudes, et encore aujourd'hui le Canadien a conservé un remarquable talent pour improviser en quelques heures, dans les bois, des cabanes fortes et commodes pour son campement. Les provisions étaient peu dispendieuses et partout où pouvait pousser le maïs, un sac de ce grain suffisait pour plusieurs mois à la consommation de ces pauvres pionniers.

On comprend de suite le grand inlérêt que trouvaient les seigneurs à recruter leurs vassaux dans le pays même, plutôt que d'aller les chercher en France ; et par là on voit combien il eût été nécessaire que le gouvernement s'occupât directement de l'émigration, ou plutôt donnât de suffisants encouragements aux seigneurs qui auraient fait immigrer des familles françaises. Celles-ci, en effet, en outre des déboursés qu'elles entraînaient, occasionnaient mille embarras: il fallait leur enseigner toutes choses, être constamment sur leurs pas, leur avancer parfois des provisions, elles aider avecles gens du domaine dans la construction de leurs habitations; peu à peu, il est

vrai, elles s'initiaient aux habitudes deleur nouvelle patrie, y prenaient racine, et pouvaient fournir quelque maind'œuvre en échange de ces bons offices; mais pour en arriver là il en coûtait beaucoup de dépenses et de soins, et il eût été désirable pour l'avancement de la colonie que l'on eût offert quelque indemnité à ceux qui prenaient la charge et le souci de les faire venir.

Les habitudes du pays étaient du reste assez faciles à suivre; les paysans du Canada n'élaient pas riches en argent et en objets recherchés, mais ils acquéraient profnpiouienl le luxe du nécessaire; ils vivaient largement de leurs récolles; ils se suffisaient en presque tout à eux-mêmes, ils élaient habiles à façonner le bois pour leurs oulils, el ils fabriquaient leurs vêtements. Un des soins (le Colberl avait élé de faire passer au Canada des femmes sachant filer et lisser la laine; les sœurs de la congrégHlion de madame Bourgeois, auxquelles le Canada doit tant de choses utiles, répandirent et popularisèrent cet apprentissage (14), cl pendant le long hiver oj). fabriquait à la maison toutes les étoffes de la famille.

Cette rude saison n'était point au Canada si effrayante que l'on veut bien croire; c'était au contraire l'époque des divertissements. Les Français avaient importé dans ce pays, nous l'avons dit, la patrie tout entière, et avec elle la gaieté, la sociabilité, l'entrain traditionnel; ils avaient conservé avec soin les chroniques populaires, les chansons, les danses de la mère patrie. Aujourd'hui encore, après plus de deux cents ans d'émigration, le Français entend avec ravissement dans les campagnes du Canada les refrains champêtres qui ont bercé son enfance. Ces chants, mêlés de récits et de danses, jetaient une vive animation au sein des nombreuses familles pendant les veillées; les journées étaient employées en chasses et en

longues courses sur la neige. L'impossibilité de tout travail, jointe à la verve du caractère français, faisait donc de celle saison difficile la vérilaMe saison du plaisir : les relations et les voyageurs américains ne tarissent point d'ctonnement, d'admiration et d'éloges sur le bonheur gai et simple de la vie quasi-patriarcale de ces bonnes gens (15).

Ceux-ci du reste, à noire sens, entendaient l'existence beaucoup mieux que leurs voisins, dont les tristes jours de fête, avec leur air désolé, ont été une des causes essentielles de celle moro^lé américaine, pleine d'ennui, sans être au fond j^lus vertueuse que noire foile gaielé. Un certain abandon et un peu de joie au cœur sont aussi nécessaires dans la vie humaine que le travail lui-mêine. Pour faire un homme complet et fort il^ faut sans doule une juste mesure dans le goût du plaisir, mais il en faut une aussi datïé'la contrainte que l'on impose aux ressorts de l'esprit, il faut que ceux-ci puissent se détendre, sous peine d'être fajl^ssés ; et il n'est point douteux que cet excès de maussaderie, qui est le fond du caraclère américain, ne soit pour une grande part dans l'imperfeclion disgracieuse de leur intelligence et dans les défauts graves de leur société. L'Anglais n'était point naturellement ainsi; s'il n'a pas la môme gaieté que nous, il a la sienne propre, il a cette humour f.retty célébrée par ses vieux chansonniers, par Chaucer, par Walter Scolt, et qui n'est point dénuée de charmes. Mais chez l'Américain le puritanisme, puis ensuite la passion du comptoir, ont dénaturé ces instincts primitifs.

Le colon français avait mieux partagé sa vie, et il en a gardé un plus heureux caraclère. Si on nous objecte qu'il a perdu ainsi bien da temps mieux employé par les Américains, nous répondrons que ce n'est pas même sur un

siècle que l'on peut juger l'avenir d'un peuple; il y a des points, surtout dans le monde moral, où l'on cherche en vain à gagner de l'avance et où le temps est un élément indispensable, qui trouve toujours tôt ou tard son compte. — Le temps est de l'argent, — soit, mais il y a du temps qu'il faut savoir perdre, comme il y a des dépenses qu'il faut savoir faire, et de même que l'avare est un mauvais économe, de même aussi ces Harpagons des heures pourraient bien avoir perdu beaucoup de temps tout en croyant en gagner ; ce n'est point un siècle qui suffit à apprécier ces choses, et ce n'est que la suite de l'histoire qui nous apprendra si ces progrés trop hâtifs des premiers jours ne se payeront pas plus tard par une impuissance prématurée.

C'est entre le travail et la gaieté que se poursuivait au Canada l'établissement de la colonie, et chacun était entretenu dans cette riante liberté d'esprit autant par son aisance que par la modestie de ses goûts. Le seigneur, outre le produit de son domaine particulier, parvenait à se constituer par ses concessions de terre un petit revenij^ à raison de un ou deux sols de rente l'arpent, il n'était point considérable sans doute, chaque concession qu'il faisait pouvait rapporter de cinq à dix livres; mais il y avait des seigneuries fort étendues, beaucoup contenaient cinquante à quatre-vingts concessionnaires, et cinq à six cents livres de revenu bien net étaient à cette époque et dans ce pays une petite fortune. Il s'y joignait d'ailleurs une foule de redevances en nature : un peu de grain, des volailles, etc., que chaque habitant devait annuellement au seigneur; enfin le revenu du moulin, dont celui-ci affermait le privilège. Ce ne fut que plus tard que le produit des lods et ventes acquit une certaine importance et donna des recettes qui peut-être aujourd'hui sont les plus considérables des droits seigneuriaux.

L'habitant, de son côté, prenait la terre sans aucun déboursé, puisque le prix n'en était qu'une rente modique dont l'annuité ne commençait d'ordinaire que quelques années après la concession. 11 trouvait aussitôt sur les lieux tous les matériaux et même l'assistance dont il pouvait avoir besoin; sur son abattis il cultivait à travers les troncs d'arbres, et souvent dans la seconde année de son installation, sa récolte, dont il avait fait tous les frais, suffisait au gros courant de la consommation de sa famille; il y ajoutait du gibier, du poisson, l'élève des cochons, le laitage des vaches, et pour peu qu'il eût apporté quelques économies il surmontait assez aisément les premières années de son établissement en un pays salubre et favorable au développement de la force musculaire.

Avec des récoltes plus abondantes il prenait bientôt luimême un engagé, ses enfants grandissaient, ses cultures s'étendaient, ses bestiaux multipliaient, et quand venait l'âge il installait sa nombreuse famille dans de nouvelles terres, en lui fournissant l'aide et les avances qu'il n'avait dû chercher lui-même autrefois que dans ses propres efforts.

Il y avait peu de maladies, et partout où les sauvages ne furent point à craindre on conçoit combien était heureuse la colonisation entreprise dans ces excellentes conditions; mais il est aisé déjuger quel trouble et quel retardement apportaient dans le développement de ces familles laborieuses la guerre, les levées de milice, les corvées militaires et les mauvaises récoltes qui les suivaient.

Cette question de l'installation du colon nous amène naturellement à parler de l'institution seigneuriale, qui fut la cheville ouvrière de la répartition des émigranls au Canada. Les Anglais et les Américains, dont ce système choquait les habitudes et les préjugés, en ont fait un monstre fort à tort, Ces pauvres seigneurs canadiens,

dont la plupart vivaient familièrement avec leurs vassaux, et dont les fiefs n'avaient réellement de valeur et d'ulililô qu'autant qu'on y résidait de sa personne en s'en occupant activement (16), n'ont jamais présenté aucun des abus de la féodalité, dont ils n'avaient que le nom et la forme. Les bisloriens américains, avec une suffisance caractéristique qui couvre mal une instruction trop superficielle, ont même prétendu que*c'était ainsi que les rois de France distribuaient comme faveurs à leurs courtisans d'immenses domaines en Amérique. Nous avons vu quels étaient ces courtisans magnifiques; nous voyons ce que valaient ces prétendues faveurs; non pas que les rois de France et les gens de la cour n'eussent parfaitement rempli ce programme s'il en eût valu la peine; mais malheureusement ils ne songèrent guère au Canada désert et pauvre, et les cadets de famille réformés en ce pays avec institution seigneuriale, ne rêvèrent jamais sans doute de prendre pied à Versailles.

En presque tous pays, l'État, ayant le sentiment de son incapacité en matière de travaux publics et d'entrepris, a dû avoir recours à des intermédiaires pour la distribution et la mise en œuvre de la colonisation : les Espagnols eurent les repartimientos, les encomiendas et les missions. LacoIoniehollandaised'Alliany avalises grands concessionnaires, VanRenssela'ér, Schuyler, etc., qui sous-concédaient à rente comme au Canada; dans la Nouvelle-Angleterre c'étaient les congrégations puritaines; en Virginie, les grandes compagnies territoriales; dans les Étals-Unis aujourd'hui, ce sont les spéculateurs qui achélent enblocles terres publiques et les revendent en détail aux colons et aux émigranls. Partout nous trouvons l'interposition d'un agent intéressé au peuplement et chargé d'en rechercher les éléments.

Ce système des seigneuries ne nous paraît point inférieur à aucun autre; et si nous considérons les hommes dont il avait à disposer, paysans ignorants, habitués en France, par le régime monarchique, à peu de spontanéité sociale et à être guidés en tous leurs pas par l'autorité; nous le croyons même supérieur à tout autre mode qu'on aurait pu adopter. Le seigneur n'était donc à vrai dire, au Canada, que l'entrepreneur du peuplement d'un territoire donné, et le bénéfice qui lui était attribué était loin d'être excessif; il fallait, pour tirer parti de sa seigneurie, qu'il y attirât des colons, et il était lié à sa colonie, non par l'intcret transitoire d'un homme une fois payé, comme le spéculateur, mais par celui d'une rente et de droits perpétuels; il avait donc des motifs puissants pour bien choisir son personnel et soutenir ses colons dans leur établissement, par son bon vouloir sous toutes les formes, conseils, direction, et même secours matériels. Enfin, entouré de la population inquiète et hostile des Indiens, il formait un point d'appui armé, propre à abriter, défendre et à concenlre^^les colons dans les momenis critiques.

Le paysan arrivé d'Europe, l'habitant du pays lui-même, aimaient à savoir qu'ils avaient là prés d'eux, sous la main, un hoMime |>lus puissant qu'eux et lié d'une m;uiiùre évidente à leurs intérêts, auquel ils pouvaient s'adresser en toute circonstance pour surmonter les difficultés et les nouveautés inconnues de leur établissement. Ces seigneurs, qui pour la plupart Uienaient sur leurs terres une vie peu différente de celle de leurs colons, étaient pour eux facilement accessibles, et, grâce au caractère français, il se forma promptement entre eux tous des relations fort semblables à celles d'une grande famille patriarcale, qui est le mode primitif et le plus {(arfait de la colonisation. Un peuple en effet ne commeoce pas comme il finit, et si l'on

veut dans une création coloniale, non pas seulement développer un pâle appendice d'une société vieillie, mais bien faire une souche neuve sur un vieux tronc, il faut laire recommencer celte société par le principe et lui laisser une ceitaine naïveté et simplicité de mœurs, où elle puisse créer ses habitudes, ses traditions nouvelles, pour en faire surgir une existence originale et indépendante. Il lui restera toujours trop des habitudes et du milieu qu'elle a quittés.

Les seigneurs du Canada ont donc rempli un rôle utile, et même, à notre sens, ils étaient infiniment supérieurs à l'industrie suspecte de ces spéculateurs de bas aloi qui s'occupent aujourd'hui de terrains aux États-Unis. Plus lard, comme toute chose vieillie, hors de service, ce mécanisme seigneurial est devenu sans profit et nuisible même aux transactions sociales. Mais il en est ainsi de toutes les institutions; chacune a son utilité propre à l'époque et aux circonstances qu'elle a été appelée à desservir. Le vice du parti conservateur, dans le monde entier, est de croire qu'un mécanisme politique ou civil doit toujours exister parce qu'il a été utile en un temps; le vice du parti radical extrême est de mépriser et de détester avec violence ces instruments respectables dont on s'est servi avec avantage aux anciens jours. Il faut savoir les changer en leur rendant justice; c'est le meilleur moyen d'établir avec un jugement droit et pratique les institutions qui doivent répondre aux nouvelles exigences des temps.

Les seigneurs du Canada, loin d'être un mal, furent une dérogation utile au système de l'omnipotence de l'État, et une heureuse intervention de l'activité individuelle; un gouvernement intelligent et soigneux aurait pu et aurait dû en tirer un parti plus considérable. Il eût fallu les multiplier en excitant en France, par des encouragements

d'argent, d'honneurs, etc., etc., quelques particuliers puissants à prendre des concessions et k porter au Canada des capitaux et des hommes. L'institution seigneuriale eût été alors un des plus puissants véhicules du peuplement, comme elle fut un des plus utiles agents de la colonisation. Mais nous répéterons en terminant ces observations ce que déjà nous avons dit ailleurs : en même temps que les seigneuries, un gouvernement intelligent aurait dû créer de fortes municipalités. Si les seigneurs avaient pour raison d'être la situation de la contrée et Tétat présent du paysan venu d'Europe, l'avenir de ces hommes devenait à son tour la raison d'être de l'institution municipale, qui peu à peu les eût habitués à sortir de la quiétude béate qui engourdit trop facilement l'esprit de nos paysans quand les nécessités matérielles n'aiguillonnent pas leur apathie. La seigneurie fut Tinslrument protecteur de l'installalion et du premier développement; la municipalité eût préparé la transformation nécessaire des éraigranls; elle renfermait leur avenir.

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