Voir à la fin du volume les notes du chapitre n
Tous les cliillres entre parenthèses dans le texte renvoient aux note» COr« respoudautes pour chaque chapitre.
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sancc, suivi celle proportion, et on peut se demander pourquoi le Canada n'en a point fait autant. ^ Ily eut d'abord les guerres elles massacres des Iroquois, qui occasionnèrent de grandes perles à certains cantons du pays; il est visible, par la comparaison des recensements, qu'une forle portion des familles établies sur la rivière Richelieu disparurent dans cette crise, ce qui, par parenthèse, diminue notablement l'importance de l'action que les soldats de Garignan ont pu exercer sur le peuplement du pays (2). Mais cette explication est toute locale, et encore serait elle insuffisante.
Une seconde cause plus grave, plus générale de déperdition d'hommes, provenait du commerce des fourrures et du recrutement des coureurs de bois. Les dépêches multipliées des gouverneurs du Canada ne laissent aucun doute sur l'action désastreuse de celte émigration à l'intérieur, surtout dans le premier demi-siècle de la colonie, alors que la moindre perte de forces était très-sensible sur la population encore peu nombreuse. Cette traite des fourrures, qui fut le premier mobile de la création du Canada, et qui sous ce rapport put mériter quelques égards, a été bien funeste à ce pays. Certes la prohibition de ce commerce est loin de notre pensée; on ne prohibe pas le commerce naturel d'un pays sans les plus graves inconvénients, mais on eut pu s'abstenir d'ericourager des transactions dont le faible bénéfice qu'en retirait la France était loin de compenser le préjudice causé à la colonie.
En supprimant tout encouragement à ce commerce, peut-être eût-il été bon de lui laisser toute liberté pour l'achat et la vente des marchandises, et de donner en France même les permis de traite à quiconque en eût demandé, en obligeant même les principaux traitants d'emmener avec eux les engagés nécessaires. Au lieu de les
débarquer à Québec où à Montréal, on les eût menés directement à Délroit, avec tout leur équipage, et l'affluence résultant de la liberté de ce commerce eût bientôt diminué le prix que l'on avait attaché aux permis privilégiés concédés aux coureurs do bois. Il eût été convenable en même temps d'organiser dans les paroisses des comités d'habitants destinés à surveiller, à instruire et à retenir autant que possible la jeunesse de ces paroisses, et en ceci nous louchons encore de bien près à l'organisation des municipalités, dont le gouvernement ne voulut jamais entendre parler. Enhn il fallait lutter contre ce dépeuplement imposé par la nature des lieux en redoublant d'activité dans l'envoi des émigrants, etsurtout encourager par l'exécution d'utiles travaux, par des récompenses honorifiques, ceux qui restaient attachés à la famille, à la culture et au foyer domestique.
Tel eût été ce nous semble le meilleur ensemble de mesures pour combattre ce mal, dont on eût tiré alors un profit réel. Tout en assurant en effet le développement nécessaire de la population de la colonie, on jetait dans l'intérieur une quantité d'hommes qu'il ne faudrait point considérer comme des forces absolument perdues ou inutiles. Ces coureurs de bois ont rendu des services réels au Canada en maintenant notre influence chez les sauvages et en barrant le chemin aux tentatives fréquentes des Anglais. En assurant leur recrutement en France parmi les hommes ardents, aventureux, déclassés, on les multipliait? sans nuire autant à la population canadienne, et tout en diminuant par l'affluence du grand nombre l'attrait de leurs bénéfices, on dispersait dans l'ouest une population française qui consolidait notre domination, et servait de transition à rétablissement des colons agriculleurs.
Il serait difficile d'évaluer la dé[)erdition que les cou-
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reurs de bois firent subir h la population canadienne; les plaintes des gouverneurs sonl général-^s et vagues, et les disparitions de noms des recensements re peuvent toutes se rapporter à ce'te cause. î,?. Duchesneau, intendant en 1680, estime à la vérité, clans une de ses lettres, leur nombre à 800, mais ce chiffre n'a rien de rigoureux ; en supposant cependant qu'il soit voisin de la réalité et que la moitié de ces hommes, c'est à dire 400 ait été perdus sans retour pour la colonie, c'eût été ^00 familles de moins dans un mument où le Canada n'en comptait pas plus de 2,000; ce fait est considérable en 1380, où les éléments colonisateurs avaient un double prix tant par leur utilité présente que par l'avenir qu'ils représentaient ; 400 familles alors, jeunes, vigoureuses, auraient pu très -bien produire 18 à 20,000 âmes pour l'année 1760, Cependant à mesure que l'on avance dans l'histoire du Canada, le préjudice causé par les coureurs de bois diminue de gravité, leur disparition devenant moins sensible sur une population plus nombreuse. Mais si leurs conséquences rapportées à l'année 1760 offrent des chiffres de moins en moins importants, la somme de toutes ces pertes n'en atteindrait pas moins une proportion considérable qui pourrait correspondre peut-être à 35 ou 10,000 âmes sur la population existante à la fin de la domination française.
<, Le nombre des colons ne s'amoindrit pas seulement par le fait des coureurs de bois ; nous sommes obligés aussi de signaler ici la désertion aux colonies anglaises, I triste résultat et irrécusable témoignage du mauvais ré- ■ gime auxquels étaient soumises nos colonies. Il estimpossible d'en apprécier l'importance, mais les plaintes nombreuses des gouverneurs à ce sujet, et la quantité de déserteurs que les documents nous montrent chez les An-
glais, ne peuvent laisser douter que ces désertions n'aient porté un assez notable préjudice à la population (3).
Une réflexion se place ici naturellement: l'administration du Canada, sous prétexte de sauvegarder les intérêts commerciaux et le patriotisme des habitants, prenait les plus rigoureuses précautions pour interdire les relations avec les colonies anglaises, et sanctionnait ses défenses parles peines les plus sévères, ce qui n'empêcha point, ce qui peut-être provoqua de nombreuses désertions; en Acadie la force des choses avait consacré toute liberté de relations et de commerce, les communications avec Boston étaient fréquentes, et non-seulement le patriotisme ne fit jamais défaut, mais la désertion aux colonies anglaises fut très-rare, et d'un effet nul sur le nombre des colons. Tant le régime de la contrainte a peu d'utilité et peu de valeur!
* La troisième cause qui nuisit au développement de la population provint des vices de l'administration et du défaut d'institutions locales. 11 ne faut point croire en effet que l'expansion de la population se fasse naturellement et sans peine, surtout dans les commencements d'une colonie. Elle est entourée de mille difficultés; ce sont les chemins qui manquent pour pénétrer dans des terres nouvelles, c'est la distribution de la terre qui n'est point faite et qui fait hésiter le colon, c'est l'apathie de quelques-uns, la timidité de quelques autres, mille incidents qui arrêtent l'homme pauvre et isolé, et contre lesquels il aime à s'appuyer sur une force qui lui donne courage et confiance. — Quand personne ne s'occupe de ces difficultés de détails, les occasions de dispersion et d'émigration qui se présentent doublent de puissance, et la population se répand à l'aventure. Or rien n'était disposé au Canada pour parer à ces inconvénients.
Les seigneurs, il est vrai, rendirent sous ce rapport de grands services, mais encore furent ils Irès-insuffisanls ; ils étaient en trop petit aombre et en général possédaient eux-rfîémes trop peu de capitaux. Le gouvernement, nous l'avons vu, eût pu accroître leur nombre et leur impor- . tance. Mais quant à remplir lui-même le rôle de protecteur et de guide des colons, il en était de toute façon entièrement incapable.
Î C'est ici que se montre s vif le défaut essentiel du système français, avec son omnipotence de l'État et l'absence complète de spontanéité et d'institutions libérales dans les groupes locaux. De quelle utilité n'auraient point été dans cette circonstance des assemblées provinciales, et surtout de fortes et vigoureuses communes, non pas comme les pauvres communes mineures que nous avons en France, toujours indécises, faibles et impuissantes, mais des municipalités qu'il eût fallu dès le principe pénétrer de l'importance de leur mission, et qui, avec la liberté d'agir, eussent pris certes, en grandissant, la hardiesse d'allures nécessaire en pays neuf pour faire le bien. Les colons modelés sur ce système municipal, habitués par là à s'occuper de leurs affaires, eussent contracté bien vite l'habitude de s'assembler et délibérer pour unir leurs efforts contre toutes les difficultés à surmonter. Alors ils eussent agi et marché en avant, au lieu de tendre impuissante une main inexaucée, à un gouvernement qui plaçait avant toutes choses ses aises et son plaisir. On se plaint qu'en France l'esprit d'association n'existe pas, mais les idées des peuples correspondent aux nécessités qu'a fait naître leur situation morale et matérielle; et si l'esprit d'association est si puissant, si fécond chez les Anglais, c'est que depuis des siècles leur forme sociale leur en a fait un besoin, disons même une loi.
L'inslilntion municipale uj Cauafla aurait dû être la pierre angulaire de la coloiiisalion ; elle eùi donne de l'ensemble aux efforts de chacun, elle eût créé des routes^ elle eût facilité la distribution des jeunes gens sur de nouvelles terres, elle eût apporté au sein de la population celte vigilanc3 soigneuse, cette sollicitude de détail si précieuse pour les hommes isolés de la campagne, et pour l'emploi judicieux des ressources les plus minimes. Par ses soins enfin, par ses bons avis et ie zèle de la chose publique qu'elle eût suscité parmi eux, elle eût prévenu en grande partie les préjudices considérables que causèrent à la colonie les émigrations de coureurs de bois, et elle eût doublé l'énergie et la puissance utile des Canadiens.
Telle a été la gravité de la faute commise alors par le gouvernement français, qu'aujourd'hui encore les mœurs et les habitudes des Canadiens en sont infirmées. Après avoir été successivement paralysés dans leur action sociale par le régime politique de la mère patrie, puis par la persécution des conquérants, ils se meuvent encore avec faiblesse et embarras, dans l'usage de la puissance municipale, et n'ont point encore appris à faire sortir de chaque groupe tout le fruit et l'utilité possibles pour l'expansion des colons elles améliorations locales. En toute affaire et à chaque instant ils invoquent le secours pécuniaire et matériel du gouvernement central, comme si l'État pouvait leur donner autre chose que ce qu'il leur demandera à eux-mêmes. Circulation vaine des forces et de la richesse publiques, où une partie se perd inutilement entre le départ et le retour, quand il aurait été si simple de cotiser sur place les ressources, que l'on enverra au centre pour qu'il les réexpédie aux demandeurs, amoindries et tardives! Il y a des choses sans doute qui doivent être faites, qui ne peuvent être faites que par l'Étal, mais
: plus on pont se passpr de son niinislère, mieux vaut pour le pays; hr fùl-ce qne pour éviler celle cenlralisalion abusive, où nous nous ngilons en Europe, balloUés des excès de la dôrnîgogie aux excès du despotisme.
Nous nous réservons d'établir on leur lieu les conséquences légiliines de toutes ces observations sur la colonisalion en général, mais nous les résumons ici, en ce qui concorne particulièrement le Canada.
Les colons français, sachons le reconnaître, se montrèrent parfailcrnenl à la hauteur de leur rôle; tout le progrès qui s'esl fait dans les colonies a été produit par la force de leur labeur, par eux et par eux seuls. Dans la proportion de nombre et de force dont ils disposaient, ils ne sont restés inférieurs à aucun des colons des nations étrangères. Ils furent aussi laborieux, plus entreprenants, plus rudes à la fatigue. Lorsque les colonies anglaises ne comptaienlencoreqiie60,000 âmes, elles n'occupaient pointplus d'espace défriché et établi que le Canada en 1750, quand il atteignit un semblable chiffre, et à cette époque, les Canadiens avaient jeté en outre dans l'ouest, non-seulement des coureurs de bois, mais de véritables colonies agricoles à Détroit, à Vincennes, aux Illinois, etc. En dépit des guerres, de la traite des fourrures, de la négligence et des vices de l'administration, la population française soutint constamment la proportion de son développement naturel k l'égal de celui des Anglais, à raison de 2,50 à 3 p. 100 par an en moyenne. Mais tandis que le Canada ne reçut que 10,000 émigranls, il en arriva plus de 100,000 aux colonies anglaises, et il était impossible de lulter contre ce fait, qui domina la situation. * L'éducation des Canadiens fut, il est vrai, généralement négbgée et fort inférieure à celle des Anglais, mais leur haute moralité et les heureuses qualités de leur carac-
tére, compensèrent en partie ce défaut, qu'il faut imputer du reste à l'insouciance de leur administration autant qu'à eux-mêmes.
En cinquante ans, de 1710 à 1760, la colonie avait pris une si forte assiette et un tel accroissement, que si elle eût élé isolée de tout établissement européen rival, elle était parfaitement en état de vivre et de se développer par elle-même, la France- l'eût-ellc abandonnée. Ce n'est donc ni par défaut de vitalité ni par incapacité ou insuffisance quelconque de la part des colons, que ce pays a été perdu. Il n'a cédé qu'à la force infiniment supérieure des Anglais; ce n'est pas la colonie qui a succombé, c'est seulement la domination de la France; et la preuve, c'est que la colonie française lui a survécu.
Nous avions donc créé une colonie viable et vigoureuse, et si notre domination a péri, la cause en est exclusivement dans la faiblesse relative où cette confiée fut laissée, faute d'émigration et de protection, vis-à-vis des forces décuples des Anglais. Or nous croyons avoir suffisamment montré que l'un et l'autre fait ne sont imputables ni aux colons ni au caractère français, pas même aux nécessités politiques de l'Europe, mais uniquem.ent à la négligence du gouvernement français et au système pernicieux adopté par lui dans ses colonies, aussi bien que dans la métropole. Vouloir être tout-puissant, pour avoir le droit d'une superbe incurie, telle sen.ble avoir élé la devise du gouvernement français; et c'est l'action énervante de l'omnipotence gouvernementale, s'opiniàlraut à tout diriger et inhabile à rien faire, qui résume les causes réelles de la perte de presque toutes nos colonies. De là faiblesse de l'émigration et insuffisance de population, absence invincible de tous bons avis et de toute amélioration, gaspillage de toutes les ressources, défaut
presque complet de proleciion; de là, la différence écrasante du progrès des colonies anglaises; de là, leur triomphe ei noire ruine.
. Jamais plus belle pariie ne fut tenue par la France; jamais elle n'a eu entre les mains une occasion plus favorable d'agrandissement et de puisssance; jamais aucune nation n'a possédé des éléments meilleurs, plus dévoués, plus serviables pour la fondation de ses colonies. Situation, climat, fertilité, immense étendue; colons actifs, hardis, laborieux, protondément moraux et religieux; tout semblait réuni pour accomplir à peu de frais ce beau rêve de Richelieu, de Colbert et de Vauban, une nouvelle France heureuse et forte. Et que fallait-il faire? consacrer chaque année 200,000 fr., somme minime, à envoyer des colons ou à encourager des entreprises de colonisation; entretenir constamment dans le pays de 1,000 à 3,000 soldat?, selon les temps; et il est hors de doute que, nous aussi, nous eussions eu en 1750 un million de colons qui nom eussent légué aujourd'hui dix à douze millions de Français en Amérique.
Lorsqu'on réfléchit à toute cette puissance perdue, lorsque l'on étudie dans noire histoire les 'isées creuses, les ambitions irrationnelles, les passions misérables auxquelles on a sacrifié à grands frais ce magnifique avenir, le cœur se soulève de regrets et d'indignation contre la politique et le système qui ruinèrent les forces de la France et la cofilraigairent aux tristes nécessités de la révolution.