CHAPITRE VIII
DE t 760 A 1831.
La résistance des Canadiens avait été héroïque, et les Anglais avaient dû sacrifier successivement trois armées pour arriver h les vaincre; mais l'héroïsme coûte cher; il avait fallu pour accomplir ces suprêmes et patriotiques efforts, épuiser le dernier homme et le dernier écu. Pour soutenir et recruter les armées, on avait dû enlever an foyer domestique presque toute la population valide. Le peu qui restait était constamment employé avec les adolescents et les vieillards à charroyer les approvisionnements de l'armée; c'est à peine si l'on put cultiver, avec l'aide des femmes et des enfants, dans une partie des fermes quelques parcelles de terrain, qui n'arrivèrent point à préserver le pays d'une affreuse disette (1^). La population tout entière, pendant deux ans, avait été en réquisition, debout et sous Les armes; elle était tombée harrassée, épuisée, mourant de faim. La viande et la farine étaient arrivées à des prix exorbitants, et on avait été obligé de tarifer la chair de cheval. Pour comble de malheur, la France n'ayant pas envoyé plus d'argent que d'hommes, on avait dû recourir à un véritable papier-
1. Voir à la fin du volume les notes du chapitre m. Tous les chiffres entre parenthèses daus le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.
monnaie, auquel le gouvernement de Louis XV fit une sorle de banqueroute qui, longtemps encore après la fin de la guerre, prolongea ses désastres dans ce malheureux pays.
L'accroissement du Canada, déjàbien réduit depuis 1750, fut donc presque nul de 1758 à 1765; en quelques endroits même le nombre des habitants dut se trouver diminué, et tout établissement nouveau, toute extension de colonisation resta impossible jusqu'au rétablissement de la fortune et des forces publiques.
Une autre cause ne tarda pas à atteindre et à réduire encore le chiffre de la population, ce fut l'émigration de la plupart de ceux qui [)urent regagner la France. L'aversion pour les Anglais, l'appréhension de leur brutalité froide et haineuse, la persuasion peut-être oii beaucoup demeuraient que celle domination serait courte, et que la France n'abandonnerait jamais une si précieuse colonie, entraînèrent l'aristocratie du pays, une grande partie des négociants, et naturellement les fonctionnaires et tous ceux qui de prés ou de loin tenaient à l'administration. Arrivés en France et voyant le Canada définitivement perdu, presque aucun d'entre eux ne pensa à revenir; plusieurs même abandonnèrent la liquidation de leurs intérêts, et tous songèrent à se pourvoir dans la mère patrie d'une silualion nouvelle.
Ce! engouement de désertion gagna alors ceux mêmes qui avaient résisté jusque-là. Dès qu'on connut le déplorable traité de 1763, qui livrait sans retour le Canada à ses ennemis acharnés, l'effroi de la domination des Anglais, l'expérience de leur gouvernement arbitraire depuis trois ans, la crainte des persécutions et spoliations ultérieures, firent perdre la tête à tout ce qui demeurait encore de gens un peu haut placés par leur naissance, leur fortune
OU leur éducation. Ils s'empressèrent de se défaire atout prix de leurs biens; plusieurs les délaissèrent, et l'èuiigration de la noblesse et de la bourgeoisie canadienne devint générale; c'est à peine si quelques membres des familles seigneuriales, si quelques négociants ou hommes de loi restèrent dans le pays (2).
Les Anglais encouragèrent ce mouvement, et donnèrent aux partants toutes facilités pour regagner la France. Cette émigration, en effet, non-seulement décimait notablement la population française du Canada, mais laissait dans l'abandon, sans direction, sans unité, sans soutien, lamasse populaire, dénuée d'instruction et d'existence politique, éparse dans les campagnes et dépourvue matériellement désormais de lien d'ensemble. D'une part, les vainqueurs s'assuraient par là une facilité d'asservissement qui put défier l'aversion profonde que leur portaient les Canadiens, et d'autre part, ils pouvaient môme espérer de parvenir plus aisément à absorber et anglifier ces pauvres paysans, privés de toute consistance matérielle ou morale. Tout porte à croire qu'ils espéraient traiter le Canada, comme ils avaient traité l'Irlande dans le siècle précédent, et ce sera pour nos compatriotes un éternel honneur d'avoir triomphé de ces calculs autant par l'intelligence que par l'énergie de leur résistance.
Le Canada, où nous avons trouvé 72 à 73,000 âmes en 1*58, aurait du compter 82,000 habitants en 1763, eu ne supposant que le chilfre très-modéré, d'une progression de 2 pour 100 par an. Cependant le dénombrement dressé à celte époque par le général Murray ne nous doime que 69,275 âmes, dont 68,500 Canadiens seulement (3). Relativement parlant, la jiopukitioLi avait donc perdu 13,500 âmes depuis 1758, par suite de la guerre et de l'émigralioa en France. Comme réparlitioudes élabiis*
semenls, elle était restée à peu près dans l'élat où nous l'avons laissée en 17o0 ; les désastres qu'avait subis le pays, en absorbant toutes ses forces vives, avaient empêché depuis lors toute extension. Après la fin de la guerre, le long ressentiment de leurs pertes, l'émigration des chefs, l'anxiété et l'hésitation de chacun sous la domination étrangère, fixèrent les gens au lieu où ils étaient placés; nul ne songeait qu'à restaurer son patrimoine délabré, à s'assurer les nécessités de Ka vie, le calme et le repos du foyer domestique.
Les Anglais eurent un instant, à ce qu'il paraît, la pensée de continuer l'application du régime seigneurial ; durant les premières années qui suivirent la conquête, nous trouvons trois ou quatre exemples de seigneuries concédées par le gouverneur à des officiers de l'armée anglaise, dans les comtés de Saguenay et de Gaspé ; mais ces essais n'eurent pas d'autre suite et ne paraissent avoir été que le résultat d'une fantaisie passagère du général Murray et de ses officiers (4).
Dans la prostration où se trouvaient les esprits, dans cette déroule générale et comme désespérée de la race française en Amérique, les Canadiens, dépourvus d'ensemble, déshérités de toute direction et de tout soutien politique, parvinrent cependant à rester eux-mêmes et à échapper à l'annihilation. Le sentiment naturel de la race, leur aversion pour les Anglais, un attachement profond à leur nationalité, à leur langue et à leur religion, dirigèrent tout ce peuple vers sa conservation par un mouvement instinctif et uniforme, sans aucune entente matérielle. Les Canadiens trouvèrent ainsi en eux-mêmes une force de résistance qui défia les persécutions aussi bien que la ruse, et un lien qui maintint constamment leur ensemble national, malgré tous les efforts des Anglais.
Gomme la religion fat un de leurs principaux mobiles, l'instrument visible de cette union, de celle force, de ce patriotisme, fut le clergé. Ce corps éminent et respectable, qui avait déjà joué un si grand rôle dans la formation de la colonie, resta en effet, au milieu de la fuite commune, ferme et inébranlable à son poste, à la tête de ses ouailles; il demeura, en ce pays, le seul débris de l'aristocratie sociale, pour consoler, soutenir et diriger le •bon vouloir et le courage inexpérimenté de ce peuple abandonné. Il ne fut point au-dessous de celte tâche : ni la crainte des violences, ni l'obsession des intrigues, ni la séduction des piomesses, ne purent jamais le faire dévier; la diplomatie astucieuse et réputée du gouvernement anglais succomba devant cette honnêteté simple mais ferme d'une conscience droite et convaincue.
Si parfois, dans le cours des crises pénibles de l'histoire du Canada, le lecteur se prend à désirer plus de vigueur dans la résistance et d'énergie dans la lutte, il ne doit pas perdre de vue que le clergé ne peut point agir comme une corporation laïque. Son caractère propre nécessite certaines nuances de conduite qu'il serait injuste de lui reprocher. D'ailleurs, en considérant aujourd'hui l'ensemble des faits passés et présents, on doit peut-être s'applaudir que l'on ait suivi cette direction; elle est moins satisfaisante, sans doute, pour la passion et l'entraînement généreux du cœur; mais elle a été plus utile et plus féconde, grâce à cette fermeté inébranlable et souple à la fois qui est un des attributs de l'action sacerdotale.
On ne saurait accorder trop d'éloges au clergé canadien, et. quoi qu'il arrive, sa mémoire est désormais inséparable de* l'histoire de ce peuple dont il est un des principaux fondateurs, et dont il a été incontestablement le soutien et le sauveur dans les temps modernes. Sous"la
direction et le patronage de leurs prêtres, sans se soucier des lois et des combinaisons politiques de l'Angleterre, les Canadiens demeurèrent donc, chacun dans sa paroisse, catholiques et Français. Tous les efforts faits pour les anglifier, tantôt à force ouverte par le despotisme et la persécution, tantôt sourdement par d'occultes menées; soit qu'on cherchât à les diviser par la corruption, en achetant quelques hommes influents, soit qu'on agit sur la masse par des manœuvres plus ou moins habiles, rien n'euf prise sur eux; ils reprirent tranquillement le cours de leurs travaux, de leur développement, de leur invincible progrès, et la population en bloc, résistant sans bruit et sans emphase, avec une impassibilité puissante, renversa l'habileté des politiques.
Les familles canadiennes, une fois remises des rudes secousses de la dernière guerre, se multiplièrent et s'étendirent dans les seigneuries où elles étaient clair-semées. Les plus anciens cantons continuèrent à déverser leur jeunesse dans les seigneuries moins peuplées, notamment vers les dernières concédées, au sud de Montréal et sur la rivière Richelieu; et, pendant que les Anglais s'évertuaient à inventer de petites roueries vexatoires pour tâcher d'absorber leur nationalité, les Canadiens la consolidèrent de la manière la plus sûre et la plus forte en formant une masse serrée, homogène, incessamment croissante par une progression irrésistible.
Celte évolution organisatrice fut d'autant mieux et plus paisiblement accomplie, que dans les premiers temps il ne vint d'Angleterre aucune émigration agricole qui pût, en se mélangeant à cette population un peu disséminée, dénaturer sa direction et l'absorber en la divisant à l'infini. Hors quelques aventuriers de médiocre aloi qui se répandirent dans le pays, hors quelques mar-
cliands et artisans, à Montréal et à Québec l'émigration anglaise fut alors nulle dans cette contrée froide et dédaignée. L'esprit hasardeux des Français avait pu seul tenter cette colonisation, oii ils n'avaient été soutenus que par leur esprit chevaleresque et le dévouement de leur clergé. Les Anglais ne l'avaient conquise et ne la gardaient qu'à contre-cœur, bien plutôt pour écarter la domination de la France du voisinage de leurs colonies que pour le prix du pays lui-même.
Lapopulation française devint donc compacte sur les bords du Saint-Laurent, et forma sur chaque rive deux chaînes bien liées de solides établissements. Sur la rive sud elle prit même de la profondeur et s'étendit dans l'intérieur, en remontantles bords de la rivière Richelieu et de la rivière Chaudière, affluents du Saint-Laurent. Tous les noms des nouveaux élablissements étaient français : c'étaient le pays de Rouville, de Saint-Hyacinthe, Lacolle, Saint-Jean, etc. Sur la Chaudière quelque vieux souvenir de la mère patrie avait fait nommer ce pays fertile la Beauce du Canada.
Et dulces morieus remiiiiscitur Argos.
Les établissements nouveaux étaient du reste fort peu nombreux, mais les rangs s'étaient serrés; point d'Anglais ni d'Américains dans les campagnes : tout se passait dans le cadre des anciennes seigneuries et dans les mêmes termes que sous l'administration française. Le paysan canadien, comme le paysan français, aimait ses us et coutumes. Le seigneur de la terre lui semblait le pivot naturel de tout établissement nouveau. Le payement de la rente l'effrayait moins que l'isolement et l'abandon k lui-môme dans un pays désert.
Quelques-uns des seigneurs étaient restés, d'autres
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avaient vendu à vil prix, et quoique plusieurs Anglais eussent acheté ces fiefs, cela ne nuisit en rien à leur peuplement; car les Anglais, très-bons calculateurs, plaçaient leurs rentes et l'accroissement de leurs colons avant la satisfaction de leurs sympathies. Les seigneurs des deux origines continuèrent donc d'offrir aux habitants canadiens toutes facilités pour leur établissement, et cet état de choses eût pu durer fort longtemps, si un événement aussi considérable qu'imprévu n'était venu changer complètement la situation des Anglais en Amérique et leur manière de voir sur le Canada.
C'était la révolution américaine, qui, soulevant toutes les colonies anglaises, ne laissa pour ainsi dire d'autre point d'appui au gouvernement anglais que ce pays, qu'il avait si longtemps méprisé et considéré comme une charge inutile et déplaisante. Les Américains sentirent de suite toute l'utilité que l'Angleterre pouvait tirer du Canada en cette circonstance ; la population y était entièrement différente d'eux-mêmes, elle nourrissait contre eux d'anciennes rancunes, elle était guerrière, et le pays d'un accès difficile. Ils tentèrent donc aussitôt d'attirer à eux les Canadiens ; pour surmonter leur antipathie, ils employèrent successivement l'influence de la politique, celle des Français devenus leurs alliés, et même celle de la religion. Leurs sollicitations s'abaissèrent jusqu'à manquer de dignité et de droiture; invoquant près des Canadiens le souvenir du catholicisme persécuté par les Anglais, ils leur promettaient la faveur du gouvernement fédéral, tandis qu'en 1774 ils venaient d'envoyer au parlement anglais, parmi leurs réclamations, une pétition pour l'abolition du catholicisme au Canada, comme étant, disaient-ils, une religion impie, hypocrite et meurtrière (5).
Il y eut cependant un moment d'hésitation parmi les
Canadiens; ils pouvaient s' afiranciiir du Joug anglais et humilier leurs conquérants oppresseurs; mais l'aversion contre les colons américains fut plus forte. Après tout, c'étaient là leurs ennemis immédiats, ceux dont la haine acharnée avait constamment soulevé, soudoyé, soutenu les luttes cruelles où leur nombre inférieur avait héroïquement succombé. L'influence des souvenirs, la diversité de religion et d'habitudes, et, reconnaissons-le aujourd'hui, l'instinct secret et sûr de la conservation nationale, décidèrent les Canadiens à refuser les avances des États- Unis. La présence même des troupes américaines dans le Canada, en 1776, fit ressortir plus encore l'antipathie radicale du caractère des deux races, et nuisit à leur cause. Les Anglais présentaient une occupation étrangère oppressive, mais éloignée ; les Américains arrivaient avec une population prête à envahir une influence prochaine, active et dissolvante, sur le pays.
Les Canadiens eurent donc raison de repousser les Américains et de rester neutres ; peut-être aurait-on pu, aurait-on dû même s'entendre avec les officiers français auxiliaires des États-Unis, et saisir cette ouverture pour négocier et rétablir l'union avec la France; mais la conduite du gouvernement français et de ses agents fut si maladroite en cette circonstance, qu'il est plus à blâmer encore que les Canadiens de n'en avoir pas profité.
Nos anciens colons restèrent ainsi soumis à l'Angleterre, sans zèle, il est vrai, mais sans répulsion violente, et pourtanlleur neutralité ne les affranchit pas des misères de la guerre. Les deux armées se montrèrent également hostiles aux habilantsqu'elles prélendaientl'une ctl'aulre défendre ; l'armée anglaise, malgré Téloignement visible des Canadiens pour les insurgés, ravagea tout sur son passage et vécut comme en pays ennemi ; on vit reparaître l'exi-
gence des corvées militaires, des convois, des réquisitions ; on entraîna souvent liors de leurs foyers des levées d'hommes dont beaucoup [lérirent par la fatigue et le dénùnient. L'accroissement des colons et le développement des établissements en reçurent une assez fâcheuse atteinte.
Enfin en 1783 fut signée la paix qui reconnaissait l'indépendance des États-Unis, et le Canada fut définitivement délivré des charges d'une lutte à laquelle il était complètement étranger. Ce fut à la vérité pour subir le despotisme militaire du général anglais Haldimand et les mille vexations d'une administration malveillante; mais comme on opposa à tout ce mauvais vouloir, à toutes ces persécutions une énergie morale fort supérieure à leur malignité, ces épreuves ne furent point très-préjudiciables aux Canadiens et n'apportèrent qu'un obstacle médiocre à leur développement national. A cette époque, 1784, la population était de 113,000 âmes, sur lesquelles il convient de déduire 7 à 8,000 Anglais, y compris, outre ceux établis dans les villes, les loyalistes américains réfugiés au Canada et dont nous parlerons tout à l'heure (6). Les Franco-Canadiens s'étaient donc accrus en dix-neuf ans, depuis 1765, de 38,000 âmes, accroissement dû exclusivement aux naissances, puisque toutes relations, même commerciales, avaient cessé avec la France depuis la fatale capitulation de 1763. Cette progression, qui représente 2,40 p. 100 par an, se maintient au même chiffre moyen que sous la domination française.
Les établissements avaient pris aussi quelque extension en commençant à pénétrer dans les grandes seigneuries concédées peu avant 1750, dans le district de Montréal, savoir .• les Deux- Montagnes, Vamlreuil, Beauharnois, Saint-Hyacinthe et autres fiefs voisins. Du côté de Québec on s'étendait dans les seigneuries de la
Beauce, dans celles du comlé de Rimouskl et dans les dernières récemmenls créées par les Anglais au comlé de Sactuenay.
En tous ces pays du reste on ne trouvait que des Canadiens français ; mais dans ce même temps quelques parties du territoire du Bas-Canada, sur le golfe Sainl-Laurent, sur le bord du lac Champlain, et quelques cantons du Haut-Canada, recevaient l'immigration agricole des loyalistes américains ; fait assez grave pour arrêter un instant notre attention. C'est en effet à nos yeux le plus notable échec que la population franco-canadienne eût reçu depuis la conquête.
Ces loyalistes américains, pour ne point reconnaître le congrès, s'étaient réfugiés au Canada, où le gouvernement anglais leur fit de larges distributions de terres en récompense de leur fidélité. Par lui-même, l'événement était peu important. Le nombre des émigrants n'était pas trèsconsidérable , et la situation des terres où ils s'établirent se trouvait en général assez distante des cantons canadiens pour ne laisser craindre aucune immixtion ni altération de la race. Mais c'était le premier pas de l'immigration anglaise, qui devait lutter contre le développement ultérieur de la race franco-canadienne, le modifier et le circonscrire. Sans cette circonstance, suite fâcheuse de la révolution américaine, les Anglais, à qui les cultures des réfugiés révélèrent le Haut-Canada, fussent demeurés longtemps encore sans tenir aucun état de ces régions septentrionales, et sans songer à y diriger aucun colon. Il est probable alors que les Franco-Canadiens eussent occupé dés le commencement du dix-neuvième siècle, par leurs émigrations et par le développement des groupes déjà installés en ces régions, une grande partie de la fertile presqu'île qui forme le Haut-Canada.
Ce fut là la première implantation d'une population rurale d'origine anglaise dans le pays français; car s'il y eut auparavant quelques colons isolés, ils étaient si peu nombreux et si dispersés qu'il n'y a point à en tenir compte. Cependant les nouveaux venus furent placés dans des lieux tels qu'ils ne pouvaient avoir aucune action immédiate sur la population canadienne, sauf deux points toutefois : sur le lac Champlain, dans le comté actuel de Missisqui, et à Malden, sur le détroit du lac Erié (Haut- Canada). — Sur le lac Champlain , à Saint-Armand et à Philipsbourg , ils étaient presque contigus aux dernières seigneuries du district de Montréal; Saint-Armand était même une ancienne seigneurie restée inhabitée; mais leur petit nombre et le peu de sympathie que leur portaient les Canadiens préservèrent ceux-ci de tout mélange et de toute influence étrangère. Seulement ces établissements servirent de noyau à la colonisation anglaise du sud du Canada, dans les comtés de Missisqui, de Stanstead et de Shefford, et ce fut la seule conséquence fâcheuse qu'ils occasionnèrent, en enlevant ces territoires à l'étoigration canadienne.
A Malden les loyalistes étaient placés, il estvrai, à l'extrémité du Haut-Canada, à plus de 150 lieues des Franco- Canadiens; mais ils se trouvaient juxtaposés à une colonie canadienne fort intéressante établie depuis plus de quatre-vingts ans à Détroit, dont nous verrons plus tard l'histoire, et qui avait peuplé les deux rives du canal qui joint le lac Érié au lac Saint-Clair. La séparation des États-Unis avait fait de ce canal la limite des possessions anglaises de ce côté, de sorte que les colons français qui habitaient ces rivages se trouvèrent partagés entre les deux nations. Ceux qui habitaient sur la rive anglaise devinrent donc les voisins des immigrants amé-
ricains, auxquels on concéda des terres tout près d'eux à Malden et Amherslbourg; ils ne se mêlèrent point, n'en reçurent aucune alleinle dans leur nationalité ni dans leurs habitudes , mais ils se trouvèrent circonscrits par ces nouveaux établissements, et arrêtés ainsi dans l'expansion ultérieure qu'ils auraient pu prendre sur les territoires vacants, autant par leur accroissement naturel que par les émigrants canadiens que leur amenaient de temps à autre le comimerce des fourrures, et les relations conservées de leur première origine.
En dehors de ces deux points les autres établissements de loyalistes situés k Niagara, York^ Kingstown, Lancastre (Haut-Canada) et à Gaspé (Bas-Canada) n'eurent aucun effet immédiat sur la population franco-canadienne ni sur son développement; mais ils formèrent le germe fécond des colonies qui devaient arrêter son essor vers l'ouest ; ces établissements donnèrent en outre beaucoup à penser au gouvernement anglais, qui, à la suite de la guerre de l'indépendance, voulut encourager ce mouvement; il donna alors aux soldats qu'il licenciait de nombreux lots de terre partout où s'étaient installés les loyalistes, et il se prit même à concéder d'immenses terrains dans les parties non occupées du Bas-Canada luimême (7). On espérait ainsi arriver à amalgamer les deux populations et à absorber l'élément français. Malheureusement pour l'exécution de ce plan, les Canadiens présentèrent une vitalité trop résistante; ils avaient acquis alors sur une grande étendue du territoire une densité qui les rendait impénétrables; d'autre parties spéculateurs anglais qui obtinrent des terres les laissèrent en friche, se contentant d'attendre que leur litre eût acquis quelque valeur; et toutes ces combinaisons restèrent sans effet.
Le gouvernement et le public anglais furent alors dis-
traits de tout projet de colonie et d'émigration par les complications nouvelles et graves que la révolution française vint jeter dans la politique européenne. Les besoins de la guerre laissaient peu d'Iiommes disponibles, et encore moins d'argent à consacrer à de telles entreprises; on se contenta donc d'accueillir les émigranls qui venaient encore quelquefois des États-Unis, et de distribuer des terres, de temps à autre, aux officiers et soldats hors de service.
Mais si ces événements ralentirent singulièrement l'émigration et les tentatives d'absorption anglaise, l'administration du Canada n'en poursuivit pas moins son but en traversant de toute façon le développement de la population franco-canadienne. Ce fut dans cette intention que l'on divisa, en 1791, le Canada en deux provinces distinctes, le Hautetle Bas-Canada; le premier devait être exclusivement placé sous la loi et les coutumes anglaises, et le second conservait le régime un peu mixte qui résultait de la capitulation de 4763. On cherchait ainsi à se précautionner contre toute extension ultérieure des Canadiens français dans la partie supérieure du pays, tout en y favorisant rétablissement et les habitudes des colons anglais.
Cependant, en parlant ici de l'administration anglaise et de son hostilité, il est nécessaire de donner quelques explications et de faire toutes réserves sur ce sujet. Dans le principe, le gouvernement de l'Angleterre s'était montré, par ses généraux, fort dur à l'égard des Canadiens; mais depuis lors son animosité s'était bien modifiée : il avait même à diverses reprises entrevu l'utilité qu'il pouvait tirer contre les États-Unis de ce peuple tout différent d'origine, de langage et d'habitudes. Il avait donc peu à peu cessé ses rigueurs, et tout en séparant les
deux provinces en 1791 dans un but politique hostile aux Canadiens, il leur accorda néanmoins une sorte de régime représentatif.
Mais, au Canada môFiie, la foule peu estimable des spéculateurs et des marchands qui avaient afflué après la conquête, et cette race servile et despotique à la fois de fonctionnaires publics, que l'on retrouve chez tous les peuples du monde, nourrissaient une haine violente contre les Canadiens. Ces derniers, exclus de tous les emplois et de toutes les affaires publiques depuis trente ans, avaient laissé un libre champ à l'envahissement de celte troupe d'étrangers; ceux-ci avaient donc fini par re^çarder le Canada comme leur domaine, et par constituer une sorte de caste qui gouvernait le pays. C'était eux, bien plus encore que le gouvernement anglais, et quelquefois même malgré celui-ci, qui imposaient à cette malheureuse province une quantité de petites persécutions et de mesures vexatoires. Leur plan était de réduire les Canadiens à l'état d'ilotes, de faire du Canada une seconde Irlande, et d'y organiser une oligarchie dominante, comme celle qui opprima longtemps cette dernière et malheureuse contrée. Le gouvernement métropolitain, rendons-lui celte justice, se montra plus libéral, et souvent ses mesures déjouèrent leurs plans, qui devaient en dernier lieu succomber devant la résistance patriotique de ceux qu'ils espéraient asservir.
La fin du dix-huitième siècle, si orageuse en Europe, fut au contraire très-calme au Canada, jusqu'à la guerre avec les Étals-Unis en 1812. L'Angleterre ne pouvait disposer à cette époque que de forces très-restreintes; elle chercha donc à s'altacher les Canadiens, à s'assurer leur concours, et elle y réussit. Les milices canadiennes se levèrent avec
zèle, et bien qu'étrangères depuis plus d'un demi-siècle au métier des armes, elles retrouvèrent toute l'énergie et la verve militaire qui les avaient illustrées, et qui semblent être naturelles au sang français. Elles rendirent de grands services durant celte guerre, et ajoutèrent une nouvelle gloire à leurs annales militaires à la bataille de Châteauguay, où quelques centaines de Canadiens commandés par M. de Salaberry, après avoir résisté énergiquement aux troupes américaines, dix fois plus nombreuses, finirent par les mettre en déroute. Ce fut presque le renouvellement de la célèbre bataille de la Monougahela en 17oo, où l'armée de Braddock fut détruite par une poignée de Canadiens et de sauvages.
La paix suivit en Amérique celle qui fut conclue dans toute l'Europe après la chute de Napoléon. L'Angleterre, désireuse d'asseoir plus solidement sa domination dans l'Amérique du nord et d'y préparer un contre-poids sérieux à la puissance déjà menaçante des États-Unis, reprit aussitôt ses projets d'immigration. Quelques riches Anglais, avec ce patriotisme intelligent qui distingue leur nation, consacrèrent leurs ressources et leurs efforts à seconder cette œuvre, et tout contribua bientôt à donner une vive impulsion à l'émigration anglaise vers le Canada; Beaucoup de distributions de terres furent faites aux officiers et aux soldats que la paix avait rendu libres ; plusieurs seigneurs écossais démembrèrent leurs clans, devenus trop nombreux, et vinrent eux-mêmes à la tête de leurs vassaux présider à leur installation dans cette nouvelle patrie; on commença dès lors à voir naître ce mouvement considérable d'émigration qui chaque année vient grossir les habitants du Haut-Canada; même dans le Bas- Canada, beaucoup de colons vinrent se joindre aux Anglais et (aux Américains déjà établis en ce pays; et c'est à cette
époque que se rapporte l'origine ou le développement de presque tous les groupes agricoles anglais, dispersés çàet là dans quelques comtés du Bas-Canada (8). Depuis lors en effet, la sévérité du climat et l'expansion de la population française en ont peu à peu écarté l'immigration, qui dans ces dernières années est devenue presque nulle dans les campagnes du Canada français.
La population franco-canadienne, qui en 1784 n'était guère que de 106,000 âmes, en comptait 380,000 en 1831, sur un total de 511,922 habitants (9). Dans le même laps de temps la population anglaise avait atteint, par les immigrations et son propre accroissement, le nombre de 111,922 âmes, chiffre considérable sans doute, mais qui n'implique ni l'absorption ni même l'immixtion de l'ancienne population du pays, par les raisons que nous avons déjà signalées.
Sur ces 112,000 Anglais, 35,000 établis à Québec et à Montréal pour leur commerce, vivant complètement en dehors des Canadiens, ne pouvaient exercer aucune influence sur leurs mœurs, leurs habitudes et leur nalionalilé ; 30,000 autres fixés dans les comtés formés au sudest, cinquante ans auparavant, sur les frontières des États- Unis, en faveur des loyalistes, étaient restés séparés de la population canadienne et presque sans relations avec elle; il en était de même des colons que Ton avait établis sur l'Ottawa, au nombre de 10,000 environ.
Restaient donc 30,000 Anglais répandus dans les campagnes canadiennes; mais ceux-là même étaient loin d'être également répartis dans le pays. lisse trouvaient en Beauharnois, Huntingdon, Rouville, Saint-Maurice, Leinsler, Terrebonne, et là même ils formaient en général des paroisses séparées. Dans beaucoup do comtés, comme ceux de Verchères, Bellechasse, l'Ilet, Kamouraska, Rimouski,
Sagiienay, etc., etc., il ne se trouvait aucun Anglais, sauf quelques marcliands dans les petites villes.
Le paysan canadien s'était donc parfaitement conservé lui-même; la plupart ignoraient même complètement la langue du vainqueur, qu'on avait songé d'abord à leur imposer. Ils étaient arrivés, en se multipliant et se poussant de proche en proche, à remplir à peu près tout le cadre des anciennes seigneuries; mais à ce moment ils se trouvèrent arrêtés, car ils se tenaient obstinément attachés non-seulement à leur langue, à leur nationalité et à leurs usages, mais jusqu'à leur tenure seigneuriale avec cens et rentes. Le grand ouvrage statistique de Bouchetle constate que vers 1830 ce n'était qu'avec la plus grande peine que l'on parvenait à en entraîner quelques-uns sur les lownships, circonscriptions territoriales établies par les Anglais daiis les districts encore inhabités. Ils préféraient subdiviser à l'infini entre leurs enfants les propriétés qu'ils possédaient dans les seigneuries, mesure fâcheuse dans un pays où l'hiver long et rigoureux rend nécessaire pour les cultures de chaque ferme une plus grande étendue de terre que partout ailleurs.
Sans doute il n'en était point ainsi partout; un grand nombre de seigneuries offraient encore des terres vacantes; mais dans plus d'un endroit la population commençait à se trouver à l'étroit. De 1784 à 1831, en quarante-sept ans, les Franco-Canadiens avaiept atteint le chiffre de 380,000, réalisant un accroissement de 274,000 âmes ou de 2,60 p. 100 par an, proportion qui présente un progrès de 0,40 p. 100 par an sur la période précédente. Or si l'on jette un regard sur ce recensement (10), on se convaincra que malgié cette énorme augmentation les Canadiens sont demeurés presque enlléremenl dans les bornes du pays déjà concédé par le gouvernement fran-
çais en 1760; c'est à peine si on en compte qnelqnes-uns dans les comtés de Drnmmond et de Méganlic, formés par les Anglais en arrière des anciennes seigneuries et où ne se trouvait alors aucun colon. Ils se maintenaient ainsi, depuis quelques années, renfermés dans ces limites, malgré leur grand nombre; mais la force des choses les contraignit bientôt k se répandre dans leur voisinage, ainsi que nous ne tarderons pas à le voir.
Les Anglais avaient renoncé à l'idée de dénationaliser ce peuple, qui allait atteindre un demi-million d'àmes et qui avait déjoué leurs efforts alors qu'il était encore si faible; mais on imagina un nouveau moyen pour réduire son importance. On avait séparé en 1791 les deux Canadas pour faire échapper la province supérieure à l'influence prépondérarite des Français; depuis lors le Haut-Canada, annuellement renforcé par d'incessantes émigrations, tendait de jour en jour à atteindre le chiffre des habitants de l'autre province, qui ne s'augmentait que du croît naturel des naissances. En 1825 on y comptait déjà 138,000 colons, presque tous de race anglaise, et il était facile de prévoir le moment où ils pourraient même dépasser la population du Bas-Canada. Les circonstances étant ainsi modifiées, les adversaires des Franco-Canadiens proposèrent d'intervertii' la manœuvre de 1791, c'est-à-dire de réunir les deux provinces, afin de neutraliser et d'annihiler plus tard complètement toute influence de la partie française.
La progression du Haut-Canada variait de 4à 10 p. 100 par an ; en 1832, on y compta 261,060 iiabitanls, et secondée par une immigration constante que soutenaient les intelligents sacrifices du gouvernement et des jiarticuliers, elle s'accroissait toujours dans une proportion inespérée. Sauf deux groupes peu considérables de Franco- Canadiens, l'un au sud-ouest, vers Détroit, que nous
avons signalé plus liant, l'aulrc limilrophe du Bas-Canada, sur l'Ottawa, et qui s'était formé depuis peu, toute la population de la province supérieure était exclusivement anglo-saxonne; on pouvait donc se promettre, si elle suivait longtemps une pareille marche, de la voir sous peu atteindre un chiffre d'une importance égale à celle du Bas- Canada.
Appuyé sur cette prévision, conçue de longue main, le gouvernement anglais se montra fort habile en manifestant son désir de réunir les deux provinces, alors que le nombre des Franco-Canadiens était encore plus que double de celui des Canadiens anglais. Ce projet fut appuyé avec empressement par la troupe haineuse des marchands et des employés, qui voyaient peu à peu leur ancienne et injuste prépondérance s'éclipser devant les progrés et l'influence de cette race dont ils s'étaient cru les seigneurs et maîtres.
Ce pays avait en effet trompé leurs calculs ; dans des circonstances à peu prés semblables, l'Irlande, au dix-septiéme siècle, était tombée dans la prostration et avait été presque annihilée. L'oligarchie anglaise, qui lui fut imposée, avait complètement écrasé et rejeté dans l'ombre la nation réelle, pour lui substituer une sorte de nation factice, à qui étaient réservés tous les droits, tous les honneurs, toute la richesse du pays.
Les Canadiens déployèrent une plus heureuse résistance, malgré leur petit nombre et leurs désastres : « De- « puis 1757, dit M. Garnault, tous les malheurs qui peu- « vent frapper un peuple se sont réunis pour accabler les « Canadiens. La guerre, la famine, les dévastations sans « exemple, la conquête, le despotisme civil et militaire, « la privation des droits politiques, l'abolition des insli- « tutions et des lois anciennes, tout cela est arrivé simulta-
« nément ou successivement dans notre patrie, en l'espace « d'un demi-siècle. L'on devait croire que le peuple cana- « dien, si jeune, si faible, siîragile, se fût brisé, eût dis- « paru au milieu de ces longues et terribles tempêtes sou- « levées par les plus puissantes nations de l'Europe et de « l'Amérique ; il n'en fut rien pourtant; abandonné, oublié « complètement par son ancienne mère patrie, pour la- « quelle son nom est peut-être un remords; connu à « peine des autres nations, dont il n'a pu exciter ni l'in- « fluence ni les sympathies, il a lutté seul contre toutes « les tentatives hostiles à son existence, et il s'est main- (> tenu, à la surprise de ses oppresseurs découragés et « vaincus. Admirable de persévérance, de courage et de « résignation, il n'a jamais désespéré un moment. Con- « fiant dans la religion de ses pères, révérant les lois « qu'ils lui ont laissées en héritage et chérissant la langue « dont l'harmonie a frappé son oreille en naissant, et qui « a servi de véhicule aux penséesde la plupart des grands « génies modernes, pas un seul Canadien de père et de « mère, n'a jusqu'à ce jour, dans le Bas-Canada, trahi au- « cun de ces trois grands symboles de sa nationalité, la « langue, les lois et la religion *. »
Le clergé, dans ses écoles, les seules qui eussent survécu en 1763, avait fait renaître l'instruction et l'intelligence chez les Canadiens; les vides qu'avait laissés l'émigration commencèrent peu à peu à se combler; quelques hommes s'étaient voués à l'élude des lois, d'autres au commerce ou à l'amélioration de leurs terres. Les esprits s'étaient élevés : dans les loisirs de leurs occupations, plusieurs avaient étudié et pénétré les rouages de l'organisation sociale et civile, les ressorts de la politique