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Histoire du Canada, t. III, ch. ii

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anglaise; quelques-uns s'étaient distingués par leurs talents et avaient conquis une juste renommée, autour de laquelle se groupèrent les affections et les espérances de leurs concitoyens.

Lors de la constitution de 1791 les Franco-Canadiens arrivèrent donc dans l'arène politique déjà assez forts et assez bien armés pour soutenir le combat. On vit alors surgir dans ces débals parlementaires les noms de Bédard, Panet, Taschereau ^ de Rocheblave et de Lothinière; ces derniers appartenaient aux débris de l'ancienne aristocratie canadienne ; mais Bédard était le fils d'un simple cultivateur (11), qui, après avoir été élevé au séminaire de Québec, s'était créé lui-môme sa position dans la carrière du barreau. Enfin au milieu d'eux tous commence à se montrer dés celte époque un nom qui est devenu une des illustrations canadiennes, et qui de père en fils, depuis près de quatre-vingts ans, semble attaché au nom même du Canada, celui de Papineau. Peu d'années après paraissaient MM. Vigei\ Cuvillier, Parent et le docteur Nelson, qu'il faut bien joindre aux Canadiens puisqu'il se dévoua à leur cause. Cette question de nationalité sut être dégagée par ses chefs de toute passion mesquine, et sur ce théâtre restreint ils surent diriger la lutte avec une hauteur d'esprit et de sentiments dont le passage suivant, tiré d'un des écrits de M. Parent, pourra donner

une idée : « Pour prévenir toute fausse interpréta-

<^ lion de noire pensée, disons que nous ne nourrissons « aucun sentiment de haine ou de jalousie contre cette

« race étrangère Parle cours d'événements providen-

« tiels, les deux nationalités se sont trouvé jetées dans « ce quartier du globe; et il est pareillement dans l'ordre « de la Providence, dans la nature des choses humaines, « que chacune fasse tout ce qui sera en elle pour se main-

« tenir et s'étendre. Des deux côtés on aurait tort de s'en « vouloir du mal; car de part et d'autre on est des instru- « ments entre les mains de Dieu. C'est à chacun à faire « ce que le devoir, l'honneur et son intérêt légitime lui « commandent, toujours en respectant les règles sacrées « de la morale publique; de remplir du mieux qu'il pourra « le rôle que le Maitre suprême lui a donné dans le grand « drame du monde, et d'attendre, avec confiance et en <> toute charité chrétienne envers les autres acteurs, le « dénoûment qui doit terminer la pièce, et dont la nature « est le secret de l'avenir. »

II. est rare, certes, de voir apparaître dans les luttes politiques cette grandeur d'âme et ce désintéressement; la tradition française, et la meilleure, se trouve dans ces lignes, où un certain esprit chevaleresque se trouve heureusement allié aux aperçus les plus élevés de l'intelligence moderne.

De tels athlètes sont toujours de redoutables jouteurs, car nous perdons trop souvent de vue tout ce que la générosité du cœur donne de force en échange des quelques avantages que sur l'heure elle paraît céder. Aussi toute la diplomatie de l'administration anglaise demeura sans résultats ; les dignes et courageux représentants du peuple canadien démasquèrent aussitôt les tendances secrètes du projet d'union des deux provinces; lorsqu'il se produisit ouvertement en 1823, il fut accueili par l'opposition unanime et raisonnée des habitants, qui n'y voyaient avec raison qu'une tentative d'annihilation.

Dés lors s'animèrent les luttes ardentes et patriotiques

qui, entamées à la tribune par la parole, finirent par les

armes en 1837. Il n'appartient point à nos éludes d'abor-

I der l'examen ni mèine le récit de ces événemenls, qui

commencèrent à rappeler à l'Europe et à leur mère patrie.

trop oublieuse, l'existence des Canadiens français. Disons seulement que dans cette crise ceux-ci se montrèrent dignes d'eux-mêmes et de la valeureuse renommée denotrenation. Tels ilsavaientparudansles guerres contre les sauvages, les Anglais et les Américains, tels ils paru-rent dans cette insurrection inégale et désespérée. Au , fort Duquesne, à Carillon, à Québec, à Châteaugay, aussi bien qu'à Saint-Denis en 1837, ce furent toujours les mêmes hommes et cette même bravoure française, si ar-" dente dans l'attaque et si furieuse dans la défense; la France peut revendiquer leurs noms, leurs hauts faits et s'enorgueillir d'eux comme de ses autres enfants.

Cette insurrection de 1837 fut insignifiante, quant à son importance et aux forces dont elle disposa, puisque les districts de Québec, de Gaspé et de Trois-Rivières y furent complètement étrangers. Dans le district de Montréal même, trois paroisses seulement : Saint-Denis et^ Saint-Charles (comté de Richelieu), Saint-Eustache (comté des Deux-Montagnes), prirent ouvertement les armes, et deux ou trois paroisses, dans le comté de Charably, essayèrent inutilement de se soulever. Vainqueurs à Saint- Denis, les insurgés, qui ne réunirent jamais 500 hommes armés, se trouvèrent ensuite écrasés par le nombre, et les Anglais mirent à feu et à sang les paroisses révoltées (12). Ainsi se termina cette levée de bouchers, plus généreuse que raisonnable, et le parti orangiste triomphant putétablir, en 1840, l'union des deux Canadas, cause première de cette agitation.

Mais souvent la politique des hommes se trompe, et l'imprévu des faits déjoue l'apparente finesse des habiles. Ce mouvement qui, en fait, n'eut d'autre gravité que la froide cruauté des vainqueurs, a porté des conséquences plus considérables en cimentant avec le sang, et en con-

sacrant par les souvenirs du meurtre et de la dévastation, la nationalité canadienne, combattant cette fois pour sa liberté et son autonomie.

Le résultat politique de la réunion des Canadas a été en effet plus apparent que réel; c'est en vain que les émigrations anglaises ont continué à s'accumuler dans la presqu'île des Lacs, que la population y est devenue nombreuse et a dépassé celle du Bas-Canada; c'est en vain que l'on a cherché à écarter de l'administration les Canadiens français. Inutiles efforts: on ne détruit pas une nation tant qu'elle veut vivre ; le maintien des populations en masses compactes et unies, leur croissance et leur expansion aussi rapides que possible, leur développement moral et intellectuel dans un esprit patriotique et indépendant, voilà ce qui constitue les nations et les grandit. Tout peuple qui s'élèvera ainsi par sa conscience de luimôme, son accroissement, sa moralité et son intelligence, comptera toujours dans le monde, et avec lui le monde devra toujours compter.

Vingt ans bientôt se sont écoulés depuis l'accomplissement de l'union ; nous pouvons maintenant en apprécier les effets et en calculer la portée. Le pouvoir est aujourd'hui partagé sans doute entre les Canadiens français et les Canadiens anglais; demain ceux-ci, devenant plus nombreux par des immigrations constantes, peuvent être appelés par leur majorité à une suprématie dominante; mais est-il bien certain que la possession du pouvoir et la direction de l'administration soient des conditions essentielles de la vie d'une nationalité? Nous ne le pensons pas; un juste principe qui souffre et qui combat est peutêtre plus puissant, et en tout cas plus énergique, qu'un principe qui règne mais qui souvent s'endort. Malgré ce partage du pouvoir, ou plutôt à cause de ce partage, le

sentiment patriotique au Canada, loin de s'affaiblir, s'est réveillé plus vif en face de la lutte, et avec celte spontanéité de réaction qui est propre au caractère français, il s'est armé contre le péril.

Le danger, en effet, ne laisse pas que d'avoir sou prix; ce n'est point sans raison que Dieu nous a obligé par tant de besoins au travail et au progrès, et notre sagesse comme notre habileté ne sont souvent que d'heureux fruits de la nécessité. Or il y a trente ans, au milieu même de la grande agitation des hommes politiques du Canada, l'esprit public, dans sa généralité, était peutêtre moins vivement ému sur la question de nationalité. Plus inquiet aujourd'hui, et partant plus vigilant contre toute tentative d'assimilation et d'absorption, il a créé par là même à la patrie canadienne une sauvegarde plus puissante que les ressources du gouvernement et de l'administration ; la vive sollicitude de chacun pour ses mœurs, sa langue, sa race et son pays, c'est là l'essence d'une nation.

La patrie qui s'asseoit sur un trône ou dans une chambre de conseil est un emblème, un fantôme, quelquefois un mannequin habillé; mais la patrie vivante, que chacun porte en son cœur, est indestructible comme l'âme humaine elle-même; elle renaît comme elle, se multiplie comme elle, et participant à sa sublime nature, s'échappe immortelle de l'étreinte de la tyrannie et des détours de la politique.

Tandis que chaque âme canadienne ouvrait ainsi dans sa sollicitude un inviolable sanctuaire à la patrie, et tandis que le clergé, les hommes politiques, les publicistes et toute la tête intellectuelle de la nation s'appliquaient à défendre le pays et à développer ses forces, le peuple, ce fonds inépuisable de l'humanité, s'en allait croissant de

jour en jour; cet ouvrier grossier mais invincible bâtissait la base solide et essentielle de toute nation, et sans compter, jetait à l'avenir ces fortes familles que l'avenir lui rendra au centuple.

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