CHAPITRE IX
DE lS3t A 1944.
Plus on avance dans l'époque actuelle, plus la croissance des Canadiens français s'augmente et devient remarquable. Nous avons vu en 1831 que cette population avait atteint le chiffre de 380,000 habitants, presque tous établis dans les régions autrefois constituées en seigneuries. C'était à peine encore si quelques milliers s'étaient portés dans les contrées ouvertes au défrichement par les Anglais sous le nom de tov^■nships. Au recensem-ent de 1844 la population totale du Bas-Canada se trouva de 699,800 personnes, dont 524,307 d'origine française : l'augmentation de celle-ci depuis 1831 était donc de 144,000 âmes (1) *.
Mais celte proportion ne représente pas exactement le progrès réel des Franco-Canadiens, car nous ne pouvons passer sous silence le chiffre toujours croissant de ceux qui depuis un certain nombre d'années avaient commencé à se diriger du Canada vers les États-Unis, et qui durant celte période atteignit une importance dont il faut tenir compte ; celte émigration el celle du nord-ouest vers les pays de fourrures peut être évaluée à plus de 40,000
1. Voir à la fin du volume les notes du chapitre ix. Tous les chiffres entre parentlièses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.
âmes pendant les treize années qui séparent 1831 de 1844; ce qui porte l'augmentation des Franco-Canadiens durant ce temps à 184,000, c'est-à-dire à 3,20 pour 100 par an (2).
Celte population était ainsi répartie : 1° 198,000 qui habitaient au nord du Saint-Laurent, y compris le comté de Yaudreuil ; 2" 264,000 dans la région riveraine du Saint-Laurent au sud, y compris Montréal et tous les comtés de la rivière Richelieu; 3" 19,000 dans la région sud-est-est du Canada, composée des townships organisés par le gouvernement anglais et située entre la région précédente et les frontières du Vermont et du Maine (États-Unis); 4° 43,300 dans la région située à l'extrémité est du Canada, sur l'embouchure du Saint- Laurent et sur le golfe (3).
Telle était la répartition de la population française; quant à la population anglaise, elle se montait à cette même époque, dans le Bas-Canada, à 157,600 âmes ainsi distribuées : — Au nord du Saint-Laurent 49,920; principalement dans la ville même de Québec, il y en avait 22,000; dans le comté des Deux-Montagnes 9,000; dans celui d'Ottawa 9,000 également; le surplus, 9,000 environ, était dispersé dans les divers autres comtés. — Au sud, 56,404, dont 23,000 à Montréal ; 15,000 dans le comté de Beauharnois ; 6,000 dans le comté d'Huntingdon ; 3,000 dans le comté de liouville; 2,500 dans le comté de Lotbinière et 4,000 dans celui de Dorchesler; il y en avait à peine 3,000 dans les huit autres comtés. — Dans la région du sud-est, où ils dominaient, on comptait 44,436 Anglais ; partout ils y étaient en assez grand nombre, mais surtout dans les comtes de Missisqui, de Stanstead et Sherbrooke, où avaient été établis les loyalistes américains, et où se trouvaient à peine quelques Canadiens. —
A l'est ils n'étaient que 7,740, et ne figuraient en nombre un peu notable que dans les comtés de Bonaventure et de Gaspé.
En résumé, sauf les deux villes de Québec et de Montréal, où campait une population anglaise de fonctionnaires, de marchands et de portefaix, les Canadiens étaient toujours demeurés compactes et sans amalgame étranger. Ils occupaient à peu prés seuls tout le pays central dont le Saint-Laurent est l'artère, et qui comprend dans les deux premières régions ci-dessus énoncées presque tout le territoire concédé autrefois par les rois de France. Dans ces seigneuries, dont plusieurs étaient encore désertes à l'époque de la conquête, et beaucoup d'autres à peine habitées, les Canadiens s'étaient multipliés, propagés de canton en canton, et avaient enfin complètement rempli comme une dernière et religieuse observance des ordonnances royales, tout le cadre que celles-ci leur avaient tracé.
Ils avaient mis soixante-dix ans à accomplir cette évolution, entre les misères de la guerre et les persécutions de leurs conquérants, à travers les difficultés de la nature, celles de la polilique et toute espèce de dégoûts. Maintenant, solidement établis chez eux et forts de leur nombre, ils commençaient à déborder dans les circonscriptions même que le gouvernement anglais avait préparées pour la colonisation de ses nationaux.
Longtemps leur attachement tenace à leurs anciennes coutumes les avait retenus; en dépit des remontrances de leurs amis les plus dévoués (4), il? avaient été jusqu'aux dernières limites du morcellement possible de leurs fermes. Enfin, après beaucoup d'hésitation et de répugnance, cédant à la nécessité, ils sortirent de leurs seigneuries et entrèrent dans les townships anglais ; mais ils y entraient
pour s'y multiplier désormais avec une puissance toujours croissante, et ils devaient promptement parvenir à y dépasser la population anglaise et à y dominer comme dans le reste du Bas-Canada.
Déjà dans les comtés de Drummond et de Mégantic, à Arthabaslxct^ à Stanfold, à Upton, à Somerset, à Halifax, sur les contins des anciennes seigneuries de Lolbinièro, de Bellechasse et de la Beauce, était installée dès 1844 une population toute française sous la vaine apparence de dénominations britanniques (5). Celte population progressant toujours et cernant les établissements anglais d'Invemess, Aelson et autres, devait sous peu d'années s'étendre dans tout le pays, pénétrer dans les comtés de Sherbrooke et de Siiefford, et atteindre même les comtés de Missisqui et de Stanstead, les plus anciens établissements anglais du Canada.
Nous constaterons déjà une partie de ce progrés dès le recensement de 1851; puis en le suivant dans ces derniers temps nous verrons comment s'opèrent ces déplacements, non point par des pionniers épars qui se mêlent aux anciens habitants, mais bien par une immigration patriotique fortement accentuée, apportant avec elle sa religion, sa langue, ses mœurs, le Canada tout entier.
Cette sortie des Canadiens hors de leurs seigneuries et de leurs habitudes, mérite en effet de fixer l'attention de l'observateur; une fois la première glace rompue, ce n'est évidemment que le premier pas vers l'expansion ultérieure et considérable qu'entraîne l'accroissement énergique d'une population parvenue (aujourd'hui 1859) à un million d'âmes, et il est intéressant d'étudier comment s'effectue un tel mouvement, et quelles modifications les populations peuvent en recevoir.
Ces immigrants canadiens venaient principalement des
comtés situés au sud du Saint-Laurent et de Montréal; le surplus du trop plein de population en ces contrées acheva de peupler les immenses seigneuries de Beauharnois et de Saint-Hyacinlhe, dont la colonisation n'avait commencé qu'après la fin de la domination française (6). Enfin cette môme région, la plus fertile et la plus peuplée du Canada, fournissait aussi la majeure partie de l'émigration que nous avons signalée vers les Étals-Unis.
Un certain nombre de Canadiens sortant des comtés au nord du Saint-Laurent commençaient aussi de leur côlé à se porter vers les to^ynships nouvellement créés au nord, en arriére de leur pays, surtout à Chicoutimy, sur le Saguenay, et dans quelques cantons en arrière de Port-Neuf et de Champlain.
La région de l'est, composée des comtés de Kamouraska, de Rimouski, de Gaspé et de Bonaventure, est pour la majeure partie presque séparée du Canada et sans communication facile avec lui; ce pays était au départ des Français à peu près inhabité, sauf quelques colons au Kamouraska, à la rivière du Loup et à Bic; il n'était guère connu que comme une côte favorable à la pêche, et c'est à peine si quelques pêcheurs sédentaires s'étaient fixés sur les plages de Rimouski et de Gaspé.
Ces pêcheurs isolés, ces courageux colons, aidés seulement de quelques émigrants venus de temps à autre des comtés de l'Ilet, de Montmorency et de Québec, s'étaient soutenus, développés, et leur nombreuse postérité s'était propagée en colonies nouvelles sur les seigneuries encore désertes de ces rivages délaissés. D'autre part, quelquesunes des familles acadiennes si cruellement cl^assèes et poursuivies par les Anglais hors de la Nouvelle-Ecosse étaient venues chercher asile dans un lieu alors inhabité et ignoré, la Baie des Chaleurs, où elles ont été la souche
delapopiilalion française du comté de Bonavenlure. Tous ces éléments réunis, si faibles dans leur principe, atteignaient 45,000 âmes en 1844.
C'est de celte circonscription que dépend, dans le comté de Gaspé, un groupe d'iles appelé îles de la Madeleine, dont nous avons déjà parlé à propos des Acadiens (1" partie), et qui offrent un singulier exemple de la fécondité de cette race. Ces îles étaient complètement désertes en 1780, quand un Américain, nommé Isaac Coffm, trouvant la situation favorable pour la pêche du morse, y conduisit quelques familles acadiennes qu'il alla chercher sans doute dans l'île du cap Breton, où s'était conservée une portion assez notable de cette malheureuse population; il parait qu'en 1780 il n'y avait installé encore que quatre familles, mais postérieurement il en amena d'autres sans doute, ou il en vint quelques-unes s'y fixer spontanément, car en 1798 on y trouve dix familles; il n'y est venu depuis lors et à de longs intervalles qu'un petit nombre d'individus ù'Arichat et de Chelicamp (cap Breton), et quelques Français de Saint-Pierre et Miquelon; néanmoins en 1830 on y comptait déjà prés d'un millier d'âmes, et en 1851 il y avait 1,946 habitants; aujourd'hui cette population dépasse 3,000 âmes (8).
La population dans ces iles est à peu près exclusivement d'origine acadienne ; quelques Anglais seulement, et depuis peu d'années, y ont été fixés par les affaires commerciales. Rien n'est touchant comme la siuiplicité et la purelé'de mœurs de ces braves gens groupés autour de leur curé, loin de tout bruit, sans communication même avec le rests du monde pendant plus de la moitié de l'année. Ils y vivent en patriarches dans une union fraternelle. Le luxe, bien entendu, y est inconnu; mais le pays fournit abondamment toutes les nécessités de la vie : un
peu de culture, un assez grand nombre de bestiaux, et surtout lapêclie, défrayent amplement les besoins de cette population laborieuse; elle possède ainsi une aisance relative qui donne à cette tribu solitaire de l'océan Vaurea mediocntas du poëte, et la rend probablement plus heureuse que nos peuples d'Europe, au sein de tout ce luxe fastueux et raffiné qui traîne derrière lui la misère des désirs inassouvis.
Dans cette région de l'est, les Franco-Canadiens étaient seuls entre eux, presque sans aucun mélange d'Anglais; c'est à peine si on en trouvait cent à deux cents dans les comtés de Kamouraska et de Rimouski sur un total de 35,000 âmes.
Le comté de Gaspé, à la vérité, renfermait quelques établissements anglais formés depuis soixante ans environ par des pêcheurs de Nanlucket (États-Unis), par des loyalistes américains et quelques émigrants irlandais; mais ils étaient peu importants et complètement séparés des établissements canadiens. Ceux-ci se développaient tout le long du cours du Saint-Laurent jusqu'à la mer, au cap Chat, à Saint-Anne des Monts, à la rivière du Renard, au cap Desrosiers, puis à l'entrée de la haie des Chaleurs, à la Malbaie, à Percé, à la Grande Riuière, et à Newport ou Pahos; cecà quoi il faut joindre la colonie acadienne de l'île Madeleine, dont nous venons de parler. Entre le cap Desrosiers et la Malbaie se trouve, sur le golfe, le bassin de Gaspé, autour duquel étaient groupés les établissements de Douglas, d'York et de la Baie de Gaspé, où se concentraient à peu près tous les Anglais du comté. Parmi eux nous ferons remarquer que nous comprenons un certain nombre d'éraigrants jerseyais que les pêcheries avaient attirés dans ces parages et que Ton pourrait à bon droit revendiquer pour la race française. La population totale du
comté était de 7,146 âmes, sur lesquelles plus de 4,000 étaient canadiennes.
Dans le comté de Bonaventure, sur 8,240 âmes 4,000 étaient de race française, 3,G00 de race anglaise, et 5 ou 600 de race indienne, reste de la valeureuse et chevaleresque nation des Abenakis. Toute la population française, ou à peu prés, était acadienne, les uns établis dans le pays avant 1755, les autres réfugiés de la Nouvelle-Ecosse, d'autres enfin émigrants des îles du golfe Saint-Laurent. Ces Acadiens dans ce comté sont en apparence beaucoup plus mêlés avec la population anglaise que les Canadiens du comté de Gaspé; mais en réalité, ils sont dispersés çà et là en petites bourgades distinctes , et où ils se maintiennent seuls et séparés des Anglais. Leurs principaux villages sont Paspebiac, Bonaventure, Maria, Traguedigash, que les Anglais appellent Carklon, et \di Nouvelle; ils sont presque tous sur la baie que forme la rivière Ristigouche à son embouchure.
Telle était la distribution de la population du Bas-Canada en 1844; mais avant de terminer cet exposé il convient de dire quelques mots des émigrants qu'elle avait envoyés dans divers cantons de l'Amérique ; les uns avaient été, nous l'avons dit, entraînés parle commerce des fourrures, au nord-ouest et à l'ouest, et ceux qui sont demeurés en ces régions se sont pour la plupart ralliés aux centres canadiens existants de longue date en ces contrées, à Détroit, Michillimakinac, la Baie verte, la Prairie du chien, la Rivière rouge, etc., etc. D'autres s'étaient dirigés vers le sud-est, dans les Illinois, à Saint-Louis du Missouri; d'autres enfin à New-York, k Albany, à Troy et autres villes riveraines de l'Hudson, où les attirait la navigation intérieure, industrie dans laquelle les Canadiens connaissaient peu de rivaux.