‹ La France aux coloniesChapitre 47 sur 85 · Voir à la fin du volume les notes du chapitre x · texte numérisé non relu

Voir à la fin du volume les notes du chapitre x

Tous les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

Mais tandis que l'immigration anglaise dans le Bas-Canada allait en diminuant, l'accroissement de la population indigène était fortement compromis par l'émigralion de plus en plus considérable qui se dirigeait vers les États- Unis, et que déjà nous avons signalée quelques années auparavant. Dans la première époque de la colonie, les coureurs de bois et le commerce des fourrures avaient porté au peuplement un grave préjudice, qui plus tard, gr;ke au développement rapide de la population, était devenu presque insignifiant; mais dans ces derniers temps le mal reparaissait plus redoutable, quoique sous une forme nouvelle.

Le départ annuel d'un grand nombre d'habitants pour les manufactures du sud et les défrichements de l'ouest, menaçait d'amoindrir singulièrement le développement' du pays. En 1850, le recensement des États-Unis constate qu'il y avait dans toute l'étendue de l'Union 147,711 éraigrants de l'Amérique anglaise, sur lesquels nous estimons que l'on peut compter 64,000 Franco-Canadiens, principalement établis dans les États de NoAV-York, du Vermont, de l'Illinois, du Michigan, du Wisconsin, du Maine, de rObio, du Massachusetts, du Minnesotta et du Missouri. Depuis 18ii, l'émigration aux États-Unis avait fait, on le voit, des progrès considérables, puisque à cette époque le nombre des Franco-Canadiens résidant dans l'Union ne dépassait guère 34,000 âmes; il avait donc émigré plus de 30,000 individus en sept ans (2).

Ces émigrants étaient déterminés par des motifs nombreux et variés, les uns allaient chercher du travail dans les manufactures des Étals de l'est, les autres alimenmenlaient la navigation des fleuves et des canaux, plusieurs allaient se louer comme manœuvres dans les grands ateliers de travaux; ceux qui se dirigeaient dans

l'ouesl avaient presque tous pour but d'y acheter des terres et de s'y faire cultivateurs. Un grand nombre se portait vers New-York, Détroit, Saint-Louis et diverses autres villes, comme artisans, surtout comme tailleurs de pierres et menuisiers. Mais presque tous ces motifs d'émigration dérivent d'une cause commune et originelle; la difficulté qu'éprouvaient les Canadiens pour établir leurs nombreux enfants sur des fermes nouvelles dans leur propre pays. Non pas qu'il manquât de terres vacantes, plus des deux tiers de la contrée étaient inoccupés; mais la répulsion qu'ils éprouvèrent longtemps à sortir des anciennes seigneuries, le prix trop élevé des terres qui pouvaient se trouver à leur portée, le défaut absolu de chemins pour pénétrer dans les grands territoires que le gouvernement possédait encore dans l'intérieur, apportaient les plus grandes difficultés à la formation de nouveaux établissements.

Obstinément attachés à leurs héritages primitifs du pays seigneurial par un patriotisme exagéré, ils avaient longtemps morcelé leurs fermes; mais ce morcellement avait dû s'arrêter devant de grands obstacles, car il faut, de toute nécessité, un certain minimum d'étendue pour pouvoir cultiver sous ce climat. Les pères de famille furent donc conduits à ménager ce qu ils appelaient des arrangements entre leurs enfants, donnant la terre à l'un d'entre eux, à charge par lui de fournir certaines redevances ou un certain capital à ses frères et sœurs. Il résulta de là que fréquemment le premier s'obérait outre mesure, tandis que les seconds consommaient sans profit leur part d'héritage; et, après un petit nombre d'années, les uns et les autres se trouvaient également dénués de ressources, et réduits à louer leurs bras pour se procurer des moyens d'existence.

C'est ainsi que naquit au Canada la classe des prolétaires, et ce furent ces motifs qui achevèrent de faire surmonter aux Canadiens leur antipathie pour les cantons colonisés par les Anglais. Un nombre toujours croissant d'entre eux se décida à placer ses petits capitaux sur ces terres nouvelles, pour éviter le gaspillage et l'appauvrissement qui s'étendaient autour d'eux. Mais ils se trouvèrent Il alors vis-à-vis des spéculateurs et fonctionnaires anglais, I qui avaient accaparé toutes les terres les mieux situées : |i cardans les premiers temps le gouvernement anglais avait I concédé d'immenses portions de territoire avec une prodigalité inconsidérée.

Les prétentions de ces détenteurs étaient exorbitantes et auraient promptement absorbé, en les ruinant, les faibles ressources des acheteurs ; les Canadiens reculèrent; mais beaucoup de spéculateurs préférèrent laisser leurs terrains en friche et attendre l'avenir. On ne saurait s'imaginer combien cette sorte d'hommes a été funeste dans toutes les colonies, et notamment au Canada. Ici se montre la différence notable entre le système des spéculateurs et celui des seigneurs, qui, obligés de livrer leurs terres d'après un tarif constant et établi d'avance, avaient . tout intérêt à pousser vivement la colonisation, tandis que I souvent le spéculateur trouvait avantage à prolonger sur I ses terres l'état d'abandon, en se berçant toujours de l'esj poir d'un plus grand profit.

La couronne anglaise possédait à la vérité d'immenses étendues en friche et libres encore, enclavées dans l'intérieur des terres ; mais dans ces pays souvent montagneux, et toujours d'un abord difficile, il était presque impossible de former aucune exploitation agricole faute de chemins où pussent circuler les voitures. Parmi les quelques individus qui affrontèrent les premiers les difficultés et la soli-

tudede ces cantons, on en vit plus d'un obligé de porter à l'épaule, jusqu'au plus proche moulin, le grain de sa fournée. Ce ne fut guère qu'à l'époque où nous sommes parvenus que l'on commença à ouvrir ça et là quelques routes, qui permirent aux pauvres émigranls de pénétrer dans ces contrées.

En présence d'un tel état de choses il n'y avait que les plus aisés parmi les Canadiens qui pussent acheter des terres accessibles; et ceux seulement dont le courage et l'esprit d'entreprise dépassaient la moyenne pouvaient hasarder des défrichements dans les pays perdus de l'intérieur et des montagnes. La masse commune des prolétaires, dont la foule se recrutait et croissait d'année en année, restait ainsi dans ses paroisses à l'état de journaliers besoigneux; situation bien précaire dans un pays où le manque de capitaux et la rigueur de l'hiver rendent le travail salarié rare et peu fructueux.

De là l'entraînement d'une partie de la population vers les pays limitrophes des États-Unis, où les attira l'appât d'un salaire plus élevé et plus constant. Presque tous ne partaient que pour un temps, beaucoup même pour nne saison seulement, comme ceux qui allaient au Yermont, à l'époque des récoltes; mais l'homme propose et Dieu dispose, et tel qui n'était parti que pour trois ou quatre mois laissait tramer son absence en longueur par une circonstance, puis par une autre, s'habituait dans le pays, et finissait par y demeurer. Un grand nombre cependant revenaient au Canada ; mais les habitudes plus dispendieuses qui existent au sud avaient souvent absorbé leurs gages en tout ou en partie, et peu d'entre eux liraient de leur voyage un profil réel pour acheter et défricher îine terre, à leur retour.

Il se trouvait en outre un assez grand nombre d'émi-

grants même parmi ceux qui avaient conservé quelque aisance; voyant les difficultés que les familles éprouvaient au Canada pour leur expansion, ils réalisaient leur avoir, se transportaient aux États-Unis avec leurs capitaux et y achetaient des terres où ils s'installaient; double perte d'hommes et d'argont pour leur patrie !

Les premiers se dirigeaient en général vers les États qui touchent au Canada, tels que le Maine, le Massachusetts, Vermont, New-York et la Pensylvanie ; les seconds se portaient de préférence vers les vastes territoires de l'Ouest, aux Illinois, au Michigan, au Wisconsin, au Minnesolta.

Il semblait être dans la destinée des Canadiens de se trouver toujours au premier rang des pionniers de l'Ouest américain. Il y avait déjà deux siècles que, les premiers de tous, ils avaient porté dans ces contrées des établissements européens ; mais les familles qu'ils avaient envoyées alors s'y trouvaient en trop petit nombre ; elles étaient restées isolées et impuissantes à peupler sérieusement ces immenses solitudes oîi les avait surpris et entouré le flot américain. Aujourd'hui la population du Canada, devenue plus considérable, dirigeait vers ces mêmes pays de nouveaux et plus forts essaims, et souvent ils se rencontrèrent avec les fils de ces anciens colons et se joignirent à eux. Combien d'émigrants canadiens, en 1850, ont pu retrouver aux Illinois, à Détroit ou k la baie Verte, quelques arrière-cousins dont les grands-pères, frères de leurs aïeux, avaient quitté, en 1700, et peut-être en 1680, le Canada et cette même maison, berceau de la famille commune qu'ils venaient à leur tour d'abandonner.

De ces émigrations, les unes, celles qui se faisaient dans les régions limitrophes, s'effectuaient souvent par départs isolés ou par petites troupes de Jeunes gens; celles-là

étaient exposées à de fortes déperditions et à de grandes chances d'absorption pour ceux qui se fixaient dans le pays nouveau. Cependant la tendance naturelle à se grouper par affinité d'origine, et le courant toujours renouvelé d'émigrants qui chaque année venaitaccroître leur nombre, finirent, comme nous l'avons vu, par former quelques centres canadiens, qui, grâce à la proximité de leur pays, à la facilité et à la fréquence des communications, conservèrent les mœurs, la langue et l'esprit national. Pour conserver à leur patrie et à leur race ces hommes dispersés, la difficulté était donc tout entière dans la première formation de ces groupes.

Non-seulement en effet les paroisses que nous avons signalées dans la campagne, sur les frontières de New-York, du Maine et de Vermont, présentent cette physionomie, mais celles môme qui se sont établies à New- York, Troy, Albany,Buffalo, Rochester, Sanduski, etc., sont parvenues à s'agglomérer, à vivre ensemble et à former une petite colonie canadienne au milieu de la cité étrangère. La communauté des habitudes et de l'origine les tient unis, la maison de Dieu les rassemble, et la société de Saint-Jean- Baptiste, œuvre éminemment utile, achève de maintenir et de resserrer leur faisceau.

Saint Jean-Baptiste est le patron du Canada, dont les habitants ont eu l'heureuse idée de former une société générale, qui aune succursale dans toutes les villes du pays et partoutoù se trouve un certain nombre de Canadiens. Son but est précisément de les reher ensemble, quelque part qu'ils puissent être, et de sauvegarder leur nationalité. Cette société a ses assemblées périodiques, sa correspondance, ses fêtes. On a vu des convois de Canadiens partir de Montréal, musique en tète, pour New- York, le jour de la Saint-Jean, afin do porter à leurs compatriotes,

à l'occasion de la fête nationale, le souvenir el l'étreinte fraternelle de la patrie (2).

L'émigration agricole vers l'ouest s'opérait dans de meilleures conditions; c'étaient non plus des jeunes gens isolés et pauvres, mais ordinairement des familles entières, et même des groupes de familles, qui entreprenaient ce voyage avec toutes les ressources nécessaires ; ils se concertaient habituellement pour s'établir dans un même lieu, et choisissaient souvent quelque endroit où fussent déjà fixés d'autres Canadiens. Cependant la grande distance à laquelle ils se trouvaient dés lors de leur pays, l'isolement qui en résultait pour eux au milieu des populations américaines, la rareté de leurs relations avec la mère patrie, ne laissaient pas que de constituer un péril éloigné pour leur nationalité; seuls quelques groupes plus nombreux pouvaient espérer se former à eux-mêmes un petit centre suffisant pour assurer la conservation de leur langue et de leurs traditions.

La plus considérable de ces émigrations fut concentrée dans l'État des Illinois, au sud du Chicago, k Bourbonnais, à Kankakée et à Sainte-Anne^ comté de ^Yill, sous la direction de l'abbé Chiniqui, prêtre du Canada, qui, après avoir prêché une première croisade au nom de la tempérance, en entreprit une seconde dans le but de régulariser et concentrer les émigrations des Canadiens sur un même point, de l'ouest. Il fit à cet effet une série de prédications qui eurent un grand retentissement dans tout le Canada, et surtout dans les comtés de Kamouraska, de l'Ilet et de Bellechasse, où il avait résidé pendant longtemps.

Dès 1851 il emmena avec lui un nombre considérable de Canadiens, qui s'établirent auprès d'autres familles canadiennes et françaises déjà installées depuis plusieurs années à Bourbonnais (Illinois) ; et dans l'espace

de cinq ans il parvint ainsi à grouper autour de celte nouvelle colonie environ six à sept mille âmes, parmi lesquelles se trouvaient un certain nombre d'émigrants français, qui étaient venus se rallier aux Franco-Canadiens. La fin malheureuse de l'abbé Chiniqui dans une sorte d'apostasie du catholicisme arrêta malheureusement le développement de celte intéressante création, dont l'idée mère était heureuse et pouvait porter les plus utiles et les plus précieuses conséquences. Nous exposerons avec plus de détails l'histoire et l'état actuel de ces paroisses dans l'étude spéciale que nous ferons de tous les centres d'émigration canadienne; nous constaterons seulement ici que l'on pouvait estimer en 1851 le chiffre des Canadiens de ce canton à près de trois mille âmes (2 bis).

Un assez grand nombre de leurs compatriotes était en outre établis dans la ville même de Chicago, où se publia pendant un temps un journal français appelé la Tribune de Chicago. Enfin beaucoup d'autres étaient dispersés sur différents points de cet État, et plusieurs avaient été se fixer vers nos anciennes colonies des Illinois, au sud-ouest, à Cahokia, à Kaskaskias, où ils avaient retrouvé des compatriotes, leurs usages et leur langue. Nous n'estimons pas à moins de huit mille le total des Canadiens ainsi répartis, en 1851, dans l'Étal d'Illinois.

Les deux Étals de l'ouest, où se portait ensuite le plus grand nombre de Franco-Canadiens, étaient le Michigan et le Wisconsin ; nous évaluons leur chiffre dans le premier à sept mille, et dans le second à six mille âmes. Une partie de ces émigrants étaient desimpies manœuvres qui se rendaient dans les villes de Détroit, de Mihvaukie et autres, pour y louer leurs services, et qui même poussaient jusqu'aux mines de cuivre qui sont sur le bord du lac Supérieur.

Ceux qui se fixaient à Détroit trouvaient à se rallier à un centre canadien établi de longue date, puisqu'il était le noyau primitif de la \ille fondée, en 1700, par les Français, qui n'eut point d'autres habitants pendant un siècle tout entier. Une des paroisses de la ville, celle de Sainte- Anne, était même encore spécialement occupée par les catholiques français. Quant aux familles qui s'établissaient dans la camp'agne, elles rencontraient dans plusieurs cantons du Michigan, notamment sur la rivière à la Loutre, la rivière Raisiji et la rivière aux Êcorces (comtés de Monroë et de Wayne), sur la rivière Huron et le lac Sainte-Claire {comiésdeMsiComh et de Sainte-Glaire), et enfin dans le comté de Michillimakinac, une population presque entièrement composée de Canadiens descendants des colons primitifs de la contrée.

Il en était de même dans le Wisconsin, à la baie Verte (comté de Brown) et à la prairie du Chien (comté de Crawford), établissements fondés depuis près d'un siècle par les descendants métis des coureurs de bois qui s'étaient fixés dans le pays ; ces métis s'appellent communément bois-brûlés.

Dans le Minnesotta l'émigration des Canadiens ne faisait encore que poindre, et la plupart de ceux qui s'y trouvaient, au nombre de quatorze cents, étaient des boisbrûlés venus des territoires anglais du nord-ouest, et qui s'étaient réunis en ce pays à ceux de leurs compatriotes qui de longue date s'y trouvaient déjà étabhs.

Parmi les émigrants qui se rendaient au Missouri, quelques-uns étaient employés par les commerçants de fourrures de Saint-Louis, et dans ce pays tous se mêlaient aux descendants de nos anciens colons de cette ville et des Illinois (3). Ceux qui étaient fixés dans la Pensylvanie et dans rOhio, y avaient ordinairement été amenés par le

service de la navigation des lacs, et ils formaient sur les bords du lac Érié plusieurs communautés où ils vivaient réunis (4).

On peut se convaincre par cet ensemble d'observations, que même parmi les Canadiens qui demeuraient aux États- Unis sans esprit de retour, la majeure partie conservait, en se groupant, sa langue, ses mœurs et son esprit national. Favorisés, les uns par le voisinage et les communications fréquentes du Bas-Canada, les autres par l'importance et l'ancienneté des groupes auxquels ils se rattachaient, ils pouvaient espérer se soustraire à l'absorption anglo-américaine.

Néanmoins quelque confiance que l'on pût fonder sur cet instinct vivace de conservation nationale, et sur les résultats qu'il avait produits, ce mouvement d'émigration déterminait dans le Bas-Canada une perle d'habitants trop considérable pour ne pas éveiller douloureusement l'attention de tous les hommes dévoués à leur patrie; c'était d'ailleurs une situation déplorable que celle d'un pays contenant d'immenses terres fertiles et incultes, et d'où cependant une partie de la population était obligée de s'exiler faute de travail et d'espace.

Une puissante réaction ne tarda pas à s'organiser sous les efforts réunis de tous les véritables patriotes; prêtres, hommes delois,publicistes, commerçants, administrateurs, il n'y eut qu'une voix, et une action commune dans tout le Bas-Canada pour se mettre à la traverse de ce mouvement qui devenait une sorte de calamité. On exerça une véritable pression sur le gouvernement des Canadas unis, pour l'obhger à faire une enquête et à prendre les mesures nécessaires pour obvier au mal ; plusieurs sociétés se formèrent en même temps pour faciliter la colonisation des régions intérieures da Canada, et un élan admirable d'en-

semble et de patriotisme se manifesta sur ce sujet d'un bout à l'autre du pays; mais il fallut encore un peu de temps pour que ces généreux efforts pussent réduire cet entraînement, en faisant disparaître les causes qui l'avaient déterminé; au point où nous sommes parvenus, ce mouvement contre l'expatriation commençait à peine à s'organiser, nous verrons seulement plus loin quel en fut le résultat utile.

Cette émigration, si considérable qu'elle eût été, n'absorba cependant qu'une médiocre partie de l'accroissement qu'avaient atteint les Franco-Canadiens de 1844 à 1851. En effet, pendant ce même laps de temps, la population totale du Canada s'éleva à 890,261 personnes, comme le constate le recensement de 1851; sur ce chiffre 609,5^8 sont Canadiens français ; d'oi^i il résulte pour ceux-ci depuis 1844 un bénéfice de 145,221 âmes demeurées dans le pays, malgré les nombreux départs pour les États-Unis que nous avons signalés ci-dessus et qui se sont élevés de 25 à 30,000 individus dans ces sept années (2).

L'accroissement total et réel des Franco-Canadiens, y compris ces émigranls, a donc été de 172,000 âmes durant cette période, soit 33 p. 100 sur 1844, ce qui représente 4,25 p. 100 par an, progression extraordinaire, mais qui repose sur les observations les plus authentiques et les plus exactes (5). Ce chiffre sans doute est sensiblement plus élevé que tous ceux que nous avons observés jusqu'ici ; mais nos calculs ont été faits et refaits avec le plus grand soin, et nous donnerons plus loin la raison de cet écart en étudiant les lois du développement de la population.

A la faveur de cette forte progression le mouvement d'expansion intérieure s'était vivement prononcé. Nous avons donné dans le chapitre premier le tableau statistique de la situation à cette époque. Au nord du Saint-

Laurent on comptait 248,755 Canadiens français; dans la région sud 326,97-i; au sud-est 34,066; à l'est 57,911.

Le nord du Saint-Laurent présente donc sur 1844 un accroissement de 26 p. 100, le sud 23,75 p. 100, le sudest 78 p. 100, l'est 33 p. 100. Ces différences s'expliquent aisément, car c'est le nord et le sud, c'est-à-dire les contrées les plus anciennement peuplées qui ont envoyé des émigrants aux États-Unis, sur tout le sud du Saint-Laurent, qui en est limitrophe, et qui se prêtait encore moins que le nord à la formation de nouveaux établissements.

Dans le nord, en effet, les habitants commencèrent à se porter sur les rives de l'Ottawa, (comté d'Ottawa) et par de là les Laurentides (montagnes qui bordent le Saint- L lUrent) (6). En outre un large champ venait aussi de s'offrir à la colonisation au nord du comté de Saguenay, par l'ouverture des premières voie* de communication qui permettaient enfln d'aborder la fertile vallée du haut Saguenay et les vastes plaines qui entourent le lac Saint-Jean, Cette colonie, commencée depuis plusieurs années déjà, renfermait un grand avenir, mais elle avait eu à subir de laborieux débuts, comme on peut en juger par le simple récit qui suit et que nous tenons d'une personne qui y a passé alors plusieurs années :

« La colonisation s'est ouverte au Saguenay vers 1840, « sans dessein prémédité, par de pauvres gens qui allaient « travailler là pour l'exploitation des bois, aux gages de « riches négociants anglais. Ayant reconnu la bonté du « sol et du climat, ils ont essayé de défricher quelques « arpents en proportion de leurs moyens, puis ils ont at- « tiré leurs parents et leurs amis. Mgr l'archevêque « de Québec y envoya des missionnaires qui aidèrent « de leur mieux ces courageux colons en partageant leurs « peines. D'autres Canadiens, moins pauvres, se détermina PARTIE. 12

« nèrent alors, au prix de bien des sacrifices, à venir se « réunir à leurs compalrioles, espérant réaliser avec eux « des espérances qui leur paraissaient avantageuses.

« Autour du lac Saint-Jean ce sont deux prêtres cana- « diens qui, après bien des démarches pénibles et avec « beaucoup de fatigues, ont réuni les premiers colons. »

Ces deux ecclésiastiques étaient MM. Hébert et O'Reilly, qui furent aussi secondés dans leurs travaux par M. l'abbé Pilotte, le directeur actuel du collège de Sainte-Anne. Mais ce ne fut que plus tard que leur œuvre prit tout son développement, et c'est tout au plus même s'ils avaient commencé à agir en 1851 . A cette époque les paroisses établies sur le Haut-Saguenay étaient Tremblay, Bagot, Chicoutimi, la Terrière et Kinogomi, quelques familles à peine étaient établies à Metabetchouan sur le hc Saint-Jean; l'ensemble de cette population était de 4,981 âmes, dont à peine 200 n'étaient pas Canadiens français.

En descendant le Saint-Laurent au-dessous de l'embouchure du Saguenay et en suivant les côtes septentrionales du golfe jusqu'au détroit de Belle-Ile, le pays jusque là complètement désert, commençait aussi à voir divers établissements formés par les caboteurs du bas Saint- Laurent, et les Acadiens des îles. Jusqu'à la moitié de ce parcours, environ vers Nataskouan, le-climat et le sol permettent de cultiver; on y trouve des prairies assez fertiles, et les habitants peuvent partager leur temps entre la pêche et le travail des champs ; mais au delà la côte, qui tourne subitement en remontant au nord est à peu prés stérile; elle ne produit que quelques pommes de terre avec un peu d'herbe, et on ne peut guère y exploiter que les abondantes pêcheries qu'elle présente. Sur ces rivages, qui dépendent en partie du Labrador, on comptait déjà, en 1851, 6 à 700 habitants, presque tous Canadiens français ou Acadiens.

La rive sud du Saint-Laurent était loin de pouvoir offrir de pareilles facilités pour de nouveaux établissements à son surcroît de population ; bien peu de cantons possédaient encore des terres à défricher, et la jeunesse du pays n'avait d'autre ressource que d'éniigrer soit aux Étals-Unis, soit dans le sud-est du Canada. Quelques routes péniblement ouvertes commencèrent à donner accès dans cette dernière région; mais elles étaient encore bien rares, et la plupart du temps il n'était guère possible de se diriger ailleurs qu'aux Étals-Unis : aussi élait-ce cette circonscription qui avait fourni le plus fort contingent à l'émigration.

Quelques comtés cependant, par exception, contenaient eneore de vastes étendues de terres libres, notamment Beliechasse, Dorchesler, l'Ilet et même Lotbinière; le sud de ces comtés était inhabité et pourtant susceptible de recevoir une nombreuse population; malheureusement ici encore le manque de chemins empêchait absolument d'y pénétrer et d'y créer des fermes; beaucoup d'habitants de ces cantons avaient donc été obligés d'émigrer au lieu de se porter sur ces terres fertiles quoique désertes (7).

Dans la région sud-est, la proportion de l'accroissement était très-considérable puisqu'elle est de 78 p. 100 sur la population de 1814 ; il s'y trouvait alors 19,000 Canadiens français, et en 1851 on en comptait 34,066. Ce rapide progrès était dû en partie aux naissances et en parlie aux nombreux émigrants qui étaient venus des anciennes seigneuries dans ces pays nouveaux, sur tous les points qui s'étaient trouvés accessibles à leur bourse et à la circulation. Les comtés de Megantic, de Drummond et de Shefford, limitrophes des anciens pays de seigneurie, subissent déjcà celte action d'une manière nolable. Dans les deux premiers les Canadiens sont arrivés à for-

mer la grantle majorité de la population, et dans Shefford ils atteignent presque à la moitié; leur proportion est beaucoup moindre dans Sherbrooke, Missisqui et Slanstead, mais ils y présentent déjà pourtant un chiffre respectable (8).

Une forte augmentation se manifeste aussi dans la région de l'est; elle est pour ces sept années de 14,411 âmes, c'est 35 p. cent de plus qu'en 1844; l'éloignement des États-Unis, la grande quantité de terres incultes qui se trouvait dans le pays, ont mieux conservé les habitants de ce district à l'abri de l'expatriation : cependant une partie de cet accroissement est dû aux émigrants sortis des comtés voisins ; car le fait des naissances justifierait à peine ce chiffre, et il faut tenir compte en outre d'un certain nombre de familles de Kamouraska et de Rimouski qui suivirent l'abbé Ghiniqui aux Illinois.

Le comté de Kamouraska est celui qui présente le progrès le moins notable, c'était le plus anciennement peuplé et il a fourni des émigrants au reste de la contrée. Mais le comté de Rimouski, dont l'étendue est immense, et où commençaient à s'ouvrir des routes vers quelques parties de l'intérieur, a vu sa population s'élever de 17,500 âmes à 25,821 ; beaucoup de points restés jusque-là inhabités sur la rive du Saint-Laurent se peuplent et se défrichent, et les colons remontent dans l'intérieur, notamment vers le lac Témiskouata, par lequel ils sont appelés à rejoindre un jour la colonie acadienne de MadaAvaska située au nordest du Nouveau-Rrunswick.

Dans le comté de Gaspé, où se trouvaient 4,000 Ganadiens en 1844, on en compte 6,724 en 1851 ; beaucoup d'émjgrants sont venus, de la côte de Reaupré et des environs de Québec, s'établir sur la côte nord de ce pays, " dans les seigneuries jusqu'alors presque désertes du cap

Chat, de Sainte-Anne des Monts et de la rivière du Renard. Le comté de Bonavenlure est peut-être le seul district du Canada où l'accroissement naturel se présente pur et simple, sans émigration et sans immigration; sa situation reculée , le défaut à peu près absolu de communication, sauf par mer; la nature des occupations de ses habitants, qui se partagent entre la culture et la pêche, ont retenu sur ses rivages tous les enfants du pays, et son grand éloignement s'est opposé d'autre part à l'immigration des Canadiens. Les Franco-Acadiens, dont s'y compose toute la population française, de 4,000 qu'ils étaient en 1844, sont parvenus au chiffre de 5,332; augmentation de 33 p. 100 en sept ans, ou 4,25 p. 100 par an, ce qui nous représente l'accroissement produit par l'excédant des naissances sur les décès.

Il conviendrait aussi peut-être de joindre à la population française de ces deux comtés de Gaspé et de Bonaventure 500 habitants originaires des îles normandes de Jersey et de Guernesey, que la pêche a fixés sur ces parages, et qui, par leur origine aussi bien que par leur langage, appartiennent à la race française (9).

Dans cette même région de l'est le nombre des Anglais qui en 1844 était de 7,000 environ, esta peine de 10,000 en 1851. Dans les comtés de Kamouraska et de Rimouski, ils ne présentent toujours qu'un nombre insignifiant, et n'ont quelque importance que dans les comtés de Gaspé et de Bonaventure, qui en renferment chacun 4,000; or en 1844 on en comptait 3,200 en Gaspé, et 3,600 en Bonaventure : ils offrent donc dans le premier de ces comtés une augmentation de 25 p. 100 en sept ans, soit 3,25 p. 100 par an , et dans le second 27 p. 100, soit 2,75 p. 100 par an, accroissement bien inférieur à celui des Canadiens et des Acadiens dans ces mêmes contrées, Les Anglais de

ce pays sont les descendants des loyalistes américains, qui y furent placés en 1784, et des émigrants américains, écossais et irlandais qui vinrent s'y fixer à diverses époques, entre autres des Irlandais amenés sur la baie de Gaspé par M. Félix O'Hara dans les premiers temps mêmes de l'occupation anglaise.

Dans tout le Bas-Canada le mouvement de la population anglaise, de 1844 à 1851, a été de 157, GOO à 216,000 âmes, soit 37 p. 100 d'augmentation; en ôlaut 25 p. 100 pour l'accroissement naturel par les naissances, ce chitfre suppose à peine une immigration annuelle de 3,000 personnes venant des îles Britanniques ; immigration bien faible et qui ne répond même pas aux nécessités commerciales et industrielles des villes du pays, dont deux entre autres, Québec et Montréal sont des cités de premier ordre; aussi la population anglaise paraît-elle généralement perdre du terrain dans cette contrée (8).

Quant aux populations canadiennes établies sur les confins du Bas-Canada dans les pays voisins, voici sommairement quelle était leur situation en 1851 :

1° Hatit-CanaiSa. — Un grand nombre d'émigrants venus de Montréal et surtout de Vaudreuil, ont continué à se porter dans les comtés de Glengary, Prescott, Russel et même vers celui de Carleton, dans la ville de Bytown, aujourd'hui Ottava. — Beaucoup de manœuvres employés à Texploilation des bois se sont fixés dans le comté de RenfreAv au nord-est de celui de Carleton. Dans ces divers pays le recensement de 1851 constate 10,248 Franco- Canadiens; comme ils n'étaient que 3,400 en 1844, ils ont donc triplé dans ces sept années par suite du renfort considérable que leur ont apporté les émigrants du Bas-Canada (9). .

2'' Etats de I¥e%v-Tork. et «le Ternaoïït, frontière

du nord. Beaucoup de Canadiens avaient continué à se porter dans ces deux pays, et on ne peut pas les évaluer en 1851 à moins de 10,000 pour cette portion de l'État de New-York, et de 8,000 pour le Vermont. Dans ri^^tat de New-York ils étaient arrivés môme à former des paroisses rurales presque entièrement canadiennes, telles que celle de Corbeau^ entre la frontière du Canada et la ville de Plattsburgh. Quant aux Canadiens établis dans le sud de l'État de New-York, à Troy, Albany et New- York même, nous ne nous en occuperons pas maintenant, non plus que de ceux qui s'étaient fixés dans le Massachusetts et en Pensylvanie, car nous n'avons en vue ici que de rattacher au centre principal du Bas-Canada les groupes qui en sont immédiatement limitrophes.

3" lies Avadieus de IVIadaivaska . Depuis plusieurs années ces Acadiens n'étaient plus seuls; beaucoup de Canadiens des comtés de l'Ilet et de Kamouraska, venus d'abord pour travailler dans les chantiers de bois des négociants américains de l'État du Maine, rencontrant sur leur parcours cette petite colonie acadienne, où ils retrouvaient leur religion, leur langue et leurs mœurs, se déterminaient à y prendre des terres et à s'y fixer. En peu d'années, cette colonie se trouva considérablement accrue, et de plus de 2,600 qu'étaient les Acadiens en 1844, ils étaient arrivés en 1851 à prés de 7,000 âmes, presque également réparties sur l'une et l'autre rive du Saint-Jean, le nord dépendant du Nouveau-Brunswick, et le sud de l'État du Maine. Ils avaient ainsi plus que doublé en sept ans. Malheureusement ces hommes laborieux et simples manquaient généralement, dans cette espèce de désert, d'instruction et de capitaux, ce qui les mettait à la merci de quelques marchands américains qui s'étaient établis dans le pays et le dominaient entièrement.

4" t^ca Ara«lieiiH de la liaie de» CBialeiirn et des rùtes dit golie dans If ]\'oiiveau-Bi*uiis%vicli.. Ces

populations de paisibles pêcheurs avaient poursuivi sur ces côtes retirées leur développement ordinaire, n'éuiigrant point, mais ne recevant non plus aucun renfort d'immigration extérieure ; ils avaient suivi à peu près la même fortune et le même accroissement que leurs compatriotes du comté de Bonaventure et pouvaient atteindre alors 13 à 14,000 âmes.

— On trouve ainsi en 1851 un chiffre de 716,954 Franco-Canadieus, savoir :

Bas-Canada, rive nord du Saint-Laurent. . . . 248,7oo

Id., rive sud du Saint-Laurent 326,974

Id., région du sud-est 34,066

Id., région de l'est 57,911

■*» Confins du Haut-Canada 10,248

Confins de New-York et du Vermont 18,000

Acadiens de Madawaska 7,000

Id. des côtes du nouveau Brunswick. . 14,000

Total 716,934

Tel est le résumé général de la situation des Franco- Canadiens en 1851, en laissant de côté les diverses colonies qu'ils ont fondés dans l'ouest. Ainsi qu'on le voit, ils n'ont perdu pied nulle part; loin de là, ils envoient des émigrants dans des contrées jusqu'alors désertes, ils pénétrent au milieu des colonies anglaises du sud-est, tendent à y devenir dominants, et commencent partout un mouvement d'expansion d'une grande énergie.

Malgré les émigrations qu'elle a fournies, la population dans le Canada central est restée toujours compacte, toujours catholique et française; dans les campagnes les habilanls ignorent encore généralement la langue anglaise, et le peu d'étrangers qui s'y trouvent sont obligés d'ap?

— isn —

prendre le français. Dans les comtés de Verchèrcs, Richelieu, Yamaska, Saint-Hyacinthe, Nicolet, Belle-Chasse, riiet, Montmorency, Ghamplain et Berthier, il n'y a, sur 220,000 âmes que 5,548 habitants d'origne anglaise. Dans son vieux foyer national et primitif, le Canadien est entièrement demeuré lui-même et maître chez lui ; dans les nouveaux établissements où il envoie des émigrants, ceux-ci restent parfaitement distincts au milieu du mélange : ils se groupent, se condensent et s'étendent d'année en année, en évinçant peu à peu devant eux la race anglaise, qui fréquemment se défait de ses héritages et s'en va aux Étals-Unis.

Page 1