‹ La France aux coloniesChapitre 48 sur 85 · DE 1851 A 1S5S · texte numérisé non relu

DE 1851 A 1S5S

Le recensement de 1851 est le dernier document officiel relatif à la population du Canada; mais notre étude ne serait pas complète si nous ne placions pas sous les yeux du lecteur les progrès nouveaux réalisés depuis lors. Dans un an on deux aura lieu un autre recensement, et nous sommes en mesure d'établir quelques présomptions sur ses résultats : or nous ne croyons pas trop nous avancer en annonçant que de 1831 à 1861, la proportion de l'accroissement naturel aura été au moins égale à celle que nous avons observée en dernier lieu. Nous regardons donc comme très-probable que l'ensemble de la population franco-canadienne, dans les limites que nous avons établies plus haut, et sans tenir compte de ses colonies dans l'ouest, devra présenter un chiffre de plus d'un million d'âmes.

On devra en effet trouver à cette époque dans le Canada même la presque totalité de l'accroissement de sa population : l'émigration aux États-Unis, après avoir encore exercé un entraînement assez puissant pendant la première moitié de celte période décennale, a fini par céder sous les efforts persistants qui furent dirigés contre elle, et après avoir été en déclinant d'année en année, elle est arrivée à se réduire actuellement à un chiffre peu considérable.

Afin d'obtenir ce résultat si important pour l'avenir de la race canadienne, on n'a épargné ni efforts ni sacrifices. Dès 1854 était établi de Montréal à Québec un chemin de fer, que l'on fit à dessein passer à travers les comtés du sud-est, et ces comtés furent traversés de nouveau, du nord au sud, par un embranchement dirigé sur l'État de Vermont. Les émigrants affluèrent aussitôt dans les cantons limitrophes du chemin de fer, qui ne tardèrent point à être envahis par une nombreuse population. Le gouvernement faisait ouvrir en même temps de nouveaux chemins vers les endroits écartés, et en 1856 il fit procéder à l'enquête la plus sérieuse, dans toute l'étendue de la contrée, pour sonder la plaie à fond, en connaître toutes les causes et lui appliquer tous les remèdes possibles. Nous devons à l'obligeance de M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada, la communication de cet intéressant document, et c'est un devoir pour nous de rendre hommage cà la bienveillante sympathie que lui et plusieurs autres personnes considérables, ont bien voulu accorder à nos recherches.

Cette enquête, qui provoqua plus de cent rapports détaillés ou sommaires, assigne d'une manière fort claire et assez unanime, les causes suivantes à l'émigration : — 1" Le manque de chemins et de ponts pour communiquer des anciens établissements avec les terres vacantes de la couronne ; — 2° les concessions abusives de vastes étendues de terres faites autrefois par faveur et par intrigue à des individus ou à des compagnies; — 3" le défaut de manufactures qui puissent occuper une partie de la population, réduite durant les longs hivers cà une inaction forcée et préjudiciable; — 4° les vices d'administration qui existaient dans le mode de vente des terres de la couronne, et dans les ventes de bois faites au corn-

merce sur ces mômes terres; — enfin plusieurs autres motifs qui ne sont qu'accidentels ou locaux (1').

Pqur obvier à ces inconvénients, on résolut d'abord d'accroître l'allocation consacrée aux chemins publics; c'était là en effet le point essentiel et la difficulté capitale à surmonter : « Sans chemin, dit M. Marquis, l'un des « déposants de l'enquête, point de colonisation possible, « les plus splendides allocutions des orateurs les plus « distingués de Montréal et de Québec, les assemblées « où l'on a nommé force présidents actifs (plus ou moins) « présidents honoraires (plus que moins) vice-présidents, « comités correspondants et même trésoriers (sans affaires « toutefois); toutes ces magnifiques choses viennent s'en- « gloutir dans le premier ventre de bœuf que le colon « trouve sur sa route; toutes les plus belles phrases lui « sont alors d'un moindre secours que ne lui serait un « arpent de chemin couvert de fascines. »

Afin d'augmenter les ressources de la viabilité, d'une part on entra en arrangement avec le gouvernement anglais pour consacrer à la confection des chemins le prix de vente des terres de la couronne; d'autre part on rendit l'entretien des routes obligatoires pour les propriétaires des cantons traversés. Cette dernière mesure devait avoir un double effet : elle déchargeait l'administration de l'entretien des chemins et lui laissait ainsi plus de fonds libres pour créer de nouvelles roules; puis elle faisait sortir de terre une quantité de spéculateurs oisifs, souvent inconnus, et qui ne se révélaient que pour intenter de désastreuses poursuites aux malheureux qui par mégarde allaient s'établir sur leurs propriétés, croyant

1. Voir à la fin du volnme le 5 notes du chapitre xi. Tons les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes corj-espondantes pour chaque chapitre.

être sur les terres de la couronne. Tout propriétaire en effet qui ne concourait point activement aux charges de voirie, était taxé en argent, et faute de payement, ses terres saisies et vendues à l'encan. Par là beaucoup de spéculateurs de terrains se virent obligés, les uns de créer des exploitations, les autres de vendre h des prix plus modérés, les propriétés qui restaient stériles entre leurs mains.

On a ouvert ainsi depuis lors un grand nombre de chemins qui ont rendu accessibles d'immenses étendues de terres incultes et pourtant fertiles; pour faciliter l'établissement des plus pauvres colons et en même temps créer dans les endroits déserts le premier noyau de population qui devait en attirer d'autres, on disposait de distance en distance sur le tracé des routes un certain nombre de lots de terre destinés à être accordés gratuitement aux premiers postulants.

Plusieurs municipalités de leur côté joignirent leurs efforts, dans leur circonscription, à ceux de l'administration, et de toutes parts un essor rapide se manifesta dans la colonisation des comtés de Drummond, Meganlic, Sherbrooke, dans les comtés du Gaspé et de Rimouski, et autour du lac de Témiscouata.

Des chemins furent ouverts aussi dans le nord du Saint- Laurent; mais l'avenir de la colonisation dans ce quartier, et principalement dans la vallée du Haut-Saint-Maurice, dépendra surtout du chemin de fer que l'on doit co-nstruire sur la rive nord du Saint-Laurent. Cette entreprise a été concédée à une compagnie qui a reçu comme indemnité une portion des territoires traversés, et l'exécution doit en commencer prochainement.

Un autre point sur lequel l'enquête est également à peu prè> unanime, est la nécessité de faciliter dans le Canada

la création de manufactures qui puissent offrir de l'occupalion aux habitants, auxquels tout travail des champs est impossible pendant plus de cinq mois d'hiver. A cet effet, faut-il l'avouer? tous sont d'accord pour proposer l'établissement de droits assez forts pour proléger la création de ces manufactures, et faut-il l'avouer encore? il semble qu'ils aient presque raison dans les circonstances spéciales où ils se trouvent, d'invoquer ce remède fâcheux, qui est devenu un embarras pour la civilisation moderne. Il est certain en effet que leur position climatérique leur fait une loi nécessaire de se chercher pendant l'hiver des travaux qui suppléent à ceux de la campagne, et que dés lors celte question de vivre ou ne pas vivre semble une raison exceptionnelle qui les autorise à employer tout moyen pour s'assurer au moins la production des objets utiles à leur consommation (2).

Enfin, on introduisit dans le système de vente des terres publiques de grandes modifications qui en rendirent l'achat singulièrement facile aux cultivateurs. Celui qui veut s'établir sur les terres de la couronne peut s'y prendre de deux façons : l'une, et la plus régulière, est de s'adresser à l'agent des terres publiques (une des réformes introduites a été d'en placer un et même plusieurs dans chaque comté) et de lui indiquer le lot que l'on désire acquérir ; vérification est faite alors sur les plans (les terres de la couronne sont toutes cadastrées avant d'être livrées à la colonisation) pour savoir si l'immeuble est libre, puis la déclaration de l'acquéreur est enregistrée, et moyennant le payement d'un cinquième du capital et l'occupation réelle de la terre dans les six premiers mois de l'achat, on obtient son titre de propriété.

Le second procédé consiste à s'installer purement et simplement sur le terrain qui convient au colon, sauf à

attendre les réclamations de l'agent des terres et à obtempérer, à première réquisition, au payement et aux charges qui incombent à la portion de terrain occupée. Ceux qui s'établissent de cette façon sont désignés par le sobriquet américain de squatten<, nom que l'on donne en général aux pionniers de l'ouest.

Cette façon d'opérer n'est pas sans inconvénients; on peut se tromper et travailler sur des propriétés privées tout en croyant être sur des terres de la couronne. Dans ce cas le squatter risque de perdre son travail et ses déboursés; La législation canadienne manque en effet des dispositions protectrices qu'offre la loi française à celui qui a amélioré avec bonne foi le fonds d'autrui, et on a vu fréquemment les spéculateurs rapaces du Canada abuser indignement de leur situation légale et réduire à la misère de pauvres colons qui avaient bâti, défriché et cultivé, pendant plusieurs années, des terres qui paraissaient abandonnées. Cette odieuse conduite a provoqué un grand nombre de manifestations et de réclamations, sans qu'on soit encore arrivé à la véritable solution de la question, c'est-à-dire à la consolidation des droits du squatter, moyennant une juste indemnité à payer au propriétaire dont il a amélioré le terrain.

En dehors de ces deux moyens directs, où le colon va lui-même chercher le lot qui lui convient, on effectue de temps à autre des ventes publiques affichées plusieurs mois d'avance; le prix ordinaire de ces terres varie dans le Bas-Canada depuis un shelling jusqu'à trois shellings par acre. (L'acre est environ d'un demi-hectare, et le shelling, au Canada, ne vaut guère plus d'un franc) (3).

Pendant que le gouvernement du Canada travaillait ainsi à détourner l'émigration de la route de l'étranger, de nombreuses entreprises particulières étaient venues

et viennent encore journellement s'adjoindre à ses efforts. Nous parlerons en premier lieu de la colonisation du Saguenay et du lac Saint-Jean. Déjà nous avons indiqué que d'immenses territoires propres à la culture se trouvaient dans cette région, à quarante lieues environ au nord de Québec et à pareille dislance de l'embouchure du Saguenay, dans le Saint-Laurent. La société formée par les Canadiens des comtés voisins, sous les auspices de M. l'abbé Hébert et de M. l'abbé O'Reilly, acheta une grande étendue des terres publiques et y amena un certain nombre de familles des comtés de Saguenay et de Kamouraska.

Mais cela ne se fit point sans peine; bien que les gens de ces pays fussent habitués aux voyages, aux établissements sur des terres neuves et même à l'émigration, là comme partout ailleurs, il est difficile de créer des habitudes nouvelles et d'établir un courant colonisateur vers une contrée déserte; il fallut dans les premiers temps faire des avances de toute nature aux familles qui s'y transportèrent, et encore n'en put-on amener qu'un petit nombre; indépendamment des fatigues et des soucis de celte entreprise toute patriotique, ses chefs eureut à essuyer des contradictions et des dégoûts sans nombre, et ce ne fut que lorsque ces établissements eurent enfin pris une assiette solide, que l'on rendit généralement une justice méritée à leur dévouement et à leur intelligence.

Aujourd'hui, Dieu merci, les choses n'en sont plus à ce point; l'expérience avérée des bons résultats obtenus par les premiers émigrants en a attiré beaucoup d'autres qui viennent maintenant spontanément des comtés voisins, et la colonie voit chaque année ses rangs s'élargir et ses fermes se multiplier. On n'y fait point ces fortunes rapides dont l'espérance incertaine enfièvre les colons américains qui vont dans l'ouest, mais on y vit honnêtement.

paisiblement, dans une abondance relative, et on laisse à ses enfants pour héritage la vigueur de l'âme et du corps, une tradition laborieuse, et devant eux, dans les plaines fertiles, de vastes espaces encore pour l'avenir; il y a là une fortune suffisante pour l'homme de cœur.

Une opération analogue fut aussi effectuée dans le sud du comté de Dorchesler par M. l'abbé Mailloux; le séminaire de Québec, seigneur de la côte de Beaupré, ouvrit à grands frais des chemins dans l'intérieur des montagnes de Montmorency, et parvint à y fonder la nouvelle paroisse de Laval ; partout le clergé se mit avec énergie h la tête du mouvement national contre l'émigration, et s'employa de toute manière à faciliter l'établissement de la jeunesse canadienne dans les terres de la couronne.

La presse canadienne ne resta point en arrière; on fit fortement ressortir tout ce qu'il y avait d'incertitudes, d'illusions, à côté de certains avantages, dans l'émigration aux États-Unis; on montra combien peu en étaient revenus avec des épargnes, et combien d'autres y avaient perdu leur santé et leur moralité ; on exposa les facilités récentes accordées aux nouveaux établissements dans le Canada môme, et tout le profit réel qu'il y avait à se fixer dans son propre pays, non loin des siens, à portée de toutes ces forces morales qui résultent de l'amitié, des relations communes et de la longue habitude que l'on a des hommes et des choses aux lieux où l'on est né. De tous ces efforts combinés sortit le courant qui domine tous les autres entraînements sociaux, celui de l'opinion publique, qui se prononça partout sur cette question avec une telle puissance, que l'idée d'émigration devint tout à fait impopulaire; l'esprit des masses avait été pénétré, la cause du Canada était gagnée.

Des esprits intelligents et pratiques soulevèrent alors

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la question des améliorations agricoles; si on pouvait en effet obvier à romigralion en offrant de nouvelles terres aux Canadiens, n'clait-il pas plus simple encore, de leur donner le moyen de doubler, de quadrupler le produit de leurs propres fermes? N'était-ce pas aussi une manière d'étendre le sol national? En accroissant ainsi ses produits et la masse du travail ulile^que réclamait la terre, on augmentait singulièrement la proportion de population possible sur un territoire donné, et ces améliorations offraient aux familles, pendant un temps indéfini, avec plus d'efficacité encore que les terres incultes, une heureuse ressource pour le placement de leurs enfants.

On étudia alors avec plus de sympathie les méthodes agricoles apportées par les Anglais, que jusqu'à ce moment on avait dédaignées, et comme il semble qu'aucune amélioration ne puisse acquérir droit de cité parmi les Canadiens sans que la France y ait mis son cachet, plusieurs jeunes gens furent envoyés à l'école de Grignou. L'un d'eux, M. Perraut, dirige aujourd'hui avec distinction au Canada un journal agricole fort remarquable.

Les sociétés d'agriculture se créèrent et se multiplièrent bientôt si rapidement, qu'il est peu de localités de l'importance de nos chefs-lieux de cantons qui n'aient aujourd'hui la leur. L'enseignement agricole, jusque-là négligé, entra dans le cours usuel des études; plusieurs collèges classiques tels que ceux de Saint-Hyacinthe, de Sainte- Thérèse et de l'Assomption, créèrent dans leur sein un enseignement théorique et pratique d'agriculture; huit collèges industriels et neuf grandes écoles suivirent cet exemple. M. l'abbé Pilolte, directeur du collège de Sainte- Anne, un des plus importants du Canada, résolut de joindre à son établissement, comme ferme école, une propriété qui en dépendait; pour ne pas faire les choses à demi, il est

venu cette année même en Europe, parcourir les fermes modèles, les fermes écoles et les pénitenciers agricoles les plus renommés de l'Angleterre, de la Belgique et de la France. j\Iuni de toutes ces observations et renseigné par lui-même sur les meilleures méthodes et la pratique la plus perfectionnée, nul doute qu'à son retour au Canada, il n'installe à Sainte-Anne un enseignement qui pourra servir de foyer central au progrès agricole de son pays (4).

Ce c'est point sans dessein que nous avons insisté un peu longuement peut-être sur ces divers détails; l'intérêt de nos études en appelait l'examen, et nous avons cru devoir en profiter pour bien faire saisir au lecteur, par cet incident de la vie sociale, comment s'opère le travail du progrès chez ces peuples dont l'accroissement rapide nous étonne. Sans doute les circonstances particulières de leur situation, la grande étendue des terres libres dont ils disposent leur viennent singulièrement en aide; mais il est bon que l'on sache comment l'activité de chacun s'y Remploie avec une énergie qui laisse loin derrière elle l'apathie et l'indifférence de nos sociétés engourdies.

Le zèle des citoyens et leur intervention directe et continuelle dans la chose publique constituent la différence essentielle qui existe entre eux et nous. C'est là surtout ce qui rachète dans l'Union américaine les nombreux défauts du caractère national, et ce qui comprime les germes de dissolution qu'elle contient. L'intelligence des Américains a un cachet marqué de particularisme, leurs idées manquent de largeur, et cependant l'attention de tous s'attache avec zèle aux affaires générales, parce que depuis longtemps tous ont le sentiment vif que c'est là aussi leur affaire propre.

Dés qu'il en est besoin l'effort public s'y concentre ; chacun dans sa sphère, petite ou grande, apporte son

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travail et son aptitude; les uns observent les causes secrètes du mal et les remèdes qu'on pourrait y appliquer, les autres s'associent pour attaquer la difficulté sur quelque point particulier; ceux-ci serventde centre, groupent autour d'eux le bon vouloir général, et l'organisent pour le but commun, et il n'est pas jusqu'aux pauvres malheureux, isolés, faibles, relégués en quelque fond obscur de la société, qui ne trouvent encore le moyen d'être utiles; faisant un retour sur eux-mêmes, ils tâchent de s'inspirer, dans la direction des humbles détails de leur vie, d'un patriotisme pratique qui fasse concourir leur faiblesse cà l'action générale. On a vu de nombreux convois de pionniers américains diriger leur émigration vers le Kansas, choisissant ce pays uniquement dans le but de pouvoir y lutter contre l'extension de l'esclavage; nous venons de voir de même les Canadiens préférer au sud, climat plus fertile et plus doux, leurs montagnes froides et difficiles, afin d'y rester proche de leur pays, d'y faire masse et de concourir à l'avancement de la patrie. Dans ces sacrifices ils savent ce qu'ils font et s'en réjouissent ; aussi toutes ces faiblesses réunies deviennent-elles une force immense, et toutes ces activités acharnées contre le péril commun en triomphent et l'absorbent comme le flot débordé pourrait faire des obstacles que rencontre sa marche.

Notre effroi un peu puéril de tout ce qui s'écarle des roules battues dans le mouvement social se rend mal compte ici de l'incroyable puissance que trouve en ellemême une société où chacun se met activement à l'œuvre commune, et par notre amour excessif de la quiétude et du bien-être nous demeurons dans une débilité relative qui est une des causes de l'infériorité de notre progrès.

A côté de nous, en Allemagne, se produisit, ces dernières années, une crise analogue à celles que nous ve-

nons de signaler; l'émigration vers les Étals-Unis et le Brésil prit dans certains Étals des proportions menaçantes; selon la vieille routine on ne trouva rien de mieux à lui opposer que le déploiement de la force et de l'autorité; on surveilla, on taxa, on vexa le public, on l'enlaça dans le réseau des misères et des turpitudes de la police ; et cependant, après tant de tracas, on ne put constater d'autre résultat que le fait d'un attrait de plus donné à l'émigration, celui du fruit défendu.

Pourtant, à la porte même des États-Unis, dans un pays froid, peu riche et médiocrement fertile, on est parvenu sans prohibition, sans intervention stérile de la force, à résoudre cette même difficulté. Mais quelle différence dans les procédés! on s'est adressé aux intérêts, à l'intelligence et au cœur de l'homme; on a analysé et expliqué avec sollicitude le véritable état des choses ; on a fait vibrer les cordes les plus sensibles de l'âme humaine , on a fait appel à la foi religieuse, au patriotisme, à l'amour du foyer domestique; et les âmes émues par ces généreux efforts ont répondu avec sympathie. Voilà comment on est parvenu à dominer la question par la plus puissante de toutes les forces, celle de l'opinion publique, de telle sorte que celui qui veut émigrer aujourd'hui ose à peine l'avouer et s'en cache comme d'un mauvais dessein.

Des décrets à la douzaine, appuyés sur la police et les baïonnettes, n'obtiennent point de tels résultats; ils répriment les faits, dissimulent le mal pour un temps, laissent subsister ses causes, elle font éclater plus violent à lapremière échappée que permettent les circonstances. Nous croyons trop en Europe à la puissance de l'autorité, et pas assez à l'utile nécessité de notre propre action dans les affaires sociales ; les classes élevées surtout sont trop souvent tentées de s'abandonner à une insouciance fatale

quand aucun aiguillon n'excile leur soUicitucle, et ce fait lient (le plus près qu'on ne pense communément aux convulsions et à la débilité intérieure des États européens.

Les traditions de la barbarie féodale, et de faux principes issus du droit romain, se sont unis pour faire prévaloir parmi nous cette idée que la propriété et la richesse donnaient le droit de courir la vie en festoyant sans travail ni souci; de là l'expression: vivre de ses rentes, dont le sens peu moraine nous frappe point à cause du long usage, mais qui montre assez par là même combien le véritable sens chrétien de la propriété est profondément altéré parmi nous. Beaucoup de gens sont donc fort aises de croire que les institutions sociales peuvent suppléer, pour la défense de la justice et de l'ordre, à celte activité, à ce zèle de la chose publique, qui est un des devoirs de l'honnête homme, et dont l'honnête homme cherche trop souvent à s'affranchir.

11 semble vraiment que chacun dans ce monde soit condamné à traîner son contingent de défauts et de fautes; triste preuve entre toutes de l'infirmité humaine! Tandis que l'homme vicieux, avec ses passions et l'abus qu'il fait de toutes choses, jette dans la société des éléments de désordre et de dissolution, l'homme le plus vertueux ne marche souvent qu'entouré d'une atmosphère d'apathie et de paresse que l'on ne saurait trop vivement aiguillonner. Ce dernier a, disons le mot, un égoïsme matérialiste et placide de sa situation aussi dangereux pour la société que l'égoïsme fébrile et plein de convoitise du premier. Combien de gens, cantonnés dans leur intérêt privé et dans l'étroit confortable de leur intérieur, estiment tout sauvé quand la quiétude qui les entoure permet à domicile le tranquille développement du bien-être et de ce

tripotage misérable que l'on appelle le mouvement des affaires. Ils ne demandent que le calme engourdissement d'une douce somnolence, sans s'apercevoir que sous ces illusions béates couvent en secret ces troubles redoutables, que ramènent périodiquement l'indolence de notre vertu autant au m.oins que les excès de nos vices.

Quand la liberté avec tous ses périls n'aurait d'autre profit que de forcer toutes ces vertueuses personnes, devenues inutiles, à sortir de leur retraite et à mêler activement au mouvement général leur honorabilité, leurs qualités et l'énergie que le danger pourra leur révéler, il faudrait encore la bénir, et un pareil résultat ne serait jamais trop chèrement payé, car le souverain danger de la société n'est pas le désordre, on en sort toujours, mais le stérile sommeil de ces forces essentielles et vitales qui demeurent engourdies dans les meilleures âmes, quand Dieu les avait créées pour être le support et le nerf de l'humanité. Il n'est point en effet de dissensions intestines si acharnées dont les nations ne reviennent, mais elles ne sont jamais revenues de leurs paralysies. Aussi Dieu, qui a placé chacune des fonctions essentielles de l'homme sous la surveillance de quelque nécessité douloureuse, l'a doté de la liberté: et comme il lui a donné la faim et la soif pour l'obliger au travail et au progrès, il a destiné la liberté de tous à contraindre celui qui se croit bon à jeter sa vertu dans la lutte et à en faire profiter sa patrie.

Les Romains avaient établi que la propriété était le droit d'user et d'abuser de sa chose; mais les Pères de l'Église posèrent d'une manière catégorique le principe antagoniste du christianisme, à savoir, que la richesse est un véritable économat dont les devoirs sont plus lourds encore que les droits n'en sont fructueux. La société canadienne, plus religieuse que la nôtre, a mieux conservé ces

saines traditions de la doctrine chrétienne, et s'étant développée forte et toujours catholique, dans la persécution, puis dans la liberté; elle nous montre assez que l'usage de celle-ci n'est pas plus à craindre pour la religion que pour le bon ordre, mais seulement pour ces esprits paresseux qui craignent la nécessité de la lutte, et cherchent volontiers à abriter leur nonchalance derrière le fantôme illusoire de la puissance imaginaire d'un homme ou d'une constitution.

C'est ainsi que les Canadiens se sont mieux défendus que nous contre cet abus qui fait que certaines gens parmi nous considèrent l'indifférence politique et sociale comme une vertu ou tout au moins comme un acle de bon Ion. Ils auraient pu cependant tomber dans cetécueil, car les quelques familles seigneuriales qui restèrent au Canada, et celles mêmes qui s'élevèrent d'abord dans la bourgeoisie après la domination française, perpétuèrent durant un temps cette tradition d'une insouciance vaniteuse unie à l'amour du luxe et du plaisir; un des écrivains les plus distingués du Canada, M. Parent, nous signale ce fait dans une fort belle étude sur le travail et l'activité humaine, étude aussi remarquable par la pensée que par le style, et dont nous citons ici un fragment; mais il nous montre en même temps comment ces familles et leurs traditions ont presque toutes disparu dans un commun naufrage par la force des choses : car dans ces sociétés si actives, celui qui n'avance pas recule, et celui qui ne fait rien court à sa ruine.

« Si tout le monde travaillait, aurions-nous vu, verrions-nous

encore disparaître les unes après les autres, toutes nos anciennes familles, dont plusieurs avaient des noms historiques? Que sont devenus les Lors de la nouvelle phase qui s'ouvrit pour nous après la

cession du pays, le peuple dut naturellement jeter les yeux sur les rejetons de ses anciennes familles pour trouver en eux des chefs.

(les guides dans la nouvelle voie qui se présentait, voie de progrès social, politique et industriel. Il n'avait plus besoin de capitaines pour courir les aventures : le temps de la gloire militaire était passé; mais il lui fallait des négociants, des chefs d'industrie, des agronomes, des honunes d"État. Combien ont rempli cette mission nationale? Les uns ont fui devant le nouveau drapeau arboré sur nos citadelles; les autres se sont réfugiés dans Toisiveté de leurs manoirs seigneuriaux; d'autres ont courtisé le nouveau pouvoir, qui les a négligés, et presque tous ont disparu par la même cause, l'oisiveté. Ils ont laissé à lui seul le peuple, héréditairement habitué à être gouverné, guidé, mené en tout; et si lui aussi n'a pas disparu dès la seconde génération, on doit l'attribuer à une protection toute particulière de la Providence, et après elle au dévouement de notre excellent clergé, qui n'a jamais abandonné le peuple, et seul a entretenu, au milieu de lui, le feu sacré sur l'autel national

« C'est une bien étrange aberration de l'esprit humain chez certains peuples et dans certains siècles, que le travail ait été un objet de mépris, tandis que l'oisiveté était préconisée, honorée; que l'on ait cherché à échapper à l'un, non pas seulement à cause des fatigues qu'il entraîne, mais par une certaine honte qu'on y attachait, tandis que l'on soupirait après l'autre, non pas tant à cause des prétendues douceurs qu'elle procure, que pour l'honneur et la considération dont elle était follement entourée. Cependant si l'homme a été créé pour travailler, celui qui ne travaille pas n'est-il pas en flagrant délit de résistance à la volonté du Créateur, et loin d'avoir droit à nos hommages ne devrait- il pas plutôt être un objet de mépris?

<( Q'on ne vienne pas nous dire que certains pères, grâce à certains systèmes de législation, où les oisifs ont évidemment mis la main, mais que les travailleurs feront quelqu'un de ces jours passer à l'épreuve d'une nouvelle discussion, qu'on ne vienne pas nous dire que certains pères ont laissé suffisamment de bien pour permettre à leurs enfants de vivre sans travailler, de génération en génération. Je verrai bien là pour ces heureux héritiers l'obligation de faire plus de bien à leurs semblables ou de faire de plus grandes choses que le commun des hommes, mais nullement une exemption du travail, auquel tout homme est je ne dirai pas condamné, — car je regarde le travail comme le premier titre de noblesse de l'homme, — mais auquel tout homme est obligé par sa nature même. L'homme n'est intelligent que pour cela; sans le travail, l'intelligence de l'homme ne s'expliquerait pas; à moins de prêter à Dieu l'idée enfantine d'avoir fait des poupées à son image, pour le plaisir de les envoyer passer quelques années sur la terre, et de les y voir s'agiter chacune à sa façon, jusqu'au moment où il lui plairait de les appeler à lui. La brute, elle, ne travaille pas dans le sens que nous donnons au travail. Quand elle s'est repue, et qu'elle a pourvu aux moyens de perpétuer l'espèce, elle reste ci-

sive, et c'est dans l'ordre, car elle n'a plus rien à faire. Il y a bien plus, c'est qu'elle n'est capable de rien l'aire davantage. Pour elle, vivre est tout. En est-il de nir-nie de l'honinie ? Quand il a mangé, bu et dormi, a-t-il fait tout ce qu"il peut faire? Et tant qu'il peut faire quelque chose, a-t-il droit de rester oisif, en supposant ninne que le bonheur fût là, ce qui est, certes, tout le contraire? Le bonheur de l'homme sur la terre est dans l'action, dans le travail, dans l'exercice de ses facultés physiques et intellectuelles. Il est dans le travail des jouissances inefl'ables dont l'oisif ne comprendra jamais les douceurs, lui qui se condamne à n'en plus connaître d'autres que celles de la brute.

« Dans ce vaste univers, au milieu de ces myriades de mondes, dont nous occupons un des orbes les moins considérables, Dieu, dans ses décrets impénétrables, nous lève à peine un petit coin du rideau mystérieux qui enveloppe son œuvre ; mais en nous disant de croître et de multiplier sur la terre, en nous en donnant même le besoin, en nous donnant une intelligence capable de pénétrer jusqu'à un certain point dans les secrets de la nature, et de s'élever jusqu'à l'idée de l'Être suprême; il a voulu que l'homme l'étudiât lui-même ainsi que ses œuvres. De plus, en implantant dans le cœur de l'homme le germe de la bienveillance, Dieu a voulu que l'homme fît du bien à ses semblables, et en lui inspirant le sentiment et l'amour du beau, il a voulu que l'homme cultivât les arts; il a voulu en un mot que l'homme fût savant, bienfaisant et artiste. Sans cela, le plus bel œuvre du Créateur, l'homme, aurait été créé ce qu'il est sans but, sans fin, sans objet. Le travail, l'obligation du travail expliquent seuls la présence de l'homme sur la terre, quant à son existence terrestre. «

Nous n'avons rien à ajouter à ces lignes éloquentes, où la largeur des idées est admirablement soutenue par l'ampleur de la forme; de tels livres sont faits pour être appréciés dans tous les pays du monde, et les Canadiens doivent se féliciter d'avoir produit un si vigoureux penseur; ses travaux doivent leur être précieux à double titre, et comme œuvre éminente et comme oeuvre nationale , et s'ils savent toujours conformer à ces principes la direction de leur vie publique et privée, on peut leur présager une longue jeunesse et une rare énergie dans leur développement à venir.

Déjà, à plus d'une reprise, ils ont pu apprécier tous les heureux fruits de ce système de conduite libéral, éner-

giqne et chrétien. C'est à ce patriotisme actif et pratique qu'ils ont dû la conservation de leur nationalité et la force de leur race ; c'est par lui qu'ils ont surmonté, comme nous venons de le voir, les difficultés de leur expansion, qu'ils ont discipliné leur progrès, et on doit y chercher une des causes principales qui ont donné à leur accroissement dans ces derniers temps la plus forte impulsion qu'il ait encore reçu.

C'est par suite, en effet, de tous les efforts intelligents et dévoués que nous avons signalés, que la progression des Franco-Canadiens dans leur pays s'est maintenue égale à celle que nous avons constatée avant 1851.

Au nord du Saint-Laurent les nouveaux établissements ont franchi sur toute la ligne les montagnes des Laurentides pour s'avancer dans l'intérieur du pays; les paroisses qui déjà se formaient dans cette direction se sont considérablement accrues, et un certain nombre de nouvelles se sont même établies au delà, sur la rive canadienne du haut bassin de l'Ottawa, presque abandonnée jusqu'alors à l'émigration anglaise. On estime aujourd'hui à 13,000 le nombre des Canadiens français, quand ils étaient à peine 7,000 en 1851 dans l'ancien comté d'Ottawa ; les points nouveaux où ils se sont surtout agglomérés sont les Allumettes, le Calumet, et Masham. Leur affluence commence aussi a être considérable dans la vallée du Saint-Maurice, au-dessus de Chaouïnigam, bien que le chemin de fer qui doit ouvrir plus largement ces contrées à la colonisation souffre beaucoup de retard dans sa construction.

Mais l'accroissement le plus remarquable sans contredit est celui qui s'est manifesté dans la vallée du Saguenay et au lac Saint-Jean, où l'on compte maintenant 15,000 âmes, contre 5,000 qui s'y trouvaient en 1851. Les rives

du lac Sainl-Jean, qui a 10 à 12 lieues de diamètre ne tarderont pas a être entourées d'une puissante colonie canadienne, et on peut légitimement espérer que le recensement de 1861 trouvera déjà plus de 20,000 âmes dans ce quartier.

A l'est du comté de Saguenay les rivages nord-est du Saint-Laurent, en dépit de leurâpreté, souvent même de leur stérilité, ont aussi vu chaque année de nombreux émigrants, attirés par l'abondance des pêcheries, venir se joindreà ceux que nous y avonsdéjàsignalés. Ce sont les comtés de Belle-Chasse et de l'ilet, sur le Saint-Laurent, et les Acadiens des îles du golfe, surtout ceux des îles Madeleine, qui alimentent cette immigration; on y comptait 13 à 1,400 âmes en 1858, et la population, qui s'augmente rapidement, doit s'élever maintenant à prés de 1,800 habitants, s'étant triplée en dix ans de temps (5).

Ces côtes, qui ont plus de 200 lieues d'étendue jusqu'au délroitde Belle-Ile n'offrent, ainsi quenous l'avons observé, une possibilité de culture utile que sur la moitié à peu près de ce parcours, encore la nature rocheuse du sol rend elle un grand nombre de cantons tout à fait stériles. Plus on remonte vers le nord, plus le pays est froid et dénudé : avant même d'être arrivé à la limite de la zone cultivable, le bois ne s'y rencontre souvent que sous la forme de forêts rabougries dont les arbres ont de 1 à 2 métrés d'élévation, phénomène général dans toutes les régions de l'extrême Nord (6). 11 semblerait dés lors que ce pays d'un aspect, pour ainsi dire lamentable, dût être le plus triste des séjours, et l'on se prend à plaindre à part soi les malheureux que le désir du gain y amène pour la pêche et finit par y fixer. De semblables idées ne seraient pourtant que des erreurs de sentiment: — ces émigrants pêcheurs s'y rendent avec joie, et y vivent en

toute satisfaction de cœur et gaielé d'esprit; leur saison d'hiver se passe en courses en traîneaux, en réjouissances et parties de chasses phénoménales; là plus que partout ailleurs l'observateur peut se convaincre que Dieu a donné à chaque région des attraits particuliers et secrets qui, selon les dispositions diverses qu'il a départies aux hommes, savent les captiver, lors même qu'ils ne sont point sous le charme qu'inspire l'amour du sol natal.

Sur une grande partie de cette côte on ne voit aucun bétail, non pas qu'il ne fût possible de l'élever, mais parce qu'il est procrit par l'aversion des chiens du pays. Ce fidèle compagnon de l'homme, qui apparaît en cette contrée sous la forme un peu sauvage du chien esquimau, n'y est point un objet de luxe, mais bien d'absolue nécessité. Dans ce pays comme en Sibérie, ces animaux servent de bêtes de trait et vivent des débris de poisson qu'on leur abandonne; la dépendance absolue où l'on est de leurs services a forcé en maints endroits les habitants d'obtempérer à l'égoïste fantaisie qu'ils ont de ne souffrir aucun autre animal domestique. Ce caprice de sauvagerie est du reste racheté par de précieuses qualités, comme on pourra en juger par une charmante esquisse qu'a tracée de la vie au Labrador un chanoine de Québec, aussi spirituel qu'érudit, M. l'abbé Ferland.

« Chaque famille garde ordinairement liuit ou dix. cliiens, (|ui, pendont fêté n'ont qu"à manger, llàner et se (jucreiler. Pentlant fliiver, l'état des choses est Lien ciiangr- : il leur faut renoncer au f'ar-nienfe, et se soumettre à de rudes fatigues.

« Le chien esquimau a servi de base à toutes les familles de chiens au Labrador; dans quelques localités, la race esquimau a été croisée avec d'autres races; ailleurs elle a été conservée pure et sans mélange. Le vrai chien esquimau est de forte taille; sa robe est blanche avec quelques taches noires; il a le poil long, les oreilles pointues, la queue touffue et relevée; il n'aboie point, mais pousse des cris courts et étoulTés qui sembirnt rtre des essais daboiemont. Il res-

semble d'une manière frappante au loup du pays, ou plutôt, c'est le loup rôdait à l'état domestique : assez souvent on a vu des loups au milieu d'ime troupe de chiens esquimaux, s'amusant à jouer avec eux; et les deux familles s'allient quelquefois ensemble.

« Si les chiens esquimaux ne savent point aboyer, enr revanche, ils sont habiles à hurler : chaque soir, autour des maisons, ils donnent un concert au profit des dormeurs. Un vieux chien' commence ordinairement à donner (e ton, avec sa voix de basse-taille; puis viennent les ténors; et enfin les jeunes chiens se joignant con amore aux anciens de la troupe, un chœur de musique infernale continue ses lamentations jusqu'à une heure avancée dans la nuit. Malheur au dormeur (}ui n'est pas encore accoutumé à ce vacarme! Quant à ceux qui y sont habitués, ils n'en sont aucunement dérangés. Les hurlements sont répétés par les meutes des environs. Durant une nuit passée à bord de la goélette, dans la baie de Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées quatre ou cinq habitations, nous fûmes régalés jusqu'après minuit, des hurlements d'autant de corps de musiciens. Parfois la chanson se commence par quelque chien exilé de la bande. A la Tabatière, chaque matin, en me rendant à la chapelle vers cinq heures, je rencontrais, sur uji morne écarté, un vieux solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement couché sur la mousse; à mon approche il se levait, secouait son poil hérissé , et sur trois pattes, car l'une des quatre était toujours hors d'état de faire le service, il décrivait un cercle pour éviter ma rencontre. Quel crime expiait-il? c'est ce que je n'ai pu savoir. Trois mois auparavant un meurtre, le meurtre d'un chien jeune et vigoureux, avait été commis en ce lieu. Qui sait? — Hé bien! tous les soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une pointe de rocher qui s'avance au-dessus de la mer, et soit qu'il eût l'âme poétique, ou que le souvenir d'un crime lui rongeât le cœur, il attendait, morne et silencieux, le lever de la lune. Au moment où elle se montrait, il poussait un hurlement digne des chiens chantés par Ossian. — Le premier cri restait sans réponse; au second, vingt voix claires relevaient l'antienne, avec une énergie et une constance capables de désespérer un dormeur ordinaire. Dans un autre poste, où j'occupais seul la maison d'hiver, je fus surpris d'entendre pendant la nuit un mouvement inaccoutumé sous le plancher : c'étaient des grondements, des plaintes, des menaces, suivis d'un branle-bas épouvantable. Le lendemain je dus reconnaître et étudier la situation : pardon, monseigneur, si j'emploie le langage parlementaire; mais je m'étais cru en plein parlement du Canada uni. Les chiens avaient voulu mettre à profit le peu de terre qui se trouvait sous la maison; ils avaient creusé un passage, puis une espèce de cave, sous l'abri des planchers. C'était leur cabinet. Malheureusement, il n'était pas assez grand pour toute la bande; quand deux ou trois s'y étaient

installés, les autres étaient forcés de rester à la belle étoile. De là, dissensions, querelles et coups de dents entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier et ceux qui les voulaient remplacer.

« Les chiens du Labrador sont querelleurs pendant le jour, aussi bien que la nuit : à peine un heure de la journée se passe-t-elle sans qu'il s'élève une contestation, à laquelle tous veulent prendre part. Chez eux, comme chez les loups, gare au plus faible; car tous les autres se jettent sur celui qui a été renversé et le déchireraient à belles dents, si le fouet du maître n"était mis en jeu pour les séparer. A moins d'exercer une vigilance continuelle, l'on ne saurait prévenir les meurtres dans une société aussi mal réglée. Des planteurs ont perdu dans une année jusqu'à quatre (ou cinq de leurs chiens, tués par leurs camarades, souvent enfants de la même mère. Comme mesure préventive et pour maintenir une apparence d'ordre, lorsqu'un chien devient tapageur et hargneux, on lui attache au cou une patte de devant ; et ce remède est infaillible pour l'obliger à garder la paix envers tous. Dans une meute l'on rencontre quelquefois trois ou quatre chiens qui subissent cette peine. Ils semblent un peu embarrassés; mais ils peuvent encore suivre les autres dans leurs courses et leur faire de rudes morsures.

« Jusqu'à présent, à deux ou trois exceptions près, on n'a pu réussir à élever d'autres animaux domestiques : chats, vaches, cochons, moutons, tout a été détruit. Si un chien est élevé dans la maison, on peut être sûr qu'à la première occasion il sera étranglé. Un planteur avait un beau chien de Terre-Neuve, plein d'intelligence et rendant de grands services par son adresse à la mer. Il était d'autant plus prisé que les chiens esquimaux ne peuvent être dressés pour l'eau. Le terre-neuve avait le privilège d'entrer dans la maison et recevait assez souvent les caresses de son maître. C'en fut assez pour exciter la jalousie des autres, qui guettèrent une bonne occasion pour étrangler le favori et le traîner à la mer. Après ce mauvais coup, ils s'esquivèrent à la maison; mais leur mine embarrassée ayant fait soupçonner que tout n'allait pas bien, on découvrit bientôt les preuves de la trahison, sur le cadavre du pauvre chien de Terre-Neuve.

f Je n'ai trouvé sur la côte qu'une chèvre et un cochon qui aient échappé au massacre général. Un marchand de Boston, venu au Labrador pour y chercher la santé, avait amené avec lui ces deux animaux; le premier devait lui fournir du lait, le second était un élève favori. A peine déposé sur le sol de sa nouvelle patrie, le pauvre cochon faillit être dévoré; il fallut, pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer une cage, que l'on élargit à mesure que l'hôte grandit. Quant à la chèvre, dès le premier jour elle sut se faire respecter : la tète baissée et les cornes en avant, elle attendit ses ennemis de pied ferme. Le premier qui osa l'approcher fut renversé et s'enfuit, hurlant et boitant; un second ayant éprouvé le même sort, la chèvre a

depuis joui d'une paix profonde et obtenu le droit de citt-. Elle parcourt les enviions avec les chiens; elle se couche au milieu d'euii, et ils n'en font pas plus cas que si elle était un membre de la famille.

« 11 a pu arriver que des chiens aient attaqué quelque voyageur isolé, mais ce cas a dû être fort rare. Partout je les ai trouvés civils et caressants pour moi. Une fois la connaissance faite avec eux, ils me suivaient dans mes courses, et j'avais souvent peine à les renvoyer, lorsfiue leur compagnie ne me convenait point. »

La vivacité du trait qui dislingue ces tableaux et l'allicisme de l'esprit français qui s'y retrouve feront pardonner aisément la longueur de cette citation. Nous avons cru utile d'ailleurs de faire ainsi connaître quelques spécimens de la littérature canadienne, à„peu près ignorée en France, et qui mériterait 'd'y être plus connue. Nous espérons donc que le lecteur français nous saura bon gré de lui avoir montré que sur les bords du Saint-Laurent notre langue n'a pas plus dégénérà-que notre caractère. Malheureusement la nature de cet ouvrage et l'abondance des faits et documents spéciaux qu'il doit renfermer nous contraignent à nous restreindre sous ce rapport plus que nous ne l'aurions désiré, et cette digression d'impressions locales et littéraires vient déjà de nous entraîner trop loin du cours de nos études statistiques, auxquelles nous avons hâte de revenir.

Si nous résumons toutes les données partielles que nous avons exposées ci-dessus, et si nous tenons compte du développement normal qu'aura dû éprouver partout la population depuis 1851, nous pouvons estimer que le nombre total des Franco-Canadiens au nord du Saint- Laurent, depuis l'Ottawa, y compris Vaudreuil, jusqu'au détroit de Belle-Ile, de 248,000 personnes que lt)n comptait en 1851, se sera élevé en 18G1 à 350,000 âmes.

Les comtés situés sur la rive sud du Saint-Laurent n'offrent en général que des pays cultivés et peuplés de-

puis longtemps déjà; ils sont donc dans des conditions beaucoup moins favorables pour le grand accroissement de la population, et servent plutôt de pépinières d'émigrants pour les pays nouveaux. Cependant les comtés de rilet, de Bellechasse, de Dorchester et de Lotbinière font exception et offrent encore de vastes territoires vacants, surtout celui de Dorchester, qui est aussi étendu qu'un grand déparlement français et qui ne .contenait encore en 1851 que 43,000 habitants. — Dans ces quatre comtés, 7 à 8 paroisses nouvelles se sont formées depuis lors et de nombreux colons sont en outre- répandus dans divers districts ; ils ne tarderont pas à constituer de nouvelles paroisses, deux de ces cantons, dans le comté de l'Ilet, ont reçu le nom de deux savants français — Arago et Leverrier, — et ils paraissent commencer à se peupler assez activement. Nous pensons que dans toute cette région du sud on pourra en 1861 compter 430,000 Canadiens français (7). La région du sud-est est incontestablement celle qui relativement présentera le plus fort accroissement au prochain recensement; c'est là que se déverse principalement en effet l'émigration de tous les populeux comtés du sud. Dans le comté de Drummond, traversé par le chemin de fer de Québec à Montréal, nous trouvons cinq ou six paroisses canadiennes créées depuis 1851 ; plusieurs autres sont en voie de formation et la population canadienne a presque triplé. Le comté de Mégantic, à peu près exclusivement peuplé de Franco-Canadiens, dont le nombre a plus que doublé (7), compte huit paroisses nouvelles. Ils commencent aussi à pénétrer profondément dans le vaste comté de Sherbrooke où jusque-là on n'avait guère vu que quelques immigrants anglais; six ou sept townships y sont maintenant colonisés par eux. Il n'est pas jusqu'aux comtés de Stanstead et de Missisqui,

foyer ordinaire de la colonisation britannique, qu'ils n'envahissent aiissi d'année en année; les uns plus aisés viennent y acheter les propriétés des familles anglaises qui émigrenl vers l'ouest, les autres, n'ayant que leurs bras, vont s'y fixer comme simples ouvriers. Le comté de Shefford, dont ils formaient déjà la moitié des habitants, a vu continuer également ce mouvement de progression; et il est à présumer que dans toute cette région du sud-est, où ils ne comptaient que pour 34,000 à nés, il se trouvera au recensement prochain de 80 à 90,000 Canadiens français (7).

La région de l'est, infiniment moins bien placée pour recevoir des immigrants du Canada central, n'en présente pas moins une augmentation très-notable, principalement due à la multiplication de ses nombreuses familles. Dans le comté de Karaouraska on a ouvert des chemins qui permettent de pénétrer derrière les montagnes, jusqu'au lac Pohnegamook et dans les vastes terrains qui vont gagner au sud la frontière des États-Unis; une nouvelle paroisse s'y est créée, et on va en ériger deux autres, dont une sur les bords du lac lui-même.

Le comté de Rimouski, qui est aussi grand que quatre de nos déparlements (800 lieues carrées), a vu le mouvement d'expansion se développer dans son sein avec une remarquable vigueur. Des bords du Saint-Laurent, qui ont été peuplés dans ce pays pendant la première moitié de ce siècle, les émigrants pénètrent activement dans l'intérieur, où déjà quatre ou cinq paroisses commencent à former un second rang de colonies derrière les anciennes. Le sol en est partout suffisamment fertile et parfois de qualité supérieure ; il est couvert de bois et il ne manque que des chemins pour y voir surgir une très-nombreuse population. A la hauteur du lac Temiscouata, l'émigration a même péné-

tré bien plus avant dans les terres ; elle s'avance maintenant sur toutes les rives du lac, où trois paroisses sont en formation, et un certain nombre d'émigrants canadiens sont déjà disséminés sur la rivière iMadawaska, qui, du lac de ïemiscouata, va rejoindre l'établissement des Acadiens de Madawaska, sur le fleuve Saint-Jean. De cette façon, la jonction est maintenant presque opérée entre ce petit centre acadien et les colons du Bas-Canada, et quand , ^a route qui rejoint le lac Temiscouata avec Trois-Pistoles, sur le lac Saint-Laurent, sera complètement achevée, il est à croire que toutes les relations commerciales de Madawaska s'opéreront par le Saint-Laurent, route infiniment plus courte et plus facile que la voie du Saint- Jean, qui présente plusieurs chutes, de nombreux rapides et une dislance plus que triple. Le comté de Rimouski compte actuellement 50,000 habitants, tous Canadiens français, et en 1861 il aura atteint probablement le chiffre de 60,000 âmes (8).

Le courant d'émigrants qui déjà avant 1851 commen- I çait à se diriger sur le comté presque désert de Gaspé I a été constamment fortifié par les arrivages des côtes du 1 bas Sainl-Laurent. Toute la partie de Gaspé qui borde ce ' fleuve se peuple assez rapidement, et les Canadiens ten- I dent de plus en plus à se rapprocher du petit centre an- ' glais de la baie de Gaspé, et à le circonscrire étroitement. , On évalue aujourd'hui la population totale du comté à j 15,000 âmes, dont 11,000 Canadiens français, ce qui est pour ceux-ci un progrès de plus de 4,000 âmes depuis 1831. Les îles de la Madeleine, maintenant trop peuplées pour leur faible étendue, envoient depuis plusieurs années des émigrants sur la côte du Labrador. Le comté de Bonavenlure reçoit peu d'immigrants du dehors, mais il n'a jamais eu non plus à souffrir beaucoup de l'émigra-

tion. Il continue à alimenter sa progression par le seul bénéfice des naissances sur les décès. La population totale paraît aujourd'hui se monter à 17,000 âmes, dont 8,000 Acadiens, et 1,000 à 1 ,200 sauvages et Jerseyais (8).

Pour nous résumer, nous croyons pouvoir estimer que dans le Bas-Canada le nombre des Franco- Canadiens, lors du rencensement de 1861, s'élèvera dans la région du nord, à 355,000; dans celle du sud, à 430,000; dans le sud-est, à 90,000; et dans l'est, à 105,000; total 980,000 . âmes.

Il nous reste maintenant à évaluer le chiffre que pourra présenter à cette époque la population canadienne des frontières voisines, pour avoir une complète et juste idée de la situation actuelle de la race française dans le Bas- Canada. !

1° Confins du Haut- Canada. Des renseignements très-circonstanciés qui nous ont été transmis sur la situation des comtés de Prescott, Russell, Carleton et Renfrew, nous montrent aujourd'hui dans ces pays 12,700 Franco- Canadiens, auxquels il faut ajouter, pour le comté de Glengarry, environ 2,500 ; total 15,200 pour ces cinq comtés, où ils n'étaient que 9,500 en 1851. Mais en outre de ces habitants, aujourd'hui établis à demeure dans ces comtés, il y a dans toute cette région, une population flottante fort considérable de Canadiens français, préludt d'une augmentation nouvelle et importante; cette population flottante est surtout considérable dans le comté de Renfrew, où l'appelle l'exploitation des bois et leur transport par l'Ottawa; elle est aussi fort importante à BytOAvr ou Ottawa, comté de Carleton, où elle se compose d'artisans et de mariniers; on l'estime dans Renfrew à 3 où 4,000 âmes, et à Bytown à plus d'un millier d'individus; dans les trois autres comtés il y a également un grand

nombre d'ouvriers venant de Vaudrenil ou de Montréal et non encore fixés dans le pays. Cette situalion sert très-souvent de transition à un établissement définitif, d'autant plus facile aujourd'hui, que partout l'émigrant rencontre des familles franco-canadiennes déjà installées ; et comme ces pays sont d'ailleurs l'issue naturelle des comtés de Vaudreuil, de Beauharnois et même de Montréal, nul doute que la population canadienne n'y acquière de plus en plus d'importance, et ne parvienne un jour à y constituer l'élément dominant. Tout porte à croire qu'en 1861 elle s'élèvera à 25,000 âmes (9).

Déjà à Bytown (Ottawa), on a essayé de publier un journal français; cet essai était sans doute prématuré et l'entreprise a échoué; mais avec la population qui croît, cela deviendra bientôt possible; on y a célébré cette année la Saint-Jean-Baptiste avec beaucoup d'entrain et une certaine pompe, ainsi qu'on peut en juger par ce récit, extrait d'un journal anglais de la ville : « Après la céré- « monie religieuse et le sermon, la procession a parcouru « les principales rues de la ville. On remarquait dans le « cortège une petite presse qui répandait par milliers une « chanson nationale au milieu de la foule; puis venait « une voiture contenant quelques artisans, qui reprèsen- « talent les principaux métiers ; ce qui excitait enfin l'ad- « miration de tous, c'était l'emblème local, si heureuse- « ment choisi, d'un radeau, monté par quelques jeunes « hommes, accompagnant de gaies chansons cette repré- « sentation curieuse de l'une des branches principales de « l'industrie du pays. » {Ottaica- Tribune, 2o ']um 18o9.)

2° Confins de ]Vew-York et de Verniont. Nous avons indiqué en 1851 que certaines paroisses frontières de l'état de New- York tendaient à se franciser complément, môme dans le fond de leur population rurale; cette

évolution est à peu près accomplie aujourd'hui. Les paroisses de Corbeau, Champlain, Chazy^ contiennent 5,000 ' Canadiens français. Un pareil nombre se trouve é^ale- , ment établi un peu plus au sud, en suivant le lac Cham' j plain, aux environs de Platlsburgh, ainsi que dans celte ville même et à Keeseville, la population canadienne s'avance maintenant le long du lac Champlain, jusqu'aux ruines de notre ancien fort de Ticonderaga, regagnant par la conquête pacifique du travail le terrain perdu autre-' | fois par le malheur de la guerre.

A l'autre extrémité de la frontière américaine du même ! État, un grand nombre d'établissements canadiens sont disséminés le long du Saint-Laurent, principalement à Ogdenshurg, au cap Vincent et à Rosière; dans ces trois places, la population canadienne est évaluée à 4,000 âmes. Beaucoup d'autres localités sur toute cette frontière, telles que la Fouchette, LeiviSy Wexport, Boquette, Chateaugày , sont plus ou moins peuplées de Canadiens, que renforce annuellement une émigration constante. Les Franco-Canadiens de cette frontière s'élèvent aujourd'hui à environ 25,000 âmes et dépasseront certainement 30,000 en 1861, La fête nationale de saint Jean-Baptiste a été célébrée cette année à Piattsburgh d'une manière splendide; le récit de cette fête, trop long pour être inséré ici, nous a semblé néanmoins propre à donner une juste idée de l'importance et de la situation vraie de ce canton, et nous en avons extrait les principaux passages, que l'on trouvera à la fin du volume (10).

Dans l'État de Vermont le nombre des Canadiens a été aussi beaucoup en augmentant, mais il ne paraît pas que leur situation soit aussi favorable que celle de leurs compatriotes de l'État de New-York. Séparés du centre franco-canadien par les comtés anglo-canadiens de Mis-

sisqui et de Stanstead , l'effet du voisinage de la mère pallie se trouve ainsi amorti, les relations sont moins fréquentes, les mœurs nationales moins bien conservées; ajoutons qu'une grande partie d'entre eux sont occupés non pas à l'agriculture, mais dans les manufactures, où le mélange avec la population étrangère est forcément quotidien et partant plus intime, aussi, parait-il que dans ce pays il y a beaucoup plus de déperdition et d'absor[)tion parmi les émigrants canadiens; cependant la majeure partie a bien conservé sa langue et un certain esprit patriotique; or, comme l'expansion naturelle des Canadiens les pousse de plus en plus dans les comtés de Missisqui et de Stanstead, comme l'émigration amène toujours chaque année quelque contingent dans le Vermont, il est à croire que sous peu de tebaps tous ces éléments canadiens dispersés dans le nord du Vermont, s'agrégeront solidement, se resouderont à la masse nationale et formeront ainsi en ce pays un véritable prolongement de la race franco-canadienne. Leurs principaux centres aujourd'hui sont à Burlington, Saint-Aibans, etc. On estime leur nombre à 14,000, chiffre qui s'élèvera certainement en 1861 à plus de 15,000 (11).

3° Acadîeiis de jfiadawaska. Ce groupe est aujourd'hui relié d'une manière à peu près suivie aux Canadiens du comté de Uimouski, cependant nous devons toujours le porter à un article séparé, car il n'est point compris dans le Bas-Canada, mais à cheval sur la frontière de la province anglaise du Nouveau-Brunswick et de l'Élat du Maine. Le nombre de ces Acadiens, y compris les émigrants canadiens qui se sont joints à eux, dépasse maintenant 10,000, répartis en cinq paroisses : Saint-Basile, Saint- Bruno, Sainte-Luce^ Saint-François et le lao de l'Aigle. Il y en a aussi un certain nombre mêlés avec des Irlandais kAr-

rostook, au-dessus de la grande chute, et beaucoup d'autres dispersés sur les chantiers de bois dans l'intérieur du pays; nous évaluons qu'en 1861 on pourra bien y compter 12,000 âmes. Les communications deviennent maintenant de plus en plus fréquentes avec le Bas-Canada, et probablement toutes les relations comm.erciales de ce pays auront lieu dans l'avenir par la petite ville de Trois-Pistoles, sur le Saint-Laurent; il y a donc tout lieu d'espérer que la suprématie des marchands américains disparaîtra peu à peu de ces villages , et que par suite cessera dans le langage de ces Acadiens l'introduction des anglicismes qui s'y sont glissés depuis trente ou quarante ans (12).

4° Acadiens de la baie des Cltaleurs et des côtes du golfe dans le ]Vou%eau-Brunswick. NouS avons exposé dans la première partie quel est l'état de ces populations, d'après les derniers renseignements que nous avons recueillis etqui se rapportent à l'année 1856 ou 1857. Nous y renverrons le lecteur, en nous contentant de relater ici que leur nombre total, qui se montait alors à 18,800, atteindra sans peine 20,000 âmes en 1861.

D'après ce que nous venons de voir, il est plus que probable que la population française du Bas-Canada et des contrées immédiatement voisines s'élèvera en 1861 après de 1,100,000 âmes, et si l'on y joint les Acadiens non compris dans les énumérations précédentes, on arriverait à un chiffre très-proche de 1,200,000, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par le tableau suivant, qui établit pour 1861 l'état présumé de toutes les populations que nous avons étudiées :

Acadicns de la Nouvelle-Ecosse, de l'île du Prince

Edouard et de l'île du Cap Breton 60,000

Acadiens et Français de l'île de Terre-Neuve, de

Saint-Pierre et Miquelon 20,000

Acadiens du Nouveau-Brunswick (Madawaska,

côtes du golfe Saint-Laurent, etc.) 32,000

Franco-Canadiens du Bas-Canada et du Labrador 980,000 Franco-Canadiens des confins de Vermont et de

New-York 40,000

Franco -Canadiens des confins du Haut-Canada.. . 25,000

Total 1,137,000

Pour compléter le tableau de la race franco-canadienne dans cette partie de l'Amérique du nord, il faudrait y porter les colonies canadiennes de l'ouest, situées au sud-ouest du Haut-Canada, dans le Michigan, Tlllinois, le Wisconsin, le Minesotta, à la rivière Rouge et enfin les groupes considérables établis dans les villes de New-York, Troy, Albany, Rochester, etc., etc. L'abondance des matières nous empêche de comprendre ces études dans ce volume, comme nous en avions le dessein; mais on peut évaluer le chiffre de ces populations en bloc de 140 à 1 50,000 âmes.

Tout ceci nous laisse bien loin sans doute des évaluations et des espérances de Vauban, qui, en calculant que la Nouvelle-France pourrait en 1970 compter plus d'habitants que le vieux royaume, supposait par là même qu'en 1860 il s'y en trouverait 2,000,000; et pourtant il peut se faire, si rien ne vient altérer le mouvement d'expansion des Canadiens et des Acadiens , s'ils poursuivent leur progression suivant les mêmes lois qui ont présidé à son mouvement depuis un siècle, s'ils savent bénéficier de toute leur croissance en groupant convenablement leur développement; il peut se faire, disons-nous, que sans atteindre le chiffre de notre population, ces deux races présentent néanmoins 12 à 15,000,000 d'âmes en 1970, époque à laquelle s'était attachée la prévision de Vauban. Ces populations rachètent en effet par la puissance de

leur fécondité l'absence complète des immigrations qui ont accru si fort le nombre des Anglo-Saxons en Amérique : car l'élude de l'accroissement comparé des peuples américains nous a démontré que les Franco-Canadiens et les Acadiens présentaient une augmentation naturelle fort supérieure à celle de leurs voisins, ainsi que nous allons le montrer en étudiant les lois de leur développement.

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