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CHAPITRE Xïl

MOUVEMENT GENERAL ET LOIS DU DEVELOPPEMENT DE LA POPULATION FRANCO-CANADIENNE.

Si l'on calculait avec rigueur, si l'on joignait aux chiffres que nous venons de grouper tous les centres petits ou grands de population française dans l'ouest et le nordouest de l'Amérique, issus plus ou moins directement du Canada, toutes les fractions d'émigrations échappées à diverses époques de ce pays et dispersées dans les États- Unis, on arriverait à un nombre bien extraordinaire en le comparant à son point de départ. Les Français du Canada auraient été la souche de près de 16 à 1,700,000 descendants, s'étant ainsi décuplés deux fois et demi depuis 1760, ce qui représenterait le doublement de la population tous les vingtetun ans, àraison d'un accroissement de 3,40 p. 100 par an. En etfet il faudrait joindre à la population fixée dans le Canada, et dont nous avons suivi cidessus les progrés successifs, le montant des déperditions que nous avons indiquées sous la domination française, et celui des diverses émigrations qui depuis 1760 ont constamment affaibli son développement.

Or, 1° nous avons estimé précédemment que le déficit produit avant 1760 par l'effet des coureurs de bois pouvait être estimé à cette époque à 35,000 âmes (page 118); — 2" depuis 1760 jusqu'à nos jours on peut évaluer en

moyenne le chiffre des pertes sur les levées annuelles des voyageurs de l'Ouest à 200 hommes qui ne revenaient plus; total, 20,000; — 3° l'émigration aux États-Unis a enlevé depuis 40 ans au moins 100,000 personnes.

Soit en tout 155,000 individus perdus pour le Canada depuis 1760. En calculant l'accroissement composé de ces émigrés depuis les diverses époques de leur départ, on trouve que la population française du Canada serait plus forte aujourd'hui de 5 à 600,000 habitants au moins, si tous y étaient restés (1 ^). Cette perte doit être le sujet d'un double regret lorsque l'on songe d'abord à l'affaiblissesement considérable qui en est résulté pour leur pays, puis à la part importante qu'ils auraient pu assurer aux Franco-Canadiens dans le Haut-Canada, s'ils se fussent répandus dans cette fertile contrée au lieu de se disperser presque sans fruit dans toute l'Amérique.

Dans cette étonnante progression, qui représente plus de 25 fois le chiffre de la population française de 1760, nous trouverions donc sur l'ensemble de cette période séculaire un accroissement annuel de 3,40 p. 100. Ce chiffre moyen de l'accroissement des Franco-Canadiens ne paraît pas concorder au premier abord avec les chiffres partiels que nous a donnés, dans le cours de cet ouvrage, l'examen des diverses époques de leur histoire. En effet, avant 1760 nous avons observé que la moyenne du croît naturel était de 2,50 p. 100 par an (page 122); de 1760 à 1784 nous l'avons évalué a 2,40 p. 100 (page 134); entre 1784 et 1831 à 2,60 p. 100 (page 142); de 1831 à 1844 il monta à 3,20 p. 100 (page 153) ; et de 1844 à 1851 il atteignit 4,25 p. 100 par an (pag 176).

1. Voir à la fin du volume les notes du chapitre xii. Tous les chififres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque chapitre.

Ces différences doivent arrêter notre attention ; car la moyenne de toutes ces évaluations partielles resterait fort au-dessous de la moyenne générale de 3,40 p. 100 que nous venons d'établir ci-dessus, et d'autre part nous avons déjà remarqué que le dernier de ces chiffres, 4,25 par an, présentait avec les autres un écart trop considérable pour ne pas demander une explication.

Il y a plusieurs causes à ces disproportions si fortes dans les appréciations de l'accroissement annuel : d'abord l'absence complète de toute guerre et de tout trouble, puis l'augmentation de l'aisance durant les dernières périodes, et l'intervention des Canadiens dans leur gouvernement, ont permis à la population de prendre un plus libre essor et de fournir toute sa puissance de progression ; mais il faut surtout les attribuer à l'existence de documents détaillés sur les émigrations canadiennes les plus récentes, documents qui manquaient auparavant et qui nous ont donné la faculté, en 1844, et particulièrement en 1851, d'observer, pour la première fois peut- être, avec une certaine exactitude l'augmentation des Canadiens dans toute sa force et sa réalité. De là les différences qui nous frappent : car en 1844, en 1851 et môme dans ces derniers temps, nous avons tenu compte, en estimant l'accroissement des habitants, d'un élément important, celui des émigrants, que nous n'avons pu prendre en considération suffisante ni en 1831 ni en 1784, faute de données régulières et précises. Enfin nous ferons observer en terminant que les deux évaluations qui incontestablement reposent sur les données les plus multipliées et les plus sûres sont les deux dernières.

Aussi, pour fixer la base de nos appréciations, nous ne nous arrêterons même pas à la moyenne de leur accroissement séculaire, mais nous croyons pouvoir rai-

sonnablement compenser les mouvements de la population constatés avant 1844 et depuis, ce qui nous donne pour chiffre moyen de l'augmentation annuelle des Canadiens français 3,60 p. 100; résultat peu différent du reste de la moyenne générale que nous venonsd'indiquer ci-dessus; cette proportion depuis lors s'est toujours maintenue et même a été dépassée. 11 est inutile de démontrer que ce développement est dû tout entier au mouvement des naissances, puisque l'émigration française est tellement nulle au Bas-Canada, que l'on n'y comptait pas en 1851 plus de 359 individus natifs de France. Or ce croît naturel de 3,60 p. 100 par an, qui suppose le doublement de la population tous les dix-neuf ans, dépasse de beaucoup la moyenne fournie par les Étals-Unis, qui n'est guère que de 2,50 p. 100 par an. Il est supérieur également à celle des Anglais du Haut-Canada, qui n'atteint que 3 p. 100 par an.

Ces observations contredisent singulièrement, une opinion scientifique assez généralement acceptée, savoir : l'infériorité prolifique de la race française. Nous ne croyons pas en effet qu'aucune nation européenne présente des exemples de fécondité comparables à ceux des peuples du nouveau monde ; or, si les Canadiens tiennent la tête parmi ces derniers, il faut attribuer à de tout autres causes qu'à une inaptitude naturelle la faiblesse de notre multiplication. Ce fait nous a donc semblé être assez important pour que nous établissions avec détail les preuves de nos assertions. Nous avons longuement exposé dans tout le cours de cet ouvrage les diverses phases de la progression des Franco-Canadiens; nous allons montrer maintenant quelles ont été les différentes proportions de l'accroissement naturel des États-Unis, puis nous examinerons celui des Anglo-Canadiens, et nous reviendrons

alors à l'étude comparée du développement des trois peuples.

Il est assez difficile au premier abord de distinguer aux Étals-Unis l'accroissement provenant du bénéfice des naissances de celui qui a son origine dans l'émigration européenne; cependant parmi ce peuple éminemment calculateur il s'est trouvé plusieurs esprits laborieux qui se sont appliqués à cette recherche, et qui sont parvenus, en établissant périodiquement le nombre des émigrants entrés dans le pays, à réduire à son chiffre à peu près exact l'accroissement naturel de leur nation. Nous citerons entre autres les travaux du docleur Seybert et l'ouvrage remarquable de George Tucker, professeur d'économie politique à l'université de la Virginie. Voici quel est le résumé des observations de ce dernier sur cette importante question :

La proportion du croît naturel de la population blanche des Etats-Unis s'est élevée annuellement, de 1790 à 1800, à 2,90 p. 100; — de 1800 à 1810, à 2,89 p. 100; — de 1810 à 1820, à 2,81 p. 100; — de 1820 à 1830, à 2,72 p. 100; — de 1830 à 1840, à 2,60 p. 100. (Il est probable qu'aujourd'hui elle ne dépasse pas 2,50 p. 100, si même elle atteint ce chiffre.) La progression de la population noire est plus forte et se soutient presque constamment à 2,82 p. 100. Nous nous réservons de revenir sur ce phénomène singulier de décroissance qu'offre la progression des États-Unis, mais nous constaterons de suite la grande infériorité de leur accroissement naturel sur celui du Canada.

Si nous observons maintenant le mouvement de la population anglaise dans le Haut et le Bas-Canada, nous y trouverons les mêmes dillicultés qu'aux Étals-Unis pour distinguer l'accroissemenl naturel de l'accroissement pro-

venant de l'immigration, et comme il n'a encore été fait sur ce pays aucun travail statistique analogue à ceux que nous venons de citer, nous sommes obligé de recourir à des moyens plus imparfaits, mais qui ne laissent pas de donner une idée assez juste de la vérité. Premièrement, nous avons eu recours au grand recensement de 1851, et nous avons comparé le chiffre des naissances, 32,681, à celui des décès 7,775; la différence, 24,906, nous donne donc le résultat de l'accroissement naturel pour l'année 1851, et par là même peut nous faire apprécier trés-approximativement celui des autres années; or, 24,906, sur une population de 952,000 âmes, ne constituent qu'une proportion de 2,65 p. 100, nous la porterons néanmoins à 3 p. 100, à cause de la part notable des immigrants dans les décès, dont le chiffre total réduit ainsi d'une manière trop forte le bénéfice des naissances.

Secondement, nous avons renouvelé la même opération sur les comtés presque exclusivement anglais de Missisqui et de Stanstead dans le Bas-Canada, et nous avons trouvé dans le premier 2,60 , et dans le second 2,15 p. 100, proportion inférieure encore à celle du Haut-Canada. — Troisièmement enfin, le comté de Bonaventure (Bas-Canada), présentant cette circonstance particulière d'être resté à peu près étranger à tout mouvement d'immigration ou d'émigration, il suffit de suivre le développement de sa population pour connaître son accroissement naturel , et la population anglaise de ce comté, de 1844 à 1851, s'est augmentée de 25 p. 100, soit 3,20 p. 100 par an. — Entre ces résultats divers, nous avons cru pouvoir adopter comme moyenne du croît naturel de la race anglaise au Canada celui que nous a offert le Haut-Canada en 1851 , savoir 3 p. 100 par an.

Il paraîtrait donc constant, d'après ces faits, que l'ac-

croissement annuel et naturel des Canadiens français dépasse, par an, celui des États-Unis de 1,10 p. 100, et de 0,60 p. 100 celui des Anglais du Canada. Mais plusieurs observations générales viennent donner à cette opinion une autorité irréfragable. D'abord le chiffre des naissances, dans le Haut-Canada, est proportionnellement toujours inférieur à celui du Bas-Canada. Ainsi en 1851 le Haut-Canada, qui possédait déjà 952,000 âmes, compte seulement 32,681 naissances, tandis que le Bas- Canada, avec 890,000 habitants, a vu naître 36,739 enfants (2 bis). Une autre considération moins importante, mais plus frappante peut-être, c'est qu'en étudiant séparément la progression de chacun des comtés du Canada, on trouve dans la province supérieure que la proportion de l'accroissement hausse immédiatement dans tous les cantons qui contiennent une population un peu notable de Canadiens français, tandis qu'en sens inverse, dans la province inférieure, elle diminue partout oi^i se trouvent fixés un grand nombre de colons anglais.

Ainsi dans le Haut-Canada la moyenne générale des naissances est de 3,40 p. 100 ; or dans les comtés où une partie de la population est formée par des Canadiens français nous trouvons: Essex, 4,20; Kent, 3,40; Carleton, 4,20; Russell, 4,35; Prescott, 3,50; et au contraire, dans certains comtés purement anglais, comme Hallon, Leeds, Lennox, celte moyenne tombe à 2,50, 2, et même au-dessous. Dans le Bas-Canada, où la moyenne générale des naissances est de 4,10 p. 100 (2), les comtés où les Anglais dominent sont fort au-dessous de celte moyenne; ainsi, le comté de Missisqui n'offre que 3,40 p. 100; celui de Sherbrooke, 3,10; et celui de Stanslead, qui est le plus exclusivement anglais de tous, descend à 2,70 ;i. 100. Un seul des comtés habités par

une forte proportion d'Anglais fait exception, c'est celui d'Ollawa, où nous trouvons 4,40 p. 100.

Enfin, pour terminer celle digression par un fait capital ({ui la domine et la résout d'une manière incontestable, la proportion n'a pas sensiblement changé depuis 1760 entre la population franco-canadienne et la population blanche des Élals-Unis, bien que la première, depuis cette époque, ne se soit accrue d'aucun immigrant, tandis que la seconde en a reçu par millions; de sorle que la supériorité de l'accroissement naturel des uns aurait à peu près compensé le bénéfice de l'immigration dont ont profité les autres.

En effet, en 1760 les colonies anglaises comptaient 1,200,000 habitants (3), et en 1765 nous avons vu qu'il ne resta au Canada que 65,000 âmes; on peut donc considérer qu'en 1760 la population des premières était vingt fois plus forte que celle du second. Or en 1840 les Étals- Unis comptaient, d'après Tucker, 14,189,000 habitants de race blanche; d'autre part, nous avons calculé que d'après les recensements de 1831 et de 1844, il pouvait y avoir à celle même époque, au Canada, 460,000 Canadiens français; mais ce nombre est loin de représenter, comme nous l'avons vu, toute la descendance de ceux-ci et leur véritable puissance de multiplication; si nous tenons donc compte des émigrants sortis du pays, suivant la proportion que nous avons établie ci-dessus (3 bis), nous arriverons à un chiffre très-voisin de 700,000, c'est-à-dire au vingtième de la population blanche des États-Unis à cette époque.

Au recensement de 1850, cette dernière s'élevait à 20 millions sur un chiffre total de 23,191,000 âmes ; à la même époque, nous trouvons au Canada 669 mille Canadiens français, et en tenant compte de la d'^perdilion causée

par les émigrations pour 350 à 400,000 âmes, nous aurions encore plus d'un million de Canadiens en regard des 20 millions d'Américains. Depuis lors celte proportion s'est même moditiée au désavantage de ceux-ci, car l'immigration ayant beaucoup diminué, tandis que l'accroissement des Canadiens allait toujours en progressant, nous ne pensons pas qu'au prochain recensement la population blanche des premiers soit dix-huit fois plus forte que celle des seconds (3 bis).

Or, si la population des Étals-Unis avait fourni par elle-même une progression égale à celle des Canadiens français, elle devrait, grâce aux nombreuses immigrations qui lui sont venues du dehors, et l'accroissement composé de celles ci, se. trouver aujourd'hui trente-cinq à quarante fois plus forte que la population canadienne. D'où il suit, comme conséquence évidente, que celle-ci a compensé et au delà, par la puissance de sa multiplication, le bénéfice des ii^migrations qu'ont reçues les États-Unis.

Âpres toutes ces preuves, on peut donc tenir pour avérée désormais la supériorité notable de la progression naturelle des races d'origine française de l'Amérique sur celles d'origine différente (4). C'est là ce qui a été une des causes de leur conservation au milieu des difficiles épreuves qu'elles ont eu à traverser, épreuves d'isolement, de persécutions et de déperdition considérable d'émigrants; et ce sera là une des causes de leur importance à venir dans cette partie du monde, car les immigrations européennes, qui déjà ont beaucoup diminué en Amérique, aboutiront tôt ou tard, par la force des choses, à s'arrêter complètement, et il arrivera un moment oùchaque population se trouvera réduite à sa puissance propre. Or, tandis que la [ roporlion de l'accroissement chez les Canadiens semble grandir chez eux avec le développe-

ment du nombre et de la richesse, elle tend constamment à s'affaiblir chez les Américains, ainsi que nous l'avons vu plus haut, ce qui constitue réellement une certaine supériorité pour l'avenir des premiers.

Ce fait singulier et peu connu de la diminution progressive du croît normal de la population des États-Unis a été apprécié très-sagement par Tucker :

« Les uns ont pensé, dit-il, que notre progression ne s'arrêterait pas jusqu'à ce que nous ayons atteint un nombre de 200 millions d'âmes, les autres ont soutenu que nous maintiendrions notre progrès jusqu'au chitîre de 60 millions, mais qu'alors il surviendrait un

changement dans les lois de notre développement Ces opinions

semblent l'une et l'autre également peu fondées Il est à croire

que le progrès de notre population ne subira point d'altération importante jusqu'à ce qu'elle ait atteint une densité moyenne de 60 à 80 habitants par mille carré sur les parties cultivables du territoire (ce qui ferait environ 120 à 140 millions.)

« Sans doute la diminution de notre croît naturel, effet de la prudence ou de la vanité, continuera à agir avec une force croissante, à mesure que nos cités grandiront en nombre et en puissance, et à mesure que se multiplieront les classes aisées. Ces circonstances ont pour etïet de relarder les mariages; et dans les États -Ifes plus peuplés la baisse du prix du travail, en amenant des difficultés toujours croissantes pour pourvoir à 1 existence des familles, agit également sur les classes pauvres. Il est même probable que leur action se fera plus promptement sentir dans ce pays que dans tout autre^ par suite des plus grandes habitudes de confort dans lesquelles sont élevés les Américains, et de cet orgueil d'indépendance personnelle qui dérive avec tant de force de nos institutions politiques. Nous avons déjà éprouvé constamment leur influence, mais il n'y a pas lieu de croire qu'elle s'accroisse beaucoup plus que par le passé jusqu'à la lin de ce siècle. »

Il pourrait se faire que Tucker se soit trompé dans cette dernière appréciation, et nous pensons que l'opinion de ceux qui plaçaient le point d'arrêt des États-Unis à 60 millions d'âmes est plus proche de la vérité qu'il ne Fimaginait. Le mouvement de l'immigration a déjà commencé à se ralentir, l'augmentation naturelle a continué, sa marche décroissante, et il est probable que le prochain

recensement offrira un singulier mécompte aux espérances que l'on avait pu concevoir en 1850.

Quoi qu'il en soit, l'ensemble des réflexions du professeur américain est certainement très-judicieux, et pour le traduire en un langage plus net, disons de suite que les conditions essentielles à la grande multiplication d'un peuple sont, en 'outre d'une vaste étendue libre et cultivable, la modestie des goûts, la modicité des besoins et la sainteté des mœurs. La différence que nous avons constatée entre les Canadiens et les Américains vient donc donner une nouvelle et éclatante preuve de la grande moralité et des habitudes patriarcales, que les Canadiens doivent à leur attachement à la religion et à l'affabilité naturelle de leur caractère.

Ce sera pour nous une nouvelle occasion de leur rappeler les avantages qui sont résultés pour eux d'une si salutaire tradition; cet état général des mœurs de leur société, auquel ils doivent pour une grande partie progrès supérieur de leur population, a été déjcà, comme nous l'avons signalé, le principe de leur force dans les laborieux commencements de leur histoire, et celui de leurs succès dans les luttes difficiles qui ont accompagné leur croissance. Il se trouve ainsi résumer le caractère radical de leur nationalité et la cause essentielle de leur énergie ; c'est pourquoi ils doivent s'attacher avec une entière confiance et une vigoureuse résolution à cette foi profonde et à la moralité simple et sévère qui en est le fruit; elles ont déjà assuré leur passé, et c'est encore elles seules qui peuvent leur réserver une existence propre en Amérique, et leur conquérir peut-être une place honorable et considérée dans les destinées futures de ce continent.

Ces mêmes raisons en effet qui maintiennent la supériorité de leur développement sur celui des Anglais, sont

aussi la cause de cet autre fait non moins remarquable, que déjà nous avons signalé, le recul constant de la population anglo-saxonne devant eux, fait général dont on retrouve plus ou moins les symptômes aussi bien sur l'Ottawa, aux confins du Haut-Canada, que sur les frontières des États-Unis et dans les comtés anglais du Bas-Canada. Tous les témoignages s'accordent sur ce mouvement en arrière des Anglo-Saxons, en présence de l'expansion des Canadiens. Comme ouvriers, ceux-ci supplantent les Irlandais et les Yankees, moins adroits, moins vigoureux et moins disciplinables; comme propriétaires, ils achètent pour une grande part les terres que vendent les Anglais et les Américains, séduits par le climat plus doux et la grande fertilité des contrées de l'ouest. Car tandis que plusieurs parmi les Canadiens qui vont dans ces derniers pays restent fidèles à l'amour du sol natal et reviennent quand ils ont amassé quelques économies, les Anglais et les Américains s'y fixent pour toujours.

A diverses époques les Anglais ont essayé d'établir des colonies dans le Bas-Canada; mais quelque défavorables que fussent les circonstances pour le malheureux peuple conquis, ce fut toujours sans succès, et ces établissements, entourés et débordés de toute part, ont été absorbés ou sont restés sans importance. Dans les comtés du sud-est, où les Anglais étaient seuls et fort loin des Canadiens, ils ont perdu pied dés que ceux-ci ont atteint ces cantons, où ils affluent maintenant chaque année, et où ils ne tarderont pas à être dominants. Il y a trente ans on ne voyait pas un seul Canadien dans les campagnes riveraines du lac Champlain, et dans plusieurs cantons aujourd'hui ils y forment une grande partie de la population ; dans les États même de New-York et de Vermont, sur la partie frontière, il se produit depuis quelques années un singulier tra-

vail de diminution de la race américaine; travail qui tôt ou lard aboutira au profit des Canadiens, si ceux-ci, so poussant de proche en proche vers les régions qui leur sont contiguës, savent se masser et se maintenir avec énergie et persistance au milieu des populations étrangères (5).

Pins forts, plus affables et plus patients que les Américains, ils sont en effet par certains côtés supérieurs à ces derniers; mais la plus précieuse de leurs qualités dans cette rivalité^ d'extension nationale, c'est l'honnêtelé de leur vie qui, par la simplicité des mœurs combinée avec un travail assidu, est le plus sûr et le plus puissant instrument de la production de la richesse. C'est là le secret de leur force, et du jour où ils déserteront cet esprit de modération et de simplicité, ils perdront leur valeur propre pour s'essayer, imitateurs débiles, dans les procédés américains, qui ne sont point le fait de leur nature, et dans lesquels ils resteraient toujours inférieurs,

Qu'ils ne se laissent point séduire par cette passion qui court à la fortune en espérant plus encore du trafic que du labeur. A mesure que la poursuite de la richesse s'écarte du travail pour se rapprocher des errements de la spéculation, elle participe de plus en plus de la nature du jeu, et offre des ré^<ul!als analogues ; elle enrichit brillamment quelques privilégiés et n'apporte au plus grand nombre que la gêne ou la ruine. Le public ébloui par les succès qui se proclament, tandis que les ruines se cachent, se précipite périodiquement sur la trace des heureux du jour, jusqu'à ce que ce flot de badauds soit ramené avec perle par des crises également périodiques. L'épargne jointe au labeur n'a point de tels éclats ni de tels revers; elle marche d'un pas moins pressé mais plus sûr à la création et à la bonne répartition de l'aisance. Or quel-

ques fortunes sjilendides importent assez peu à l'avenir d'un peuple, mais une population qui par ses efforts et son économie s'assure la richesse, devient forcément la maîtresse du pays qu'elle habite.

C'est ainsi que nos paysans français, ignorants et souvent même peu intelligents, sont parvenus à conquérir à force de sueurs et d'épargne la terre possédée exclusivement autrefois par l'aristocratie. Riches de la modicité de leurs besoins, et armés de leur simple bêche, dont la puissance de production est méconnue par les agronomes de cabinet, ils chasseront un jour tous les grands détenteurs du sol. Les Canadiens, généralement plus instruits que nos campagnards, peuvent facilement suivre ce système, en le perfectionnant par la science agricole. De même que l'honnêteté simple et modeste doit être leur devise politique et morale, que travail et économie soit leur devise Il industrielle, et ils s'assureront en Amérique une large part d'influence.

Rien en effet ne peut être comparé à l'envahissement de ces petites forces individuelles qui incessamment croissent, incessamment s'avancent, unies par un instinct secret, et d'autant plus puissantes qu'elles jettent moins d'éclat et se laissent ignorer : rien ne peut résister à cette action qui ressemble si fort à celle de la nature elle-même ; c'est le sable que le vent pousse et qui engloutit tout sous ses dunes, le flot invincible qui monte prendre son niveau, la montagne de corail bâtie par des animaux invisibles, qui, pour se faire place, font reculer devant eux l'Océan.

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