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CHAPITRE IV

»E 1737 A ISâS.

Les difficultés en effet étaient toujours renaissantes entre la France et l'Angleterre; des passions de cour avaient, en 1740, allumé fort à l'étourdie une guerre qui fut terminée avec non moins de légèreté, par le traité d'Aix la Chapelle, dont la rédaclion accusait de la part des minisires français une négligence et même une ignorance impardonnable. Aussi ne tarda-t-il pas à devenir la cause d'une guerre nouvelle ; tant il faut faire peu de fonds sur une paix bâclée, qui souvent est plus dangereuse que la guerre elle-même (1^).

Les ambiguïtés que présentaient les termes de ce traité firent naitre en effet de telles discussions pour le règlement des frontières de l'Acadie, qu'elles dégénérèrent bientôt en quasi-hostilités. Le gouverneur du Canada fit élever deux forts à l'entrée de l'islhme et y mit garnison ; la paix dont jouissaient les Acadiens se trouva dès lors complètement troublée : excités d'une part dans leur antipathie contre les Anglais par les officiers français établis au milieu de leurs paroisses, surveillés de l'autre avec un redoublement d'activité hostile par les Anglais, ils leur de^-

1. Voir à la fin de la 1" partie les notes du chapitre iv. Tous les cliitïres entre parenthèses dans le texte renvoient aux notes correspondantes pour chaque cliapitre.

vînt impossible de conserver plus longtemps la neutralité qui les abritait depuis trenlo-huit ans.

Ici se montre sous le jour le pins défavorable l'égoïsme impitoyable de la politique française sous Louis XV. Jamais la monarchie n'avait rien fait pour ce pauvre peuple, et les hommes d'Élal qui abandonnèrent plus tard le Canada savaient bien dès lors qu'ils ne feraient rien pour soutenir efficacement les Acadiens dans le danger. On demanda néanmoins à ceux-ci de délaisser les fertiles domaines que seuls ils avaient créés parleur industrie laborieuse, et on ne craignit pas de les pousser à une lutte désastreuse et à une ruine véritable. Le gouvernement français était toujours le même, il ne trouvait jamais ni hommes ni argent pour faire le nécessaire en temps temps utile et recourait ensuite, sans hésiter, à des expédients de toute nature pour venger l'orgueil de son inhabileté vaincue. Au lieu de chercher en lui-même assez de ressource et d'énergie pour élever contre les Anglais, dans le Canada, l'obstacle réel et sérieux d'un établissement bien peuplé et bien défendu, il spéculait sur le patriotisme inexpérimenté de quelques pauvres colons pour susciter des embarras à ses adversaires; abusant étrangement des plus généreux sentiments pour suppléer sans effort k son impuissance dans la guerre, h son impéritie dans les négociations, à son incurie pendant la paix.

Il faut lire la correspondance des ministres avec les gouverneurs du Canada pour apprécier justement tout ce que renfermaient d'égoïsme ces provocations perfides. Tous les moyens semblent bons pour souffler le feu sur ce coin de terre paisible; et au milieu de ces périls aveuglément suscités, on n'aperçoit nulle part le souci du lendemain, ni la moindre sollicitude pour les dangers de ces populations que l'on précipitait dans les aventures. Aussi, lors-

qu'à la suite de toutes ces manœuvres la guerre fut déclarée, que firent cps mômes minisires qui pendant cinq ans avaient couvés l'incendie? Ils envoyèrent 2 ou 300 hommes au secours des Acadiens, et 3,000 hommes au Canada; puis quand M. de Montcaim, épuisé par ses héroïques triomphes, réclama un secours plus sérieux, on lui répondit froidement : « que le roi n'avait plus de troupes ni d'argent pour l'Amérique, et qu'il eût à tirer de sa situation le meilleur parti possible. » Les Anglais, dans le même temps, avaient envoyé à leurs colonies une armée de 30,000 hommes! En toutes choses, on ne faisait état à Versailles que de la personne royale et des caprices de la cour, h laquelle il paraissait naturel que tout pùl être sacrifié. Système funeste dont Louis XIV avait donné l'expression la plus hautaine, en disant : « L'Élat c'est moi, » et dont la dernière et misérable conséquence devait être formulée dans ces paroles insouciantes de Louis XV : « Après moi le déluge. » (2).

Cependant tel fut le trouble répandu dans toute la contrée par cet antagonisme des agents français et anglais, qu'un grand nombre d'Acadicns, prévoyant l'issue violente de ces démêlés et connaissant de longue date ce qu'ils pouvaient attendre des Anglais, se résolurent à émigrer, les uns à l'Ile du cap Breton, les autres à l'île Saint-Jean, d'autres à Miramichy; beaucoup enfin s'installèrent autour des forts français établis sur l'isthme, pour moins s'éloigner sans doute de leur chère Acadie, et pouvoir y rentrer plus facilement.

Un recensement exécuté vers 1748 ou 1749, par un voyageur anglais, et relaté paroisse par paroisse, dans VUisloire de la Nouvelle-Ecofise de la Fargue, permet d'évaluer à cette époque la population de la presqu'île acadienne à 12,500 âmes. Mais l'émigration fut telle pen-

dant six ans, que malgré l'importance de l'accroissement normal do la populalioii, elle se trouva réduite en 17o4, comme nous le verrons, à 9,215 habitants (3). Quoi qu'il en soit, de 1737 à 1748, les Acadiens, malgré les vexations d'une domination étrangère et leur séparation de la mère patrie, avaient donc étendu leurs défrichements, augmenté le nombre de leurs paroisses, et en onze ans s'étaient accrus de 3,000 âmes, c'est-à-dire de 66 p. 100.

Quant aux Anglais, ils étaient restés jusqu'alors les gardiens inaclifs de ces peuples et n'avaient tenté aucun établissement sérieux. Ce ne fut qu'à celte époque qu'ils songèrent à contrebalancer l'influence de cette population toujours croissante, en fondant, au port de Chibouclou, sur la côte sud-est, au-dessus du port de la Hève, une forte colonie anglaise, qu'ils appelèrent Halifax. Mais cela ne suffit pas pour calmer leurs inquiétudes ni pour satisfaire la haine qu'ils portaient aux Acadiens; exaspérés par la sympathie que ceux-ci conservaient toujours à leurs anciens compatriotes et par l'agitation que répandaient dans ces contrées les intrigues de la cour de France, ils résolurent d'expulser complètement de la péninsule cette race généreuse et si vivace.

Ce fut en 1755 que les milices de la Nouvelle-Angleterre, dont la convoitise était excitée par l'aisance et les riches cultures de celte colonie, accomplirent cette infâme et cruelle spoliation, qui ternira toujours le nom et l'honneur de l'Angleterre, et qui malheureusement a plus d'un pendant dans le cours de son histoire. Pour ne point éveiller l'inquiétude et pour dominer une résistance qui aurait pu devenir dangereuse, on convoqua, dans chaque paroisse, les habitants pour le 5 septembre 1755, sous prétexte d'entendre une importante communication du gouverneur. Cette ruse n'eut pas partout un égal succès : à

Beau-Bassin, ce qui était resté de la population acadienne, après la retraite des garnisons françaises de l'islhme, écoula la première proclamalion avec méfiance, et une bonne parlie se sauva de suite dans les bois et vers les postes français voisins. Les gens d'Annapolis, habitués de longue date h chercher dans les forêls un refuge contre les violences de la guerre, n'attendirent pas non plus le dénoûment de ce drame, et une partie d'entre eux seulement tomba plus tard aux mains de l'ennemi.

Mais dans le district des Mines, le plus riche de toute l'Acadie, les Anglais apportèrent un soin et un luxe de précautions qui assurèrent la réussite du complot. Cette population paisible, industrieuse, moins défiante peutêtre, répondit tout entière à l'appel du gouverneur, et ayant été aussitôt cernée par des troupes secrètement disposées à cet effet, il fut signifié à ces malheureux qu'ils étaient prisonniers de guerre, que tous leurs biens meubles et immeubles étaient saisis au nom du roi, sauf l'argent et leurs effets personnels, et que le 10 septembre ils seraient tous embarqués pour être dirigés sur les colonies anglaises (4).

Cette affreuse nouvelle, tombant comme un coup de foudre au milieu de ces pauvres familles, les frappa de stupeur; sans armes, entourés de soldats, écrasés par le malheur, les Acadiens subirent la loi atroce du vainqueur, et le 10 septembre en effet eut lieu la scène lugubre de cette expatriation en masse.

Un voyageur français, M. Ney, qui visitait l'Acadie il y a environ trente ans, nous a laissé un récit de cette cruelle exécution, qui porte si bien le reflet des traditions conser^ vées dans le pays que nous le reproduisons ici en entier :

v( Le 10 septembre fut le jour fixé pour l'embarque- « ment. Dés le point du jour les tambours résonnèrent

« dans les villages, et à huit heures le triste son de la « cloche averlil les pauvres Français que le moment de « quitter leur terre natale était arrivé. Les soldats en- « trèrent dans les maisons et en firent sortir tous les « habitants, qn'on rassembla sur la place. Jusque-là cha- « que famille était restée réunie et une trislesse silen- « cieuse régnait parmi le peuple. Mais quand le tambour « annonça l'heure de l'embarquement, quand il fallut « abandonner pour toujours la terre où ils étaient nés, se « séparer de leurs mères, de leurs parents, de leurs amis, « sans espoir de les revoir jamais ; emmenés par des étran- « gers leurs ennemis ; dispersés parmi eux dont ils diffé- « raient par le langage, les coutumes, la religion; alors « accablés par le sentiment de leurs misères, ils fondirent « en larmes et se précipitèrent dans les bras les uns des « autres dans un long et dernier embrassement.

« Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers « les bâtiments stationnés dans h rivière. 260 jeunes gens « furent désignés d'abord pour être embarqués sur le pre- « mier bâtiment; mais ils s'y refusèrent, déclarant qu'ils K< n'abandonneraient pas leurs parents, et qu'ils ne parti- « raient qu'au milieu de leurs familles. Leur demande « fut rejetée, les soldats croisèrent la baïonnette et mar- « chèrent sur eux; ceux qui voulurent résister furent « blessés, et tous furent obligés de se soumettre à cette « horrible tyrannie.

« Depuis l'église jusqu'au lieu de l'embarquement, la « route était bordée d'enfants, de femmes, qui à genoux, <t au milieu de pleurs et de sanglots, bénissaient ceux qui « passaient, faisaient leurs tristes adieux à leurs maris, à « leurs fils, leur tendant une main tremblante, qu'ils par- « venaient quelquefois à réunir, mais que le soldat brutal « venait bientôt séparer. Les jeunes gens furent suivis par

« les hommes plus âgés, qui traversèrent aussi à pas lents «celle scène décliiranle; toute la population mâle des <( Mines fui jetée à bord de cinq vaisseaux de transport u stationnés dans la rivière Gaspareaux. Chaque bâtiment « était sous la garde de 6 officiers cl 80 soldats. A mesure « que d'autres navires arrivèrent, les femmes el les en- « fanls y furent embarqués et éloignés ainsi en masse « des champs de la Nouvelle-Ecosse. Le sort aussi déplo- « rable qu'inouï de ces exilés excita la compassion de la

« soldatesque même

« Pendant plusieurs soirées consécutives les bestiaux se « réunirent autour des ruines fumantes, el semblaient y H attendre le retour de leurs maîtres, tandis que les « fidèles chiens de garde hurlaient près des foyers dé- « serls. » {Revue des Deux- M ondes, 1831.)

Le nonr.bre des prisonniers ainsi enlevés dans le district des Mines fut de 4,000 el l'on peut dire que c'était toute la population que les émigrations dernières avaient laissée dans ce pays, car personne ou presque personne ne put s'échapper. L'élal suivant peut donner une idée de la richesse de celte contrée : « On y a brûlé 400 mai- « sons, oOO élables, on y a pris 2,000 bœufs, 3,000 vaches, « 5,000 veaux, GOO chevaux, 12,000 moulons et 800 co- « chons )) (5).

Les colons américains qui depuis longtemps provoquaient cette mesure, se firent concéder ces terres en plein rapport (5) et ces nombreux troupeaux ne furent point sans être à profil pour quelqu'un; aussi n"avail-on rien négligé pour réussir dans ce canlon; il était plus riche que tous les autres! Vengeance lâche, cruauté implacable, cuiiidilè vile, tout se trouve réuni dans cette odieuse exécution pour en augmenter l'infamie el en faire une des plus honteuses pages de l'histoire d'Angleterre.

Quelle que fût l'âpre soUicilurle que montrèrent les Anglais, un cerlain nombre d'individus cependant se sauvèrent de la proscription. Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les bois et les déserts? par quelle suite d'avenlures et de souffrances ont-ils passé pendant de longues années en présence des spéculateurs auxquels on distribua leurs biens? c'est ce que nous ignorons; mai.-^ le fait est qu'au commencement de ce siècle nous retrouvons dans ce district même des Mines, en un lieu appelé par les Français Menoiabj et par les Anglais Minudic, une petite paroisse peuplée d'Acadiens descendants do ceux qui échappèrent en 17oo aux recherches des Anglais, et qui se sont perpétués jusqu'à ce jour sur celte terre qui avait appartenu à leurs aniôlres Ils ont pieusement conservé la tradition de ces martyrs et sont toujours restés Français, Catholiques et Acadiens, debout sur les ruines de leur patrie, au milieu de l'invasion britannique, comme la protestation invincible de la justice et du droit (6).

Les habitants de Beau-Bassin, avons-nous dit, échappèrent à la persécution anglaise en se réfugiant dans les bois : un grand nombre déjà, surtout depuis la prise du fort Beauséjour, avait émigré, à Chinnitou, à l'île Saint- Jean^ à Miramichy et à Shediac. C'était en ce dernier endroit, sur le golfe Saint-Laurent qu'était maintenant établi le commandant français, M. de Boishébert, surveillant les mouvements des ennemis avec une misérable garnison de 150 à 200 hommes. Il restait encore néanmoins 2,586 Acadiens dans les paroisses de Beau- Bassin et de Beauséjour (7); les Anglais, par leur insidieuse convocation surprirent quelques-uns des habitants des premiers hameaux, principalement des hommes; mais les femmes elles enfants parvinrent près-

que tons h s'échapper et se replièrent sur les gros bourgs de Memerancouges, Pécoudi:.k el Chipoudy, dont les habilanls les recueillirent et se retirèrent avec eux dans les bois. M, de Boishébert vint bientôt les rejoindre avec quelques hommes armés. Lorsqu'ils virent les flammes dévorer leurs maisons, le sang batailleur des anciens Acadiens se ralluma dans leurs veines, et n'écoulant que leur rage et leur désespoir, ils laissèrent dans le bois les femmes et les enfants, puis se jetèrent à l'improviste sur les soldats ennemis, qui, rompus par cette furieuse attaque, furent obligés de se rembarquer après avoir perdu quarante-cinq des leurs. [Dépêches de M. de Boishébert.)

Les Anglais ruinèrent Beau-Bassin, mais ils y firent peu de prisonniers; M. de Boishébert envoya les femmes et les enfants des captifs à Shédiak, et rèparlit de son mieux les antres familles, qui les unes passèrent dans les îles du golfe, les autres commencèrent sur les côtes de nouveaux défrichements. Mais la plupart de ceux qui s'étaient établis sur ces rivages les abandonnèrent encore et se réfugièrent au Canada, quand la garnison française évacua ces pays en 1737. Il ne resta donc sur les côtes du golfe Saint-Laurent que peu de familles, protégées par leur pelit nombre, par l'éloignemenldes Anglais et la pauvreté solitaire d'un pays désert.

Quant à ceux de la rivière d'Annapolis, ils se jetèrent tous dans les bois au premier éveil; ils étaient habitués de longue date à cette manœuvre; mais cette fois, ce n'était point un orage passager après lequel on pouvait regagner ses champs et relever ses maisons de bois. Les Anglais leur firent une chasse opiniâtre, une partie d'entre eux fut obligée de se rendre, et les au très se réfugièrent, à travers bois et déserls, vers les ud-ouest de la pre^qu'iîe, où ils furent accueillis parles pêcheurs acadiens dis-

perses depuis longtemps sur celle cùle où ils vivaient pauvres et ignorés.

Là, pendant plusieurs années, ils parvinrent à dérober leur existence au milieu des inquiétudes et des privations, cachant soigneusement leurs petites barques, n'osant se livrer à la culture, faisant le guet quand paraissait un navire inconnu, et partageant avec leurs amis, les Indiens de l'intérieur, les ressources précaires de la chasse et de la pêche.

Still stands ttie forest primeval; but under tlie sliade of its brancties Dwells anoitier race, witli ollier customs iind language. Only along the shore of thc mournfull and misty Atlantic Liiiger a few Acadian peasants, whose falhers froni exile Wandercd back to tlieir native land to die its bosom. In tlie fislierman's cot tiie wheel and tiie loom are still busy; Maidens still wear tlieir norman caps and their kirtles of bomespun; And by the evening lire repeat Evangeline's story, While from its rocky caverns the deep voiced, neighbouring Oceau Speaks, and in accents disconsolate answers the wail of the forest. [Evangeline. Taie of Acadia. LOiNGFellow.)

La forêt vierge reste encore; mais sous ses ombres vit une autre race, différente de mœurs et de langage; seulement sur le rivage de l'Atlantique u'iste et couvert de brouillards, languissent encore quelques paysans acadiens, dont les pères revinrent de l'exil pour mourir dans leur pays natal. Dans la cabane du pêcheur le rouet et le métier sont encore en mouvement, les jeunes fill 's portent toujours leur bonnet normand, leurs jupes travaillées à la maison; et le soir, auprès du feu, elles répèlent l'histoire d'Évangéline, tandis que de ses cavernes rocheuses l'Océan voisin mugit d'ans voix profonde et répond en accents inconsolables au gémissement de la forêt.

Cependant la persécution s'apaisa enfin comme tous les orages, et ils purent profiter d'une certaine tolérance pour s'installer ouvertement sur les côtes qui leur avaient servi de refuge. Ils furent rejoints quelques années plus lard, dans ces gîtes solitaires et misérables, par une portion de ceux que les Anglais avaient enlevés en 1755; et telle a été l'origine de la population franco-canadienne

assez nombreuse qui se trouve aujourd'hui dans le sud de la presqu'île (8).

Un mémoire de l'évêque de Québec, du 30 octobre 1757, nous apprend, sans nous en préciser le nombre, qu'ils étaient principalement : 1" au cap Sable, où un missionnaire, M. Désanclaves, les consolait et les soutenait contre les persécutions des Anglais, qui les inquiétaient parfois jusque-là; 2" sur la Grande Rivière à la côte de l'est, où ils étaient plus paisibles et même plus aisés, capables de résibter aux incursions des Anglais, et demandant un missionnaire, qu'ils offraient de payer et défrayer par euxmêmes; 3° un certain nombre enfin étaient encore dispersés en divers lieux, vivant misérablement, dans les cantons les plus sauvages (9).

En 1763 on accorda à ceux des Acadiens qui avaient été transportés dans le Massachusetts, le droit de s'établir sur la côte sud-ouest de leur ancienne patrie, vers la baie Sainte-Marie dans le township de Clare (comté de Digby). Ce lieu était alors un endroit escarpé, éloigné de toute habitation et qui n'était accessible que par mer; les Acadiens, qui semblent posséder comme caractère essentiel une constante énergie, toujours prête à recommencer la lutte et le travail sans se décourager jamais, revinrent aussitôt, et entre leurs mains, le triste patrimoine que leur accordait la pitié de leurs oppresseurs ne tarda pas à être transformé. Industrieux, laborieux et sobres, ils eurent bientôt défriché les terres, construit des barques pour la pêche, et créé dans ce pays désert une heureuse aisance (10).

Mais parmi ceux qui profilèrent de cette permission de retour, un certain nombre rejoignit aussi, non loin du township de Clare, à Piibnico, à Eelbrook, sur la même côte, quoiqu'un peu plus à l'est, ceux de leurs compatriotes

1" PARTIE. , i

qui avaient échappé à la proscriplion ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, et avec lesquels du reste ils étaient restés en communication constante (Halliburton, p. 171.) Il se trouva donc alors dans la Nouvelle-Ecosse : 1° des Acadiens répandus sur toute la côte du sud-est, depuis la baie Sainte-iMarie jusqu'au cap Sable; 2° un certain nombre qui vivaient retirés sur la côte du nord-est, à Tracadie et Pomquet (comté de Sydney); 3° ceux qui s'étaient échappés aux enviions de Menoudy (comté de Cumberland), et probablement beaucoup d'autres petits groupes épars, dans l'intérieur parmi les Indieus, depuis la funeste année de 1755.

Un recensement de 1764 cité par Halliburton, et qui porte la population de la Nouvelle-Ecosse à 13,000 âmes, évalue les Acadiens tant dans la presqu'île que dans les îles Saint-Jean et du cap Breton à un chiffre de 2,600 personnes (11). Les années suivantes virent leur nombre se grossir assez sensiblement par le retour successif de plusieurs des malheureux transportés de 1755, dispersés sur toutes les côtes de l'Amérique. En 1800 on en comptait 1,050 dans le seul township de Glare (12), et nous croyons qu'on peut sans témérité, estimer qu'ils étaient déjà 3,000 à 3,500 dans la seule presqu'île de la Nouvelle-Ecosse.

En 1827, il paraît résulter des statistiques d'Halliburlon que l'on trouvait des groupes d'Acadiens, à iMenoudy (comté de Cumberland) environ 300; à Kennetcook ou Chencook (comté de Hants); dans le township de Clare (comté de Digby), 1,038 âmes; h Eelbrook, Pubnico et Barrington (comté de Shelburne); sur la baie Sainte-Marguerite (comtés d'Halifax); à Pomquet, Tracadie et le Havre au Bouché (comté de Sydney); leur nombre total pouvait être de 7 à 8,000 âmes (12).

M. Ney, dans son voyage, nous rapporte que, faisant une excursion à quelque distance d'Halifax, en 1831, du côté de Darmoulh, il rencontra deux paysans dont le costume, assez semblable à celui des nôtres, le frappa; il leur demanda en français s'ils venaient de loin : « Ah ! jarnigué, répondit l'un d'eux, je venons de plus de vingt milles de dedans la contrée. » Ils étaient d'un village nommé Cheenscook, entièrement français et composé d'une soixantaine de familles; ils avaient conservé le dialecte de nos paysans, et le considérant avec une joie naïve, ils lui dirent qu'il était le premier Français de France qu'ils eussent vu do leur vie. Il nous est assez difficile de préciser la situation de ce village, mais nous présumons que ce sont les Acadiens de la rivière de Kennetcook, dont la prononciation était probablement altérée par nos compatriotes; cette rivière n'est guère en effet qu'à 14 ou 15 milles au nord-ouest d'Halifax dans l'intérieur des terres.

Ce même voyageur signale aussi les villages acadiens du sud, dans les cantons de Clare et du voisinage. « Ces « villages sont bâtis en bois, les maisons sont propres et « respirent l'aisance. De toute la Nouvelle-Ecosse, c'est la « population qui cultive le mieux la terre ; chaque famille « a au moins un cheval et un char à bancs ; le dimanche « on voit ces familles acadiennes se promener dans ce rus- <^ tique équipage sur la route d'Annapolis, où elles vien- « neut ordinairement passer la journée (13). »

Il nous a été impossible d'avoir des renseignements précis sur le chiffre actuel de la population acadienne de la Nouvelle-Ecosse. Nous savons seulement qu'elle s'est maintenue et développée dans tous les points ci-dessus mentionnés. Quelques détails plus particuliers que nous avons obtenu sur Menoudy et sur Tracadie nous ont appris que les Acadiens étaient assez prospères dans ces

paroisses, et que dans ïracadie et ses environs, Ponvqmt, le Haure au Bouché, Torboy, le Havre k Mêlasse, ils s'élevaient aujourd'hui à près de 4,000 (14).

Mais c'est toujours au sud-ouest de la presqu'île, dans les conUés de Digby, Yarniouth et Shelburne, à Clare, Pubnico, Cheticainp, qu'est leur groupe le plus important; et on estime que leur nombre total dans la Nouvelle- Ecosse" s'élève de 20 à 25,000 âmes. Quoique peu nombreux relativement au chiffre général de la population du pays (250,000 habitants), ils ne sont pas cependant absorbés par l'élémep.t anglais, et trouvent même facilement à étendre leurs nombreuses familles : 1° parce qu'ils sont réunis dans de petits cantons, où ils se maintiennent distincts; 2° parce que la Nouvelle-Ecosse est une des contrées de l'Amérique du nord où la population anglaise se développe le moins rapidement : en 1807, elle contenait 65,000 habilanls; en 1827, 123,000; en 1838, 164,495; et aujourd'hui, 250,000 âmes, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus. Ce qui représente un accroissement de 3 p. 100 à 2,10 p. 100 par an, c'esl-à-dire que l'immigration anglaise y est si faibîe, qu'elle est au moins compensée par le peu d'émigration qui peut sortir du pays; cette proportion d'accroissement représente en effet à peine le bénéfice naturel des naissances. Ces circonstances ont permis aux Acadiens de s'y maintenir et même de s'y développer beaucoup mieux qu'ils n'eussent pu le faire partout ailleurs avec leur petit nombre.

Tous les auteurs s'accordent en effet pour rendre témoignage cà la conservation de leur langue, de leur caractère national, et au soin vigilant qu'ils y apportent. Voici ce qu'écrivait en 1829 Halliburton, qui était jage dans la Nouvelle-Ecosse :

« Tandis que les Allemands tendent à se

— oo —

« fondre dans la niasse de la population, les Acadiens (( demeurent ensemble aulanl qcie possible, conservant « leur religion, leur langage el leurs mœurs parliculièros; « ils ne se marient jamais avec leurs voisins protestants. « Entre eux ils parlent français, mais il s'y est mêlé quel- « ques mots dérivés de l'indien et de l'anglais. Les hom- « mes cependant savent en général l'anglais, mais peu « de femmes et d'enfants comprennent cette langue... » « El dans un aut''e endroit : « les Acadiens ont un altache- « ment particulier pour leur langue et leurs habitudes, « et quoique leurs affaires les amènent souvent parmi les « Anglais, jamais ils ne se marient avec eux, jamais ils « n'adoptent leurs manières et ne quittent jamais leurs <( villages. »

M. Ney nous rapporte à peu près les mêmes choses. Bouchetle, quelques années après, et de nos jours M. Taché, dans ses Études sur l'Amérique du nord, confirment entièrement ces témoignages.

Le 10 septembre 1855 ils ont célébré par une commémoration religieuse le triste anniversaire de l'expulsion de leurs aïeux ; l'évêque catholique d'Halifax a publié à cette occasion un mandement où il résume ainsi cette glorieuse et déplorable histoire :

« Pendant que les terres étendues et fer-

<^ tiles de leurs ancêlres étaient aux mains des étrangers, « établis dans la forêt vierge, ils s'enrichirent de nouveau « en secret. Enfants de confesseurs et de martyrs, ils « étaient sûrs de mériter la proleciion du ciel. Le petit « troupeau ne tarda pas à devenir plus nombreux : il « compta bientôt des centaines puis des milliers de per- « sonnes; et leurs enfants et petits-enfants se trouvent « aujourd'hui dans différentes parties de la Nouvelle- « Ecosse el des provinces voisines, parlant la langue de

« la nation dont ils sont liers de descendre, et se faisant « une gloire de la profession de celle foi catholique que « leurs ancêtres préféraient à la vie elle-même. »

Telle est la triste chronique de la proscription et de la dispersion des Acadiens, tache ineffaçable dans l'histoire anglaise ou plutôt dans l'histoire des colonies anglaises ; car ce furent elles qui dirigèrent ce coup et se vengèrent sur les enfants de la guerre terrible et des sanglantes défaites que les anciens Acadiens, ces redoutables partisans, leur avaient fait subir pendant un siècle tout entier. Ce ne fut qu'en le broyant, qu'ils purent triompher de l'invincible aversion qu'ils inspiraient à ce peuple. Cette vengeance fut d'autant plus vile qu'elle s'accomplit au moment où rien ne pouvait motiver ni même prétexter les inquiétudes anglaises ; l'émigration incessante des Acadiens les ayant réduits à un nombre infiniment petit de familles paisibles et casanières qui n'avaient point osé quitter leur pays. Cette cruauté fut d'autant plus honteuse que la spoliation des Acadiens et le partage de leurs richesses l'entache de cupidité, et c'est pourquoi nous disons que ce crime historique, qui n'eut d'autre raison que la haine publique et l'avidité privée, restera toujours une flétrissure pour le nom du gouverneur Lawrence et pour les colonies anglaises.

Mais si la conduite de l'Angleterre fut odieuse, l'impartialité de l'histoire ne peut épargner non plus le gouvernement français dans cette circonstance; c'est lui qui avait soulevé la tempête, qui de propos délibéré avait attiré l'orage sur cette population paisible; et l'esprit se demande naturellement ce qu'il faisait pendant cette catastrophe?

Avec une imprévoyance qui serait puérile si elle n'était si coupable on avait placé dans deux fortins de bois,

Gaspareaux et Beauséjour, 419 hommes; encore faut -il dire que la plupart étant des Acadiens réfugiés, il se trouve qu'on avait réellement envoyé h peu près une centaine de soldats. Ces deux bicoques dénuées de tout appui et de toute communication furent enlevées par les Anglais en quelques jours, et depuis lors on se contenta d'entretenir à Shediak M. de Boishébert, en surveillance avec quelques hommes.

Voilà tout ce que trouva la France à cette époque pour prévenir la destruction de ces populations généreuses qui n'avaient pas craint, sur sa parole, de compromettre leurs biens, leurs familles, leur existence tout entière pour l'amour de son nom; et c'était le temps ou madame de Pompadour avait un budget de plusieurs millions de livres(15)! Dans ce drame où l'un et l'autre jouèrent un rôle honteux, on est obligé de convenir, eu égard aux fautes commises et aux devoirs méconnus, que la culpabilité du gouvernement français fut plus grande encore que celle des Anglais.

Cependant quand les Acadiens, émigrant en masse, vinrent demander un asile et du pain, il faut convenir qu'on leur fournit des vivres; mais l'absurde venant alors mettre le sceau à cette odieuse tragédie, il arriva que ces distributions au milieu du dénùment oti l'on était de toutes choses sur ces côtes désertes, coûtèrent de plus grosses sommes qu'il n'en eût fallu pour entretenir une petite armée. C'est toujours, on le voit, l'histoire du dissipateur désordonné qui ruine l'avenir afin de prolonger l'insouciance de ses plaisirs présents, et finit par dépenser plus pour amoindrir ses désastres, qu'il n'en eût coûté pour les prévenir.

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